ESSAI SUR L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE TARTUFE
L'histoire littéraire de Tartufe n'est pas encore bien connue, malgré les efforts qu'ont faits les maîtres delà critique pour éclaircir ce point obscur de la vie de Molière. Aux yeux de M. Brunetière, l'auteur de cette comédie est un incrédule qui s'attaque au christianisme et fait de tous les dévots sans exception des niais ou des cafards. M. Doumic a pensé au contraire que Molière, en 1664, est venu en aide aux véritables dévots, et que Tartufe sert la religion. Si Ton en croyait M. Allier, l'auteur très distingué d'un ouvrage récent sur la Cabale des dévots, l'histoire serait on ne peut plus compliquée ; Molière aurait dû combattre des légions de fanatiques ou d'hypocrites ; son génie, son courage et sa bonne étoile l'ont aidé à les vaincre. Il n'est donc pas hors de propos de revenir sur cette question et de la traiter à nouveau en s'appuyant sur des documents peu connus ou même inédits, car c'est un des chapitres les plus intéressants de la vie de Molière et de l'histoire du x\n e siècle.
Gazier. — Mélanges. i
Tartufe est, comme l'a si bien établi M. Brunetière, une des trois pièces que Molière composa, au lendemain de Y École des Femmes, pour se venger de ceux qui avaient osé attaquer un pareil chef-d'œuvre. On se rappelle les beaux vers deBoileau dans ÏÉpUre à Racine •
L'ignorance et Terreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau, Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau.
Or Molière n'a jamais observé le précepte évangélique du pardon des injures ; nul ne savourait avec plus de délices le plaisir de la vengeance. En 1662, fort de la protection que lui accordait Louis XIV, il voulut immoler à la risée publique tous ceux dont il croyait avoir à se plaindre. Et ils étaient nombreux les détracteurs de Y École des Femmes, précieuses encore toutes meurtries des coups de 1659, courtisans et marquis, littérateurs et critiques, hommes de théâtre, gens d'église et dévots de toute nuance. Molière, en tacticien consommé, attaqua séparément ceux qui s'étaient groupés pour l'assaillir, et voilà pourquoi on vit paraître successivement sur son théâtre, d'abord la Critique de V École des Femmes, dirigée contre les courtisans et contre les précieuses qui prenaient d'un commun accord le parti de la morale, et ensuite Y Impromptu de Versailles qui visait, avec Montfleury et Boursault, les auteurs et les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, rivaux et ennemis de Molière.
La Critique et Ylmpromptu sont des bluettes, des comédies en un acte et en prose, car il suffisait d'une chiquenaude pour abattre de tels adversaires. Molière méditait contre les dévots une % vengeance autrement
éclatante ; il lui fallait pour les écraser une pièce en cinq actes et en vers, une grande comédie de caractère, et voilà pourquoi il composa fiévreusement Tartufe, dont les trois premiers actes éclatèrent comme une bombe le 12 mai 4664, au cours des fêtes que le roi donnait pour la première fois à Versailles. On sait le reste ; Molière fut applaudi par les uns et honni par les autres ; la reine mère, Anne d'Autriche, ne dissimula pas son indignation, et la pièce fut interdite. Louis XIV, fort embarrassé malgré son omnipotence, dit à Molière qu'il l'approuvait et lui donna des témoignages d'estime ; mais durant les cinq années qui suivirent, jusqu'en 4669, il défendit de jouer Tartufe; du moins il n'intervint pas pour lever les interdictions de la magistrature. Attaqué par un curé de Paris et ensuite par l'archevêque Péréfixe, ancien précepteur du roi, Tartufe fut l'objet de quelques lectures faites dans l'intimité ; le duc d'Orléans et Condé le firent jouer parfois devant eux, à petit bruit. Il fut même représenté une fois, le 5 août 4667, sur le théâtre de Molière, pendant que le roi était en Flandre, mais le lendemain la pièce était interdite par le président Lamoignon. C'est seulement le 5 février 1669, sur un ordre formel de Louis XIV, que la pièce apparaît au grand jour. Quarante représentations consécutives assurent alors à Molière de belles recettes, et les attaques dirigées contre son œuvre cessent comme par enchantement. C'était le triomphe, Molière foulait aux pieds le monstre hideux de l'hypocrisie.
Mais ce n'était point à une abstraction qu'il faisait la guerre ; Tartufe n'est pas simplement la personnification d'un vice ; il est trop évident que Molière en voulait à quelque chose, et surtout à quelqu'un. Son hypocrite est un homme en chair et en os, un homme du monde, et
non pas un bedeau à trogne avinée, et l'histoire voudrait bien savoir quel était son vrai nom. Aussi a-t-on cherché de tous côtés, autour de Molière, à la ville et à la cour. On a dit que c'était l'abbé de Roquette, le futur évêque d'Autun, ou l'abbé de Giron, promoteur du diocèse d'Aleth, ou Arnauld d'Andilly, ou enfin Lamoignon lui-même. Mais la preuve que l'on n'a pas touché juste, c'est l'extrême diversité de ces attributions, puisqu'il s'agit là de gens d'église, ou d'un simple laïc, ou enfin d'un magistrat. Or Molière ne se gênait guère quand il voulait draper de la belle façon un personnage déterminé, un Donneau de Visé, un Boursault, un Montfleury, un Cotin enfin. Il poussait même l'audace bien loin, car il avait peut-être en vue Golbert quand il dépeignaitM. Jourdain, le fils d'un marchand de draps. Que s'il faut renoncer à trouver un individu qui puisse être le prototype de Tartufe, on dira peut-être que ce misérable incarnait, dans la pensée de Molière, une collection d'hypocrites ; Molière faisait une synthèse, comme nous disons aujourd'hui. Harpagon, c'est l'avarice faite homme, et tous les avares que l'auteur a pu rencontrer sur sa route ont posé devant lui. Tartufe donc ce sont tous les cagots que connaissait l'auteur de Y École des Femmes. Ceux qui admettent cette explication donnent encore des noms; Molière, disent les uns, a joué les jansénistes, car en présentant un mouchoir à Dorine pour couvrir ce sein que l'on ne saurait voir, Tartufe prêche la morale austère . — Non pas, disent les autres, il a joué les jésuites, puisque son hypocrite parle d'accommodements avec le ciel. Aussi faut-il encore renoncer à ce genre d'interprétation. Dira-t-on dès lors que les hypocrites étaient légion en 1664, et que Molière a fait, comme au temps des P? % écieuses,
