ESSAI
De Recherches étymologiques.
Parmi les moyens de perfectionner le Diction* naire de notre langue ^ il en est deux qui ont été proposés à rAcadémie française , et dont le mérite a été discuté à diverses fois dans ses assemblées. L'un est de joindre à chaque définition ^ à chaque emploi différent d un mot y des exemples tirés des ouvrages de nos meilleurs écrivains. L'autre est d'ajouter à chaque mot principal son étymologie la plus prochaine et la plus probable.
Les deux parties de ce plan avaient été adoptées par l'Académie ; et si un corps littéraire qui la remplacerait, ou^ ce qui serait plus praticable f une société moins nombreuse , sous la protection du gouvernement , entreprenait une nouvelle édition du Dictionnaire, on ne pourrait , ce semble , se dispenser de se conformer sur l'un et l'autre point aux vues de l'ancienne Académie et aux désirs du public.
On a des raisons de [croire qpe, pour cette seconde partie du plan proposé, l'ancienne Académie elle-même n'avait pas arrêté ses idées l. :î5
sur la nature et les difficultés du travail auquel elle s'engageait; c'est sur la manière dont il pourrait être conduit qu'on se propose de donner ici quelques vues ^ dans l'espérance que , malgré la sécheresse du sujet , on obtiendra du public quelque indulgence , et peut-être même quelque intérêt.
On entend communément par étymologie l'indication de l'origine d'un mot dérivé d'une autre langue , et la preuve de cette dérivation par l'explication des cbangemens que le mot a subis f si ces cbangemens le rendent difficile à reconnaître. C'est ainsi qu'on donne l'étymolo* gie du mot équitation, en disant qu'il vient du latin equus y et celle du mot laboureur^ venant de laborare. On peut appeler l'étymologîe de ce genre , étymologie par dérwation.
L'étude de cette sorte d'étymologie est une critique qui a ses règles et son mérite. Mais, bornée ainsi , la science étymologique n'est qu'une collection de faits particuliers relatif à chaque langue y et ne présente que bien peu d'attrait à l'esprit philosophique ^ et des résultats d'une bien faible utilité.
L'étymologie dont je me propose de donner ici les principes 9 est l'étymologie qui, par la décomposition des mots i^t l'explication de toutes leurs parties ; cherche à reconnaître leur
sens originaire et primitif, et à les suivre dans les déviations auxquelles ils ont été entraînés ; ce qui conduit à en fixer mieux le sens , et ce qui , en prévenant les abus et les disputes de mots , peut tarir la source d'une grande partie des erreurs des hommes.
Tous les grammairiens ont observé que les mots non monosyllabiques sont composés de divers élémens qui ont chacun leur sens et leur emploi difierens. Us y distinguent la racine , communément monosyllabique > les particîdes préposées dans le mot même avant la racine^ et la teiminaison.
Les particules préposées a[vant la racine , et les terminaisons qui la suivent (dans les langues qui connaisssent les déclinaisons, les conjugaisons et la distinction des substantifs et des adjectifs , ainsi que dans celles qui sont dérivées de celles-là), ne sont pas fort nombreuses , et , sauf un petit nombre d'exceptions , s'emploient dans le même sens avec les différens mots, et modifient de la même manière le verbe, le substantifet l'adjectif tirés de radicaux diflférens.
La même particule abj cum^ p^^} etc., la même terminaison itio , itius , itiosus , affectent de la même manière le radical dans abjungere, abstrahere , componere , conjungere , seditio ,
abitio , maUtia , justitia yfortitudo , magnitude, pUiosiis, exitiosus , etc.
n est évident que le grammairien philosophe qui distingue bien le mot radical , la particule , ou les particules qui le précèdent (car il y en a quelquefois plus d'une) ^ et la terminaison^ et qui explique le sens de chacune de ces parties^ donne la plus utile des éty mologies qu'on pourra justement appeler étjmoldgie analytique, puis* qu'elle procède par l'analyse et la décomposition des mots.
Cependant la partie la plus importante de ce travail est manifestenient celle qui porte sur la racine elle-même , car c'est la racine qui présente l'idée dominante dont la particule préposée et la terminaison ne sont que des accessoires variables. lies mots-racines sont sans doute ceux que les hommes ont faits les premiers. Les autres parties du discours par lesquelles se caractérisent les qualités.^ les temps , les personnes et toutes les modifications des êtres , n'ont été imaginées qu'après un long temps. C'est de l'art étymologique^ appliqué aux mots radicaux^ que je me propose de traiter ici.
