‹ Mélanges de littérature et de critiqueChapitre 9 sur 9 · SIR HERBERT CROFT · texte numérisé non relu

SIR HERBERT CROFT

ONaaçnodcédatisle journa/ desDébatshkmott de M. le chevalier Croft , baraDoet anglois. Qu'il soit permis à Paniitié de consacrer à sa mémoire mie coarte notice , que les biographes cherche^ roient peut^re vainemeot ailleurs, et qui n'est pas in<figne toutefois d'être recueiilie dans l'histoire littéraire de notre nation* Le goût seul de la littérature Françoise avoit amené M. le chevalier Croft en. France, et l'y avoit, pour ainsi dire naturalisé» Bien différent de ces étrangers qui n'apportent chez leurs voisins qu'un esprit de dénigrement et de malveillance^ sa prédikction pour notre langue et pour nos classiques alloit jusqu'à l'enthousiasme. Ceux qui l'ont connu savent que ses vues toujours pures , sa philan^ thropie toujours active, son goût décidé pour les bonnes études et pour les bons principes, le rendoient le digne citoyen de tous les pays qu'il a successivement habités : mais la naturesembloit l'avoir spécialement formé pour être François.

Sir Herbert Croft étoit né à Londres , d'une^ Ëimille qui passoit déjà du temps de Cambden pour ancienne et chevaleresque. Il fit ses études à Oxford avec lord Moira , dont il n'a jamais perdu l'amitié , et à qui l'un de ses derniers ou-^

n y eat le bonhear inestimable de voir Delillei de fréquenter notre ingénieux Rivarol > et d'être aimé de Klopstock.

Depuû cette époque , M* le cheyalier Croît a constamment résidé en France, soit à Lille, soit k Amiens , soit à Paris. Il a publié dans la pre* mière de ces trois villes quelques essais d'un Diôtionnaire critique des difficultés de la Langue françoise, auquel il n'a pas donné de suite. Cest dans la seconde qu'a paru V Horace éelairci par la ponctuation y ouvrage singulier, oh, parmi beaucoup d'hypothèses hasardées et quelquefois entièrement gratuites, oa remarque du moins une foule d'aperçus piqnans et d'observations nouvelles , expofsés d'une manière vivo et originale. Le dernier de ses travaux littéraires est un volumineux Commentaire sur le Petit-Carême de MassUlon, imprimé l'année dernière chex M. Didot, et qui présente les mêmes qualités au milieu des mêmes défiiuts .

En général, M. le chevaUer Croft avoit une méthode de critique trop minutieuse , un esprit trop systématique , trop disposé à se faire iUu* sion, et une facilité dangereuse à colorer des sophismes, heureusement de peu d'importance« Son penchaùt invincible pour la recherche des ir^nzment petits de la grammaire l'a condcâ quelquefois à des considérations bien vaines,

dont

dont îl n'y auroit guère de parti à tirer pour l'étude de la science, quand même elles serôîent aussi claires qu'elles sont vagues et conjecturales^ mais cette défectuosité de goût , ou plutôt cet ahandon d'imagination qui a influé sur tôua^s écrits, n'émpéche pas, je le répète, qu'il ne «oit un des hommes qui ont le mieux saisi ses nttiâices et apprécié ses dâicatesses , et qui se sont nËontrès le plus capables <fen fixer invariablement la théorie dans un bon cours d'études gram« maticales. Il est d'ailleurs- très • doux pour un François de recommandera la p<>stérité'fe zèle et les veilles laborieûset (Fun Anglois distin* gué qui a respecté nos.institutions, honoré nos souverains, et cuhivé nos lettres avec une sorte d'amour. C'est ainsi qu'tm grand nombre de nos plus câèbres compatriotes, les Saint-Evremont , les Voltaire, les Rousseau , ont vécu en Angle* terre, sagement étrangers aux brigues politiques^ et justifiant par une conduite sans reproche ûnè flatteuse hospitalité. C'est amst que nous avony vu Hamilton f BeKngbrocke, le chevalier Grofty et que doit vivre , surtout dans un pays oii il n'est pas né, un. hoqune droit et raisonnable, qui compté ks devoirs sociaux pour quelque chi»e ,^ à pdne d'y subir justement l'animafdversîon po-^ blique.

La France littéraire a d'autres obligations en* core à M. le chevalier Croit. Porté par une i II. s8 .

nation bien noble à aimer , à protéger le malheur , c'e»t luî qui a . tiré de Foublt , au moins pour quelques momens, oetto admirable ébaudie d'épopée qui fera la gloire d'un plagiaire heureux, le Uemiei: Homme j de M. de Grainvîlle(i).

