ESSAI
Sur les avantages de la médiocrité d’esprit et de talens.
LA médiocrité d'état et de fortune a été louée par tous les écrivains de morale. Tous ont dit que ce n’est que dans un rang médiocre et dans une fortune médiocre qu’on peut trouver le bonheur. Mais jusqu'a présent , je ne vois pas qu'on ait rendu justice à une médiocrité plus précieuse mille fois, celle de l'esprit et des talens. Que dis-je ? on entend souvent des hommes de grands falens regretter que leur siècle ne soit pas fécond en hommes qui leur ressem- . blent ; mais, loin de me laisser entraîner à une autorité que je ne reconnais pas, je croirai avoir rendu un grand service à l'humanité en général et à mon pays en particulier, si je puis râmener les esprits à l'opinion absolument: contraire, et que je crois la seule raisonnable sur cet objet important.
. Les talens des hommes ne sont vraiment estimables qu'a raison de l’utilité dont ils peuvent être à ceux qui les possèdent et à la société. L'utilité particulière et l'utilité générale, ces
deux grands mobiles des actions des hommes, sont en même temps la règle constante et vraie de leurs jugemens. Or, la médiocrité d’esprit et de talens est une source féconde de bonheur pour les particuliers qui en sont doués, et pour la saciété dans laquelle ils vivent. J'espère prouver ces deux vérités jusqu’à la démonstration.
Voyons d'abord comment la médiocrité de talens est une source de bonheur pour les parculiers.
La raison de ce fait est bien manifeste. Les qualités que nous observons dans les hommes médiocres sont le véritable instrument de la: fortune. ‘Un homme médiocre ne néglige point un protecteur, ne heurte personne, flatte tout le monde ; une liaison utile, une circonstance favorable, une occasion de plaire, ne lui échappent jgmais ; il se fait de son avancement une affaire unique, et il la suit avec autant de constance que d'adresse , tandis que l'homme de génie est distrait par ses idees, perdu dans des abstractions , occupé dés choses et non des hommes, sans penser que ce ne sont pas les choses qu'il faut étudier pour les diriger, mais les hommes par qui elles se font.
Peut-on se dissimuler que dans le chemin de la fortune, l'homme médiocre arrive bien plus
aisément à son but, aux places , aux honneurs, à la réputation et à tout ce qui fait l'objet de nos désirs? Tandis que l'homme à grands talens est emporté bien loin de sa route par la fougue du génie, Fhomme médiocre marche constamment et paisiblemént à son but. Les grands obstacles ne l’arrêtent pas, parce qu'il ne cherche point à les vaincre , mais à les éviter. Il tourne la montagne au lieu de’ la gravir ; et, quant aux petits obstacles, son attention minutieuse, sa souplesse, sa patience endurante et obstinée, en triomphent sûrement. ;
H nest personne qui n'ait eu beaucoup d’occasions de remarquer les traits sous lesquels on peint l’homme qu'on. veut avancer, qu'on pro-. pose pour remplir une place. C’est, dit-on, ur: homme d'une bonne'conduite , quin’a jamais fait parler de lui, un homme sage, mesuré.
Mais, je le demande, n'est-ce pas là le portrait | d'un homme médiocre ? |
Si l'on dit, au contraire, d’un autre, c'est un esprit singulier, un:hhomme à système, attaché à ses idées , une tête chaude, un frondeur, un philosophe, déneminations qui désignent assez. communément une tête forte , un homme de quelque talent, vous. entendez ajouter en même temps: On n'en peut rien faire; cela n'est bon à rien, ettout le-mondg-en convient,
et l'expérience justifie constamment cette manière de juger.