Les hommes> en se rapprochant , ont deux besoins principaux. L'un de se désigner les uns aux autres les êtres physiques dont ils sont environnés , les impressions qu'ils peuvent en
recevoir, l'action qu'eux-mêmes peuvent exercer sur ces êtres ; et l'autre de communiquer à leurs semblables leurs idées , leurs désirs , leurs craintes , leurs besoins , et généralement tous leurs sentimens intérieurs.
Un objet sensible peut être désigné, présent, par le geste indicateur , absent , par le geste imitateur ; mais cette sorte de désignation n'est pas de notre sujet ; ces moyens n'appartiennent pas à la parole : nous n'avons à considérer que l'emploi des sons articulés pour désigner les objets.
Si l'on joint au geste indicateur de l'objet présent une articulation destinée à le désigner , ce mot ou nom pourra , dans la suite , le dési** gner même absent , à raison de la liaison qui se sera établie entre la sensation excitée par les sons articulés , et Tidée ou souvenir de l'objet lui-mênie. Nous n'apprenons guère les langues faites que par ce moyen. C'est en prononçant à un eniant le mot pain , en même temps qu'on lui montre du pain , et le mot ches^al en lui faisant voir cet animal , qu'on pai^ient à lui faire attacher le même sens que nous aux mots pain et cheval.
Dans ce procédé, pour celui auquel on nomme l'objet , le nom peut être absolument arbitraire ; n'avoir aucun rapport , aucune ressemblance
avec Fobjet désigné ; la liaison entre le nom et ridée setant établie uniquement sur la simula tanéité du geste indicateur , avec la prolation du nom. Pour celui auquel on enseigne ainsi les nôms^ c'est un simple fait que chei^alestle nom d un tel animal^ sans qu'il se demande pourquoi.
Mais nous cherchons ici comment procèdent les langues à leur origine^ et comment se sont établis les noms par ceux qui les ont imposés les premiers. Or ^ généralement parlant ^ on ne saurait croire que les noms aient été donnés aux choses sans raison suffisante , et que , dans l'in*" fînie multitude d'articulations combinées dont les hommes peuvent se servir pour désigner les êtres et leurs diverses modifications , ils n'aient pas été conduits ; par quelque motif ou cause ; à employer les unes plutôt que les autres.
Cette cause déterminante , ce motif de préférence ne peuvent avoîk* été que quelque ressemblance, quelque rapport entre l'articulation ou ks articulations qu'on choisissait, et l'objet qu'on voulait désigner, puisque, pour rappeler Tobjet absent qu'on nommait pour la première fois , par les sons et mouvemens des diverses parties de Forgane de la parole , il n'y avait d'autre moyen qu'une imitation quelconque de cet objet par la voix.
C'est la ressemblance qu'on a pu donner ^ixx
3gi
iaflexîons de la voix humaine avec les bruits et les sons émis par les êtres , et les actions des êtres qu'on voulait désigner, qui a conduit à appeler Corvus le corbeau , crocitare , croassement y le cri de cet oiseau , ulula la chouette , cuculus le coucou , tonitru le tonnerre , fragor un bruit éclatant, Jlatus, spiritus le souffle^ pipi tus le cri des petits oiseaux , if agitas celui de l'enfant , etc.
Outre cette imitation du bruit , l'organe de la voix humaine s'est trouvé capable de désigner, par le mouvement de ses différentes parties , la figure , la situation , le mouvement , etc. , de différens êtres.
L'organe de la voix a pu ainsi se désigner lui-même , et toutes les parties dont il est composé, en le$ mettant en action. C'est ainsi qu'en articulant des consonnes gutturales , c'est-à-dire qui se prononcent de la gorge , il a indiqué cette partie la plus profonde de l'instrument vocal, et qu'en prononçant des consonnes dentalesy ou labiales ou linguales , il a désigné , sans équivoque , ces parties du même organe avec lesquelles s'exécutent ces diverses articulations.
Il a peint de même la fixité par les lettres dentales , parce que les dents sont les plus immobiles des parties de l'instrument vocal ; d'où
siare , Stella , siips , stagnum , structure , etc. où Ton voit dominer le / ^ la plus ferme des lettres dentales ;
La cavité par le it , le c , le g^ , lettres de la gorge , la plus enfoncée des parties de l'organe , guttur , cavea , etc. , etc. ;
La fluidité, la mobilité légère par l'wet 17, les plus liquides , les plus rapides à prononcer de toutes les lettres, nas^is , Jlatus , etc. ;
La rudesse , la dureté , le bruit éclatant , déchirant , par Yr , Tarticulation la plus rude de toutes , frendere , frangere , etc. ;
L'action réitérée , le mouvement rapide par la réduplication de cette même lettre , et le frémissement répété de la langue contre le palais, etc. trepidare^ tremere, etc. ;
Ici il est important de remarquer que , pour employer avec succès cette ressemblance , il n'est nullement nécessaire qu elle soit parfaite , parce que le plus faible rapport suffit pour rappeler l'idée de l'objet , et être iiinsi la raison du mot.
