LES PRÉTENDUES AMOURS DE PASCAL
Il est difficile d'imaginer une vie plus austère que celle de Biaise Pascal, de cet ascète effrayant qui considérait le mariage comme un reste du paganisme et qui souhaitait au vrai chrétien des maladies continuelles. Cependant la science moderne a cru voir comme un rayon de lumière dans ce tableau d'une beauté si sombre, et quelques historiens de Pascal ont môme été amenés à nous parler de ses amours. Pascal amoureux ! Voilà, semble-t-il, une antithèse étrange, et Ton aurait, pour ainsi dire, moins de peine à se représenter l'auteur des Provinciales transformé tout à coup en disciple de saint Ignace . Et cependant, que pouvons-nous répondre quand on nous donne des détails de la dernière précision?
Pascal fut amoureux, nous dit-on, car il a composé un admirable Discours sur les passions de V amour, et pour s'exprimer ainsi il faut avoir aimé ; il fut amoureux d'une grande dame qui sans doute, « en faisant semblant d'avoir compassion, l'eut tout de bon, » pour employer les propres expressions du Discours, et cette grande dame se nommait Charlotte Gouffier de Boissy de Roannez, l'une des plus nobles et des plus riches héritières de France.
Pascal aima cette jeune fille, nous disent encore les
historiens modernes ; il fut aimé d'elle et put s'imaginer un moment qu'il obtiendrait sa main ; mais les habitudes ou, pour mieux dire, les préjugés du xvn e siècle ne permirent pas à un simple écuyer comme lui d'épouser la sœur d'un duc et pair. Outré de dépit, il conçut un profond dégoût pour le monde et renonça dès lors à toute pensée de mariage ; mais il prétendit au moins que son amante ne devînt pas la femme d'un autre ; il parla, il écrivit, il donna, dit M. Prosper Faugère, le spectacle sévère et touchant d'un chrétien revenu de toutes ses illusions et disputant au monde, pour la donner à Dieu, une personne qui ne pouvait pas être à lui *. Il sut inspirer à M 116 de Roannez des pensées de retraite que cette jeune fille n'aurait jamais eues sans lui; il dompta ses dernières résistances en lui adressant des lettres qui sont véritablement, au dire de M. Ernest Havet, « le journal des assauts que l'âme de Pascal livre à une autre âme qu'elle finit par subjuguer 2 »; enfin, il la précipita, pour ainsi dire toute vivante, à Port-Royal. — Les parents de Charlotte parvinrent à la tirer du cloître ; mais elle y avait fait vœu de virginité ; tant que Pascal vécut, elle persista dans sa résolution de rester fille, et ce fut seulement en 1667, cinq ans après la mort de ce « terrible génie, dont elle avait subi l'influence contagieuse pour le malheur et le déchirement de toute sa vie 3 , » que M lle de Roannez, âgée pour lors de trente-quatre ans, épousa le duc de la Feuillade.
Voilà ce que disent au sujet de Pascal et de sa jeune amie les écrivains les plus graves ; on croirait lire un
* Pensées de Pascal (1844). Introduction, p. lxv. ■ Pensées de Pascal, 2* édit., p. 343.
« Ibid.
PASCAL ET M lle DE ROANNEZ M
chapitre de roman, et pourtant M. Prosper Faugère n'a point fait œuvre d'imagination en rapportant ces détails : le peu de documents qu'il avait pu recueillir sur la vie de M lle de Roannez l'autorisait à s'exprimer ainsi. Mais alors comment la postérité doit-elle juger Pascal ? Ne l'accusera-t-elle pas d'égoïsme monstrueux et d'ascétisme intolérant, pour ne pas qualifier plus durement cette espèce de séduction morale, ce rapt d'un genre tout nouveau ? Déjà même certains hommes de parti, ravis de trouver en faute l'auteur des Provinciales, ont essayé de piquer par ce défaut de sa cuirasse un ennemi si redoutable; mais 'ils se sont trop pressés de triompher : le petit récit qu'on va lire montrera que Pascal n'a jamais été ce qui s'appelle amoureux ni de Charlotte Gouffier ni probablement d'aucune autre femme.
S'il a composé un Discours sur les passions de ïamour vers 1653, à une époque où il fréquentait le monde, il n'est peut-être pas défendu d'y voir un jeu d'esprit analogue aux poésies galantes de sa sœur Jacqueline, âgée de douze ans, ou même une gageure de salon comme on en faisait volontiers à cette époque. C'est un privilège du génie de suppléer par sa propre force au manque d'expérience, et si Corneille n'a pas eu besoin de gouverner l'empire romain pour faire parler Auguste comme un véritable maître de l'univers, Pascal a bien pu, sans être amoureux, analyser avec une étonnante précision les diverses passions de l'amour. D'ailleurs il n'est pas absolument certain que Pascal soit l'auteur de cet admirable Discours, si heureusement découvert par Victor Cousin.
Quant aux lettres de Pascal à M lle de Roannez en 1656, on les trouvera toutes naturelles lorsque l'on saura
dans quelles circonstances elles ont été faites. Les documents que l'on a connus jusqu'à ce jour n'étaient, de l'aveu même du savant M. Havet, « ni assez complets ni assez exacts ; » un heureux hasard a permis d'en recueillir d'autres qui sont très complets et parfaitement exacts, et l'on peut enfin raconter avec quelques détails une histoire si touchante 1 . La vie de M lle de Roannez est à la fois plus dramatique et moins extraordinaire qu'on ne l'a cru ; mais le rôle de Pascal en face ûe cette jeune fille est aussi tout autre qu'on ne Ta pensé : les malheurs de son amie ne sauraient, en bonne justice, peser sur sa mémoire, car ce n'est pas lui qui l'a fait entrer à PortrRoyal, ce n'est pas même lui qui l'a convertie, comme on disait alors.
Charlotte Gouffier de Roannez naquit à Paris le 15 avril 1633, dans un hôtel de belle apparence qui se
* On ne consultait, pour l'histoire de M lle de Roannez, qu'un petit nombre de sources, c'est-à-dire une Notice de Marguerite Périer, publiée, pour la première fois, par Cousin, un article du Nécrologe de Port-Royal, composé, après 4683, par la mère Angélique de Saint-Jean, et une courte note de l'ouvrage connu sous le nom de Recueil d'Utrecht (1740). M. Faugère a montré qu'il fallait, en outre, recourir à l'excellente Histoire de Port-Royal, par Besoigne, et il a publié une lettre de la mère Agnès Arnauld, qui est relative au fameux enlèvement de sœur Charlotte de la Passion, c'est-àdire de M IIe de Roannez. J'ai profité des renseignements que donnent ces différents ouvrages, et j'en ai tiré d'autres beaucoup plus importants des lettres de la mère Angélique à la reine de Pologne, des lettres si curieuses d'Antoine Arnauld, de Moréri, des Mémoires de Guilbert sur Port-Royal, des Mémoires inédits du chanoine Godefroi Hermant, des Recueils manuscrits de M |la de Téméricourt, et enfin d'un Nécrologe de Port-Royal, également manuscrit. Il y a là des indications précieuses que n'ont eues ni Sainte-Beuve, ni les savants de nos jours qui se sont le plus occupés de Pascal.
PASCAL ET M Ue DE ROANNEZ 33
voit encore à l'angle de la rue du Cloître-Saint-Merry et de la rue Taillepain l . Elle avait à peine six ans quand elle perdit son père, le marquis de Boissy, tué, dit Moréri, au combat de Saint-Iberquerque ; et* elle fut élevée dès lors, ainsi que son frère Artus, plus âgé d'environ deux ou trois ans, et deux sœurs encore au berceau, d'abord par son grand-père le duc de Roannez, ensuite par la marquise de Boissy, « une bonne femme toute simple, dit Marguerite Péricr, qui ne pouvait et ne savait pas même prendre soin de ses enfants. »
On sait quel était au xvn e siècle l'ordre invariable des
successions dans les grandes familles : l'aîné des fils
possédait seul la presque totalité des biens ; on faisait
une dot raisonnable à l'aînée des filles, et les autres
enfants ne recevaient absolument rien. L'Église ou
l'armée pour les uns, le couvent pour toutes les autres,
tel était le partage des nobles qui ne se donnaient pas
la peine de naître les aînés. Charlotte n'était donc point
ce qu'on peut appeler un grand parti, et, en 1654, à
l'âge de vingt et un ans, elle n'avait pas encore été
demandée en mariage. Mais alors il arriva dans cette
famille un événement extraordinaire : le jeune duc de
Roannez, héritier d'un si beau nom et maître d'une si
grande fortune, suivit tout à coup l'exemple que venait
de lui donner Pascal, son voisin, son compagnon de
travail, son hôte et enfin son ami. Le noble duc et pair
se donna tout à Dieu, comme cet ami venait de le faire,
et prit la résolution de ne jamais se marier ; si bien
que Pascal, en convertissant le frère, rendit possible
le mariage de la sœur.
S'il éprouvait alors, comme on l'a supposé, un véri-
4 Pascal habita quelque temps l'hôtel de Roannez, et c'est môme là qu'il faillit être poignardé, vers 1654 (V. Cousin, Biaise Pascal).
