‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 25 sur 41 · EV · texte numérisé non relu

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est de diriger toute l'éducation de manière à donner aux enfans cette heureuse médiocrité qui mérite bien plus que celle dont parle Horace, l’épithète de dorée , aurea.

On sait que quelques nations, comme les Grecs et les Romains, ont eu un système d’éducation publique tendant à élever les âmes et à fortifier le corps et l'esprit ; je sais aussi que, parmi les nations qui n’ont point eu d'éducation publique, l'institution des enfans abandonnés pour ainsi dire à eux-mêmes, a laissé souvent à de grands caractères , à de grands talens, la liberté dangereuse de se former et de se développer ; mais sans doute l'expérience a fait connaître les abus de cesméthodes, puisqu'on les a généralement abandonnées, et que depuis long-temps tout le système-de l'éducation chez les modernes.est très-heurensement combiné pour multiplier les hommes médiocres.

Et, à cette occasion , je ne puis dissimuler mes sentimens sur la perte affreuse qu'ont faite les pays catholiques par l'expulsion des R, Pjésuites. Ils étaient presque tous gens médiocres, et leur manière d'élever les énfaäns tendait évidemment à former des hommes médiocres. Ils établissaient dans ces têtes dociles toutes les opinions reçues. Ils ne leur ensei-! gaaïent qu’une littérature légère, de crainte

que l'habitude d'approfondir les principes du goût, ne les conduisit, à aborder quelquefois des matières plus importantes. Ils éloignaient d'eux avec un soin vraiment paternel cette science superbe qu'on appelle philosophie, qui tend à élever les courages , à inspirer l'amour de la liberté, la tolérance, l’horreur de la superstition ; ils. peuplaient l'Europe catholique de citoyens paisibles et de chrétiens soumis. On sentira, mais trop tard , tout ce qu'on'a perdu. Tel génie hardi s'élèvera peut-être tout seul qui, confié aux jésuites dans un âge tendre, aurait perdu sous leur conduite cette activité, cette ardeur inquiète, qui ne peuvent être que funestes à la tranquillité publique. Une chose pourtant me rässure un peu, c’est qu'en renvoyant ces utiles instituteurs ôn parait avoir conservé en grande partie leurs maximes d'éducation ; ; et je vois avec une grande consolation que ceux qui ont remplacé les jésuites ont gardé de leur méthode à peu près tout ce a ÿ. avait de meilleur. | -

Cependant, comme on ne saurait. prendre trep de précautions et de soins en une affaire de si grande importance, jé proposerais, pour assurer désorrnais les avantages du système d'éducation actuél, d établir yn prix considérable pour le meilleur ouvrage sur cette matière qui

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‘ 276 fournirait un ‘plan d'éducation pour former des hommes médiocres. 56 ou 40 mille francs donnés à un citoyen estimable, qui remplirait bien cette tâche, seraient sans doute bien utilement

employés, et le gouvernement en serait bien- l

tôt dédommagé.. Il faudrait que les personnes dé tous les états pusseñt concourir, et notamnent les membres des corps religieux encore subsistans et ceux des cours souveraines , etc. , dont plusieurs fourniraient de grandes luhières.

D'abord, en étudiant bien les pratiques actuelles de l'institution, on y trouverait beaucoup de secours ; et, en marchant sur la même ligne, on‘arriverait au but. Il faudrait, par exémple, faire employer encore un peu plus de

temps à l'étude du latin ; choisir avec plus de

soin les morceaux des anciens qu’on férait lire aux enfans ; ne pas leur mettre sous les yeux les histoires de ces petites républiques grecques 6ù l’on trouve des exemples dangereux d’a-

mour de la liberté et d'esprit public. L'histoire :

surtout bien arrangée, écrite par un esprit

sage et circonspect, tel que le sieur Moreau, .

pourrait être un excellent instrument à contenir les idées dâns un certain cercle seta

amortir la chaleur indiscrète et brülante qui.

annonce dans les jeunes gens des talens et un caractère dangereux.