Chacun de nous peut observer en lui-même la facilité avec laquelle nous trouvons une ressemblance entre deux visages sur le plus faible rapport , sur un seul trait ; comment nous voyons dans les formes passagères que prennent les nuages , une fij^fure d'homme on (Va^
nlmal ^ des montagnes , la mer ; comment nous reconnaissons un individu dans le trait d'une caricature ; comment la plus petite partie d'un objet nous le rappelle tout entier.
Mais cette source du langage ^ Vimitatîon , quelque abondante qu'on la suppose , n'a pas pu fournir des moyens de désigner , chacun par un nom particulier , tous les objets sensibles et tous leurs mouyemens , tant parce que tous ne se prêtent pas à l'imitation , par l'organe de la parole , au moins d'une manière assez distincte ^ que parce que ces objets et ces mouyemens sont en trop grand nombre. Le vocabulaire en serait immense , et tel que nul homme , même dans la société la plus avancée en civilisation , ne pourrait en saisir tout l'ensemble et le fixer dans sa mémoire. A plus forte raison , n'a-t-on pas pu , dans une peuplade nouvellement formée de familles commençant à communiquer entre elles , à l'aide de la parole^ donner un nom particulier à chaque objet physique et à chaque action ou mouvement de cet objet.
* Or, pour vaincre cette difficulté et s'épargner la création de tant de mots nouveaux , l'homme s'est ouvert une route nouvelle , en s'appuyant sur la ressemblance qu'il a pu saisir ou imaginer entre l'être physique ou l'action qu'il avait
k peindre , et Têtre physique ou Taction qu'il avait déjà désignée par un mot reçu.
Après avoir dit de rhomme qu'il court , qu'il boit^ qu'il siffle, on a dit lejleus^e courte la terre boit, le vent siffle, quoique ces actions et ces mouvemens du fleuve, delà terre, du vent, soient fort différentes de ce qu'elles sont de la part de l'homme. On a dit /a moisson ondoyante et le vaisseau volant sur les eaux , en exprimant le mouvement des épis que le vent agite , par le terme employé à peindre le mouvement des flots , et la course rapide du vaisseau , par le vol de l'oiseau , quoique les épis ne soient pas des flots et que le vaisseau ne vole pas comme l'oiseau.
Dans ce procédé , on voit un mot qui servait à désigner un objet sensible, un^e action, un mouvement perceptibles, aux sens, détourné à signifier un autre objet, une autre action sensible et physique aussii , à raison de la ressemblance qui est entre l'un et l'autre.
Mais nous avons vu qu'outre le besoin que l'homme a de désigner aux autres les objets sensibles et leur action, il éprouve aussi celui* de communiquer ses idées et ses sentimens intérieurs. Or, ces idées ne tombent pas sous les sens; elles sont le plus souvent abstraites. Ses volontés, ses désirs, ses besoins sont au
fond de son âme. La distance est immense dd monde sensible au monde intellectuel. U a fallu à l'homme un moyeu nouveau pour la franchir.^
Pour cela , au défaut d'une imitation fondée sur une ressemblance quelconque entre les objets sensibles^ à l'aide de laquelle il peignait les nouveaux; par les mots déjà employés pour d'autres , il s'est appuyé sur quelque analogie de l'idée ou sentiment intérieur qu'il cherchait à exprimer avec quelqu'un des objets et des mouvemens sensibles dont il avait déjà trouvé l'expression.
C'était d'après quelque ressemblance entre les mouvemens des flots et ceux d'une moisson , l'un et l'autre agités par les vents, l'un et l'autre objets perceptibles aux sens , qu'on avait dit une moisson ondoyante; et c'est d'après quelque analogie entre l'état de la paille brisée par le fléau appelé flagellum et tribulum, et la situation de l'âme frappée par le malheur, qu'on a ^YpAé fléaux les grandes calamités qui affligent l'espèce humaine, et affliction ^ tribulations le sentiment moral et intérieur qui accompagne cette situation.