Gazier. — Mélanges. 3
table dépit de n'avoir pu épouser M Ue de Roannez, s'il était résolu à précipiter dans un cloître une jeune fille qui ne pouvait être à lui, on avouera qu'il était bien mal inspiré de travailler ainsi à l'enrichir et d'attirer sur elle les yeux de tous les jeunes seigneurs. Mais il faut renoncer à ces suppositions gratuites qui font injure au bon sens et à la loyauté de cet incomparable génie. Pascal était de son temps et trouvait tout naturel que la fortune eût placé « les grands au haut de la roue et les petits près du centre 1 ». Il savait fort bien qu'un Pascal ne pouvait épouser qu'une personne de très petite noblesse, etlorsqu'en 1653, avant sa conversion définitive, « il avait pris des mesures pour se marier, suivant l'expression de ses biographes, il en avait pris en même temps pour acheter une charge dans les finances. » Rien ne prouve mieux qu'il ne songeait pas à s'élever au-dessus de sa condition. Il faillit être poignardé par la concierge des Roannez parce que le jeune duc, converti comme lui et par lui, refusa, en 1655, d'épouser M 1Ie de Menus : il eût certainement péri s'il avait osé briguer la main de Charlotte.
Comment d'ailleurs Pascal et M lle de Roannez se seraient-ils connus à cette date de 1654 ? Chez les riches, au xvii e siècle, chacun des membres de la famille avait son appartement particulier et ses domestiques à lui ; on se réunissait à de certaines heures, mais, le reste du temps, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles jouissaient de la plus complète indépendance. Chacun vaquait à ses affaires propres ; chacun recevait librement ses amis, et Ton ne se croyait pas obligé de
4 Pensées. — La géométrie consolait Pascal en lui prouvant que plus on est près du centre, moins on souffre des révolutions de la roue.
PASCAL ET M 1Je DE ROANNEZ 35
présenter à toute la maison les personnes mêmes qu'on fréquentait le plus assidûment. Pourquoi donc cette jeune fille, qui apparemment n'étudiait pas la physique et ne montait pas sur la tour Saint-Jacques, aurait-elle été mise en rapport avec le savant qui travaillait chez son frère à construire des baromètres ? La chose se comprendrait mieux après la conversion du duc de Roannez en 1655 ; mais on va voir que, s'il était tout à Dieu, sa sœur n'était pas alors dans les mômes sentiments et ne subissait en aucune manière l'influence de Pascal.
« Elle était fort du monde en 1656, dit le chanoine Herniant, qui lui consacre plusieurs pages de ses Mémoires inédits 4 , et si elle avait eu parfois des pensées vagues et passagères de se faire religieuse, son attachement au monde les avait effacées de son cœur. Pour ce qui est de Port-Royal, elle ne le connaissait en façon quelconque, n'y ayant parlé à personne, ni au dedans ni au dehors (ces derniers mots semblent désigner Pascal, dont Hermant était l'ami) ; et elle en avait plutôt de l'aversion que de l'estime, à cause de tant de faux bruits qu'elle en avait ouï semer partout, et de la grande austérité qui s'y pratiquait (livre XVII, ch. xxi). »
Elle pensait même si peu à vivre dans un couvent, comme ses deux jeunes sœurs, qu'elle se laissait alors courtiser, dit encore le chanoine Hermant, par le marquis d'Alluye, fils aîné du vieux marquis de Sourdis* ; ce seigneur lui faisait de fréquentes visites, et déjà même il s'était adressé au duc de Roannez, qui lui promettait d'appuyer sa demande.
* Us sont actuellement sous presse, le premier volume ne tardera pas à paraître.
* Le marquis de Sourdis, tout dévoué aux jésuites, écrivait alors même contre Jansénius et contre Port-Royal.
Tout Paris s'occupait, en 1656, de la guérison si fameuse de la petite Périer, nièce de Pascal : la marquise de Boissy, comme les autres dames du bel air, voulut aller faire ses dévotions à la sainte Épine de Port-Royal. Elle y conduisit une première fois, au mois de juin, Charlotte, qui avait mal aux yeux ; mais ce pèlerinage n'amena ni la guérison, ni la conversion de cette jeune fille, âgée pour lors de vingt-trois ans.
« Elle retourna chez elle, dit le bon chanoine, au même état qu'elle y était venue, ce qui est très remarquable. Mais le quatrième d'août, jour de Saint-Dominique, madame sa mère y venant un vendredi adorer encore la sainte Epine, elle éleva son cœur à Dieu vers le milieu du chemin, et elle dit en elle-même ces mêmes choses qu'on a sues depuis de sa propre bouche : « Mon Dieu ! si vous vouliez « me toucher le cœur pour me faire religieuse et ne servir « plus que vous, j'en serais ravie; mais donnez-moi, mon « Dieu! une grâce si forte que je n'y puisse résister et « qu'elle m'emporte en religion ; car il m'en faut une comme « celle-là ; autrement le monde me retiendra toujours. » — Elle arriva à Port-Royal et, en baisant la sainte fcpine avec madame sa mère, elle se sentit tellement touchée du désir d'être religieuse dans cette maison, qu'elle a dit depuis à M. Singlin et aux mères que si elle eût eu quelque connaissance d Port-Royal et qu'elle eût su qu'on lui eût ouvert la porte sur-le-champ, elle y eût entré sur l'heure par la même disposition qu'elle y entra depuis. Ce désir fut toujours après très violent dans son cœur, et, en ayant parlé plusieurs fois à M. Singlin pour l'exécuter, il lui conseilla de se bien éprouver avant que de rien entreprendre et d'obtenir le consentement de madame sa mère et de monsieur son frère l . »
Ce simple récit d'un grave et pieux historien dont
les Mémoires sont toujours d'une exactitude minutieuse
mérite pleine créance quant aux faits, car Godefroi
Hermant a puisé ses informations aux meilleures
1 MémoireSy ibid.
PASCAL ET M Ile DE ROANNEZ 37
sources, à Port-Royal, à Saint-Merry, paroisse des Gouffïer, et finalement auprès de son ami Pascal. On va même voir qu'il était on ne peut mieux renseigné, puisqu'il avait entre les mains jusqu'à la correspondance de Charlotte de Roannez. Aux yeux d'Hermant, comme aux yeux de Pascal, cette conversion soudaine tenait du prodige, et tous deux s'écrièrent sans doute avec le grand Corneille :
De pareils changements ne vont point sans miracle!
Mais si nous considérons les choses du point de vue purement humain, nous ne serons nullement surpris. Que voyons-nous, en effet? Une jeune fille naturellement mystique, douée d'une imagination très vive et dune exquise sensibilité, malheureuse sans doute $>arce que sa bonne femme de mère n'est pas en état de la comprendre, et travaillée à son insu, depuis tantôt deux ans, par l'exemple d'un frère tendrement aimé. Rien n'était contagieux au xvn e siècle comme ces sortes d'exemples ; la famille d'Arnauld et celle de Pascal en sont les preuves les plus éclatantes : est-il donc surprenant que M lle de Roannez, pénétrée d'admiration pour les vertus de son frère converti, ait éprouvé d'abord un vague désir, puis tout à coup un besoin impérieux de l'imiter et de renoncer, comme lui, à toutes les séductions du monde ? Il n'y a là, ce semble, rien qui ne soit très naturel, et si M Ue de Roannez n'était pas allée baiser la sainte Épine au faubourg Saint- Jacques, elle n'en aurait pas moins conçu, quelques jours ou quelques mois plus tard, le projet de s'enfermer à Port-Royal, aux Carmélites, ou ailleurs : le vase était plein, et il suffisait d'une goutte d'eau pour le faire déborder.
Quant à Pascal, s'il a converti M 1,e de Roannez au mois d'août 1656, on peut affirmer que c'a été pour ainsi dire par ricochet, sans le vouloir et même à son insu. Il songeait alors à Escobar et aux jésuites beaucoup plus qu'à Charlotte Gouffier, car il venait de publier sa dixième Provinciale et il composait la suivante. Il logeait rue des Poirées, vis-à-vis le collège de Glermont, et sans doute il n'avait pas assez de loisir pour aller voir les Roannez au cloître Saint- Merry. Enfin, s'il était connu de la jeune fille, ce n'était pas comme pénitent de Singlin ou comme ami de Port-Royal et d'Arnauld, car on vient de voir d'après les propres déclarations de Charlotte qu'elle aurait voulu trouver quelqu'un « du dehors ou du dedans » qui pût la présenter au confesseur et à l'abbesse de ce monastère. M lle de Roannez ignorait donc, au moi^ d'août 1636, que son frère et Pascal fussent depuis deux ans sous la direction de Singlin ; elle ne savait pas que Pascal fût l'auteur des Petites Lettres déjà si célèbres, et elle n'avait aucun soupçon, non plus que sa mère, des liens étroits qui rattachaient le duc de Roannez et Pascal à la maison de Port-Royal. C'est là un fait important, car il devient dès lors évident que Pascal n'a jamais été amoureux de M lle de Roannez, qu'il n'est pas fait allusion à cette jeune fille dans le fameux Discours sur les passions de l'amour, et enfin que l'âme de ce grand homme n'a point livré d'assauts à l'âme d'une faible femme pour la précipiter dans un cloître.
Ces deux âmes étaient encore étrangères l'une à l'autre le 4 août 1656 ; mais voici venir le moment où elles s'uniront d'une sainte amitié : le rôle de Pascal va commencer.