une peinture magistrale d'un vice à la mode ? La chose ne serait pas- impossible, mais il faudrait commencer par établir que l'hypocrisie était un vice à la mode en 1663-1664. Assurément il y a des époques où ce genre de vices fleurit de préférence et s'épanouit à Taise ; il y eut des hypocrites de religion durant les dernières années de Louis XIV, il y en eut plus tard sous Charles X, et d'autres régimes ont vu des hypocrites de bien des sortes, même des hypocrites qui feignaient l'irréligion ou l'immoralité. L'hypocrite, c'est comme le veut l'étymologie un comédien qui simule par intérêt des sentiments qu'il n'a pas. Il y a toujours eu, il y aura toujours des hypocrites, et les rois eux-mêmes sont parfois de bien grands Tartufes. Mais en 1663, M. Brunetière l'a fort bien démontré, l'hypocrisie n'était nullement nécessaire ou même utile, et l'on peut dire qu'il n'y avait pas à la cour des vicieux de cette espèce. Le roi très chrétien, le fils aîné de l'Église, n'était pas alors un dévot; son intolérance ne visait que Port-Royal ; il respectait l'édit de Nantes et la liberté de conscience. On voyait à la cour des protestants comme Turenne et Duquesne, et des ascètes comme le maréchal de Bellefonds. Gondé était un libertin déclaré, tandis que le prince de Conti son frère et la duchesse de Longueville sa sœur faisaient publiquement pénitence. Anne d'Autriche et Marie-Thérèse étaient des anges de piété, alors que la duchesse d'Orléans frisait l'indifférence et commettait de bien graves imprudences. Quant à la Palatine, c'est en ce temps-là que son athéisme avait bien de la peine à ne pas sourire dédaigneusement quand on parlait de religion devant elle. Tout ce monde vivait en paix alors, et c'était le même auditoire qui se pressait aux sermons de Bossuet et aux réprésentations de Corneille,
de Quinault et de Molière. Louis XIV enfin, dont les amours adultères s'étalaient au grand jour, eût été bien mal venu d'affecter et d'exiger de sa cour les dehors de la dévotion ou de la pruderie.
Aussi voyons-nous que les auteurs de mémoires ne mettent pas l'hypocrisie au nombre des vices qui régnaient alors, et les littérateurs, les romanciers et les poètes, peintres nés de la société contemporaine, ne trouvent pas là matière à tableaux. ,La pièce de Scarron intitulée les Hypocrites date de 1655, et elle met sur la scène, avec ce Montufar qui pourrait bien être le père de Tartufe, des coquins espagnols. Enfin les moralistes les plus chagrins, même La Rochefoucauld, ne s'attaquent pas àl'hypocrisie, et les prédicateurs, invités par l'Évangile à tonner contre les pharisiens et contre les sépulcres blanchis, ne s'en prennent pas à la fausse dévotion. On chercherait en vain dans les sermons d'un Père Lejeune, d'un Singlin, d'un Fromentières ou d'un Senault ; et Bossuet même, si attentif à sonder les plaies morales de son époque, n'a pas dit un mot de l'hypocrisie avant la première représentation de Tartufe. Il n'y avait pas d'hypocrites à la cour en 1664 ; vingt ans plus tard, ils y pullulaient, parce que Louis XIV devenu dévot faisait savoir aux courtisans qu'il leur saurait gré de leurs actes de dévotion.
Mais alors on tourne dans un cercle, et qui plus est, l'on en vient à se contredire. Tartufe est une pièce de colère, la chose est hors de doute, et nous semblons dire que l'auteur de Tartufe ne se vengeait de personne, qu'il ne combattait même pas contre des moulins à vent. C'est en raison de cette difficulté que certains historiens, M. Brunetière en tête, ont pensé que Molière, sous couleur d'attaquer l'hypocrisie, attaquait la dévo-
PAVILLON, MOLIÈRE ET CONTl 7
tion véritable. « Molière, ditM. Brunetière dans sa belle conférence sur Tartufe, n'a pas fait de distinction... Il confondait tous les dévots, Escobar avec Arnauld, Pascal avec Bourdaloue, dans la dérision hardie qu'il faisait de la dévotion, ou plutôt de la religion même 1 . »
L'accusation est grave, tellement grave même que, si elle était justifiée, Molière devrait être taxé d'hypocrisie; c'est lui qui serait alors le prototype de Tartufe. En effet il n'a pas cessé de protester de son profond respect pour la religion et pour les véritables dévots. 11 Ta répété à satiété, par la bouche de Cléante d'abord, et ensuite dans ses placets au roi et même dans la triomphante préface de 1669. Molière serait déshonoré s'il s'était rendu coupable d'une telle fourberie. La guerre ouverte, soit; on peut blâmer et combattre ceux qui la font, on n'a jamais le droit de les mépriser. Mais il n'en est pas de même de ceux qui feraient une guerre aussi déloyale. Si Molière avait agi comme le pense M. Brunetière, il perdrait ses droits à l'estime, à la sympathie profonde que bien peu lui refusent aujourd'hui. Évidemment la solution cherchée n'est pas là. Il faut reconnaître hautement que Molière, ami fidèle de l'honnête Boileau, n'a pas confondu la vraie dévotion avec la fausse, il n'a pas voulu être un précurseur de Voltaire et de Diderot, il ne cherchait pas à « écraser l'infâme. »
Mais de là à soutenir comme quelques-uns que l'auteur de Tartufe s'est fait l'allié des vrais dévots et qu'il a combattu le bon combat contre les hypocrites leurs pires ennemis, il y a vraiment un abîme. Aussi me paraît-il impossible d'adopter les conclusions de M. René
4 Revue des Deux Mondes, l or août 1890.
Doumic, qui a soutenu brillamment ce paradoxe. Nous voici donc au rouet; mais ayons recours à l'histoire, et peut-être nous permettra-t-elle de démêler cet imbroglio, de trouver enfin une explication satisfaisante. J'ose croire que toutes les difficultés seront aplanies, que tous les doutes s'éclairciront quand on connaîtra mieux la nature des relations qui ont existé entre Molière et les dévots. Ce chef de troupe faisant son tour de France a connu très particulièrement le prince de Gonti, frère de Condé, et le prince de Gonti est devenu en 16S5 le pénitent de Nicolas Pavillon, évêquc d'Aleth; l'histoire de leurs relations réciproques va nous donner la clef du mystère.
