‹ Mélanges de littérature et de politiqueChapitre 10 sur 31 · DE QUELQUES-UHS DE SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES-UHS DE SES OUVRAGES

Il y a quinze ans que ]a France passa d'un des^ potisnie devenu intolérable à une forme de gou« vernement qui reconnaissait les droits des ci*toyens et promettait de les respecter. Comme il arrive presque toujours^ les actes ne tardèrent pas à différer des promesses. Une loi bizarre fut dirigée contre la liberté de la presse , parce que c'est toujours la première qu'on attaque, et avec raison. Tant qu'elle subsiste , toutes les autres peuvent renaître ; mais lorsqu'elle est détruite aucune n*est en sûreté. Cependant les lois écrites, quelque absurdes qu'elles soient , ont cet avantage , qu a force d'étude , on parvient à les éluder. La loi sur la presse soumettait k la censure les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression. Aussitôt des livres de vingt feuilles et demie se publièrent: et les écrivains qui, n'ayant qu'une vérité à développer , l'auraient énoncée en quatre pages , en cherchèrent d'autres qui , réunies , pussent former un volume.

Telle fut lorigine du Censeur européen, dont les-auteurSy MM. Comte et Danojer, se livrè-^ reiit avec boone foi et avec courage , à la recherche > pour ainsi dire expérimentale , de 1» s<didité des garanties que le nouveau pacte pro* mettait à la nation.

Des lois contraires a ces garanties ayant été proposées par un ministère timide et astucieux , et votées par des Chambres ignorantes et dociles^ M. Dunoyer les combattit. Cette audace patriotique ayant soulevé contre lui des persécutions, il se montra , dans sa défense , plus occupé de Fintérêt public que du sien propre.

Il sassit , à ses risques et périls, cette oceà« sion de dévoiler les vices de notre législation, rinsuffisance de la protection que les citoyens peuvent en attendre, et l'arbitraire que Tautorité puise dans les dispositions administratives et judiciaires léguées par Tempire à la mo^ narchie*,

U conquit de la sorte, pour nous et à ses dépeus, une partie de nos libertés; car, bien qu'il ne soit point parvenu à obtenir pour elles les institutions qui les rendraient inviolables, son exemple et ses écrits ont popularisé des notions qui , lors même qu elles ne sont pas consacrées en théorie, deviennent victorieuses en pratique, quand Tassentiment général les entoure.

Cest aiasi qm'anjonrd'hui la presse triomplie, et de» préjuges inMrens aux cours, et de i'hn-patience naturelle aux niinistres> et des manœu^ Très plus dangereuses qui sont la ressource des associations occultes et des congrégations déguisées : tant il est vrai quke, pour arriver au iHen, il ne faut que discuter et a|tendre I Les germes déposés 9 en 1814» dans le Censeur européen, se sont développés et fructifient.

Cependant , so1t que le succès ait insfMré à M. Dunojer une sécurité trop grande j soit que ses principes se soient modifiés , nous voyons , dans un des ouvrages qu'il a publiés plus tard ', De V Industrie et de la Morale dans letSfs rapports as^ec la liberté ^ moins de sévérité contre les gouvernemens , et plus de défiance envers les nations. Ce n'est pas, selon lui , dans les gouvememens que les plus grands obstacles existent; les nations sont la matière dont les gouvernemens sont faits ; ils sortent de leur sein ; c'est dans leur sein qu'ils se recrutent, qu'ils se renouveUent ; par conséquent , lorsqu'ils sont mauvais, il faut bien qu'elles ne soient pas excellentes.

Ce nouveau principe est nécessaire à examiner : tout ce qui déci^ite les peuples est avi-r dément recueilli par le pouvoir, et contre l'intention de M. Dunoyer, des autorités très op^

C iSO

pressives s'emparaient aisément de cette partie de son système.

Mais remarquons premièrement, qu'il n'est pas exact de dire que les gouVernemens sortent toujours des nations. Quelquefois ils leur sont imposés par la conquête ; alors y ils leur restent certainement tout-à'-fait étrangers. D'autres fois, ils sont rbéritage d'un passé dont tous les élémens ont été détruits par l'inévîtable progi^ès des lumières et les changemens qui en sont résultés dans les intérêts; et rien^ en ce cas, m'est moins homogène que les gouvernemens et les peu[des.

Secondement , lors même que 'les gouverne* mens sortent du sein des nations, il est dans leur nature d'être stationnaires , tandis qu'il est dans celle des nations d'être progressives. Il s'en^* suit qu'une nation peut devenir beaucoup meil^ leure, et son gouvernement rester très mauvais. Qu'arrive-t-il alors? que le gouvernement, pouir maintenir la nation dans l'état où il a besoin qu'elle demeure afin de la gouverner, travaille et réussit à la détériorer et à l'avilir.

Si donc U est' raisonnable quelquefois d'accoler les nations des vices des gouvernemens, il est beaucoup plus souvent de stricte justice d'accuser les gouvernemens des vices des nations; il y a de plus, dbns les deux cas, cette difierence, que les natî(His ne pèchent jamais

que par ignorance, et que les gonvernemens pèchent d'ordinaire sciemment et intentionnellement. Sans doute , il est fort h désirer que les nations, en même temps qu'elles tâchent de réformer leurs gonveniemensy travaillent simultanément sur elles-mêmes. Malheureusement, les gouvememens- qu'elles voudraient corriger ne leur en laissent gujbre le temps.