Qu'on suppose un jeune homme né avec de grands talens , beaucoup d'activité et de-sensibilité, une imagination forte, un génie étendu, que ces dispositions soient. cultivées de bonne heure et développées par son éducation, en quelque état que vous le placiez , sa vie sera l’histoire de ses malheurs. | |
Dès qu'il laissera voir les premières lueurs de son caractère et de ses talens, la jalousie; la haine s’attacheront à ses pas; on recherchera l'obscurité de sa naissance , les erreurs de sa première jeunesse ; on exagérera ses fautes , et : on lui en prêtera qu’il n’a pas faites. On ne lui pardonnera rien, On n’oubliera rien, et sa carrière se trouvera dès lors embarrassée d’obstacles, qu'un homme médiocre à sa place n'eût jamais rencontres.
Ce qui se passe tous les jours sous nos yeux prouve la vérité de cette observation.
Tout le monde sait que les premiers essais des jeunes auteurs dans tous les genres de littérature, mais surtout au théâtre, sont presque toujours accueillis avec une grande indulgence et. souvent avec transport, et qué ces mêmes auteurs , après quele temps et l'étude ont müri davantage leurs talens, deviennent le but, l’ob-
jet du dénigrement de la critique injuste, et souvent de la satire personnelle. Ma théorie explique parfaitement ce phénomène. Lorsqu'un auteur produit ses premiers oùvrages , on n'est point assuré qu'il doive avoir un jour un grand talent , témoin, en ce genre, tant d'espérances trompées; il peut rester médiocre toute sa vie. On peut donc l'applaudir,, et on y gagne même communément de mortifier ceux qui depuis long-temps occupent l'attention du public, et travaillent pour ses plaisirs. Mais dès que le nouveau littérateur ou l'artiste ont développé dés talens véritables, et laissé déméler -en eux le génie; dès qu'ils se sont élevés au-dessus de la ligne de la médiocrité; il faut les contenir , les déprimer, les abaisser au niveau commun , et c’est un soin dont les critiques se chargent avec empressement, et qu'ils remplissent avee un zèle vraiment admirable et digne de toute la reconnaissance de la société.
J'ai connu un homme qui rendait de lui le compte suivant : Au collége , je n'étais ni des derniers ni des premiers de ma classe; mes
maitres m'oubliaient et ne me maltraitaient pas,
et mes camarades ne m'enviaient point. Entré dans un régiment , j'y ait fait mon service sans me distinguer de personne, et je: n'ai eu.d’avancement.que celui que mon ancienneté m’ LV. 27
obtenu ; je suis devenu brigadier à mon tour. Dans le monde, je ne suis ni de ceux qu’on trouve importuns , ni de ceux sur qui l'esprit et les talens attirent les regards ; j'y joue passablement tous les jeux sans qu'on puisse craindre de m'avoir pour partener ni pour adversaire.
J'y suis accueilli sans étre fèté, et sociable sans être aimable. Ma place n’est ni le haut ni le bas bout > on n'est ni pressé de m'entendre, ni impatient de m'écouter. Je suis un homme moyen; je ne me plains ni de la nature, n1 des hommes : je. suis content de mon lot.
:. Na-t-on pas vu généralement , dans tous les pays et dans tous les temps , cette espèce d'hommes à talens qu'on appelle philosophes , et qui #æ sont distingués , par des opinions fortes et bardiss, sur les objets les plus intéressans, qui ont combattu avec force , ce qu'ils appellent-les préjugés, la superstition, l'intolérance , le despatisme , etc. ; ne les a-t-on pas vus, dis-je ; éloignés de la fortune et de ses faveurs? Pour un Aristote appelé à la cour d'Alexandre , que d'Anaxarques broyés dans des mortiers! que de Platons vendus esclaves! que de Philoxènes envoyés.aux carrières! Je ne prétends pas justifer cés actes de tyrannie ; on sait bien qu'aujourd'hui on ne les emploie plus.
. Les philosophes ne sont pas traités si rude-
ment, et c'est par d'autres moyens que les gens en place les écartent et les réduisent au silence, et je ne puis m'en étonner,, ni en faire un crime à mon siècle. Qu'ils se fassent menuisiers, maçons , leur salaire leur sera payé au bout de leur journée , parce qu'on leur aura demandé de l'ouvrage; mais comme personne ne leur demandée de la philosophie, je ne vois pas comment 1ls peuvent se plaindre de ce qu’on ne la leur paye pas.