Jean-Baptiste Poquelin commença, comme l'on sait, par être élève d'une école primaire paroissiale, et il termina ses études chez les jésuites de. la rue Saint- Jacques, chez les futurs maîtres de Voltaire et de Diderot. Il reçut ensuite, en même temps que Chapelle, les leçons de Gassendi, un sectateur de la philosophie d'Epicure et néanmoins un saint prêtre, mais il ne subit en aucune façon l'influence de ces différents maîtres. Molière était si peu chrétien quand il sortit du collège de Glermont qu'il s'engagea malgré sa famille dans une troupe de gens que le clergé d'alors privait des sacrements à la vie et à la mort. Il était dès lors un libertin, un libre penseur comme Saint-Évremond, Desbarreaux et Saint-Pavin. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il fut alors un ennemi déclaré du christianisme ; non, il se contentait de l'ignorer, il passait à côté de lui comme la plupart de ces « athées indifférents » auxquels s'attaquait Pascal. Le christianisme proscrit le théâtre que le monde accueille avec transport. Molière était du monde,
il voulait lui plaire à tout prix, car il espérait de lui la fortune et la gloire, et comme Mathurin Régnier il se laissait aller doucement
A la bonne loi naturelle.
Mais le christianisme semait les obstacles sur la route du jeune comédien, et lorsque Molière, devenu chef de troupe, parcourutla province, de 1645 à 1658, il eut très souvent à souffrir du zèle des ecclésiastiques et des dévots. Tantôt on l'accueillait bien, ou du moins on le laissait faire ; les évêques qui permettaient de danser ne l'empêchaient pas de donner des représentations, sauf peut-être le dimanche pendant les offices. Tantôt au contraire il se voyait pourchassé par les prélats austères qui faisaient la guerre aux cabarets, aux bals et aux théâtres. Sans doute les évêques n'étaient pas les maîtres du temporel, et le pouvoir séculier conservait tous ses droits, mais les monitoires qu'ils faisaient lire aux prônes, les excommunications qu'ils fulminaient parfois, les refus de sacrements qu'ils infligeaient fanatisaient les populations, et l'on pourrait citer à ce sujet beaucoup d'anecdotes caractéristiques. Il s'agit défaits contemporains de Molière, et ils se sont produits dans une région que sa troupe a parcourue. Pézenas était bien proche d'Aleth dont l'évêque Pavillon, celui-là même qui luttera plus tard contre Louis XIV, prétendait ressusciter l'ancienne discipline ecclésiastique. Pavillon excommunia successivement une demi -douzaine de gentilshommes, concubinaires publics ou duellistes, MM. de Belbiane, de Saint-Servin, de la Tour, de Tournebois, de Montazels et autres ; on peut juger par là de la manière dont il devait accueillir ceux qu'il appelait des histrions.
Mais ce n'était pas seulement le clergé qui entravait la marche de Molière ; on voyait alors des laïcs, animés d'un zèle singulièrement fougueux, se transformer en missionnaires, — des missionnaires bottés, — et faire preuve d'une assez grande intolérance. Une histoire bien significative est celle d'un gentilhomme languedocien, appelé M. de Montaigu, dont il est parlé longuement dans une vie manuscrite de l'évêque d'Aleth. C'était un capitaine qui se convertit soudain après avoir vécu dans la débauche et qui, sans entrer dans les ordres, se mit à organiser des missions dans le bas Languedoc.
« Étant un jour à Narbonne, lisons-nous dans la vie manuscrite de Pavillon, M. de Montaigu vit dans la place des joueurs de farces sur un théâtre. 11 alla à l'extrémité de l'autre bout de la place où ils étaient, et s'étant mis à genoux il s'adressa à Dieu' et dit : Seigneur, si vous voulez que je parle à ce peuple, faites-leur quitter ces spectacles où ils sont attachés pour venir m'écouter. Dans le même temps, il arrêta quelques femmes qui passaient pour les faire prier Dieu et pour les instruire. Et aussitôt tout ce peuple accourut à lui et laissa là les joueurs de farce. Le lendemain et les jours suivants, il monta même sur le théâtre, où toute la ville vint l'écouter en foule, et les farceurs furent obligés de le quitter. Il fît à peu près la même chose à Béziers, à Garcassonne et dans plusieurs autres grandes villes avec un fruit admirable, car il était difficile que plusieurs ne fussent pas touchés de ses instructions, pleines d'une sainte onction et de l'esprit de Dieu. »
Narbonne, Béziers, Garcassonne et autres grandes villes, nous voilà bien près de Molière, et cela se passait entre les années 1645 et 1658 *. Rien n'empêche de
1 Molière élait à Carcassone en 1651, à Narbonne en 1655.
croire que les comédiens ainsi malmenés étaient des camarades de Molière, sinon des membres de sa troupe, et l'on peut juger des sentiments qui pouvaient l'animer à la vue de semblables algarades.
L'ex-capitaine de Montaigu était lort apprécié de Pavillon son évêque, et le prince de Gonti, gouverneur du Languedoc, demanda au prélat « avec beaucoup d'instances » que ce saint personnage pût devenir un des gentilshommes de sa suite. Pavillon y consentit, Montaigu suivit le prince à l'armée d'Italie, et l'on nous apprend qu'il mourut, heureusement pour les pauvres comédiens, au retour de l'expédition de 1657. Il nous amène tout naturellement à parler avec quelques détails du prince de Gonti et de ses relations avec Molière.
