‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècleChapitre 18 sur 24 · BES AVANTAGES DU PARADOXE · texte numérisé non relu

BES AVANTAGES DU PARADOXE

Après avoir développé, nous osons le dire, d^une manière assez neuve , l'art d'inventer et de soutenir le paradoxe , i# nous reste à exciter l'ardeur de nos élèvts dans la carrière (jue nous voulons leur faire courir , en leur montraiit le but et la récompense de leurs travaux , c'est-àdire , les avantages du paradoxe.

Les exemples que nous veijons de mettre sous les yeux de nos lecteurs , les impressions fortes qu'ils ont dû faire , l'admiration qu'ils doivent exciter , nous dispensent de nous étendre beau* coup sur ce sujet; nous nous bornerons à quelques observations sur les avantages que peut apporter ce genre de philosophie et d'éloquence, d^abord au genre humain , ensuite à l'art luimême enfin a l'orateur philosophe que la nature et le travail ont enrichi de ce beau talent.

Le bien que l'humanité toute entière . doit retirer de cette partie de la rhétorique , ne saurait être révoqué en doute « En eflfet , M. L*** a prouvé, en plusieurs endroits de ses écrits, d'après l'éloquent citoyen de Genève, àiais non pas avec le même genre d'éloquence , que les sciences et les arts ont fait le malheur du

genre humain , et que Finiprimerie en particu'* lier, cet art destructeur qui a hâté et étendu les pn^ès de tond les antres , est I# plus funeste de tous. Or , je dis qu^en perfectionnant Fart du paradoxe , on trouvera le ^enlède k ce mal.

Qu'on me donne une douzaine d'écrivains doués du génie du paradoxe , et je vaiâ délivrer la terre du fléau d# l'imprimerie , ou du moins affaiblir ses fatales influences. Le9 hommes voyant établir dans les livres , des opinions qu'ils regardent comme insoutena*bles et absurdes ; voyant attaquer celles qu'ils tiennent pour vraies , évidentes et incontes^ tables , observant avec quelle &cilité un habile homme se joue de la vérité , s'accoutumeront insensiblement à ne &ire presque aucune différence entre l'écrivain qui l'insuhe et celui qui la respecte } prendront les livres et le savoir en mépris , et reviendront à cette heureuse ignorance , d'où il serait à désirer , pour leur bonheur , qu'ils ne fussent jamais sortis t effet salutaire auquel contribueront sans doute ^ plus que toute autre cause, les ouvrages de M. L***.

Quant à l'art lui-même, peut-K>n douter que le paradoxe ne soit le véritable champ de ï'éloquence* Aristote , dans sa rhétorique , dit nettement que robjet de Véloquence est de cotp^ duire les hommes , par la parole , à croire toué

ee que veut Fomteur. Ôr , isi tel e»t le but de rëIo(}ueDce , jamais son triomphe tie sera plus ' ëdatant que lorsqu'elle persuadera les choses les plus difficiles à croire. G'èst lorsque l'orateur nous présentera des assertions extraordinaires ^ bizarres , contraires à toutes les idées reçues « qu'on pourra dire avec vérité qu'il nous mène à croire tout ce qu'il veut. C'est ^ en un mot > lorsqu'il n'énoncera que rdes paradoxes.

C'est certainement un grand mérite, dans les productions de tous les arts , que la -difficulté vaincue; or , il est bien clair qu'il y a plus de difficulté à rendre plausible une assertion révoltante , et à ébranler une opinion universelle et vraie^ qu'à prouver des vérités plausibles , qu'à établir une doctrine à laquelle les hommes n'ont pas d'opposition.

Quant aux avantages que peut retirer pour lui-même du talent du paradoxe , l'écrivain qui en est doué ^ ils sont faciles à saisir.

Nous' ne prétendons pas^ sans doute , qu'un écrivainsoit obligé , pour intéresser et plaire j de défendre toujoui^ de mauvaises catases et des opinions absurdes ; ;nous ne disons pas même qull puisse suivre cette carrière sans quelques petits inconvéniens ; pso* exemple , éelui d'essuyer quelque legerk critique , ni acquérir une gloire sans tache, et une réputâr

tion qui passe à iaf»fK>stérité : mais nous disons qu'un auteur qui choisit avec soin le paradoxe , et qui le défend avec intrépidité , tirera de ce talent de grands, avantages pour sa fortune et sa réputation.

Parlons d'abord de son intérêt. Certainement l'objet de tout auteur est d'alxml qu'on achète ses livres et ensuite qu'on les lise. Ces deux motifs combinés paraissent anime^jf particulièrement les écrivains à paradoxes ^ de manière pourtant que le premief l'emporte de beaucoup sur le second.

Or , la route qui conduit le plus sûrement à ce but; est celle du paradoxe. Les magasins des. libraires demeurent remplis et surchargés d'ouvrages oit l'on expose , où l'on prouve même des vérités utiles qui n'ont que le défaut d'être communes; mais un livre où l'on heurte de firont les principes reçus ; où l'on rend problématiques des vérités établies ; où l'on multiplie les paradoxes , et où l'on défend les premiers par des nouveaux , et ceux-ci par d'autres encore ; un pareil livre, dis-je , attire la foule des acheteurs et des lecteurs.

Hic meret œra liber Sosiis, Horat.