Il ne faut pas se dissimuler üne disposition générale de l'homme, contre laquelle il est inutile de se récrier, puisqu'elle est dans la nature. Il existe au fond du cœur humain, où du moins chez la plus grande partie des hommes, une - haine secrète pour tout cé qui s'élève au-dessus du niveau ordinaire. La politique de Tarquin qui instruit son fils de la manière dont il doit se conduire chez les Gabiens, en coupant avec sa baguette les têtes des pavots qui surmontent les autres, est celle de tous les hommes, et ils la pratiquent toute leur vié. Ï n’est pas plus naturel à la foudre de frapper les édifices élevés, et au vent de rénverser ou d'ébranler le chêne en épargnant l'hutnble roseau , qu'à l'homme de chercher à humilier les grands talens et à rabaissér les grands péhies.
Pour arriver à te but, il y a deux routes dif-
férentes , dénigrer, décrier les grands hommes dans tous les genres, et louer, exalter et vanter les hommes médiocres. On se sert de ces deux moyens avec succès, selon les circonstances ; mais il est vrai quele dernier est de beaucoup le plus facile et le plus sûr. Il a surtout l’inestimgble avantage de cacher la véritable vue de celui qui l'emploie : en applaudissant avec transport un ouvrage médiocre, eh louant avec exagération un homme inepte qui remplit une grande | place, on afllige les gens à talens ; c'est une manière de leur dire : Vous vous croyez capables de faire de grandes et de belles choses ; eh bien, MM. tels et tels, qui n’ont ni esprit, ni talens, ni vertus, obtiennent notre admiration ; il faut bien que vous vous ‘en passiez.
: Je puis appuyer ces observations, et d’au- : torités graves et d'exemples nombreux. Les Italiens disent que pour faire fortune 1l faut avoir un poco di matto , un peu de folie : et le chancelier Bacon, qu’il n’y a point de qualités plus propres à conduire un homme à la fortune, que d'avoir modicum ex stulto, non nimium ‘ex honesto, un peu de sottise et pas trop de probité. Or, la réunion de ces deux choses est précisément le caractère de la médiocrité. Bacon ajoute que les moyens les meilleurs de faire fortune, sont quelques petites vertus ou talens
à peine sensibles, qui consistent en de certaines habitudes dirigées à ce but. Enfin, selon ce philosophe profond, celui qui porte ses pensées hors et au-delà de lui-même , ce qui est le” caractère particulier des hommes de génie et de talent, ne peut pas faire son chemin : qui cogitationes suas extrà seipsum Collpcaverit , viam suam ben inire nequit.
Le bon La Fontaine a bien; jugé les moyens de faire fortune en homme de génie qu'il était, c'est-à-dire tout de travers, lorsqu'en nous représentant ces deux amis dont l'un court après la fortune, et l’autre dort en l’attendant, il nous dit, que le coureur, après l'avoir poursuivie vainement de royaumé en royaume , la trouve
à la porte de son ami dormant du plus profond sommeil. Il use en cela de toute la liberté : de feindre dont jouissent les poëtes. Je ne vois pas, dans le monde réel, de gens qui fassent fortune en dormant; ou, si l’ou veut que les
choses se passent ainsi que le dit le fabuliste,
j'observerai que, selon lui-même, la fortune n'entre point chez l’homme qui dort; elle reste assise à la porte, et c’est toujours celui qui a couru après elle à la cour, au Japon, qui la retrouve lè premier. |
J'observe d’abord que, même dans les genres où les hommes exigent le plus de perfection,
comme dans les beaux-arts, si tous les gens médiocres ne font pas fortune , les grandes fortunes sont communément pour les gens médiocrées, et souvent une grande misère le partage des hommes à grands talens. Rien n’est plus commun dans l'histoire des artistes et des poëtes célebres, que des hommes; dont les noms et les ouvrages passeront à la postérité la plus reculée, morts de faim auprès de leurs chefs-d’œuvre ; témoin le Guide, et le Tasse, et Milton, etle Camoëns. C’est que le grand artiste, legrand poëte, et tout homme cui mens divinior atqueosmagna sonaturum , ignore l'art de plier son caractere, de ménager et de flatter les hommes puissans, de s’asservir À leur goût, à leurs opinions , et qu'avec ces malheureuses dispositions, non-seulement il n'obtient pas la bienveillance la plus commune, mais il devient même l’objet d’une aversion bien naturelle de la part de’ses contemporains, qui pourraient répandre sur lui ou leurs propres bienfaits, ou les graces du souverain. Il travaille, dit-1l, pour la postérité ; mais en attendant,il est assez simple que ses contemporans le négligent.