On a dit et répété que Gonti et Molière s'étaient connus de très bonne heure, sur les bancs du collège de Glermônt dont ils suivirent les cours en qualité d'externes. C'est une erreur manifeste, car ils n'étaient pas du même âge et ne pouvaient être ni dans la même classe ni dans des classes voisines. Armand de Bourbon, né en 1629, avait sept ans de moins que J.-B. Poquelin. C'est beaucoup plus tard, lorsque Molière était comédien et chef de troupe, que les choses du théâtre les mirent en relations, et que Gonti commença par se déclarer le protecteur et l'ami de Molière.
Armand de Bourbon, frère puîné du prince de Gondé et de la duchesse de Longueville, n'était pas encore le neveu de Mazarin quand il accueillit Molière à Pézenas en 1653. Il vivait alors dans la débauche, et avait pour maîtresse déclarée M me de Galvimont, femme d'un conseiller au parlement de Bordeaux. Ce jeune prince, doué des plus brillantes qualités, passait alors pour
avoir tous les vices ; il était sans doute avec son frère lorsque celui-ci dit à son pilote qui craignaitùn naufrage : Ne crains rien, nous ne pouvons périr que par le feu, sumus enim sodomitae ! On sait par les mémoires de Gosnac, ou par le témoignage de l'acteur Grimarest, ou enfin par celui de l'abbé Voisin, collaborateur de Conti dans son livre sur le théâtre, que le jeune prince accueillit admirablement Molière. 11 s'entretenait avec lui des choses de son art, et l'estime qu'il -professait pour lui était si grande qu'il songeait, lui gouverneur du Languedoc, à se l'attacher officiellement, à faire do Molière, comme du poète Sarrazin, l'un de ses secrétaires intimes.
Mais tout à coup, vers la fin de décembre 1685, le prince de Conti, qui avait à peine vingt-six ans, se convertit de la manière la plus complète et la plus éclatante ; il résolut de passer le reste de ses jours dans les exercices de la piété la plus rigide, de la pénitence la plus austère. C'était révoque. Pavillon qui avait opéré ce miracle. Il n'est pas nécessaire de faire connaître par le menu les effets de cette conversion, comparable de tous points à celle de M me de Longue ville, à celle de l'abbé de Rancé et à quelques autres encore. La vie manuscrite de Pavillon en donne tous les détails et ce serait un chapitre bien curieux de l'histoire religieuse du xvn e siècle. Contentons-nous de dire que Conti et son admirable femme cherchèrent à réparer par tous les moyens possibles les fautes et les crimes du passé ; ils dépensèrent plus de 10 millions en restitutions et en paiements de dettes. Conti fit un voyage à Bordeaux, il alla se mettre à genoux, lui prince du sang, devant M. de Calvimont et il fît enfermer dans un couvent l'épouse adultère ; il demeura, sur l'ordre réi-
téré de Pavillon, général d'armée et gouverneur de province ; il donna le spectacle d'un saint au milieu du monde et à la cour, et il mourut dans ces sentiments à la fleur de son âge, en 1666.
Il est trop évident qu'un néophyte comme celui-là, dirigé par un Nicolas Pavillon, devait, à l'exemple de Polyeucte, commencer par renverser les idoles. Gonti cessa du jour au lendemain de protéger Molière qu'il considérait comme un suppôt de Satan. Ce furent les États du Languedoc qui payèrent aux comédiens les 6 000 livres dont on peut voir à Montpellier la quittance autographe, datée du 24 février 4656. Conti et Molière étaient dès ce jour deux ennemis irréconciliables. Que dut penser le comédien, lui qui ne croyait pas aux miracles, quand il vit un pareil changement ? Récriminer, témoigner sa surprise et son chagrin, il n'y fallait pas songer, car il pouvait être écrasé comme un ver de terre par celui qui naguère était son protecteur déclaré. Représentons-nous donc le pauvre Molière à ce moment de sa vie ; il devait être bien malheureux, et sans doute il sentit des trésors de haine et de colère s'amasser secrètement dans son cœur.
Deux ans plus tard, Conti lui fit subir un nouvel affront beaucoup plus sensible, et c'est par une lettre de ce prince à l'abbé de Ciron, lettre que les historiens de Molière ont tous connue et qui ne figure pas dans la vie manuscrite de Pavillon, que nous en avons connaissance. Gonti était de passage à Lyon, se rendant à l'armée d'Italie, et sa ferveur n'était en rien diminuée. 11 écrivait de là, le 15 mai 1657, au promoteur du diocèse d'Aleth, son confesseur : « Il y a des comédiens ici qui portaient mon nom autrefois. Je leur ai fait dire de le quitter, et vous croyez bien que je n'ai eu garde de
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les aller voir. » Cette fois encore, Molière dut courber la tête et dissimuler ses véritables sentiments ; mais on n'a pas de peine à se les figurer, et l'on comprend cette réflexion de M. Paul Mesnard, l'admirable biographe de Molière : « On trouverait là sans trop d'invrai semblance une des explications des bigots mis en jeu. » Ce n'est pourtant pas alors que cette mise en jeu était possible, et plusieurs années s'écoulèrent sans que Conti et Molière eussent rien à démêler ensemble. Chacun d'eux suivait la voie qu'il s'était tracée ; le prince s'adonnait aux exercices de la piété la plus rigide, la plus étroite si l'on veut, et il écoutait avec une docilité d'enfant les exhortations, les injonctions même de Nicolas Pavillon. 11 aurait voulu abandonner le monde et s'ensevelir dans la retraite pour y pleurer ses Crimes ; le saint évêque s'y opposa de toutes ses forces, et Conti mourut gouverneur du Languedoc. On verra qu'avant de mourir il avait une dernière fois songé à Molière.