L'homme a fort bien jugé qu'aidé de la sagacité naturelle de ses semblables, il pourrait leur peindre le sentiment intérieur et doulou-
reux qu'éprouve le coupable au souvenir d'une mauvaise action , en l'appelant du nom de remords, terme servant à signifier la douleur physique que cause une morsure , à raison de quelque analogie qu'il a reconnue entre les deux intpressionSi
(En nommant constance ^ cànstantia, cette fermeté de Tàme qui fait supporter la douleur et rinfortune , c'est d'après une analogie qu'il a cru voir entre cette « disposition de l'homme ferme dans le malheur , et là manière d'être d'une chose fixée solidement qu'on ne peut ébranler^ ou de l'homme lui-même demeurant debout , et ne se laissant point abattre , et d'après le rapport qu'il a imaginé entre l'infortune et la douleur qui assaillent l'homme , et les coups qu'on pourrait lui porter^ les efforts qu'on ferait pour l'abattre physiquement et le jeter à terre»
Lorsqu'il a appelé aciditas une sorte de saveur dans les fruits ou dans les liqueurs appelées acides y c'est évidemment d'après quelque ressemblance ou analogie entre la sensation qu'il éprouvait dans l'organe du goût et' celle que cause la piqûre d'une aiguille (acus). Cette analogie est , comme on voit , entre le sens du goût et celui du toucher.
Lorsqu'il a dit œquum et œqiUtas pour signifier la justice , la distribution égale entre les
hommes , mots empruntés d'œqiior^ Veau , qui est le modèle des niveaux , il a été guidé par l'analogie du niveau des eaux avec le niveau moral.
Dans le nom de deliriwn ou délire ^ donné au défaut de raison , à la folie , peut-on méconnaître qu'il est fait d'après quelque rapport , quelque analogie entre la déviation de l'esprit qui s'écarte de la ligne tracée par la raison et le bon sens , et l'écart du laboureur qui ne trace pas droit son sillon appelé lira , et que cette analogie a fourni un moyen très-naturel d'exprimer dans l'homme le défaut de raison> la folie >
La lumière et les ténèbres ont servi à désigner la prospérité et l'adversité , le bonheur et le malheur j on a peint les calamités sous l'image d'une inondation qui ravage les campagnes; on a fait ce mot même de calamité , du nom latin calamus , la tige des plantes graminées que l'orage a brisées , l'un des Jteaux qui affligent les hommes.
On a emprunté de même ces expressions , un cœur sincère , un ami sincère , un avis sin-^ cère , du miel qui , pour être pur , doit être dégagé de la cire qui forme le rayon ; on avait dit d'abord du miel sans cire , sine cerd : du miel sincère , et on a employé ensuite la même expression pour signifier ce qui est pur , net ,
sépare de tout alliage qui souillerait, sans doute d'après quelque analogie entre un cœur pur , une amitié pure , un avis franc et désintéressé , et le miel purgé de toute sa cire.
Une preuve incontestable de la réalité de cette cause des mots, et de la force 4e cette analogie, se tire de ce qu'on la trouve fréquemment guidant des peuples différens dans la même route, sans que les langues se soient copiéc/s les unes les autres.
Les Latins appelaient calx la partie du derrière et da dessous du pied ,* de là ils ont donné ce nom à la partie inférieure et à Téxtrémité de toute autre chose ; ils ont dit finir un ouvrage , un livre à capite ad calcem.
Les Grecs, de même, ayant appelé Trrepva , la partie postérieure et inférieure des pieds , ont employé ce même mot pour signifier l'extrémité , la partie inférieure de toute chos^ , et nous disons nous-mêmes le pied d'un édifice , etc.
Les Latins disent animus dejectus , les Anglais low^ spirity et nous im .esprit abattu ; ce qui est le même procédé dans les trois langues par des termes différens , sans être le résultat de la traduction d'une des langues dans l'autre; et il ne faut pas croire que ce recours à l'analogie pour peindre le&idées abstraites et les sen-
timeiis intérieurs^ n'ait été imaginé et em^ployé que postérieurement à de grands progrès du langage et de la civilisation.
C'est une réflexion fort juste du docteur Blair, que les hommes n^ont jamais employé tant de figures que lorsqu'ils avaient encore peu de mots pour exprimer leurs idées , et que le langage du sauvage , avant la formation des sociétés politiques et les premiers progrès de la civilisation ^ a du et pu être extrêmement figuré»
Aussi les langues pauvres en mots sont-elles plus abondantes en figures , au moins , proportion gardée avec les autres langues ; témoin les langues sauvages et la langue hébraïque ellemême, dont Bacon observe que, rejetant toute composition de mots , elle a été, par là même , conduite au fréquent emploi des figures.