PASCAL ET M lle DE ROANNEZ 39
M lle de Roannez était dans une grande perplexité quand elle revint de Port-Royal avec la résolution bien arrêtée de s'y faire religieuse ; elle n'osait s'en ouvrir à personne, pas même à son excellent frère, et ce fut seulement quand celui-ci lui demanda sa main pour le marquis d'Alluye qu'elle lui découvrit son dessein, dit Hermant, « en tirant sa parole de n'en rien dire encore à madame sa mère, laquelle pourtant, voyant en elle quelque changement, soupçonnait déjà qu elle pensait à quelque religion. » Qu'arriva-t-il alors? On ne saurait le dire avec certitude, mais il est probable que le duc de Roannez, ravi de voir sa sœur si avancée dans la voie du salut, fut effrayé pourtant d'une telle résolution. Il avait déjà fait vœu de ne point se marier, et l'entrée de Charlotte au couvent allait amener la prompte disparition de la puissante maison de Roannez. Dans son trouble, il dut avoir recours à Pascal, le mettre en rapport avec la jeune fille et lui demander pour elle les conseils de sa prudence et de sa piété. Pascal vit alors M lle de Roannez, le fait n'est pas douteux ; il « entra en une vénération qui le transit de respect envers elle »,cc sont les propres termes d'une de ses lettres, et peu de jours lui suffirent pour reconnaître que cette autre miraculée de la sainte Épine était prédestinée, comme sa sœur Jacqueline, comme la jeune Marguerite Périer.
Mais s'il importait de ne point contrarier les vues de la Providence, il était permis cependant de suivre les règles de la sagesse humaine et de se bien convaincre avant de faire un pareil éclat, que telle était la volonté du ciel. Singlin lui-même fut de cet avis quand on lui présenta M lle de Roannez ; il lui conseilla, nous l'avons vu, de se bien éprouver et d'obtenir le consentement de
sa famille, et ce fut probablement d'après ses conseils ou d'après les conseils de Pascal que le duc de Roannez emmena aussitôt sa mère et sa sœur dans son gouvernement du Poitou : on espérait ainsi donner un autre cours aux idées de cette jeune fille et lui permettre de peser mûrement sa résolution. Ce voyage dura six mois environ, comme on le verra bientôt par une lettre de M lle de Roannez elle-même, et c'est pendant ce temps, du 1 er septembre 1686 au 1 er mars de l'année suivante, que Pascal écrivit plusieurs lettres au frère et à la sœur, car il déclare expressément qu'il ne les sépare point et qu'il songe sans cesse à l'un et à l'autre *. On peut dire que ces lettres ont mis à la torture l'esprit des commentateurs ; elles n'offrent plus de mystère quand on les met ainsi à leur véritable date, en tenant compte des faits qui les ont précédées. Pascal ne dispute point M lle de Roannez au monde, mais il approuve le dessein qu'elle a formé spontanément d'y renoncer pour jamais ; il est heureux des progrès qu'il lui voit faire dans la piété, et il l'exhorte à la persévérance. Ce qu'il y a de réticences et d'allusions voilées dans ces lettres ne doit pas nous surprendre, puisque la marquise de Boissy ne savait rien encore et que M. Du Gas, c'est-à-dire Singlin, correspondait avec M lle de Roannez par l'intermédiaire de Pascal *. Si nous lisons
1 3° lettre.
8 Pascal dit, en parlant de deux lettres que M ll « de Roannez croyait perdues : « J'espère qu'elles se retrouveront : on m'a déjà apporté celle du 5 ; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car celle de M. Du Gas l'est davantage, néanmoins cela me fait espérer de ravoir l'autre. » C'était donc lui qui recevait les lettres adressées à M. Du Gas ; c'était lui qui transmettait à M lla de Roannez les lettres de M. Du Gas ; il le dit en propres termes : « 11 vient de m'envoyer (sa lettre pour vous) avec un petit billet... »
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dans la deuxième lettre que cette demoiselle prend beaucoup de part au miracle de la sainte Épine, c'est que Pascal considère sa résolution comme un nouveau miracle de cette sainte Épine ; s'il est question de deux personnes dont le zèle ne se refroidit pas (lettre 3) c'est de M. et M lle de Roannez qu'il s'agit, et la personne « du miracle » n'est autre que M Ile de Roannez elle-même. La chose est donc beaucoup plus simple que ne l'ont cru les commentateurs de ces lettres, et l'histoire ne peut plus reprocher à Pascal d'avoir précipité à Port-Royal la sœur de son ami : il n'a été dans cette circonstance que son confident, et pour ainsi dire, son directeur de conscience.
Le duc de Roannez ramena sa sœur à Paris en février ou mars 1657, et obtint d'elle à force de prières un nouveau délai de quelques mois, preuve évidente que le prosélytisme de Pascal n'était pas si tyrannique, et que Port-Royal n'était pas si désireux de posséder une religieuse de cette qualité. Ge fut seulement en juillet que Charlotte Gouffier, plus tourmentée que jamais par son désir de quitter le monde, fit part à sa mère, après bien des hésitations, du projet qu'elle nourrissait depuis onze mois. La marquise de Boissy ne voulut rien entendre ; elle refusa son consentement et, quoique sa fille eût alors vingt-quatre ans accomplis, « elle donna charge, dit Hermant, à son écuyeretà un petit laquais adroit et fidèle de ne la point perdre de vue. » Huit jours durant, la pauvre Charlotte fut en butte aux obsessions de sa famille entière ; et sans doute Pascal n'était pas là pour la consoler, car la scène du poignard aurait bien pu se reproduire. Elle résolut donc de tromper la vigilance de ses gardiens et de s'enfuir à Port-
Royal ; voici, d'après Hermant, le curieux détail de cette scène romanesque.
« Un jour de fête, M me de Boissy, M. le duc de Roannez son fils et elle ayant entendu le sermon et vêpres dans l'église de Saint-Merry, qui était devant leur porte, M lle de Roannez, qui avait fait complot avec M Ile Vallée, personne de piété, de l'attendre à une des portes de l'église avec un carrosse, laissant madame sa mère et monsieur son frère en leur place où ils priaient Dieu, elle s'en alla à la chapelle du Saint-Sacrement faire aussi ses prières. Sa mère, qui s'aperçut de son absence, dit à l'écuyer de la suivre, et il vint faire son rapport du lieu où elle était. M me de Boissy, à qui le soupçon donnait de l'impatience, envoya deux ou trois fois l'écuyer et le petit laquais, et une fois M. le duc son fils, tant pour voir si elle y était toujours que pour la faire revenir Mais à la fin M Ile de Roannez, voyant qu'il n'y avait personne présent qui l'observât, se leva de sa place, se jeta dans le carrosse avec M lle Vallée et s'alla enfermer dans Port-Royal.
« Cela excita un très grand bruit dans tout le quartier du cloître de Saint-Merry, et chacun s'assembla sur cette nouvelle au logis de M me de Boissy. Depuis ce temps-là, elle vint plusieurs fois à Port-Royal voir sa fille, s'y faisant accompagner de M. le duc de Roannez, son fils. Mais ils la trouvèrent toujours dans une forte résolution de ne sortir jamais de ce saint lieu, quoiqu'elle eût promis à monsieur son frère de n'y point prendre l'habit de religion qu'au bout d'un an... »
M 1Ie de Roannez, devenue sœur Charlotte de la Passion en souvenir de la sainte Épine, était au comble de ses vœux ; elle endurait avec joie les mille et une privations que la vie monastique impose aux personnes élevées dans la grandeur â , et elle faisait même, au dire
* Elle était, dit la mère Angélique, fort incommodée par la toile
PASCAL ET M Ile DE ROANNEZ 43
de l'austère Singlin, de merveilleux progrès dans la piété. Elle avait enfin la consolation de voir sa mère, devenue plus raisonnable, lui accorder sa bénédiction et se retirer elle-même à l'abbaye de Malnoue, à quelques lieues de Paris 1 . Mais les ennemis de Port-Royal et surtout les jésuites se promettaient bien de ne pas la laisser devenir religieuse dans cette maison ; ils résolurent de l'en arracher pour se venger des Provinciales, et voici comment ils s'y prirent pour exécuter ce beau projet.
Un de leurs pères les plus entreprenants et les moins scrupuleux, le P. des Déserts 2 , alla trouver la marquise de Boissy à Malnone et lui demanda, dit Hermant, « si elle ne serait pas bien aise de ravoir sa fille. — Assurément, répondit la marquise. — Eh bien ! madame, sans vous mettre en peine de rien, et sans que vous sortiez d'ici, nous vous la remettrons entre les mains, pourvu que vous donniez votre consentement à ce que nous ferons. » — Aussitôt qu'elle s'y fut accordée, ce jésuite, avec ses confrères et M. Amyot (l'un des deux curés de Saint-Merry, et fougueux moliniste) mandèrent « que M lle de Roanuez avait été pipée par les jansénistes, qu'elle était entrée dans Port-Roval non seulement contre son
des chemises, qui était trop dure. — Lettre à la reine de Pologne, septembre 4657.
' L'abbesse de Malnoue était alors, d'après la Gallia christiana^ Renée Hennequin, propre sœur de la marquise de Boissy.
* Ce père eut un moment de célébrité en 1679, car il dispensa la princesse d'Elbeuf, sa pénitente, de payer 12,000 livres qu'elle avait perdues au jeu, mais il lui extorqua sur son lit de mort 12,000 écus qu'il garda bel et bien. L'affaire alla jusqu'au roi, qui se contenta d'en rire. — (Journal manuscrit de Port-Royal [1679).
gré, mais même sans en avoir rien dit 1 à sa mère, qui en était au désespoir et au mourir, et que, faisant tout ce qu'elle peut pour la ravoir, on ne la lui veut point rendre. »
Un tel discours n'était qu'un tissu de mensonges, mais certains jésuites du xvn e siècle n'y regardaient pas de si près ; ils poussèrent leur pointe et obtinrent par l'entremise du père Annat une lettre de cachet qui ordonnait à l'abbesse de Port-Royal de Paris de remettre M lle de Roannez entre les mains deM me la marquise de Boissy sa mère 2 . Gomme cette dernière était infirme et hors d'état de venir elle-même arracher sa fille du monastère, on lui fit écrire une « lettre de confiance » pour que sœur Charlotte fût remise entre les mains de M me Martel, sa parente, et l'on prit toutes les dispositions nécessaires pour cet enlèvement.