Quant à Jean-Baptiste Poquelin, tout le monde sait ce qu'il devint après l'algarade de 1657. Il quitta Lyon pour Dijon, acheva son tour de France, et en 1658 il s'établit à Paris, d'abord au théâtre du Petit-Bourbon, puis au Palais-Royal. Protégé par Monsieur, frère de Louis XIV, il troqua bientôt cette protection contre celle du roi lui-même, et il était au comble de la faveur quand il donna Y École des Femmes en 1662. Mais quand il vit les dévots renouveler alors les attaques de 1655 et de 1657 contre son théâtre et contre lui-même, il se ressouvint de ce qu'il avait souffert à Pézenas, à Montpellier et à Lyon, et loin de courber la tête comme au temps jadis, il résolut de se défendre de la bonne manière, c'est-à-dire en attaquant, en chargeant ses
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ennemis avec une furie toute française. Ainsi s'explique le caractère presque tragique du chef-d'œuvre de Molière ; Tartufe, c'est l'explosion d'une colère et d'une haine contenues durant de longues années. On peut même dire que Molière aveuglé par la rage est allé trop loin : il a frappé trop fort, et c'a été la cause des nouveaux chagrins que lui ont suscités jusqu'en 1669 les ennemis de Y École des Femmes et de Tartufe.
Avant de suivre les péripéties de cette lutte poignante, au cours de laquelle nous retrouverons et Molière libertin et Gonti pénitent, il n'est peut-être pas hors de propos de revenir à la pièce elle-même et de voir à la lumière des faits quelle pouvait en être la portée véritable. Hâtons-nous de reconnaître que Tartufe n'est en aucune façon le portrait du prince de Gonti, qui n'y aurait pas reconnu le moindre trait de son caractère, et que ce n'est pas davantage une caricature de l'abbé de Giron ou de Pavillon. Le personnage de Tartufe, c'est bien l'hypocrisie personnifiée, c'est la synthèse de toutes les hypocrisies dont Molière croyait avoir sous les yeux le triste spectacle. Homme de théâtre avant tout, et se sentant à ce titre rejeté avec horreur par les dévots, Molière s'est dit que ces genslà ne pouvaient pas être de bonne foi ; il a cru sincèrement, et ce sera toujours son excuse aux yeux des honnêtes gens, que Gonti et les autres n'étaient que des hypocrites. Emporté par la passion, il s'est imaginé qu'il y avait autour de lui des milliers d'hypocrites ; il a été comme ces malheureux qui sont en proie au délire de la persécution, et qui parfois en viennent à frapper des innocents. Molière a prêté à ses adversaires des vices odieux que ceux-ci n'avaient point, et, grâce à la puissance de son génie, il a pu créer le type d'hypocrite
le plus parfait que l'on connaisse. C'est ainsi que Jean- Jacques, combattant des ennemis imaginaires, s'est élevé parfois, dans ses Confessions, à la plus sublime éloquence.
Dans la Préface de Tartufe, Molière a divisé ses ennemis en deux catégories distinctes, assez analogues à celles qu'Alceste établissait entre les hommes, également haïssables, disait-il :
Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres pour être aux méchants complaisants...
11 y avait d'une part ce la légion des hypocrites, » les Tartufes ou les Panulphes, et d'autre part des ennemis que lui-même déclarait « dignes de respect», des gens de bien, des dévots véritables, trompés par les hypocrites qui les ameutaient contre lui ; c'étaient les Orgons et les Pernelles. Mais l'histoire nous apprend que les plus grands adversaires de Molière étaient précisément des gens de bien, des dévots dont l'absolue sincérité ne saurait être mise en doute : le prince de Gonti qui, en 1662, chassa du Languedoc, une troupe de comédiens ambulants ; la princesse sa femme à laquelle on dédiait lamême annéeune traduction du traité de Saint- Charles Borromée contre les bals et les spectacles ; la duchesse de Longueville, Pamie dévouée de Port- Royal ; le duc son mari qui mourut saintement en 1663 ; Lamoignon, le moins hypocrite de tous les hommes ; Péréfixe de Beaumont, Godeau, Gondrin, Le Camus, Rancé, toute une légion de gens de bien.
Les ennemis de Molière, c'étaient tous ceux qui par principe de conscience condamnaient le théâtre. Il y en avait un certain nombre d^ns le monde, mais on en comptait beaucoup plus dans le clergé, et c'est pour
cette raison que Molière avait d'abord affublé Tartufe du petit collet ecclésiastique. En un mot les vrais dévots condamnaient Molière, et ils n'avaient pas tort; et Molière qui ne croyait pas à la dévotion véritable, attaquait les véritables dévots en représentant les uns comme des gredins et les autres comme des niais. C'est la loi de la guerre ; tous les jours, dans les disputes, on accuse ses adversaires de n'être pas de bonne foi, et bien peu d'années avant Tartufe, n'avait-on pas vu les Jésuites imputer à leurs adversaires des hérésies monstrueuses ? N'avait-on pas vu l'auteur des Provinciales attribuer à la Société de Jésus tout entière la morale abominable de quelques-uns de ses membres ? Molière a fait de même en 1664 ; il a eu tort, mais on doit plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, et la postérité dira toujours que ce fut une heureuse faute, felix culpa, puisque nous lui devons un pareil chef-d'œuvre. Gela dit, il faut bien reconnaître que Molière, outre qu'il frappait à faux, avait le tort grave de frapper trop fort. C'est pour cette raison que les vrais dévots, à commencer par Anne d'Autriche, Péréfixe et Lamoignon, se crurent obligés en conscience d'exiger du roi l'interdiction de Tartufe. Ils ne demandaient pas pour l'auteur, comme le fanatique et absurde curé Roullé, la prison ou même le bûcher ; ils prétendaient seulement qu'une comédie où l'on représente deux catégories de dévots, des scélérats ou des imbéciles, ne fût point donnée à la scène avec l'approbation du fils aîné de l'Église. Ce n'était pas là, on en conviendra, une prétention exorbitante, et Molière, s'il avait été alors capable de modération, aurait été le premier à le reconnaître. Il était assez riche de son propre fonds pour pouvoir exécuter le programme qu'il se traçait dans
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l 'Impromptu de Versailles. Il eût été bien inspiré si méditant dès lors d'autres chefs-d'œuvre, il s'était contenté d'achever Tartufe, de le faire imprimer en Hollande, et de ne pas insister pour que sa pièce fût représentée. Mais il avait des alliés tout^puissants, et le roi même se déclarait son protecteur et son ami ; il crut donc pouvoir l'emporter de haute lutte, et ce fut pour lui, comme on va le voir, une source dechagrins cruels, de déceptions affreuses durant les quatre années qui suivirent.