J'expliquerai par un exemple comment le langage figuré peut être employé naturellement par les hommes , à une époque où la langue d'une peuplade est encore bien bornée et bien incomplète , et où il n'y a encore de connus et de familiers , que des êtres et des objets physiques et sensibles. Je suppose qu'on propose au chef d'une peuplade sauvage , qui n'a encore qu'une langue extrêmement bornée, un parti à prendre, un choix à faire entre deux routes, «ntre deux actions ; il voit des incQnvéniens
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dans lun et dans Fautre parti; il les compare inte-* rieurement. Après y avoir réfléchi mûrement, il se détermine à l'un des deux, et, sa résolution prise , il veut la communiquer à ses compa-' gnons ; il dira ou pourra dire ; « J'ai considéré ce que vous m'avez proposé; c'est-à-dire, j'ai regardé le projet que vous avez po^e devant moi , avec l'attention que nous mettons à examiner la situation ou la hauteur des astres , pour guider notre marche dans les forêts ( car considérer est &it de sidus J ; j'ai eu ïidée de plusieurs inconvéniens dans l'un et l'autre parti , c'est-àdire , je les ai vus avec mon esprit , et intérieurement comme on voit les c^jets extérieurs des yeux du corps (car idée est fait d'etdoti^ video y je vois); jai délibéré ^ balancé long-temps; c'est-à-dire , j'ai comparé ensiemble les suites de l'un et de l'autre parti , comme on compare les poids de deux choses en les pesant dans une balance , ou chacune aux extrémités d un levier, partagé également par ie point d appui (car délibérer est £gdt de libra^ et balancer àe balancé); et après beaucoup de réflexion , c'est-à-dire , après avoir replié mon esprit , ma pensée sur elle-même , comme je baisse la tête pour penser avec plus d'attention ) car réfléchir est emprunté de cette image ou de quelque autre du même genre ) , je me suis déterminé y c'est-à-
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dire y j'ai mis un terme ^ terminus , k mes délibérations ( car c'est la métaphore de terme , home et limite , qui a fait le mot déterminer au sens métaphysique), etc. Telle est l'analyse du discours que pourra tenir ce sauvage , dans lequel je n'ai pourtant pas rappelé à leur sens physique originaire toutes les expressions que je lui prête. On y voit , je crois , assez clairement le moyen dont il aura pu se servir pour , faire passfr ses idées et ses sentimens dans l'es*prit des autres , en recourant aux objets physiques et à l'analogie qulls ont avec les idées et les sentimens métaphysiques qu'il veut exprimer. On pourrait multiplier sans fin les exemples de ce genre , car l'analogie est un champ immense , et dont il est impossible de trouver les bornes : mais ceux-là suffisent ici : on en trouvera une foule d autres- dans un Essai de dictionnaire étymologique , où j'ai déjà rassemblé un grand nombre de termes de cette espèce.
Cette seconde source de mots , l'analogie , parait être beaucoup plus abondante que Fîmi- , tation ; c'est avec son secours qu'on est parvenu à peindre les mouvemens , les sentimens intérieurs les plus délicats, lea idées les plus abstraites , et à donner de laj^ouleur et ^ corps aux pensées* ,
C'est Fanalogie qui , autorisant à employet na mot qni avait senri à signifier une chose p pour en designer une autre ^ et à le transporter cTun usage à un aatro usage ^ a donné l'exis* tence à la métaphore, nom qui signifie trans^ port y translation , et qui est lui-même très* métaphorique.
C'est la métaphore qui a enrichi les k^ngues, en suppléant aux mots nouveaux dcHrt elles au^ raient eu besoin ^ et qui ne pouvaient pas être en nombre sufiisant pour tous les objets exis*- * Uns, et toutes les idées^ et tous fes sentiment nouveaux ; c'est la métaphore qui a dkpenaé de cette création au-dessus des forces dé Thimime ^ tn Élisant emjdoyer les anciens mots dans de nouveaux sens.
Cest surtout à la poésie ^ née dans les temps voisins de Fenfance des nations , que les laorgnes doivent llsurs plus grandes richesses qu'elles ont tirées de Pusage de h métai^hore. Les poètes , qui ont été les premiers historiens^ les premierâ orateurs , les premiers moralistes, en des temps où les langues n'étaient pas en* core abondantes , ont été conduits , par cette disette même , k emprunter continuellement le secours de la niétaphore ; ce sont eux qui ont les pruniers donné desyailes aux vents, des mugissemens à Ja mer , de la vie aUx plantes ^
de la dureté , de la souplesse , de la douceur au caractère moral , du poids à l'âge « de la légè** reté à la jèuuesse , etc.
Ce travail de l'esprit da rhommeji quâ» dè$ Tenace des sociétés ^ a cooimiencé à enrichir les langues par l'emploi métaphorique d'un petit ckombre de raciues , occupe encore , dans udoe vue différente , le&boaa écrivains de toutes lea nations » non-seulement dans les ouvrages d'imagination , mais jusque dans les produc^ tions des ^iences les plu6 sérieuses et les phis utiles.