J'exhorte , sur toutes choses, le gouverne ment à soutenir Ja sage pratique qui porte à l'état et aux occupations militaires, dès l’âge de quatorze à quinze ans, toute Ja jeune noblesse ; car. je ne pense pas qu'on puisse imaginer jamais rien de mieux pour perpétuer, dans l'esprit de la nation la plus importante par son rang et sa richesse, l'heureuse médiocrité que nous cherchons. Leur éducation finissant précisément à une époque où ils n'ont pas encore commencé à penser, cette effervescence de l'esprit qui accompagne le premier dévelop- - pement des facultés du corps, n’a plus lieu pour eux qu'au milieu de la dissipation du monde ou du tumulte des camps, et lorsque commen- - cent à s'élever les orages des passions; et on ne saurait croire tout ce: qu'y gagne la vraie sagesse. Ce désir ardent de connoître, ces premiers mouyemens d'une âme neuve qui s’élance vers la vérité et la liberté, se calment au milieu du tourbillon des saciétés et du bruit des armes. Une sage timidité , une cireonspection froide se substituent insensiblement : à des mouvemens plus francs, mais tumultueux. Un jeune horme apprend bien. vie dela discipline militaire l'obéissance passive, et de la bonne çom-

pagnie, à appeler pédans les gens instruits, en même temps que la dissipation ne lui permet pas d'acquérir cette sorte d'éducation que l'homme se donne à lui-même, et qui est Ia plus précieusé et la plus utile de toutes,

On comprend que ces avantages seraient perdus, si l'éducation de nos jeunes gens se

prolongeait j jusqu'à la virilité. Car ces quatre

et cinq années employées encore à l'instruction et à la réflexion développeraïent certainement dans un grand nombre des germes dangereux.

Parmi les moyens de cette éducation, doit entrer sans doute un bon choix de livres des-

tinés à l'instruction des jeunes gens, Îl'les faut

tous médiocres pour former des hommes médiocres ; il est facile de reconnaître tous ceux qu'on voudrait exclure, parce qu'ils ne sont pas en grand nombre. On conçoit bien qu'il faudroit éléigner Tacite, Montesquieu, et Voltaire, et Locke, et d'Alembert, et l'abbé de Côndillac; on pourrait être plus embarrassé dans le choix

de ceux qu'on admettrait à raison de leur multi- .tude. Je me permettrai d’en citer quelques-u ns,

sans prétendre exclure ceux que je n'aurai pas nommés , et que je ne veux assurément pas mécontenter. :

Je cômmencerai par les journaux qui méritent sans contredit toûte préférence das le

choix.dont il s'agit, et je mettrai en tête le Jour- . nalde Trévoux quirend depuis si long-temps de si grands services , le Journal Chrétien, l’Année littéraire de M. Fréron fils, qui n’a pas dégénéré, et surtout les Affiches de M. l'abbé Aubert, modèle vrainient inimitable d’une sage médiocrité, d’une activité soutenue à rabaisser dout ce qui s'élève, et à insulter les hommes à talens. | Véritablement j'aurais trop à dire si je voulais relever ici tout ce que les journaux peuvent faire de bien , et ce qu'ils en produisent en effet. Je ne puis cependant me refuser au plaisir de prouver, par.quelques exemples et en peu de mots, la grande utilité de ce genre d'ouvrage fait comme nous le. voyons aujourd’hui. | On sait que les novateurs en tous les genres ont pour cri de ralliementles noms célèbres de ceux qui.les ont devancés dans la carrière qu'ils entreprennent de parcourir. Les philosophes modernes les citent sans cesse comme la lu- . mière du monde, les bienfaiteurs de l'humanité, à qui les hommes devraient élever des autels pour réparer les injustices qu'ils ont : souvent commises envers eux. Ce sont là leur cheval de bataille , leur épée de chèvet. C'est à l'aide de l'autorité de ces maîtres, dont ils embrassent en effet les.principes, qu'ils ‘attaquent et ébranlent .

les préjugés et les abus, et, par ne conséquences nécessaire, tout l’ordre actuel de la société. On rend donc un grand service à une mation lors qu'on réduit a-leur juste valeut les éloges exagérés que ces messieurs font de lenrs coryphées.