Tartufe interdit, les ennemis de Molière reprenaient l'avantage, et il ne pouvait plus goûter ce plaisir des dieux qui s'appelle la vengeance. Or il était tellement exaspéré en 1664, qu'il aurait dit volontiers comme Hermione, mais trois ans avant Andromaque,
Que je me perde ou non, je songe à me venger.
Et voilà pourquoi, l'année qui suivit Tartufe, il composa une nouvelle pièce de colère dont la signification était autrement grave, il fit Don Juan ou le Festin de Pierre.
Qu'est-ce au juste que cet admirable Don Juan, la plus irrégulière, la plus désordonnée des comédies de Molière, puisqu'on y voit outrageusement méconnues ou violées et l'unité de lieu, et l'unité de temps, et peut-être l'unité d'action ? C'est la peinture d'un très grand seigneur qui a tous les vices et qui finit par les couronner tous en devenant un dévot hypocrite. Molière tenait absolument à faire retentir sur la scène, à défaut de la grande tirade de Gléante sur les faux dévots et sur les faux braves, l'effrayante déclaration de don Juan sur les avantages de l'hypocrisie. Connaissant donc comme nous la connaissons maintenant
l'histoire de sa vie de 1655 à 1664, nous sommes autorisés à croire qu'il poussait les choses à l'extrême et que cette fois, pour se venger d'une manière plus éclatante, il mettait sur la scène, en le déguisant le moins possible, son plus grand ennemi, le prince de Gonti en personne. Sans doute le caractère et le rôle de Don Juan ne sont pas de l'invention de Molière qui se trouvait imiter les imitateurs italiens ou français de l'espagnol Tirso de Molina. En composant cette pièce, Molière se proposait surtout de lutter contre les troupes rivales qui, depuis 1659, faisaient salle comble avec des Festins de Pierre. D'autre part le prince de Gonti, qui n'avait jamais tué de commandeur, ne pouvait prétendre que le comédien avait eu la prétention de le jouer. Don Juan est un beau jeune homme séduisant, Conti était un peu bossu. Mais que de ressemblances d'ailleurs! El vire fait songer à M me de Galvimont ; l'épouseur du genre humain est un bien grand débauché, lui aussi ; il a lui aussi beaucoup d'esprit et des sentiments très nobles ; il ne paie pas plus ses dettes que Conti ne payait les siennes avant 1655, et enfin c'est bien la conversion soudaine de Gonti qui paraît avoir suggéré à l'auteur de Don Juan l'idée géniale de la conversion hypocrite du séducteur. Étant donné que Molière est coutumier du fait, qu'il a mis sur le théâtre le grand veneur des Fâcheux, et Gotin, et qu'il s'y est mis lui-môme deux ou trois fois dans les rôles de Sganarelle, d'Alceste et d'Argan, on ne risque guère de se tromper en affirmant qu'il songeait au prince de Gonti quand il peignait Don Juan.
C'était grave, car il s'agissait d'un prince du sang royal, cousin de Louis XIV et frère du grand Gondé ; mais Conti tombé dans la dévolion, Conti pénitent et
quelque peu janséniste n'était pas en faveur auprès du roi, et l'on sait qu'il était secrètement l'objet des railleries de la cour. Molière se croyait donc assuré de l'impunité en le daubant de la sorte, et il était heureux de pouvoir tirer enfin de ce cagot une vengeance éclatante. Mais cette fois encore il était allé trop loin, et il ne tarda pas à s'en repentir. Don Juan fut joué pour la première fois le 15 février 1665, et il obtint tout d'abord un très grand succès. Ensuite les recettes diminuèrent, et après quinze représentations la pièce disparut de l'affiche ; jamais depuis Don Juan ne fut joué par Molière. Le privilège qu'il s'était fait donner en toute hâte pour l'impression de cette comédie ne fut pas utilisé, et c'est après la mort de son auteur que la pièce fut imprimée, non sans avoir subi quelques mutilations. Dès le début elle fut, comme Y École des Femmes et comme Tartufe l'objet de protestations indignées, et le roi fut sollicité à nouveau d'en interdire la représentation. Il n'accéda point à ce vœu, mais il commença par exiger de Molière des modifications et des coupures ; il ne voulut pas voir jouer cette comédie qui l'aurait si fort diverti, et finalement il invita Molière à prendre les devants, à retirer sa pièce sans bruit à l'occasion de Pâques, et à ne pas l'imprimer. C'était pour le pauvre Poquelin une nouvelle déception, une déconvenue bien cruelle, car il avait dépensé des sommes énormes en décors, en costumes et en machines, et ce fut pour son théâtre une fort mauvaise affaire. Il était bien malheureux à la rentrée de Pâques 1665.
Et Gonti, dira-t-on, comment prit-il la chose? Ne chercha-t-il pas à punir l'insolence d'un histrion qui osait s'attaquer à lui ? Un dévot de cette espèce avait
le devoir de pardonner cette offense, et de dire après Tartufe, mais avec plus de sincérité :
O ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
Un prince du sang pouvait être tenté d'imiter Théodose qui disait à propos de ses statues mutilées par des émeutiers : a Je ne me sens nullement blessé. » Nous savons de source certaine que Gonti connaissait bien le Don Juan de Molière, qui fut imprimé longtemps après la mort du prince. Peut-être lui avait-on communiqué une de ces copies que l'on aimait alors à se procurer; peut-être se fît-il analyser la pièce par un de ceux qui l'avaient vu représenter. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il en a parlé bien peu de temps après les quinze représentations de 1665, puisqu'il est mort à Villeneuve-lès-Avignon le 21 février 1666. Voici en quelles circonstances. Gonti pénitent dirigé par Pavillon s'était proposé de réparer tous les scandales de sa vie passée, et sans doute il mettait au nombre de ces scandales la protection qu'il avait jadis accordée à la troupe de Molière. Il imagina donc, sur l'avis de ses directeurs et avec la collaboration d'un savant ecclésiastique, de composer un Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de V Église, tirée des Conciles et des Saints Pères i , et ce très curieux opuscule, qu'on réimprime actuellement à l'étranger, parut quelques mois après la mort du prince. Or Molière est attaqué dans cet ouvrage, mais avec les plus grands ménagements, et sa personnalité demeure en dehors du débat; il n'est même pas nommé. Conti s'en prend à Du Ryer, et surtout à Corneille dont il blâme les chefs-d'œuvre, et notamment Polyeucte. Ensuite, dans