Au moment même où les jésuites faisaient expédier cette lettre de cachet, l'abbesse de Notre-Dame de Soissons, grand'tante de M 1Ie de Roannez, écrivait à sa très chère petite-nièce pour lui reprocher doucement de n'avoir pas gardé avec sa mère « toutes les mesures nécessaires afin d'attirer les bénédictions du ciel et de la terre sur son dessein, » et pour l'engager à ne pas refuser « à sa pauvre affligée maman, à celle qui lui avait donné la vie et à qui elle causerait peut-être la mort, la seule chose qu'elle demandât, c'est-à-dire un temps raisonnable pour mieux éprouver si elle était bien appelée de Dieu. » C'était la suite des obsessions dont M lle de Roannez avait été victime durant les huit jours qui précédèrent son évasion : Henriette de
1 C'est-à-dire sans que ses ravisseurs en eussent rien dit. * La lettre de cachet est transcrite en entier dans les Mémoires d'Hermant.
PASCAL ET M Ue DE ROANNEZ 45
Lorraine venait après les autres, parce qu'elle avait été prévenue trop tard ; mais cette démarche n'eut pas plus de succès que les précédentes, et voici en quels termes sœur Charlotte de la Passion répondit à l'abbesse de Soissons, sa grand'tante. On ne sera pas fâché, sans doute, d'avoir sous les yeux un échantillon de son style et de pouvoir juger d'après ses propres écrits la correspondante et l'amie de Pascal. Victor Cousin n'eût pas manqué de recueillir pieusement ces quelques lignes de M lle de Roannez. Elles sont d'ailleurs la meilleure démonstration de tous les faits que nous venons d'exposer, et l'on y trouvera peut-être comme un reflet de Pascal et des Provinciales, que sœur Charlotte avait certainement lues et méditées depuis sa conversion.
« Ce 21 juillet 1657.
« Madame,
« Quoique j'eusse tous les sujets du monde de croire que vous approuverez mon dessein de quitter le monde, la manière si bonne et si charitable dont vous m'en assurez m'adonne une joie tout à fait sensible, et je m'assure qu'elle n'aurait pas été traversée de ce que vous m'accusez de trop de précipitation, si vous aviez su de quelle sorte j'en ai usé; et je craindrais plutôt que vous ne me blâmiez d'avoir eu trop de complaisance pour ceux qui m'ont tant fait retarder. C'est, madame, ce que je suis obligée de vous représenter, et je vous en parlerai comme devant Dieu, et avec une ouverture de cœur tout entière, dans la créance que vous agréerez la liberté que je prends de vous dire des choses si particulières de la conduite de Dieu sur moi.
« Je n'avais presque jamais eu de pensée pour la religion S et je n'en avais aucune pour la maison de Port-
4 C'est-à-dire pour l'état religieux, pour le cloître.
Royal, lorsque ma mère m'y mena l'année passée, il y aura un an vers le premier vendredi du mois qui vient ; elle y allait faire ses dévotions comme Ton y va ce jourlà. Ce fut là, madame, que Dieu me fit la grâce de me donner une si forte envie de quitter le monde et d'entrer dans cette maison, que je l'aurais fait à l'heure même si j'eusse pensé qu'on m'y eût voulu recevoir. J'en parlai quelque temps après à des personnes de céans, qui me dirent qu'il était nécessaire de m'éprouver quelque temps avant que de penser à rien entreprendre. Dans ce même temps, mon frère me parla d'une affaire qui ne me permit pas de lui cacher mon dessein, et ainsi je le lui déclarai, sur la parole qu'il me donna de n'en point parier. Mais il s'opposa au désir que j'avais de hâter ma sortie du monde, et pour la retarder il résolut de m'emmener avec lui en Poitou. Il obligea pour cela ma mère à faire ce voyage, qui n'y avait pas pensé et qui ne savait pas pourquoi mon frère pressait si fort.
« Ainsi je partis sans avoir rien découvert de mon dessein qu'à mon frère, à mon confesseur ordinaire de Saint- Merry et à quelques personnes de Port-Royal. Je n'en avais rien dit à ma mère ; mais elle ne laissa pas d'en avoir du soupçon par quelque changement qu'elle remarquait en moi, qui ne l'en assurait pas néanmoins pour la porter à en faire du bruit. Nous fûmes six ou sept mois en ce voyage, qui dura plus que je n'avais pensé, et je pensais entrer à Port-Royal aussitôt que je serais à Paris ; mais mon frère me demandait toujours du temps et m'a fait passer ainsi cinq mois.
« Cependant la défiance de ma mère allait toujours en augmentant, et il y a deux mois que je lui en fis dire quelque chose par une personne qu'elle aime, qui ne lui en parla pas encore de ma part, mais seulement comme d'elle-même, afin de l'y disposer plus insensiblement. Je le lui aurais bien déclaré nettement dès ce temps-là, et encore plus tôt, si je n'avais connu la tendresse qu'elle a pour moi, qui l'aurait portée à en donner des marques qui auraient pu faire découvrir mon dessein à tout le monde, comme cela n'a pas manqué d'arriver. Car aussitôt que je lui en eus fait parler par une personne de piété,
PASCAL ET M Ue DE ROANNEZ 47
la chose fut tellement sue que je n'aurais pu être blâmée quand je serais partie dès lors. Je demeurai néanmoins encore huit jours auprès d'elle, où je fus persécutée de tous ceux qui voulurent me détourner ou m'affaiblir, mais sans effet, en quoi Dieu m'a donné, ce me semble, une marque bien apparente de ma vocation.
« Après cela, madame, je crois que vous avouerez qu'il y aurait eu de la témérité à s'exposer plus longtemps à tant de contradictions continuelles qui ne me laissaient pas une heure à moi pour penser à Dieu, et je pense que le monde même se serait étonné d'un plus long retardement. Je crois, madame, qu'il y en a peu qui en aient tant apporté en de pareilles rencontres : M lle d'Ëpernon, et M lle d'Arpajon, M lle de Mesme, et celles qui, étant destinées au monde parleur parents, ont été appelées de Dieu à en sortir, l'ont fait sans leur en parler du tout. Vous voyez combien j'en ai usé d'une manière différente et combien je dois peu être accusée d'avoir eu trop de précipitation.
a Mais il me semble, madame, que pour répondre entièrement à votre lettre, je dois vous dire quelque chose sur le sujet du lieu que j'ai choisi, dont je vois que vous avez quelque peine. Je voudrais, madame, que vous vissiez les choses aussi près que moi : vous connaîtriez bien que tout ce qu'on en dit est éloigné de la raison, et qu'il n'y a rien de plus ridicule que tous les contés que l'on en fait, qu'elles n'ont point d'images ni d'eau bénite, qu'elles ne croient point le Purgatoire, ne prient point pour les morts, qu'elles ne prient ni la Vierge ni les saints, qu'elles n'ont point de chapelet, et tant d'autres choses de même. Je ne sais où l'on cherche tout cela, dont je vois le contraire de mes yeux. Je ne vous dirai rien, madame, sur ce que l'on dit qu'elles ne croient point le Saint-Sacrement, qu'elles ont renoncé à Jésus-Christ et à l'Évangile ; je sais que vous auriez horreur de ces discours et qu'ils ne peuvent tomber dans l'esprit d'une personne comme vous. Cependant ce sont ces 1 personnes de piété qui disent toutes ces choses, et si on ne peut les croire en tout, il faut donc
1 Ou des (?)
avouer qu'ils sont suspects. Pour moi, madame, je craindrais bien d'offenser Dieu d'ajouter foi à de telles médisances, et j'ai cru seulement devoir m'arrèter à ce que leurs supérieurs en jugent. Elles sont sous la conduite de l'ordinaire ; M« r l'Archevêque et ceux qui tiennent sa place ne souffriraient pas qu'il y eût des désordres : ils en doivent répondre devant Dieu. C'est à eux que je m'en remets, et je sais que feu M. l'archevêque de Paris en a fait des jugements tout à fait avantageux, que M. de Toul, quand il était grand vicaire, y a fait sa visite avec beaucoup de satisfaction. Les grands vicaires d'aujourd'hui y étaient, il n'y a encore que quinze jours, pour vérifier le dernier miracle qui s'y est fait, dont M mo Ratier a été témoin, que vous vous souvenez peut-être d'avoir vue auprès de moi, et qui y était allée pour s'éprouver. Je m'assure donc, madame, que puisque tous leurs supérieurs les approuvent, il n'y a rien à redire. Mais les miracles qui s'y font depuis si longtemps sont une justification bien visible de leur innocence dans les circonstances où ils sont arrivés. Il y a peu d'apparence que Dieu en fit de si grands et en si grand nombre en un lieu où il ne serait pas servi ni honoré.