Après les soins des journalistes pour établir l'heuréux empire de la médiocrité, je proposer rai pour modéle l'administration de la librairie en Éspagne.

L'auteur instruit des Délices de l'Espagne et du Portugal nous apprend que, pour empêcher les opinions nouvelles de se répandre , l'inqnisition exerce un absolu pouvoir sur la librairie, tant pour faire qu'il n'entre point de hvresétrangers , que pour veiller sur ceux qui s'impriment dans le pays: tous les livres étrangers sont . portés à l'inquisition; et; s’il s'en trouve de dangereux, comme les œuvres de Voltaire, de Montesquieu, etc. , le moins qui puisse arriver à celui qui les a fait venir , est de les voir confisques.

( Quant aux livres qu'on veut imprumer, l'au- teur est obligé de remettre son mauusrit à l’inquisition. Si le livre est approuvé , l'on en permet l'impression; mais ce n'est pas encore tout, l'approbation est toujours accompagnse d'un article qui porte qu'après Fimpressipn dn hvre , on le rapportera de nouveau à l'inquiss- . Hoïi, paur y être exarainé une seconde fois, et

pour obtenir une seconde. approbation, qui donne penmission de le déhiter ; et celui qui le vendrait ou l’achéterait, s'expoterait à un péril manifeste, et serait traité sans miséricorde. Après ces deux approbations, il ne faut plus qu’en obtenir une troisième, qui est celle du conseil particulier: c’est, ajoute l'auteur , par tous ces moyens que l'inquisition empêche les erreurs et les nouveautés de pénétrer en Éspague et en Portugal.

J'ajouterai une observation : importante , c’est que, pour diriger l'éducation et l'instruction, à former des hommes mediocres,. une mesure nécessaire, est dé répandre les grâces de toute espèce sur ceux qui le sont. On ne saurait trop payer ees hpmmes utiles qui consacrent leurs | veilles ‘à étayer l'édifice des opinions étabhes et

à réparer ses ruines, à défendre les préjugés régnans ; et les ahus établis. |

On nous dira peut-être qu'en même temps ls ne sont pas rares, et qu'en les réconipensant avec la magnificence que nous demandons, le revenu public pourra en être surcharge ; mais je m'explique , je ne demande ces gräces extraordinaires que pour les coryphées des gens mé- shocres; et puis je ne range pas parmi les gens à récompenser, ceux qui sont absolument

auls.

Mais voici de toutes-mes instructions la plus importante pour .un sage gouvernement, qu 3l se garde surtout des philosophes.

Qu'ést-ce qu'un philosophe ? jé.ne ferai pas à cette question la réponse que M: de Voltaire prêté à une grande dame: C’est un homme de sac et de torde., qui examine dans un livre en 20 vol. in-f; si les atomes sont sécables ou insé- Cables. Mais je dirai qu’un philosophe est un homme qui révoque en doute, et ébranle un grand nombre d'opinions reçues, qui invoque sans cesse des changemens dans l'état des s0ciétés, qui n’approuve rien de ce qui se fait, etc. Et comment peut-1l se plaindre d’être réprimé, persécuté, puni? ne doit-il pas s’y attendre ?

L'histoire nous fournit beaucoup d'exemples et de modèles, de la manière. sage et ferme dont les gouvernemens se sont préservés de cette contagion.

Diogène Laërce remarque, dans la vie de Diogène le cynique, queles Athéniens aimaient ce philosophe ; car, dit-il, i/s firent fouetter un petit garçon qui lui avait cassé son tonneau , et lui en donnèrent un autre. Voïlà la preuve et la limite de l’amour d’un peuple, pour les philo-. sophes. Je ne nie pas, en effet, qu'il nepuisse aller jusqu’à faire donner un tonneau à Diogène quand le sien est vieux et cassé ; mais, si lephi-

‘losophe est sage, il ne leur demandera rien de plus.