1 Un vol. in-8°, sans nom d'auteur, Paris, Billaine 1666. L'achevé d'imprimer est du 18 décembre.
un court Avertissement aux sentences des Pères de V Église sur la comédie et sur les spectacles, il attaque ouvertement Molière. Il se plaint que la comédie, après avoir affecté durant quelque temps une honnêteté apparente « commence présentement à céder à une immodestie ouverte et sans ménagement; » et il ajoute aussitôt, pour prouver ce qu'il avance : « Il n'y a rien de plus scandaleux que la cinquième scène du deuxième acte de V École des Femmes, qui est une des plus nouvelles comédies. »
Mais voici la suite, où l'on remarquera que Gonti passe sans transition de VÉcole des Femmes à Don Juan? et qu'il ne dit absolument rien de Tartufe ; « Il faut qu'on convienne encore que, si l'idolâtrie et la superstition en sont bannies, l'impiété a succédé. Y a-t-il une école d'athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre, où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet, à quf il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde; et il prétend justifier à la fin sa comédie si pleine de blasphèmes à la faveur d'une fusée, qu'il fait le ministre ridicule de la vengeance divine. Même, pour mieux accompagner la forte impression d'horreur qu'un foudroiement si fidèlement représenté doit faire dans les esprits des spectateurs, il fait dire en même temps au valet toutes les sottises imaginables sur cette aventure. » Telle a été la vengeance du prince de Gonti, une vengeance posthume, et l'on conviendra qu'elle est d'un galant homme et d'un homme de beaucoup d'esprit. En agissant de la sorte, ce dévot ne recourait pas, comme Molière, à des procédés indignes de lui.
Ici finissent, puisque la mort est intervenue pour les séparer l'un de l'autre à tout jamais, les relations de Molière et de Conti. Quant à Pavillon, il n'avait plus à s'occuper, directement ou indirectement, d'un comédien qui vivait à 250 lieues d'Aleth. On sait la suite, et les tribulations de Molière, auteur de Tartufe et de Don Juan, jusqu'en 1669. Ses deux plus belles pièces étaient interdites, et peut-être jouait-il rarement Y École des Femmes, cause première de tous ses malheurs. C'est alors qu'il faillit succomber au découragement, et que pour se raisonner lui-même, pour se démontrer l'inconséquence dé la misanthropie et ses suites funestes, il écrivit le Misanthrope. L'histoire de ce nouveau chef-d'œuvre, de cette pièce d'autant plus admirable qu'elle est, comme l'on dit aujourd'hui, une œuvre vécue, serait trop longue à raconter; qu'il nous suffise de constater que Molière parvint à se ressaisir en 1666, grâce à cette merveilleuse peinture qu'il fit lors de son « état d'âme. » Il se remit au travail, et sans chercher à se venger de ses ennemis par des comédies, — du moins jusqu'à nouvel ordre, — il attendit patiemment les temps meilleurs que devait tôt ou tard lui assurer la protection de Louis XIV.
Il eut une lueur d'espérance en 1667, car en partant pour la guerre de Flandre le roi lui avait donné verbalement la permission de jouer Tartufe, un Tartufe devenu Panulphe et portant un costume beaucoup plus laïque. La pièce tut représentée le 5 août, et valut à la troupe une fort belle recette ; mais le lendemain matin Lamoignon, qui en l'absence du roi avait la police de Paris, renouvela l'interdiction. Molière eut beau protester, rédiger un nouveau placet et le faire porter à Lille par deux de ses camarades, Louis XIV
donna de bonnes paroles, mais n'accorda pas l'autorisation demandée. Durant ce voyage, le 11 août 1665, l'archevêque de Paris publiait un mandement contre Molière, et, sans excommunier le comédien, il défendait sous peine d'excommunication de jouer, de voir jouer ou de lire une pièce aussi abominable. Molière exaspéré cessa durant sept semaines consécutives de paraître sur son théâtre à la tête de la troupe royale ; puis il remonta sur la scène, sans doute parce qu'il ne voulait pas abandonner ses camarades ; et les comédies qui furent données en 1667 et en 1668, le Sicilien, la Pastorale comique, Amphitryon surtout, lui permirent d'attendre l'autorisation définitive de février 1669.
Ainsi se trouvent éclaircis les points obscurs de l'histoire de Tartufe, et le caractère de Molière apparaît dans son unité. En outre l'histoire de Don Juan, celle du Misanthrope et celle à! Amphitryon se rattachent d'une manière étroite à celle de Tartufe; il ne reste plus guère qu'une difficulté à résoudre : comment se fait-il que Louis XIV se soit constitué l'auxiliaire d'un libertin comme Molière? D'où vient qu'après avoir hésité cinq ans à lui accorder l'autorisation demandée, il a fini par braver l'opinion publique et par ne tenir aucun compte des excommunications de son archevêque ?
On connaît le jugement porté par La Fontaine sur l'auteur des Fâcheux :
De la façon que son nom court
Il doit être par delà Rome;
J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Ce que La Fontaine exprimait d'une façon naïve,
Louis XIV l'éprouvait comme lui, et Molière était, sans comparaison possible, « son homme, » c'est-à-dire son poète favori. Le roi aimait alors passionnément la comédie et même la farce; quelques années plus tard, il leur préféra le ballet, et vers 1672 il finit par délaisser Molière pour Quinault et Lulli; l'opéra devint l'objet de ses complaisances jusqu'au jour où la dévotion et M me de Maintenon refroidirent son ardeur pour les choses du théâtre. Le roi donc aimait véritablement Molière, et Molière de son côté ne négligeait rien pour s'assurer la faveur du roi. Grâce à la sûreté de son coup d'œil, le « contemplateur » vit tout de suite que Louis XIV était un voluptueux, et il n'hésita pas à flatter ce penchant du jeune monarque. Peut-être fut-il le confident de ses amours avec La Vallière en 1662 ; il est permis de croire qu'il connaissait dès 1668 les liaisons adultères du roi et de M me de Montespan, et qu'il n'écrivit pas par un simple effet du hasard les vers qui pèsent si lourdement sur sa mémoire :
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.