« Ce n'est pas néanmoins ce qui m'y a attirée, mais un désir que j'ai senti pour cette maison plus que pour toute autre. Vous savez, madame, que la plupart des religieuses choisissent les lieux où elles veulent être par des sentiments que Dieu leur en donne, en sorte que ce leur serait la dernière douleur d'être ailleurs et qu'ainsi, encore que toutes les religions soient bonnes, les unes ne veulent [être] qu'aux Carmélites, les autres à Sainte-Marie, et c'est ainsi que je me suis sentie appelée à Port-Royal. On a reçu ici depuis quelque temps une fille de Soissons qui est peut-être connue de vous : c'est la fille de M. Huberlan, qui, n'ayant jamais songé à être religieuse et étant venue à Paris pour se divertir, alla à Port-Royal sans aucun dessein et se sentit d'abord si fortement attirée à y entrer qu'après l'avoir découvert à son père elle y est venue, et y est avec tant de satisfaction que, pour quoi que ce fût, elle ne voudrait être ailleurs. Tout ce que je vois ici me confirme dans mon dessein, et je ne doute pas,
madame, que vous n'avouiez qu'il vaut mieux croire les marques visibles que Dieu donne de l'innocence de cette maison que ceux qui en disent tant de mal, dont tout ce qui est tombé dans ma connaissance est la chose du monde la plus fausse.
« Pour ce qui est de ma mère et de la crainte que vous avez, madame, qu'elle se porte plus mal, je vous dirai qu'elle se porte sans comparaison mieux, et qu'elle m'a fait la grâce de me donner sa bénédiction. Elle s'est retirée avec M mo de Malnoue, d'où elle me mande qu'elle a autant envie de demeurer en ce lieu-là que moi en celui-ci. C'est un dessein qu'elle a depuis longtemps et qu'elle n'a pas pu exécuter à cause de moi.
« Je vous demande pardon, madame, d'avoir fait une si longue lettre, mais j'ai cru être obligée à vous rendre compte de tout ce qui me regarde. Je serai bienheureuse si j'ai pu par là vous satisfaire ; et si je puis obtenir de vous que vous offriez à Dieu le dessein que j'ai de me donner à lui. C'est ce que j'attends de votre piété et de la bonté que vous avez pour moi, et que vous me ferez l'honneur de croire qu'il n'y a personne qui soit avec plus de respect que moi, madame, votre, etc. i »
Vers le même temps, c'est-à-dire dans les derniers jours de juillet 1657, M lle de Roannez, qui ne connaissait ni les intrigues nouées par le P. des Déserts pour lui rendre sa liberté malgré elle, ni la lettre de cachet obtenue déjà par le P. Annat, écrivit à sa mère une lettre respectueuse et tendre que nous a conservée le chanoine Hermant et qui n'a pas moins d'importance que la précédente 2 :
« Madame,
« Je serais la plus heureuse personne du monde si je n'apprenais que votre indisposition continue et que,
1 Mémoires manuscrits de Godefroi Hermant 1. XVII, ch. xxi. * La mère Angélique en avait fait prendre copie avant de les Gazibr. — Mélanges. 4
quelque résolution que Dieu vous ait toujours donnée de suivre sa volonté en toutes choses, vous n'avez pu souffrir ma séparation sans quelque douleur. J'en ai assez senti en vous quittant pour juger de celle que vous avez eue>'Mais j'espère que Dieu, qui console tous ceux qui s'abandonnent à lui, vous sanctifiera en cette rencontre et principalement dans la maison où vous êtes. Je sais que ma tante 1 , étant à Dieu comme elle est et connaissant l'obligation qu'on a de correspondre aux grâces qu'il a faites à ceux qu'il appelle pour être tout à fait à lui, vous donnera les résolutions qui sont propres à l'état où vous êtes. Je suis si assurée de votre piété que je suis certaine que mon dessein ne peut vous donner aucune peine, si vous êtes assurée que c'est véritablement Dieu qui m'y a engagée ; et je ne crois pas que vous en doutiez, si vous en considérez le commencement et la suite.
« Vous savez, madame, qu'il n'y a aucune personne au monde qui m'en ait donné les premiers mouvements, ni qui y ait contribué de quelque manière que ce soit. Ce n'a été ni sermon, ni livre, ni discours, et c'est tellement de la pure miséricorde de Dieu que je tiens ma vocation, qu'il n'y a peut-être guère d'exemples où il ait fait si clairement paraître qu'il peut, quand il lui plaît, se rendre maître du cœur sans l'entremise des créatures. Je crois, madame, que les prières que vous faisiez pour moi pendant que je ne pensais qu'au monde en ont été une des principales causes; continuez-les, je vous en prie, et reposez-vous en Celui en qui vous avez toujours espéré.
« Considérez, je vous supplie, que je ne pouvais différer davantage sans me rendre criminelle et sans résister à Dieu, qui m'appelle depuis si longtemps. J'ai attendu onze mois entiers ; j'ai fait un voyage de sept ou huit mois par complaisance pour mon frère, qui m'y engagea pour éprouver ma vocation; et enfin, après avoir découvert
envoyer, et l'on voit, dans une lettre d'elle à M. Le Maître son neveu, qu'elle se proposait de les donner, probablement pour qu'on les transmit à Hermant.
1 II s'agit ici de Renée Hennequin, abbesse de Malnoue, et non pas de l'abbesse de Notre-Dame de Soissons.
or THE UNIVERSITY
PASCAL ET M lle DE ROANNEZ 51
mon dessein ouvertement, j'ai souffert huit jours de visites et de contradictions, et de toutes les personnes de ma connaissance qui ont employé pour ébranler ma résolution tout ce qu'elles avaient de tendresse pour moi et tout ce que j'en avais pour elles. Je rends grâces à Dieu du peu de forces qu'elles ont eues; mais j'eusse cru qu'il y eût eu de la témérité d'y demeurer davantage exposée, et même je ne le pouvais plus avec bienséance, mon dessein étant si généralement connu. Voilà, ma chère maman, quelle a été ma conduite, ou plutôt la conduite de Dieu sur moi. Vous avez toujours eu tant de crainte de lui déplaire, que je m'assure que vous en serez bientôt consolée et que vous en aurez enfin de la joie ; la mienne est si pleine et si parfaite, que je ne suis pas capable de la représenter. Je n'en ai jamais eu de cette sorte; plût à Dieu que vous en fussiez aussi toujours aussi remplie que je le suis depuis ma retraite ! Il n'y a que votre mal qui la traverse. Je commençai samedi une neuvaine pour votre maladie : je n'ai plus à faire qu'à prier Dieu pour vous et pour moi. Aidez-moi dans un si saint loisir et ne refusez pas vos prières pour conduire à Dieu une fille que vous n'avez aimée et élevée que pour lui. »
Mais déjà les ordres de la cour étaient expédiés par les soins des jésuites. Un exempt pénétra le 30 juillet dans le monastère de Port-Royal de Paris, escorté de deux hommes et suivi d'un carrosse où se trouvait M me Martel, soigneusement cachée, dit Hermant, derrière le rideau. L'abbesse fut sommée de faire sortir M lie de Roannez pour la mettre entre les mains de M me sa mère ; mais elle fit répondre, après avoir consulté Singlin et Pomponne, qui se trouvaient là, qu'on remettrait la jeune fille à M me de Boissy, comme le disait expressément l'ordre du roi, et non pas à M me Martel.
Nouvelles instances de la part de l'exempt, qui présente la procuration signée parla mère, parle d'enfoncer les portes et se dispose à verbaliser ; nouvelle fin de
non recevoir de l'abbesse, qui se retranche toujours derrière l'ordre du roi. Enfin M lle de Roannez se présente ; elle commence à parler en véritable duchesse à l'exempt, et celui-ci se retire après avoir fait son procès-verbal de désobéissance et de rébellion.
Le duc de Roannez avait été averti par un exprès de la violence qu'on voulait faire à sa sœur ; il s'empressa de venir à son secours ; mais, quand il arriva, l'exempt, le carrosse etM me Martel avaient déjà quitté la maison. Il consola de son mieux la pauvre Charlotte, qui fondait en larmes ; il lui promit de ne rien négliger pour empêcher le retour de pareilles scènes et se chargea de porter à Malnoue, le jour même, un petit billet court et sec que M ile de Roannez écrivit séance tenante, non plus à sa chère « maman », mais à M me la marquise de Boiçsy.
Voici la teneur de ce billet, dont le langage rappelle un peu celui que M lle de Roannez venait de tenir à l'exempt :
« 30 juillet 1657.