. U nfeçt aucun mot abstr^t qui ne soit néta^ |ilKHri^ue à son origine ; maÀs lenergie de cewx ^'oa a employa le plus fréquemment s'est perdue par l'usage. C'est^ dit Beccaria ^ le smt ordinaire des> métaphores y lorsqu'elles deviens nent corilmunes^ et que le peuple les emploie^ de perdre leur qualité de métaphore, et de devenir ^expression propre de l'objet qu'^es représentent. ( Recherches sur le Stjrle. Trad. par l'auteur de ce recueil. )
Le premier €fui a dit : Cmnment wasportex^ mus^? en en^eijiajk cette ferme , a créé une expres^n figurée , empruntée ^ de la manière dont l'homme se soutient ; indice uatureli de sa lorce , de sa santé* Mais^ après s'èire^serviquel-* que temps de cette expression ^ on a: onUid son
sens originaire et physique , et on n'a plus entendu que rétat intérieur et non sensible de la santé de celui dont on parle , ou à qui on parle; la métaphore s'est perdue.
. Celui qui a dit le premier : Lafraîchçur du ieint y la droiture de V esprit , la dureté du ca^ ractère , a employé des métaphores très-hardies qui ne sont plus aujourd'hui que des expressions propres et naturelles , et qui sont employées dans le langage commun et familier. Ce sont , |>our ainsi dire , des métaphores usées.
Cest le travail continuel des bons écrivains » €t surtout des poètes f de redonner à la langue l'énergie qu'elle a perdue ainsi par l'usage même« Us chjerchent à en tirer une nouvelle d'une acception plus éloignée ^ d une métaphore plus hardie , toujours entre de certaines limites que le goût prescrit.
On ^e peut pas s'étonner que les beaux-arts aient une langue figurée , comme la poésie , avec laquelle ils ont tant d'analogie.
Les artistes ont leur manière ku^e , sèche , fière , grande , forte , leur pinceau s^igoureux ou faible , leur ton pesant \ leur couleuryrafcAe, des ombres dures , tendres j leur pinceau g;ras et moelleux , etc. ; et leur langage va se chargeant tous ies jours davantage de métaphores ^elqueftns outrées^ et qui trop souvent ne
portent à Tesprit aucune* idée nette ; mais , en blâmant l'abus > il £aut bien convenir qu'ils ne peuvent se passer de recourir à lanalogie, pour expliquer les moyens et les effets de l'art*
uL oratoire a emprunté de k métaphore les mêmes secours ; et , comme la poésie et les beaux-arts, il en a étendu l'usage.
L'orateur anime son style par ui| emploi neuf et détourné des mots , qui éveille et for^ tifîe l'attention. En présentant l'objet avec plus d'intérêt , quoique , sous l'air d'une moin-* dre simplicité, il donne au style plus de clarté , et ce qui est une espèce de paradoxe, sans lui faire perdre de sa propriété.
Cicéron , parlant de l'orateur Callidius , nous fait bien entendre comment le tertne métapho*rique , substitué au mot propre , peut encore être regardé comme propre. Selon l'orateur romain , ce Callidius , dont il Êiit d'ailleurs le plus grand éloge comme orateur, employait le plus souvent , au lieu . des termes propres , des mots métaphoriques , placés si* heureusement , qu'ils semblaient, non pas s'être emparés d'un lieu qui leur fut étranger , mais n'occuper que leur place naturelle ; non propria verba rerupi y sed pleraque translata ; sic tamen ut ea non irndsse in alienum locian , sed immigrasse in suum diceres ( De clarîs Oratoribus ).
Cette observation d'un des plus gratnk makre$ dans lart d écrire , nous conduit à une consé^ quence importante , qui est ^n métne temps un des secrets du style; c'est que le motpre^preet le mot m^taphdrii^e ne sont pas les deu^ contraires ; et que chez les bons ëcrÎTains , .même en prose, la métaphore est un des moyens d'éclai-* rer le discours , de le rendre énergique -et Y<«ai. Aussi, selon Âristote, parlant de la poésie, mais dont la maxime est appIicàUe à tous les autres genres , <r Fusage sobre et bien placé de ia itté- » taphore éclaire le discours , tandis que , pro- » diguée, elle l'obscurcit , et , oôntiniiée tïop » long - temps , elle en fait une veritsatile » énigme. »
Cet emploi utile de la métaphore peut avoir lieu , non-seulement dans le genre oratoire , mais encore dans les discussions philosophiques les plus abstraites. La métaphore , qui semble à quelques personnes étrangère au style des sciences , y apporte, non*sculenxent de la grâce et de la beauté , mais aussi de la justesse et de la force.