Entre le roi de France et celui qui était quelquefois un roi du théâtre il y avait donc, on ne peut pas dire un pacte secret, mais du moins une sorte d'entente, et lorsque Molière, en 1662, fut en butte aux attaques des . dévots, Louis XIV fut amené par les circonstances à faire pour ainsi dire alliance avec lui. Gomme le comédien, et pour des raisons analogues, le roi avait à se plaindre du zèle indiscret et inconsidéré des gens d'église et des laïcs dévots. Il supportait impatiemment les reproches que lui faisait sa mère ; les larmes de son épouse délaissée, les objurgations des prédica-
teurs comme l'abbé Bossuet et leurs allusions transparentes aux crimes de David et aux désordres de Salomon, tout cela l'exaspérait contre les dévots. Il souffrait de ce que sa qualité de roi très chrétien guérissant les écrouelles quand il était en état de grâce ne lui permettait pas de secouer le joug. Il fut donc enchanté de voir ces insupportables dévots malmenés par Molière et réduits par lui à passer de l'offensive à la défensive. Occupés ailleurs, ces gens-là s'occuperaient moins de ses amours. Sans aller jusqu'à dire avec le Père Rapin que Louis XIV se fit le collaborateur de Molière et lui commanda en quelque sorte deux comédies de Tartufe et de Don Juan, on peut croire que le roi le vit avec plaisir composer ces deux pièces, et surtout la première.
Mais les plus grands rois, esclaves de l'étiquette comme chacun sait, sont en outre les sujets de cette reine du monde qui a nom l'Opinion, et Louis XIV, malgré son absolutisme, n'osa pas manifester les sentiments qu'il .avait au fond du cœur. Il était obligé de ménager une mère que ses désordres abreuvaient de chagrin, une femme qu'il délaissait, un clergé qui était le premier ordre de son royaume, un peuple qui voyait surtout en lui l'oint du Seigneur et le roi très chrétien. C'est pourquoi il se vit contraint de recourir aux moyens termes, protégeant Molière et l'encourageant peut-être tout bas, mais interdisant ou laissant interdire Tartufe, et faisant supprimer Don Juan. Ce jeu de bascule dura cinq ans, et tout à coup, en 1669, Louis XIV accorda au comédien l'autorisation si longtemps refusée; on vit paraître sur la scène, non pas le Panulphe adouci de 1667, mais l'ancien Tartufe, celui de 1664 moins le petit collet. C'est que dans Tinter-
valle il s'était produit bien des événements : Anne d'Autriche était morte, le prince de Gonti était mort, et à M Ue de La Vallière, à la scrupuleuse dont le crédit baissait peu à peu, venait d'être associée Faîtière Montespan. Louis XIV avait dit bien souvent, même en présence de sa mère, qu'il ne voulait pas être « gêné. » Il y avait alors si peu de contrainte, si peu d'hypocrisie dans son fait qu'il promenait publiquement dans les carrosses de la cour trois femmes que le populaire appelait naïvement les trois reines : Marie-Thérèse, La Vallière et Montespan. Molière avait joué sans difficulté la plus franchement immorale de ses comédies, celle qui justifie le mieux les colères de Bossuet et ses anathèmes, cet Amphitryon dont les allusions, quoi qu'on en dise, sont transparentes. C'est pour bien établir cette situation nouvelle que Louis XIV commença par autoriser définitivement Tartufe; ainsi le bonhomme Ghrysale, voulant être homme à la barbe des gens, commence par ramener chez lui Martine, que Philaminte l'avait obligé de chasser.
L'effet produit ne fut peut-être pas aussi foudroyant que l'espéraient Louis XIV et Molière. Le temps avait marché depuis 1664, et il avait fait son œuvre. Les dévots avaient compris qu'on n'obtiendrait rien par la violence, et ils tenaient à ne pas aigrir le roi. L'archevêque Péréfixe ne renouvela point l'excommunication de 1667 ; on ne réitéra ni à Port-Royal ni ailleurs les attaques contre le théâtre ; les prédicateurs, qui jusqu'alors avaient négligé d'attaquer l'hypocrisie, lui firent une belle place parmi les vices contre lesquels ils s'élevaient dans leurs discours; et de son côté Molière cessa d'attaquer les dévots. Si l'on veut se rendre compte de ce changement d'attitude, il suffit
de jeter un coup d'œil sur la dernière de ses pièces de vengeance, sur les Femmes savantes. Molière fit alors un portrait de Trissotin aussi sombre que l'avait été celui de Tartufe ; mais quelle prodigieuse différence ! Et comme il est aisé de voir que l'auteur des Femmes savantes ne veut pas toucher aux choses de la religion ! Il semble vraiment qu'en 1669, après la paix de l'Église, et alors que jansénistes et molinistes, réconciliés ou du moins signataires d'une trêve, pouvaient se rencontrer dans les antichambres de Versailles, il y ait eu de part et d'autre un grand désir d'apaisement. Molière protestait de son profond respect pour les dévots véritables, et ces derniers feignaient de croire que la véritable dévotion n'était plus attaquée. Chacun demeurait ainsi sur ses positions, et la paix ne pouvait plus être troublée.
Telle a été la conclusion de cette grave affaire qui tient une si grande place dans la vie de notre admirable comique ; elle s'éclaire d'un jour absolument nouveau si l'on fait entrer en ligne de compte l'amitié et ensuite l'inimitié de Molière et du pénitent de Pavillon, du prince de Conti.
PASCAL ET M Me DE ROANNEZ