« Madame,
« Je vous avoue que, connaissant au point que je fais votre bon naturel et votre piété, je ne saurais me persuader que ce soit par votre mouvement que vous me voulez faire sortir par une voie si inouïe d'un lieu où Dieu m'a appelée. Ce ne peut être que des personnes qui agissent plutôt par intérêt et par passion que par des sentiments chrétiens qui vous ont portée à cela. Madame, si vous voulez me faire sortir du lieu où je suis, je suis assurée que vous ne le pouvez qu'en me faisant la dernière violence, et, quand vous me l'aurez faite, vous en recevriez si peu de satisfaction que vous auriez une douleur toute votre vie d'avoir fait une action de cette nature. Permettez-moi, madame, que je vous dise qu'il est dangereux de s'opposer ainsi aux volontés de Dieu ; car vous ne pou-
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vez douter, ce me semble, après ce que je vous ai dit, que ma vocation en cette maison ne soit véritablement de Dieu. C'est pourquoi, madame, j'espère que vous me laisserez en repos et que vous ne voudrez pas me rendre la plus malheureuse personne du monde, madame. — Votre, etc. »
Cet ultimatum produisit son effet sur l'esprit de M me de Boissy ; elle consentit à ne point user de violence et parut enfin comprendre qu'une fille de vingt-quatre ans est libre de ses actes. Il ne restait plus qu'à désarmer la colère du roi, dont les ordres avaient été méprisés, et, à cet effet, le duc de Roannez écrivit à Mazarin, tant au nom de sa mère qu'au sien propre, la petite lettre que voici ; elle est d'un ton bien humble pour un duc et pair :
« Monseigneur,
« Je suis chargé de ma mère, qui est malade, de vous remercier très humblement de sa part, comme je fais, de la bonté que vous avez eue de faire donner une lettre de cachet pour faire revenir ma sœur auprès d'elle. Elle a fait ce qu'elle a pu pour l'y obliger. Mais, quoique l'abbesse de Port-Royal se soit disposée à obéir, ma sœur a déclaré qu'elle ne pouvait se résoudre à sortir et en a témoigné tant de [chagrin] qu'on a bien vu que l'on ne pourrait l'en retirer sans la violenter. C'est à quoi ma mère ne veut pas se porter. Elle espère que la douceur et le temps y pourront quelque chose. C'est par où j'ai toujours essayé de la gagner. Je l'ai empêchée d'entrer, un an durant, et même j'ai obtenu d'elle qu'elle donnerait cette satisfaction à ma mère d'être un an sans prendre Phabit. J'ai cru, monseigneur, être obligé en cette occasion de rendre compte de tout ce détail à Votre Eminence. Je la supplie très humblement de croire qu'elle ne pensera jamais aux intérêts d'une famille qui lui soit plus dévouée que la mienne, et que je suis avec toute sorte de respect,
« Monseigneur, de Votre Eminence, etc.. »
Cette démarche de la mère et du frère de M lle de Roannez devait, semblait-il, trancher définitivement la question, et Ton pouvait croire que désormais rien n'empêcherait cette jeune fille de demeurer dans la retraite de son choix ; mais les jésuites n'entendaient pas qu'il en fût ainsi. Il leur fallait une revanche des Provinciales, et ils s'étaient juré que M lle de Roannez serait la première à payer pour cet insaisissable Louis de Montalte ; on eût dit qu'ils devinaient combien la rentrée de Charlotte Gouffier dans le monde allait consister Pascal. Leurs émissaires proféraient tout haut les plus terribles menaces, et Port-Royal s'attendait aux dernières violences. Dès le 3 août, c'est-à-dire quatre jours après la scène de l'exempt, la mère Angélique, écrivant à la reine de Pologne, lui annonçait qu'on enlèverait certainement la sœur Charlotte de la Passion : « Dieu en fera, disait-elle, selon sa sainte volonté ! » Ne pouvant plus agir au nom de la marquise de Boissy, qui subissait pour le moment l'influence de son fils, les jésuites firent jouer d'autres batteries et s'adressèrent à l'abbesse de Soissons, à cette grand' tante qui s'était montrée tout à coup si affectueuse et si tendre.
M lle de Roannez avait, comme on l'a déjà vu, deux sœurs cadettes au couvent ; la plus âgée, nommée Henriette, était alors religieuse professe à Notre-Dame de Soissons sous la conduite de dame Henriette de Lorraine. On crut que cette jeune personne pourrait n'être pas inutile dans la conjoncture présente, peut-être parce que sa qualité de cadette sacrifiée l'animait contre sa sœur, peut-être aussi parce qu'elle aimait trop la maison de Roannez pour ne pas obliger Charlotte à faire souche de grands seigneurs. On la fit donc sortir de son
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couvent, contre toutes les règles de la vie monastique, et cette religieuse fut chargée de rendre au monde une jeune fille qui voulait être religieuse. Sœur Henriette alla donc visiter sœur Charlotte au mois de septembre 1657. «Elle employa, dit Hermant,les remontrances, les prières, les conjurations, les larmes et toutes les ruses de la pitié et de la tendresse, ou feinte ou véritable, pour tirer cette sœur de ce saint lieu, et, après avoir fait de vains efforts pour ce sujet, elle en vint jusqu'aux menaces d'employer tout le crédit de la maison d'Elbeuf, plutôt que de n'y pas réussir. Mais la fermeté de sa sœur la garantit encore pour ce coup de cette persécution domestique 1 . »
Il n'en "fut pas de même deux mois plus tard. « La religieuse de Soissons, sœur de M lle de Roannez, eut enfin — continue le savant chanoine dont le récit inédit confirme et complète celui de Marguerite Périer — le succès qu'elle prétendait de son voyage ; non par le changement de cette postulante de Port-Royal, qui demeurait toujours ferme et inébranlable dans la résolution de se consacrer à Dieu, mais par des voies de fait qui ne pouvaient être que très odieuses à toutes les personnes équitables. M me de Boissy, sa mère, qu'elle ne quittait pas d'un moment, donna les mains comme malgré elle à ses pressantes importunités> et le même exempt qui avait apporté la lettre de cachet à Port- Royal quelques semaines auparavant vint le troisième de novembre avec main-forte pour en hâter l'exécution. La douleur qu'en ressentit cette demoiselle, qui se voyait arrachée d'un saint monastère par la personne du monde que toutes sortes de considérations de piété devaient porter [le plus] à l'y souhaiter pour toute sa
4 Mémoires manuscrits, I. XVIII, ch. î.
vie, lui serra tellement le cœur qu'elle tomba comme évanouie. Madame sa mère et cette sœur impérieuse en furent fort étonnées ; mais leur surprise s'augmenta notablement quand elles surent que, sans en parler à qui que ce soit, elle s'était coupé les cheveux la veille 1 pour se faire une nécessité de demeurer à Port-Royal. M me de Boissy, l'ayant emmenée chez elle, prétendait la faire loger avec sa sœur; mais elle ne put s'y résoudre et reprit son ancien appartement, où elle vécut assez longtemps en religieuse, vêtue d'une manière fort simple, sans carrosse, sans équipage et sans aucune marque extérieure de sa qualité 2 . »
Le lendemain, sœur Charlotte, redevenue malgré elle M lle de Roannez, envoya son ancienne gouvernante à Port-Royal pour déclarer en son nom qu'elle était toujours dans les mêmes sentiments et pour redemander ses bréviaires et ses livres de lecture. Port- Royal lui manquait ; mais elle pouvait en quelque sorte le retrouver chez elle, puisqu'elle transformait en cellule de couvent sa chambre du cloître Saint-Merry et que M. Singlin, « ému jusqu'aux larmes et néanmoins tout consolé de sa disposition, » comme disait la mère Agnès, ne lui refusait pas le secours de ses conseils. N'avait-elle pas d'ailleurs un consolateur et un soutien dans la personne de Pascal, qui certainement pleura, comme Singlin, le triomphe des jésuites et le malheur
1 « Elle a fait ce coup-là sans l'avis de personne, en pleine nuit, la veille qu'on la vint quérir, craignant que cela n'arrivât. Elle me dit le lendemain au matin qu'elle avait eu un si furieux instinct de faire cela qu'elle n'y avait pu résister, et que son bon ange et elle n'avaient guère arrêté à le faire. Il en fallut rire, car il n'y avait plus de remède. » — Lettres de la mèi % e Agnès, 1. 1, p. 447.
* Mémoires manuscrits, 1. XVIIÎ, ch. iv.
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de son amie? Les détails font absolument défaut, car la biographie de Biaise Pascal est peut-être Tune des plus mal connues du xvn e siècle ; mais les contemporains s'accordent à dire que l'amitié du duc de Roannez pour l'auteur des Provinciales alla toujours en augmentant, et nous avons vu si le duc de Roannez aimait tendrement sa sœur. Il y eut donc certainement entre ces trois personnes un échange continuel de sentiments et d'idées ; et savons-nous si les plus belles Pensées de Pascal sur le néant de l'homme ou sur la vie future n'ont pas été jetées sur le papier à la suite d'une conversation avec M. et M He de Roannez ? Quant à cette dernière, « tant que M. Pascal vécut, il lui fut d'un grand secours, dit le Recueil d'Utrecht, par la confiance qu'elle avait en lui. » Elle lui faisait part de ses chagrins, qui étaient grands, car elle se sentait de plus en plus appelée par le ciel à terminer ses jours dans un couvent ; mais l'odieuse tyrannie d'une mère et d'une sœur la retenait dans le monde. Elle avait beau leur représenter qu'elle avait fait vœu de virginité 4 , montrer sa chevelure sacrifiée, se refuser à toute espèce de conversations et de visites, et s'enfermer dans son appartement comme une véritable recluse : on lui répondait qu'elle n'entrerait ni à Port-Royal ni dans aucune autre maison religieuse que pour en être aussitôt arrachée par des soldats. S'il y avait eu des lettres de cachet pour marier les filles malgré elles, on n'eût pas manqué d'en solliciter et d'en obtenir une. Pascal était instruit de cette situation déplorable : il consolait de son mieux la pauvre affligée, il la fortifiait par ses paroles, mais plus encore par son exemple, et durant les cinq
* Elle renouvelait ce vœu toutes les fois qu'elle communiait, elle l'écrivait même sur un carnet spécial, et le signait.
années qui suivirent, de 1657 à 1662, M lle de Roannez repoussa victorieusement tous les assauts. Elle vécut chez sa mère aussi retirée que si elle eût été à Port- Royal des Champs, et la mère Angélique put lui dire dans une des lettres si affectueuses qu'elle lui écrivait alors : « La puissance du monde peut séparer les corps, mais il est impossible qu'elle désunisse les cœurs, m Le cœur de cette jeune fille était bien véritablement à Port-Royal, comme celui de son frère, comme celui de Pascal.