Pline, le naturaliste, nous a conservé en ce genre un fait bien intéressant. C’est au ch. xux du iv. xn1 de son histoire qu'il raconte, d’après un auteur plus ancien que lui ( Hermina ) qu'un certain Énéius Térentius , ayant trouvé dans un terrain qui lui appartenait, sur’le Janicule, un coffre enfoui qui contenait d'anciens livres, ils furent coudamnés aux flammes par le préteur Q. Pétilius , parce que c'étaient des ouvrages de philosophie, quia philosophiæ scripta essent,

Ammien-Marcellin nous apprend, liv. xiv, que, sous l'empereur Constance, Rome étant menacée d'une famine, on chassa de la ville tous les philosophes, en y conservant six mille pantomimes, trois mille acteurs et trois mille actrices, |

Voilà les moyens sûrs et puissans qu’enseigne une sage et profonde politique.

- Ah ! que n’ai-je l'éloquence de M. Linguet, ou de M. l'abbé Aubert, ou de M. Fréron le fils, pour peindre à la fois-et persuader les avantages inestimables de cette heureuse qualité de l'esprit, la médiocrité. Quel service ne rendrais-je pas au genre humain ! mais in

magnis voluisse sat est, et je ferai un dernier effort.

Pères de famille, si vous voulez préparer à vos enfans une vie agréable, les rendre pro-: pres à goûter les douceurs de la société, éloigner d'eux l'envie et les’ inimitiés, leur faire faire une grande fortune » les approcher des grands et même des rois , faites-en des hommes médiocres. Salomon demanda la sagesse ; mais demandez pour vos enfans la médiocrité ; et avec elle ils’auront la vraie sagesse, lart et les moyens d'être heureux, et ils béniront sans cesse le soin que vous aurez pris de rétrécir le cercle de Jeurs idées , de Jeur transmettre Les opinions que vous aviez reçues de vos pères, de les avoir accoutumés à étre contens de tout ce qu'on fait, enfin de les avoir rendus des hommes médiocres. |

Et vous aussi , pasteurs des peuples, dépositaires de l'autorité, gardiens des lois, ministres de l'instruction publique, continuez. d'encourager, de récompenser, d'élever la médiocrité, Car c’est ainsi que vous conserverez les nations dans la paix et dans la soumission aux lois.

Réprimez ce qui s'élève, obscurcisser ce'qui a trop d'éclat, affaiblissez ce qui est fort, accomplissez cette parole de l'Évangile : Omnis vallis implebitur , omnis collis humiliabitur ;

abaissez les collines, élevez les vallées. Car c’est ainsi que tout sera utii et plat, et qué les affaires du monde continueront de couler avec cette égalité ,eette uniformité fastidiense , sans

. doute, aux yeux d’une fausse philosophie et d'une politique encore plus fauése, mais , ait yeux de l'homme sage, source de tous les biens.

Je sais que l’homme de génie qui aura lu Papologie qué je viens de faire de la médiocrité , fie se détromperà pas pour cela de l'estime ‘ péu raisonnable qu'il fait de lui-même et de ses ‘pareils ; mais, convaincu qué je suis de Ia soli= dité de mes principes , le jagement des hommes de génie m'importe fort peu. Mes vrais juges et en général ceux à qui il appartient - -de juger de tout et dont la voix est la voix de Dieu, par la raison même qu'elle est celle du plus grand nombre; mes vrais juges, dis-je, sont les hommes médiocres dont le suffrage m'est bien assuré. Je les prie dé recevoir avec bonté cet hommage de mon respectueux dévouement pour eux, et de me défendre contre les hommes de génie et les gens à grands : talens, et même contre les gens d esprit , tous nos ennemis communs. Chi mi sà dir s’io fingo.

AARATÈUAA

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