Je trouve une prçuve frappante de cet effet salutaire du paradoxe dans ce qui est arrivé à M. L^"^^ lui-^même« Cet habile homme; disant

ses, confidences au public dans là pré&ce de ses Révol. Rom. , convient que son siècle d'Alexandre y après lui moment d'une pie languis^santé > était mort sans bruit comme il /était né, parce qu'il s'y était livré à un FT.vplus raisonnable que PRUDBNX : il ajoute que la même aventure lui est arrivée plusieurs fois ; qiiau" cune de ses premières tentatives ne lui a réussi. ( Révol. rom. Préface , pag. 5 et suiy. )

Mais M. L***, observant avec sagacité le peu de succès de ses premiei^s écrits , a imité ces peintres célèbres , Raphaël , le Guide et le Guerchin, qui ont changé de manière lorsqu'ils en ont connu une meilleure. Il a cherché le paradoxe avec plus de soin , et Ta présenté avec plus de hardiesse : dès lors ses livres se sont vendus , dès lors il a pris place dans Fopinion de beaucoup de gens parmi nos bons , auteurs : cet exemple est décisif.

Cependant nous ne pouvons dissimuler que tout le monde n'a pas pour les écrivains à paradoxes^ la même estime et la même admiration que nous. Des gens difficiles prétendent que Tamour de la vérité est le premier devoir d'un écrivain , que tout ouvrage (car nous ne par- ' Ions jamais de l'auteur) qui n'est pas dicté par ce motif , et à plus forte raison celui où l'on se jouerait de la raison et de la vérité , ne mérite

qne Tindignatioades gens de bien et le mépris des hommes de sens. Il y a long-temps que cette manière de penser sévère et pedantesque est répandue parmi quelques personnes qui se piquent de ra^on, de justesse et de goùL Leurs principes à cet égard se trouvent en parâe rassemblés par Quintilien au liv. ii des Institutions orat. chap. xii. Ce rhéteur , recherchant les causes de la réputation de quelques maurvais orateurs de son temps , examiné pourquoi les sens sans instruction sont communément regardes comme ayant plus de force d^ esprit; et 9 eu traitant cette question , tout ce qu'il dit s'applique si naturellement aux hommes qui ont le talent du paradoxe , qu'il en résulte con* tre notre théorie une objection que nous devons résoudre ici. «Un ignorant , dit-il , parait » souvent parler avec plus d'éloquence qu'un » homme tfun esprit cultivé. Cette préférence » qu'on donne au premier est d'abord l'effet de » la sottise du vulgaire y qui attribue plus de M force à l'action qui s'exerce sans art* C'est » ainsi qu'il regarde ^ comme plus vigoureux , » un athlète mal exercé qui se précipite tout » entier sur son ennemi , tandis que celui-ci » le recevant avec adresse y le terrasse par un » mouvement doux et presque sans effort. L« » peuple est encore trompé en ceci par des ap«-

H parenées : l'ordre «t la belle distribution «les I» parties d'un discours semblent dîminuer de A} M force ; éonîiiie une masse raboteuse sem-* ji> Ue ]ilùs grosse que si elle étsàt -p&Iie ^ et D parce que les objets ëpars et désutiis parais- M seat plus nombreux que lorsqu'ils sont ras- » demblés. lyailleurs, les beautés et leis dé&uts >} se touchent^ de manière qu'on prend i!fOUvent

M I9 I^AtOMi^fE pour FRANCHISE , h TÉMÉRITÉ » pour COURAGE , le BAVARDAGE pour ABONDifivCE.

w L'orateur ignorant s'emporte aux injures avec

» moins de retenue ^ au risque de compromet-

» tre et son client et lui-même. Mais il arrive

» quelquefois par là à subjuguer l'opinion y

n parce que les hommes entendent volontiers

» les mêmes choses qulls n'auraient pas voulu

» dire. Unliomme de cette espèce tire encore

i> quelque avantage de ce qu'en rendant sesidées,

» il ne s'embarrasse pas d'éviter les fautes gros^

» sières^ et qu'il se jette à corps perdu dans

» son sujet; d'où il arrive qu'en cherchant Texa-

» géré y il rencontre quelquefois quelque chose

» de grand; mais ces rencontres sont rares

. » et ne balancent pas ses autres défauts. U sem**

» ble plus abondant , parce qu'il dit tout , tan-*

M dis qu'un habile homme choisit et se con-

î) tient. Ce que le premier dît de bien a quel-

» quefois plus d'éclat près des sottises qu'il

I) ^ent de iaire entendre ; à peu près comme la » lumière brille davantage lorsqu'elle parait ]> tout a coup au milieu des. ténèbres. Qu'on n dise donc , tant qu'on voudra , que des ôra- D teurs de ce genre sont des gens d'esprit; nous » regarderons un éloge pareil comme une in- » suite pour un homme véritablement élo- » quant. »

Nous avona des réponses victorieuses k faire à cette objection.

1^. En convenant que M. L** ressemble au riiéteur emporté , ou au gladiateur maladroit de Quintilien... (*)

^ Il I m li n ■—1^»—^^^— ■ I iMi I I — — i.^— M^— i— — ^— ^— J^— i^—

(*) Quelque soin que Tëditeur se soit donné, il n'a pu recouvrer la suite de ce petit traité. On voit cependant , par le plan même de l'ouvrage exposé au conm^encement ,,que la partie qui manque ici n'était pas considérable , et qu'elle ne consiste qu'en une réponse qu'on vient de voir ; de sorte qu'on peut regarder le traité comme complet, k peu de choses près. Il serait pourtant à désirer qu'il fdt achevé par une main habile , et nous ne voyons guère que M. L"^^^ lui-mên^e qui puisse rendre ce service, au public , dans les momens que lui laisseront désormais sa profession d'avocat et son métier de journaliste.

Nous espérons que cette lacune ne nuira pas au succès de l'ouvrage , et nous osons compter, pour le répandre , sur le suffrage et le zèle de toutes les personnes qui mettent quelque intérêt à la cause de la vérité , à la conservation du goût et au bien de la.société.

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