Horace a dit, il est vrai, mediocribus esse poetis non di non homines, non concessére columme. Mais c'est là Ja pensée d’un poëte qui a pour son talent une estime exagérée. J1 nous semble
que les hommes , les palais des grands ; les dieux mêmes, accueillent ‘et caressent les artistes.et les poëtes médiocres. Je suis tenté de :croire que cela fut atnsi, même au siècle d Auguste et de Mécène. D'après l'humeur de Virgile contre Moœvius, d’Horace contre Crispinus ét Fan-
-nius, de Juvénal et de Perse contre les mauvais poëtes et les déclamateurs de leurs temps, il est assez vraisemblable que ces Mœvius , ces Grispinus, ces Fannius ,étaient plns riches qu'Hbracé et Virgile.
Horace a bien raison sans düuie Lori dédaigne d’entrer en lice avec Crispinus ; qui le défie de faire autant de vers que lui dans lé mêrne espace de temps; mais ce poëte si fécond avait beaucoup d'admirateurs qui regardaient Horace-comme un esprit stérile; car lorsque : celui-ci, par une fausse modestie, convient de la vérité du reproche, et avoue que les dieux Font fait animi inopis atque pusilli, je suis tenté de croire qu'il ne fait qu'énoncer l'opinion des partisans de .son rival, qui étaient én grand nombre. | +
On peut encore se confirmer dans cette idée, d’après ces quatre mots de la même satire, la 4°. dure, livre, Beatus Fannius ultrà delatis capsis et imagine ; par où l'on voit que le sériat déféra à ce. Fannius, sans qu'il le-démandit’,
Ad
urre place pour ses ouvrages et son buste dansla bibliothèque palatine , comme nous avons va quelquefois des livres bien au-dessous du médiocre, imprimés à grands frais à l'imprimerie royale aux dépens du Roi.
!. Il est vrai que quelques commentateurs préténdent qu'uird signifie là que ses amis ou luimême placèrent son buste et ses ouvrages dans
ce musée; mais outre que le commentateur
Bond explique le passage ainsi que moi, 1] est
assez indifférent que ce soit les amis de Fannius
qui lui aient décerné ces honneurs , ou le sénat ;
1] fallait bien qu’une opinion très-générale l’en
jugeàt digne ; et cet exemple nous. montre toujours un poëte médiocre l'emportant en honneurs sur Horace lui-même, qui n'avait point sa statue à la bibliathéque palatine. Eufin, pour
citer des exemples plus voisins de nous, Cha-
pelain a été, au tempsde Molière , de Corneille, de Racine, de Despréaux, le mieux renté de tous les beaux esprits.
J'ai promis des exemples , en voici auxquels on ne s'attend guère, car je les prends dans le siècle de Louis XIV, universellement regarde comme celui de la faveur. pour le génie et les talens. Eh bien, qu’on jette les yeux sur la liste des grands hommes dont s’honore le siècle de Louis XIV.