La mort prématurée de cet illustre ami, au mois d'août 1662, fut un coup funeste pour M lle de Roannez, qui perdait en lui son plus ferme soutien, et cela dans les circonstances les plus critiques où elle se fût encore trouvée. Charlotte Gouffier allait avoir trente ans, et l'on n'ignore pas que c'est l'âge où « le beau nom de fille » a le moins de « douceur. » Elle n'avait plus le même enthousiasme pour la vie de recluse, elle semblait jeter sur l'avenir des regards inquiets, et le trouble de son âme se manifestait par ces petits riens qui ont chez les femmes une si grande importance. L'impitoyable Henriette (on serait tenté de lui donner plutôt le nom d'Armande et de réserver l'autre pour la bonne et faible Charlotte) ne tarda pas à remarquer ce changement, qu'elle attendait en vain depuis six longues années, et elle profita de cette disposition pour ramener à l'hôtel de Roannez le marquis d'Alluye, le prétendant qui s'était vu éconduire en 1656. Charlotte donna tête baissée dans le piège qui lui était ainsi tendu : elle revit le marquis, elle lui sut gré d'une persévérance qui probablement n'était pas désintéressée, car ce seigneur devait se conduire bientôt en fort malhonnête homme S
1 II fut, dit Saint-Simon, très gravement compromis dans la
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et peut-être eut-elle succombé dès lors, peut-être eûtr elle consenti à se faire relever de son vœu de virginité pour épouser M. d'Alluye, si Port-Royal n'était intervenu pour ressaisir sur le bord de l'abîme celle qu'il considérait comme une religieuse du dehors. Singlin vit M lle de Roannez, il lui parla comme il savait faire, avec un singulier mélange de tendresse et de sévérité, et certainement il ne manqua pas d'évoquer le souvenir do M. Pascal, de ce grand chrétien qui s'était montré si fidèle à des engagements contractés secrètement devant Dieu.
Les discours de Singlin produisirent comme un regain de ferveur dans l'âme de M lle de Roannez; elle rompit tout commerce avec le marquis d'Alluye, et, pour se punir elle-même de cette défaillance, elle vendit au profit des pauvres tous ses diamants, qu'elle avait conservés jusqu'alors sans jamais vouloir s'en parer. Elle renouvela verbalement et par écrit le vœu qu'elle avait fait le 2 novembre 1657, la veille de son enlèvement; elle renoua ses anciennes relations avec Port-Royal, avec la mère Agnès, puisque la mère Angélique était morte depuis 1661, et avec la famille de Pascal, avec les Périer. Elle était même de si bonne foi que la mort de Singlin, survenue au mois d'avril 1664, n'ébranla pas sa constance et ne l'empêcha pas de braver jusqu'à l'exil pour assister dans leur détresse ses très chères sœurs de Port-Royal. L'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, en avait fait enlever plusieurs pour les reléguer en différents monastères et obliger ainsi toute la communauté à signer le fameux formulaire d'Alexandre VII : M lle de Roannez
fameuse affaire des poisons. Il ne se maria qu'en 1667, quelque temps après -M 11 » de Roannez.
résolut d'aller voir ces pauvres filles, de les consoler et de les encourager à la résistance. Persuadée que toutes les portes devaient s'ouvrir devant une personne de sa condition, elle se présenta, le 31 août 1664, chez les Bénédictines du faubourg Saint-Antoine, où étaient reléguées les sœurs Candide et Gertrude ; mais on lui refusa l'entrée de cette maison, on ne voulut pas lui faire savoir comment se portaient ces deux religieuses, et l'on ne consentit même pas à leur dire qu'elle était venue pour les voir. M lle de Roannez se retira courroucée, et le lendemain, recevant une lettre d'excuse de la mère prieure, qui se retranchait derrière un ordre exprès émané, disait-on, de monseigneur l'archevêque, elle répondit aussitôt par le petit billet que voici; j'en ai retrouvé, non pas l'autographe, mais une copie très authentique dans les recueils manuscrits de M Uo de Téméricourt, ancienne élève et amie fervente de Port-Royal 1 :
« 31 août 1664.
« Ma très révérende mère,
« Permettez-moi de vous dire que vous n'aviez nul ordre de monseigneur l'archevêque, lorsque je fus chez vous pour vous demander une petite grâce que vous m'auriez pu accorder sans scrupule et dont je n'aurais pas abusé. Je suis étrangement étonnée de ce que vous ne me marquez pas même si vous avez eu la bonté de témoigner aux pauvres affligées comme j'ai été chez vous pour apprendre de leurs nouvelles. Je fus hier dans un couvent qui n'est pas moins régulier que le vôtre, où l'on ne fait point de difficulté de dire à une des pauvres exilées quels sont ceux qui viennent pour savoir comme elle se porte, et même elles en ont permission de monseigneur
1 Ces recueils ont été mis jadis à la disposition de Victor Cousin, qui en a tiré quelques lettres de M«* de Longueville.
l'archevêque. Je vous assure, ma mère, que vous ne serez jamais à la peine de me refuser aucune grâce, puisque je ne vous en demanderai jamais pas une. Cela n'empêchera pas que je ne sois toute ma vie, en notre Seigneur, « Votre très obéissante servante, etc. »
La vivacité de cette réponse faillit coûter cher à M lle de Roannez, car elle lui attira une lettre de cachet qui l'exilait en Poitou, dans le gouvernement de son frère. Mais ce dernier intervint encore en faveur de sa sœur : il représenta que la délicatesse de sa santé ne lui permettrait pas de faire ce voyage, et il obtint du roi que cette sentence d'exil n'aurait pas son effet.
Épuisée par tant de luttes, découragée par tant de contradictions et privée successivement de toutes les personnes qui la soutenaient et lui rendaient moins pénible l'accomplissement de son vœu, la pauvre Charlotte était de plus en plus perplexe. Délivrée enfin de sa sœur, qui venait d'être préconisée abbesse de Caen 1 , elle avait cru n'avoir plus rien à redouter, mais la persécution des années précédentes valait mieux pour elle que cette fausse sécurité. L'ennui s'empara de son cœur, et l'isolement dans lequel elle vivait lui parut terrible. Elle eût marché d'un pas sûr et ferme si Pascal ou Singlin s'étaient trouvés là pour la guider; mais elle n'avait plus d'autre conseiller qu'Antoine Arnauld, et ce grand docteur, si bien préparé pour les batailles de plume, n'avait pas la délicatesse de main qui est nécessaire pour gouverner les âmes. Il était parfois dur et cassant, sauf à montrer ensuite d'une façon naïve toute la bonté de son cœur, et M lle de Roannez était à la fois trop altière et trop faible de caractère pour être traitée de la sorte. Elle s'irritait quand Arnauld lui parlait
En 1664 {Gallia Christiana\.
rudement; dès qu'il le prenait sur un ton plus humble, elle cessait de le craindre et d'écouter ses avis, elle qui s'était toujours montrée si docile aux ordres de Singlin.
Il n'est pas nécessaire de suivre les différentes phases de cette « léthargie spirituelle », comme l'appelait Arnauld ; il nous suffira de dire queM 1Ie de Roannez, après avoir consulté d'autres docteurs que ceux de Port- Royal, se fit relever par le pape de son vœu de 1656; elle devint, le 29 avril 1667, à l'âge de trente-quatre ans, la femme de François d'Aubusson de la Feuillade, et ce seigneur prit alors, avec l'agrémentdu roi, le titre de duc de Roannez, que lui abandonna son beau-frère.
Tous les amis de Port-Royal furent consternés d'une chute si profonde : Arnauld, qui n'avait pas su l'empêcher, s'en exprima, dans une lettre à M ile Périer, avec une grande vivacité ; il alla même jusqu'à dire que « la lainéantise, l'amour des ajustements, le désir d'être ilattée, l'attache à des compagnies qu'elle avait reconnues elle-même lui être très dangereuses, et l'éloignement de celles qui lui pouvaient servir, l'avaient précipitée dans cet état 1 . » Hermant, qui écrivait ses Mémoires quelques années plus tard, se montrait moins dur; il se contentait de dire avec la gravité qui lui est ordinaire : « Dieu décidera un jour si son changement doit plutôt être attribué à son inconstance qu'à la violence des autres ; et, quoi qu'il en soit, ceux qui en feront le discernement par les règles et les
* Lettres d' Arnauld, t. IX, lettre 9.
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lumières de la foi reconnaîtront dès maintenant par son exemple combien l'air du monde est contagieux, et qu'une tendre piété est une plante bien faible quand elle cesse d'être arrosée par de saintes instructions et affermie par la conduite de personnes plus fortes et plus avancées dans la vertu 1 . » C'est dire assez clairement que cette chute ne se serait pas produite si Pascal eût vécu. D'autres encore, comme Mathieu Feydeau, ancien vicaire de Saint-Merry, comme la mère Agnès et comme l'excellent Arnauld d'Andilly, surent compatir à la faiblesse d'une femme qui avait lutté dix ans avec un véritable héroïsme. Ils l'excusèrent autant qu'ils le purent et ne crurent pas devoir l'abandonner; je n'en veux pour preuve que ce petit billet d'elle à M. d'Andilly, après la mort de la mère Agnès :
« Ce 20 février iô71.