Le philosophe qui veut rendre une pensée profonde et même abstraite , cherche une expression vive et forte en même temps que juste j il tâche de la revêtir de termes énergiques > et cette énergie , il la trouve dans la métaphore ,
lorsqu'elle a de la justesse et u est point forcée.
J'eclaîrciraî ceci par quelques exeihples. v
(t Tai du regret , dît notre Montesquieu ( à l'occasion de quelques bons mots que Tite-Live prête à Annibal , en faveur de Fabius et de Marcellus^ contre lui-même) , de voir Thistôrîen romain jeter ses Jleurs sur ces énormes CO" lossès de l'antiquité* Je voudrais qu'il eût Èdt comme Homère qui néglige de les parer , et qui sait si bien les /aire mouvoir. » (Grandeur des Rom. )
a Dans le cours de tant de prospérités où Ton
se néglige pour l'ordinaire ,■ le sénat agissait
toujours avec la même profondeur ; et pendant
' que les armées consternaient tout , il tenait à
terre ceux qu^il trouvait- abattus. >i Ibid.
w Sylla , homme emporté , mène violemment les Romains a la liberté ; Auguste , rusé tyran , les conduit doucement à la servituae. » Ibid.
w n n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle qu'on exerce à ïombre des lois , lorsqu'on va ruyfer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés. » Ihid.
Il représente ces nations barbares qui ont envahi si souvent l'Europe , repoussées danî> îe Nord , comme adossées aux limites' dé VJJni^ vers et y tenant ferme jusqu'au moment où elles inonderontXYjxro^e une troisième fois. ïbid.
Il y a^ selon lui^ des canses générales, soit morales , soit physiques , qui agissent dans cha* que état, télexent , le maintiennent ou le prér cipitent. Si une cause particulière , comme le hasard d'une bataille , a ruiné un état , ily avait Ujie cause générale qui £sdsait que cet état devait périr par une seule bataille. L'allure principale entraîne avec elle tous les accidens particuliers. ( Grandeur des Rom. )
Il dit d'Harrington , traçant le plan d'une république qù Ton jouirait du plus haut degré possible de liberté , et écrivant au sein de rAngleterre, qu'il n^a cherché la liberté qu après Vawir méconnue près de lui, et quïl a bâti Calcédoine , ayant le rii^age de Byzance sous les yeux; allusion à la faute des Mégariens qui avaient fondé Calcédoine sur la côte d'Asie , en négligeant la côte opposée qui leur offirait l'admirable situation de Gonstantinople.
Que de charmes ces formes animées ne prêtent-elles pas à la vérité ! Combien elles la rendent plus sensible et plus pénétrante ! C'est ainsi que Timagination sert la raison sans plus se cacher d'elle , et qu'alliée à la philosophie , elle répare les maux qu'elle a causés à l'humanité en la nourrissant trop souvent d'erreurs et de fables.
C'est la possibilité de cet emploi de la méta«<
phorc , et Pénergie et les beautés (jue les bons écrivains savent^ en tirer, qui cô'ndamhettt ce ' néologisme aussi inutile que barbïire, dont notre langue s'est souillée en dès temps malheureux, dont cette corruption du langage conserverait , malgré nous , le triste souvenir , s£ nous n'employions pas tous les moyens possibles ^ d'en arrêter les progrès.
Quelques philosophes d^uri ' goAt beaucoup' trop sévère, ont reproché à M. de BuiSbn un style qui, selon eux, n*eSt pas celui de la chose; Heureux sommes-nous que le Pline moderne ne se soit pas assujetti plus que l'ancien , à ces préceptes exagérés qu'on peut comparer aux règles de ces ordres monastiques combattant la nature et ses pliis doux pènchans î Nous n'aurions pas ces tableaux sublimes où l'autetirdë m Histoire naturelle hous peint , ayeè tant de chaleur et de vérité, les grandes opéi^Yi'ôns de la nature, dans l'étendue dé Pespace et du temps; où, suivant lui-même les* préceptes de Part d'écrire , tracés dans son discours de réception à l'Académie , il donne à son style dé la rapidité par l'enchaînement des idées , dé la clarté par Pordite dans lequel elles sont placées , de la noblesse jusque dans la description des choses communes , en les nommant par les termes les plus généraux, et de la sublimité en
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tepTfseiitant chaque idée par une image vive et forte; ce <iui est le grand uâage et le grand ayantage de la métaphore. .