])f • RepQuard m'apprend , dans la préfiice de sa hdl^ édition de Gresset, que cW à M. le che* valiei' Groffc qu'il doit aussi le manusciît très- «uthentique du Parrain Magnifique , qui en &it le troisième volume.

. M. le chevalier Groft s'étoit livré , par choix , \l l'étude des langues. Il Favoit cultivée par besoin dans ses entreprises httéraires et dans ses voyages* Son intimité avec Lowth Pavoit initié aux lettres hébraïques. Ses recherches pour le Dictionnaire an^ois l'avoient &miliarîsé avec la vieille langue saxonne. U possédoit à fond la littératuregrecque^il parloitj'italien etl'aUemaod. Personne n'écrivoit avec plus de fiiciHté le latio, le firaoïçois , l'anglois; et cette &cilité abondante devenoit souvent protitesous sa plume, surtout dans la poésie, où son imagination s'ouvroit avec plus de £berté une carrière plus étendue , sans cr^in4re les discussions sérieuses et. tes firoidcs réprimandes de la lo^que. U doit avoir laissé de» volumes de poëmesr inédits , et probablement

' (i) Deux vol. itt-12. Paris ^Dtfterviile , rue du Bat-

impar&its , car il n'étoit pas de la nature de son esprit d'achever un pûëme de longue haleine.

Tout ce qui est connu de lui en ce genre )us<pi'â ce jour, c'est un dithyrànd>e en vers anglois^ adressé à Madame , qui prouve un talent pur et des sentimens purs. Heureux l'écrivain qui a assuré à une réputation honofoble la garantie d'un beau caractère, ef dont onpôlrrra dtre^ comme du chevalier Groft ^ qu'il fut un savant homme et un honnête hcmftnel

(456 ) LeTillsul DE Claude Mob£l.

Ili y a de longues années qne je traTersai par hasard une petite ville dont le nom étoit alors presque ignoré hors de la province où elle est située; elle n'avoit rien en effet qui pût occuper Fattention d'un voyageur : ni édifices, ni monamens, ni spectacles, ni académies , ni institutions remarquables, ni établissemens utiles. Sa piincipale promenade, circonscrite dans un espace de vingt-cinq ou trente pas, recevoit à peine l'ombrage d'une douzaine de vieux tilleuls à demi calcinés parle temps. L'un d'eux surtout, quiparoissoit fort antérieur à tous les autres , ne se couronnoit plus que de quelques touffes de feuilles éparses , qu'on auroit cru empruntées à un arbre du voisinage , tant leur verdure contrastoit avec la stérilité du reste de ses branches desséchées. La sève , déjà tarie dans tous ses canaux , aToit cessé d'entretenir la souplesse de ses bras immenses 3 et on. les entendoit crier au moindre souffle de l'air , comme s'ils étoient près de céder tout-à-fait à leur propre poids , et de joncher la terre de leurs débris. Seulement , dans une des profondes cavités du tronc , fleurissoient quelques ari>ustes épineux dont le vent lui avoit porté les semences, et qui ornoit sa vétusté solennelle de la fraîcheur de leurs jeunes rameaux, de manière à donner à sa base l'aspect d'un autel rustique ou d'une tombe chargée d'offrandes. A six pieds de distance , un cei^in nombre de pieux

inégaux , disposes eu cercle et unis entre eux par

une corde grossière d'écorce ou de jonc, en dé-

fendoient l'approche aux passans ; et cette simple

barrière avoit été respectée par les jeux mêmes

des en&ns, qui ont pour excuse Tignoranoe des

choses du monde et .l'abandon des pr€»nier»

plaisirs, quoiqu'elle ne fût protégée que par une

tradition qui étoît venue jusqu'à eux de généra-*

tion en génération , sans que le respect qu'elle

inspiroit se fût jamais altéré ; car dans ces jouri

dont nous somnjies si loin, le respect des aïeux

étoit une espèce de religion. L'ol^et de ce culte

^ populaire étoit expliqué dans une inscription

tracée sur une plaque de fer battu suspendue à

la hauteur d'un hom^le, et dont ma mémoire

peu fidèle a du moins exactement consente le

sens:

Si votre piéM me décerne utn tombeau , ' N'entassez pas pour moi le porphyre et le marbre ; Âmîs , votre vainqueur me pendit k cet arbre : Pourriez-vous m'ëlever un qionument plus beau?