Le grand Condé passe une partie de sa vie dans la disgrâce, exilé à Chantilly. Descartes et Bayle meurent en pays étranger. Arnaud et tout le Port-Royal sont persécutés. Fénélon passe quinze ans de sa vie dans la disgrâce ; et Racine, Corneille, La Fontaine et La Bruyére meurent dans un état de fortune presque au-dessous de la médiocrité. Catinat, Luxembourg, Vendôme, sont. négligés, et les mauvais généraux commandent les armées et perdent les batailles. - . | |
Après avoir prouvé que la médiocrité d'esprit et de talens fait le bonheur des particuliers, 1l me reste à faire voir que cette heureuse qualité est, dans ceux qui la possèdent , un moyen puissänt de bonheur pour les nations, et que les grands talens en sont les fléaux. |
Je ne craindrai pas de demander sur quelle raison on pourrait se fonder pour croire que le genre humain a besoin d'hommes de génie pour être conduit et gouverné. Pour peu qu'on aït étudié l’histoire et la morale, et qu’on connaisse l'humanité , on sait que l'ignorance et la faiblesse sont ses deux caractères principaux ; et faut-il du génie, de grands talens-pour gouverner des êtres ignorans et faibles ? Le berger en a-t-il besoin pour conduire et tondre ses moutons ?
C'est ce qu'avait bien compris Le chancelier Oxenstiern , dont le mot est à la vérité si connu que c’est presque une trivialité que de le citer, mais que je ne puis cependant me dispenser dé rapporter ici. Son fils, envoyé à une diète où allaient se traiter les intérêts de toute l’Europe, lui montrait quelque crainte de ne pas remplir assez bien l'alijet.de sa mission. ÜNescis, filé, lui écrit le chancelier, quantilld prudenti4 regitur orbis ; vous ignorez , mon fils, combien il faut peu d'esprit pour gouverner le monde. Mot admirable et plein de sens, dont heureusement les hommes appelés à gouvernet ont bien compris toute l'énergie , et ont bien fait leur profit. Pour faire un puissant ministre , dit Voltaire, il he faut souvent qu'un esprit médiocre , du bon sens et de la fortune. e. (Siècle deLouis XIV, €hap. 7.)
Les Jtahens qui, de l'aveu de toutes les autres nations , ont fait le plus de progrès dans la connaissance des hammes , ont un proverbe qui confirme merveilleusement. la maxime d'Oxenstiern ; i/ mondo va da se, disent-iks, le monde va tout seul. Les choses se font beau- coup plus qu’elles ne sont faïtes; or, si cela est xrai, comme on n’en peut douter , 1l s'ensuit évidemment qu'on'n'a pes besoin d'hommes à talens , d'hommes de génie pour conduire les
affaires et les hommes ; et que, s’il ne faut pas entendre la maxime italienne à la rigueur, au moins faut-il convenir que des hommes médiocres suffisent pour donner aux affaires la faible impulsion dont elles ont besoin.
Les moralistes fondent les devoirs réciproques des êtres sensibles sur les rapports qui les lient entre eux ; mais entre -ces hommes extraordinaires , qu’on appelle grands hommes , et les hornmes médiocres qui formént le gros de toute nation , il n'existe aucun rapport. Les premiers semblent être d’une autre espèce que la nôtre ; et nous autres, gens médiocres, nousdevons les regarder comme ces animaux féroces, et courageux qui disputent la terre à l'espèce humaine , et qui l’'envahiraient et la dépeupleraient bientôt, si nous ne nous occupions sans. cesse de les repousser dans les forêts, et de les détruire par tous les moyens que les arts nous mettent dans les mains.