On ne peut pas plus justement blâmer l'usage de la métaphore dans les discussions philosophiques qjjç celui des comparaisons , qui ne sont que des métaphores prolongées^ et qui peuvent être employées utilement et agréablement po«r les 'lecteurs à expliquer et édaircir les idées les plus abstraites; qs qu'on me permettra d'appuyer par un exemple.
Smith p auteur de l'excellent ouvrage anglais qui a pour titre : Inquirjc on thé wecdth , etc. Recherches sur la richesse des nations , matière très-abstraite, voulant expliqijier un désavantages attribués à VétablisseiEnent des banques, qui consiste, selon les écrivains économiques, a mettre en activité , comme capital , une partie de l'or et de. l'argent employée stérilement à conduire la circulation dans le corps politique i se sert .très-lfem*eusement d'une comparaison métaphorique qui expliqpe nettemeid; une idéf profonde^
t( On peut comparer» dit-il^ l'or et l'argent circulant dans un pays, à un grand chemin qui, en servadt au transport et à. |a ciroidation de tout le foin et de tout le blé quis^y consomment , nepao^Tuitpasune poignée de l'un et de l'autre ;
utie banque^^en fournissant une s6rte.de voiture qui marche par les airs , met la nation en état de convertir une grande partie de ces gr^ides routes en prairies et en terré à blé, et par Ih d'augmenter considérablement le produit an^ nuel de sa terre et de son travail. »
Enfin la métaphqce s est introduite jusque dans la langue des sciences ;^i apparence les plus sèches , les plus ennemies d^s ornemens.
Les mathématiciens ont des sdbti<atos élégantes de leurs problènies les plus difficiles; ils construisent leurs équations , ils dégagent leurs iACoanues , ils font ésHWomr lûie quan» tite, etc;
Les marins dkent ^(^ez<g/ar une voie d'eau y pour s^nifier qu'on la ferme avec une voile passée sous le vaiasctau; qu'un vaisseau se cùmr^ porte bien .y pour sigeifî^er qu'il soutient bien la mer^ qu'il %: gouverne facileaient; <[u'un mât cons^ y pour dire qu il plie et reste dans un^ nanvaisesitimfion> sans âré tbut*-à*ÊdtFompu ; un^n voiliéry le /69f des voiled^ un vaisseaA qui ff^nfte bien , une mer c^fjirte ou hngue, une mer qui moutonne^ Un vent^ilS, etc. ; et ce sontlà autant de aiétafïh^res de la plus grande hardieascL • -
On voit par tout ce qui précède que le genre d^ymoldgiés dont j'ai voulu occuper mies lec-
tenrs , est celui qui , par l'analyse et la decom«* position du mot ^ et Texplication de ses parties et surtout du radical , peut faire reconnaître la méti^hore à l'aide de laquelle ilaété £^rmépar le passage d'un sens 0t d un objet physique à un objet physique y ou d un sens et d'un objet phy-% sique à un objet qui ne tombe pas sous les sens.
On ne peut nier que ce genre d'étymolo-^ gies ne soit le plus utile de tous pour arriver à la véritable intelligence des mots, et voici de grandes autorités à l'appui de cette optnk)n.
Selon le chancelier Bacon , de Aug. scienr^ tiarum , il y a une espèce de grammaire qui ' s'occupe de rechercher , non pas l'analogie des mots entre eux, mai$ celle des mots avec les choses y non oHalogiam verhorum ad imncem , sed analogiam inter çerba êtres.
II y a, dit Michaelis, dans s^ Dissertation de Vinfluence des opinions sur lé langage ^ u des étymologies qui renferment des descriptions exactes, et des définitions rédies, <piî déve* loppent les idéer, qm non^senlement pré* viennent les eq^eurs» et les' disputes de mots , mais qui découvrent à celui qui a le bonheur de les trouver dans sa langue , dès vérités où les philosophes ne parviennent pas sans beaucoup de travaux. » *
[ Enfin , selon ie sage et profond Lit^e ^ cf re«
connaître dan^ les langues les métaphores dont elles sont remplies , est un des moyens qui peu^ vent nous approcher le plus de l'origine de nos connaissances, en nous faisant observer comment les mots dont nous naus servons pour énoncer directement des objets sensibles y ont été détournés à des significations plus abstraites , pour exprimer des idées qui ne tombent point sous les sens , et comment les hommes ont été obligés d'emprunter leurs mots de sensatipns connues , afin de £siire concevoir les idées qu'ils avaient eux-mêmes , et qui ne pouvaient êtrQ. représentées aux autres d'aucune autre ma« iiière« » (Liv. m^ chap. i^.)