Cette épithaphe , dont la pensée est digne de Simonide, avoit été consacrée à la mémoire de Claude Morel, dit le Prince^ qui commandoit la ville d'Arbois, vers la fin du seizième siècle, contre les troupes de M. de Biron , et qui mou? rut en martyr, pour avoir défendu sa patrie ett héros. Le conquérant, touché de tant dé malhetu; et de tant de vertu j anoblit sa famille, et honor» ce moaumeut que la révolution a détruit. Mm

Pexemple d'un grand dévouement n^est jamais entièrement perdu pour la postérité : moins de deux cenis ans après, Arbois produisit Charles Picfa^ru , le Fdbrioius , rEpaminondas , le Phocîon de notre histoire, le défenseur de la monar* ©hie, reSroi des tyrans, Torgueii et Famour du peuple; qui véeut, qui combattit, qui mourut pour la France, et qui n'a point de monument, pas même l'instrument du supplice ignoré qu'il a subi daâs uA eachot , loin des regards de tous les homtaeb.

£n effet, Piehegra fut privé de la dernière con-^ solation d'un grand homme qui succombe, du sentmient que k postérité honoreroit un jour la £Mse où il aUoit être jeté par ses assassins , et qu en attwdiant une réparation plus ou moins tardive , les larmes de la reconnoissance et de l'amitié ppurroient du moiris quelquefois couler furtivement sur ses cendres. Jamais peut-être la religion ne devoit consacrer son dernier asile par ses prières; jâtbaiis un Coeur lié au sien par les affections de hi^ tt^LCore éû par la sympathie des sentimem^ A^y vieàdpott exhaler ses regrets ; jamais le moted¥iEi indice ne le feroit rénîmrquer du iToyageur , à ftioiiw qu une tendresse courageuse, dirigée pai^ le hasard , ne parvînt h reconnoître enfin ses restes à l'empreinte des tortures. C'est Iftinsi qu'il tomba sous la hache d'un bourreau , sous Fépée d^un jauis^ire ou sous le lacet d'un mameluck, obsédé d'un pressentiment plus

douloureux que leâ angoisses de l'agonie^ ca? it devina s^ns doute la calomnie qui poursuivrait bientôt sa mémoire^ il entendit retentir d'à-* vance cette lâche accusation de suicide y prétexte banal des meurtriers puissans qui ne supposent pas qu'un piège pei^ être trop grossier pour la crédulité des hommes , et qui se trompent rare^ ment. 11 savpit trop que le tyrannie ^e manqueroit ni de faussaires à gages pour attester le for« fait dont elle voudroit flétrir s^ renommée , ni de prêtres sacrilèges pour le maudire dans la ohaire de vérité , ni d'éç^vf^ins impoHeurs pour le con^ signer dans l'histoire ; et il vOiyoit Buonaparte, absous par la diffamation de son cadavre, s'élever tout sanglant de ce ^ernief degré à la puis^nce royale.

U mourut, et ayeQ kÀ toutes les espérances

prochaines de la Lib^té, toutes les ressources

probables de 1^ monarchie. Si oiauro;^ en se vap^

pelant ayec amertpme , «^eoe^vie, le tilleul d^

Ç3aude More} , «d ré^^^éré de acm pays, st cher à

ses, pren^res ^smçiées, §t la pubUnité ghiri^sd

d\m 4évotuenp^^t qii étpit l'eaiemple etla leeoa

de sa vie, enitière; Il i^puirulsanariiea attendre de

l'avenir, qui sembl<;Àt ^j». ioexorablemonfc tiiKé)

sans léguer à personne l'honneur de faire valoir

ses titres à la reconnoissance nationale, après le

rétablissement de la dynastie légitime dont il

croyoit emporter le deuilj sans penser surtout

que cette mission fût réservée à un jeune homme

trèft-obscur, dont il avoit aime, dont il avoit protégé PenfiiQce, mais dont le sort lui ëtoit inconnu ^ quoiqu'il habitat depuis long*temps sous les murailles d'un cachot voisin. O mon noble ami^ pardonnez si la demande d'un hommage solennel à votre mémoire ne sort pas d'une bouche plus digne de vous célébrer ! Vous n'ignorez pas du moins qu'elle ne pouvoit être inspirée parun cœur plus pénétré de vos qualités sublimes, et plus fidèle à vos sentimens. Dans quelque lieu que reposent vos mânes j qu^s se consolent enfin d'un oubU trop prolongé , mais qui ne les affligera plus! Votre nom pourroit-il retentir en vain dans ces jours d'expiation publique , où la France s'empresse de racheter , par le culte des victimes, le malheur d'avoir fléchi sous les assassins ? «Hrai

un jour j| je reverrai votre viUe natale , j'y retrouverrai le tilleul de Qaude Morel, honoré, comme autrefi^is , par les respects d'un peuple pieux et sensible ; et non loin de ce simple monu^ ment, le simple monument de Pichegru ; car la religion des devoirs et des souvenirs nous a été rendue avec nos princes , et ils ont rapporté de leur exil les anciennes vertus nationales, comme mutant de dieux domestiques^

FIBT.

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