Si la paix est le premier des biens, qui ne voit que les hommes médiocres sont toujours des instrumens, des anges de paix , tandis que les hommes à grands talens vont sans cesse troublant le repos dn monde. Tantôt ce sont des législateurs qui bouleversent les empires pour en perfectionner le gouvernement ; tantôt des philosophes qui attaquent les anciennes erreurs,
et veulenksoumettre à l'esprit humain des contrées nouvelles, conquérans non moins dangereux que ceux qui ont été les fléaux du monde, toujours occupés de changer et de détruire, ce qui ne se-peut sans troubler le repos et la paix des sociétés, qui ne consistent sans doute qu’à rester comme on est.
Une connaissance approfondie de l’homme nous indique la raison ultérieure de ces faits généraux. Les hommes de génie ont besoin de donner une pâture à l’activité fnquiète de leur âme. Il leur faut de grandes choses à faire, et par conséquent de grands changemens dans le monde , de grands bouleversemens qui sont toujours un mal. Que des hommes de cette trempe naissent au milieu d'une nation asservie, ayant de mauvaises lois, qu'arrivera-t-il? Ils voudront secouer le joug , réclamer la liberté, réformer les abus. Ils parleront sans cesse de lumiéres à acquérir, de droits des peuples, et de devoir de ceux qui les gouvernent. Les mots de liberté et de justice, d'humanité’, seront dans leur bouche des cris d'alarme et de guerre. Le plus souvent, après tant d'efforts, ils ne remédierontpas aux maux-dont ils se plaignent, Fées aggraveront encore pour s’en être plaints ;'et ren-- dront la nation plus malheureuse pour lui avoir fait connaître toute l'étendue de ses malheurs.
J'ajoute enfin que les hommes de génie , avec leurs projets, leurs systèmes, ne font que troubler le mouvement uniforme et doux qui emporte les choses humaines. L'homme médiocre se laisse doucement aller au courant ; c’est le bœuf qui trace lentement et péniblement son sillon. L'homme de génie est un cheval fougueux qu’on veut associer à cet humble travail, et qui, dédaignant son compagnon, brise le timon @ les traits, et laisse le laboureur consterné, se repentir d'avoir cru qu’il pouvait lui être utile. Admirons, si l’on veut, dans ses mouvemens, l'animal superbe échappant au joug qu'on voulait lui imposer ; mais ne croyons pas qu'il puisse nous aider dans nos travaux, ni former avec nous aucune société.
Il faut en convenir, nous autres, gens médiocres, nous avons toùs un sentiment de haine pour les grands talens. Or, je regarde ce sentiment , cet instinct, comme un arme que la naiure nous a donnée pour nous défendre contre les hommes de génie. Elle nous avertit par là que leur espèce est l'ennemie naturelle de la nôtre. Elle a pourvu, comme on sait, tous les êtres de moyens de défense ; et elle a surtout donné aux hommes médiocres, et même aux sots, un tact exquis, un discernement infaillible qui les avertit rapidement et constamment
de la présence du génie jusque dans l’homme qui se tait; preuve évidente du besoin qu'a Ja médiocrité, ou plutôt l'humanité en général, de se défendre des hommes de génie. :
Si c’est une belle et sage maxime que celle-ci, le mieux est l'ennemi du bien, on en peut conclure avec assurance qu'une espèce d'honmes , toujours occupée de chercher le mieux , est véritablement ennemie de l'humanité ; or, c’est la précisément le caractère des hommes dg génie et de grand talent : ils ne sont jamais occupés que de ce mieux chimérique , et décrient en attendant tout ce qu'on a. Qu'on m'en montre un qui ait un vrai respect pour les choses établies, le gouvernement, les lois, la religion de son pays. Ces personnages merveilleux trouvent des défauts dans les institutions les plus an= . ciennes et les plus générales qui ne leur en paraissent pas moins absurdes. À lesentendre, tous les hommes méconnaissent leurs droits, tous les gouvernemens les foulent aux pieds, ete. Je le demande, avec de pareilles dispositions , ne détruit-on pas toute la paix sans laquelle il n’y a paint de bonheur ?