« Vous savez assez, Monsieur, la charité et la bonté que la mère Agnès m'avait toujours témoignées pour ne pas douter que je ne sois sensiblement touchée de sa mort; mais je vous puis dire que la pensée de votre douleur augmente encore la mienne, ne pouvant jamais être indifférente à tout ce qui vous arrivera. Faites-moi la grâce, Monsieur, d'être persuadé de cette vérité, et que je serai toute ma vie votre très-humble servante avec beaucoup de zèle et d'inclination.
« La duchesse de la Feuillade 2 . »
Charlotte Gouffier croyait trouver enfin quelque repos après dix années de luttes et de souffrances ; mais son mariage ne fut pour elle qu'une cause nou-
1 Mémoires manuscrits, 1. XVIII, ch. iv.
* Manuscrits de Téméricourt.
velle de tribulations et de chagrins. A peine mariée, disent les notices et relations de Port-Royal, elle fut elle-même épouvantée de sa chute; elle vit clairement que personne ici-bas tie pouvait la relever d'un engagement contracté librement devant Dieu; elle se considéra comme une épouse de Jésus-Christ souillée par l'adultère. Elle eût souhaité, disait-elle souvent à une confidente, « d'être à Port-Royal paralytique toute sa vie dans un lit, préférablement à l'état où elle se trouvait 1 . » Si elle avait pu fuir et s'enfermer dans le monastère des Champs comme sœur converse, c'est-àdire à titre de servante, elle n'eût pas hésité un seul moment, tant elle était en proie au remords ! Mais elle s'appartenait moins que jamais, et Port-Royal n'eût pas consenti à la recevoir; on ne pouvait que lui conseiller de s'humilier profondément, d'expier par les aumônes et par les mortifications la faute qu'elle avait commise, d'accepter enfin avec une résignation parfaite les épreuves que Dieu lui envoyait. Elle n'y manqua pas, et les quinze dernières années de sa vie ne furent, pour ainsi dire, qu'une longue pénitence. Mariée trop tard, et mère pour la première fois à trente-cinq ans, elle eut beaucoup à souffrir pour mettre au monde les qu&tre enfants qu'elle donna successivement au duc de la Feuillade. Le premier mourut sans baptême, ce que Port-Royal regardait comme une des marques les plus terribles de la colère divine; le second naquit tout contrefait; le troisième fut une fille naine qui devait mourir subitement à l'âge de dix-neuf ans ; le quatrième, enfin, ne lui donna sans doute guère de satisfaction, si l'on juge de son enfance par les années
1 Nécrologe manuscrit de Port-Royal.
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qui suivirent 1 ; en sorte que « ses enfants, cette bénédiction du mariage, comme dit l'abbé Guilbert, auteur de Mémoires historiques sur Port-Royal*, devinrent la matière de sa pénitence. » Frappée ainsi dans ses affections les plus chères, et d'ailleurs affligée dans son propre corps de maladies affreuses, M me de la Feuillade finit, suivant le môme chroniqueur, « par adorer le Tout-Puissant qui la frappait et par bénir cette verge qui la ramenait au troupeau. » Elle fit son testament en 1671 et légua 3 000 livres à Port-Royal pour y faire recevoir une religieuse converse « qui prierait continuellement pour elle et tâcherait de satisfaire par la pénitence et les exercices du cloître au violement de son vœu. »
Elle vécut ainsi jusqu'à l'âge de quarante-neuf ans, accomplissant avec la plus grande fidélité ses devoirs de femme et de mère, mais désespérée d'avoir à les accomplir. Elle souffrait depuis longtemps d'un cancer au sein, et toutefois elle se flattait de recouvrer la santé, lorsque tout à coup, le 3 janvier 1683, une certaine dame Petit, « personne de piété » qui était depuis plusieurs années à son service, lui déclara au cours d'une conversation d'abord enjouée qu'elle était perdue sans ressource, que les médecins ne conservaient plus aucun espoir, et que M. de Saint-Laurent, son curé, ne bougeait de son antichambre, sans oser toutefois pénétrer jusqu'à elle. Le coup fut rude pour la duchesse; mais, comme elle avait toujours été, suivant l'expression d'Hermant, d'une « tendre piété, » elle ne tarda pas à reprendre courage, et elle se prépara sérieuse-
* Saint-Simon traite avec le dernier mépris ce duc de la Feuillade.
* Année 1683, t. II, p. S40-547.
Gazier. — Mélangés. 5,
ment à la mort. La relation que la dame Petit fit de ses derniers moments, relation que j'ai sous les yeux 1 , est on ne peut plus touchante ; je lui emprunterai seulement quelques détails relatifs aux sentiments de componction qu'éprouvait la mourante.
Lorsque son curé lui apporta le viatique, elle donna l'ordre d'enlever tous les tableaux qui ornaient sa chambre ; on obéit, mais on y laissa pourtant son portrait, « parce qu'il était fort modeste, » dit la relation. « Otez ce tableau, s'écria-t-elle, et le jetez au feu. Plus de tableau, que tout soit détruit ! » Le curé de Saint- Laurent ne l'appelait que Madame en lui adressant la parole : « Appelez-moi ma sœur, » répondit-elle, en songeant certainement à sœur Charlotte de la Passion ; mais le prêtre s'y refusa parce que, disait-il, le titre de Madame convenait à sa dignité, et elle consentit à subir cette humiliation.
Quelques jours plus tard, car elle demeura ainsi quarante jours entre la vie et la mort, après avoir réglé ses affaires avec une présence d'esprit merveilleuse, elle fit prendre dans son bureau toutes les lettres qu'on lui avait écrites de Port-Royal (peut-être y en avait-il de Pascal), et elle témoigna le désir que ces lettres fussent remises à je ne sais quelle personne « pour la consoler; » mais le duc de la Feuillade s'y opposa. Il insista pour que ces lettres fussent brûlées comme le reste de ses papiers, et elle s'y résigna. Il va sans dire qu'elle renouvela le legs de trois mille livres qu'elle avait fait à Port-Royal douze ans auparavant. Ce souvenir de Port-Royal ne la quittait pas : elle voulait que son cœur fût transporté à Port-Royal des Champs, mais
* Nécrologe manuscrit de Port-Royal.
elle ne put l'obtenir. Elle refusait de montrer aux médecins une tumeur qu'elle avait à la cuisse ; mais la dame Petit lui fit observer que la mère Angélique, abbesse de Port-Royal, « exigeait de ses religieuses une grande soumission aux médecins et une grande sincérité ; » elle se soumit aussitôt. Elle fit couper ses cheveux, mais cette fois sans le secours de son bon ange, et elle donna Tordre de les brûler, « de peur, disait-elle, qu'ils ne servissent au péché après sa mort. » Enfin, elle exprima à plusieurs reprises le désir de mourir un vendredi, et cela, dit encore l'auteur de la relation, « pour plusieurs raisons que je ne puis dire. » Mais ces raisons, nous les connaissons, puisque c'est un vendredi qu'elle fut touchée de Dieu, à Port- Royal, en adorant la sainte Épine. Elle n'eut pas cette consolation, car elle mourut le samedi 13 février 1683, vingt-six ans après avoir promis à Dieu qu'elle se ferait religieuse à Port-Royal, et quinze ans après avoir violé cette promesse.
Telle est, en abrégé, l'histoire de M Uo de Roannez. On ne saurait imaginer d'existence plus profondément troublée, et il faut avouer que la responsabilité de Pascal serait grande si l'on pouvait, comme l'ont pensé quelques modernes, lui reprocher d'avoir tyrannisé cette pauvre femme, d'avoir, à force d'obsessions, vaincu ses résistances, de l'avoir enfin jetée à Port- Royal pour le malheur de toute sa vie. Mais il me semble qu'en suivant jusqu'à la fin les diverses péripéties de ce petit drame, on s'est fait une idée très nette et du caractère de Charlotte Gouffier et du rôle que Pascal a pu jouer en 1656. On s'est convaincu, je l'espère, en voyant pour la première fois un récit fidèle
et complet de ces événements, et surtout en lisant les lettres de M lle de Roannez, que Biaise Pascal n a été pour rien dans la détermination soudaine que prit, au mois d'août 4656, sous l'influence d'un sentiment religieux très vif, une jeune personne d'un mysticisme exalté, mais d'une extrême faiblesse de volonté. Si Pascal, heureux d'une telle conversion qui ressemblait si fort à celle de son ami Roannez et & la sienne, est intervenu à cette époque pour prévenir en quelque sorte un retour offensif de l'amour du monde, on conviendra qu'il était parfaitement dans son rôle de néophyte ennemi déclaré du siècle. Le seul reproche qu'on pourra lui faire sera d'avoir manqué peut-être de clairvoyance, de n'avoir pas compris que ces désirs de retraite n'étaient pas aussi forts qu'ils paraissaient l'être.
Son intervention, d'ailleurs, fut véritablement bienfaisante en 1656, puisque, durant six années de contradictions, M lle de Roannez ne regretta pas un seul instant la résolution qu'elle avait prise. C'a été de beaucoup la période la plus heureuse de sa vie, et si Pascal ne lui eût pas été enlevé si tôt, elle n'aurait éprouvé ni les défaillances de 1663, ni la chute de 1667, ni les regrets qui suivirent. Si Pascal eût vécu, M Ue de Roannez aurait .certainement persévéré comme son frère, qui mourut prêtre de l'Oratoire. Au lieu d'épouser le duc de la Feuillade, elle serait devenue, pour ainsi dire, une religieuse du dehors à Port-Royal des Champs ; elle aurait été la digne émule de M m * de Sablé, de la duchesse deLongueville, de M Uo de Vertus.