J'ai dit plus haut que les hommes de génie ighorent communément l'art de ménager les hommes, et les moyens de fortune pour euxmêmes ; mais cette mêtne ignorance les rend
non moins ineptes à conduire les affaires publiques. Dans l’état actuel des sociétés policées, il n’y a point de changement utile, d'opération grande qui puissent s’exécuter sans le concours de beaucoup d'hommes qui ont intérêt, ou àconserver lesabus , ou à traverser l’hommeen place qui cherche à les réformer. Il faut endormir le dragon qui empêche de cueillir les pommes des Hespérides. Mais 1l faut pour cela la magie de Médée , et c'est un art que l’homme de génie ignore; mais 1l en est bientôt puni. Les gens puissans contrarient de front toutes ses vues ; les fripons les traversent sourdement ; il ne sait ménager et endormir ni lès uns ni les autres : 1] échoue, comme de raison. Pour Jhomme médiocre , sil tente de faire quelque changement ,» quelque réforme même qui ne sera jamais bien importante , il sait ménager
-tous les esprits, coneilier tous les intérêts. Mais, nous dira-t-on , c'est pourtant aux hommes de génie dans tous les genres que nous devons tous les arts utiles et agréables, et la perfection à laquelle ils sont aujourd'hui portés, ainsi que toutes les grandes découvertes qui . mous ont fait connaître et la terre et Les cieux et l’homme lui-même , et qui ont étendu OR
pouvoir sur toute la nature:
. Dans cette objection, on oublie les consé-.
quences funestes de ces travaux des hoïhities de; génie qui ont été, non des sources de bonheur, mais la vraie boîte de Pandore , d’où sont sortis les crimes et les maux qui afligent l'espèce humaine. |
Roger Bacon invente la poudre à canon, et, à la suite de cette infernale invention, nous voyons sur un Champ de bataille mille bouches à feu vomissant la mort sur quelques cent milhers d'hommes rassemblés, à cet effet, à la volonté d'un conquérant : Colomb découvre PAmérique, et on en rapporte un poison qui attaque les sources de la vie ; et des millions de créatures humaines, détruites par les Européens dans ces belles contrées, y sont remplacés bien insuffisamment par des Africains dévoués à l'esclavage le plus cruel. Vasco de Gama double le Cap, et les Européens portent en Asie l'oppression et tous les malheurs qui lasuivent , etc. |
Enfin, représentons-nous l'état du genre humain délivré, s'il était possible; de tous ces bommes à grands talens. Je vois la terre devenir le séjour de la paix et du bonheur. Elle n’est plus inondée de sang par les vengeurs de la liberté des nations, ni trouble par les grandes entreprises des réformatéurs de toutes les classes et.de tous les genres ; elle n’est plus
apitée par ces grands mouveinens des empires et des esprits; les peuples ne jouissent pas, il est vrai, de tout le bonlieur auquel ils avaient le droit d’aspirer ; mais ils ne l’achètent point par des sacrifices qui coûtent toujuurs sa cher.
On vit doucement comme on à vécu, en se résignant à des maux qu’on regarde comme nécessaires. On pratique à la lettre cette admirable maxime des couvens, la seule qui puisse y conserver la paix, laisser aller le mondé comme il va, faire son devoir tellement quellement, et dire toujours du bien de M. le prieur. On a de mauvaises lois, mais avec elles on a aussi la paix et le repos. Les peuples sont esclaves et pauvres ; mais ils mangent en paix le peu de pain qui leur reste. Nul trouble ; nulle guerre, une paix. profonde , une sorte de sommeil et d’engourdissement qui a son charme et ses douceurs, c'est vraiment l’âge d’or qui semble’ s'approcher tous les jours pour nous. *#Je crois avoir établi solidement les avantages de la médiocrité tant pour les individus que pour la société. Mais mon travail serait imparfait si je ne fournissais des moyens de multiplier les hommes médiocres, et de dimimuer le nombre de ces ‘êtres dangéreux , les hommes de génie. | |
Le premier 6t le plus puissant de tous