Les colonies espagnoles avaient peu le loisir de s'occuper de leur amélioration intérieure pendant que la métropole faisait égorger leurs défenseurs. Avant de s'adoucir et de s'éclairer, les Grecs ont à éviter le pal et à empêcher le rapt de leurs enfans, que les pachas traînent en Egypte pour y être circoncis ou vendus, à la grande satisfaction des fauteurs de l'intolérance et des ennemis de l'humanité. Les nègres de Saint-Domingue ne pouvaient pas avancer beaucoup dans leur éducation morale sons le fovet des colons. Si l'on découvre un jour une recette pour faire marcher de front le perfectionnement désirable et la résistance nécessaire, la découverte sera précieuse. Jusqu'alors , malgré les défauts des opprimés , il sera juste de faire plus large la part du blâme dû aux crimes des oppresseurs.

Nous relèverons une eri'eur dans laquelle M. Dunoyer nous semble être tombé; erreur

qui surprend d'autant "plus que nous nu h: pla^ cens point au rang de ces écrirai as superficiels qui ne lisent pas ce qu'ils réfutent. Dans un de ses chapitres, il range sous une même catégorie, Rousseau, M. de Cbâteaubriant, je ne sais quel pamphlétaire anglais soldé par lord Castelreagh, M. de Montlosier, M. Bellart, M. de Marchangy et Fauteur de cet Essai I Et pouf légitimer cet étrange amalgame , il cite des phrases par lesquelles chacun de ceux qu'il attaque se déclare l'ennemi de la civilisation.

Nous ne sommes point chargé de défendre les autres; et, bien qu'à notre avis l'accusation soit aussi peu fondée contre M. de Chàteaubriant que contre nous, nous laissons à cet illustre académicien le soin de se disculper, si cela lui convient. Quant à ce qui nous regarde, lorsque M. Dunoyer tire de ce que nous avons dit, que l'homme arrivé à une civilisation excessive parait dégradé durant quelques générations , la coniséquenoe que nous voudrions que la civilisation put reculer, il n'est ni exact ni j uste. Voici noe paroles : «c Chaque feiaque le genre humain arrive à une civilisation excessive, il parait dégradé du-» rant quelques générations. Ensuite , il se relève de. cette dégradation passagère, et se remettant, pour ainsi dire, en marche avec les nouvelles découvertes dont il s'est enrichi , il parvient k

ua plus haut degré de perfecticmnemeat ! n Et^ après cette phrase , qui est évidemment incompatible avec Fintention que M. Dunoyer nous prête ^ nous ajoutons que ce n*est point la civilisation qu il faut proscrire , et qu'on ne peut ni pe doit larréter.

Au reste ^ ce n'est point pour rectifier un fait qui f nous étant personnel , a peu d'intérêt pour le public; ce n'est pas non plus pour reprocher a M. Dunoyer une assertion plus ou moins ir-> réfléchie que nous relevons ici sa méprise ; c'est qu^en effet , partisan comme lui de la civilisation, nous croyons qu'il fantique les peuples et les écrivains qui peuvent influer sur Topinion des peuples se mettent en garde contre quelques résultats de cette civilisation^ résultats passagers, mais qui y tant qu'ils subsistent, n'en sont pas moins affligeans et dangereux. Ainsi nous ne faisons pas un crime a la civilisation de procurer à l'homme beaucoup de jouissances et de lui en rendre l'acquisition plus facile; mais, comme ces jouissances et la facilité que l'homme trouve à les obtenir attadient chacun à la position qui les lui assure > il est évident que chacun éprouve plus de répugnance à risquer cette position , même quand le devoir Vy invite.

En oonaéquence, cet état de civilisation tend

<à la stabilité , et , si loa veut , au bon oixire plus qu'à la vertu morale. Or, le bon ordre > chose utile, chose indispensable aux progrès et à la prospérité des sociétés , est plutèt un moyen qu'un but. Si, pour le maintenir^ on sacrifie toutes les émotions généreuses, on réduit les hommes à un état peu différent de celui ,^e certains animaux industrieux , dont les ruches bien . ordonnées et les cases artistement cons^ truites ne sauraient pourtant être le beau idéal de l'espèce humaine.

Il est donc important de contrerbalancer cet effet de la civilisation, en recueillant et en entre*tenant , le plus qu'il est possible, les sentimens nobles et désintéi^essés. Cela est iniportant , afin de préserver la civilisation elle-même des dangers qui résultent pour elle de sa propre tendance. ^ Le plus imminent de ces dangers est une espèce de résignation fondée sur le calcul, et qui^ balançant les inconvéniens des résistances avec les inconvéniens des transactions , nuit égalemeut et au maintien de la liberté contre le despotisme intérieur, et à la défense de l'indép^dance contre les invasions étrangères*

M. Dunoyer invoque les étymologies à Tappai de son dpinipn. Les étymologies prouvent peu 4e chose, quand il est question de teriBes quo

Tasage a fait dévier de leur significatro» stricte et primitive.

C'est presque toujours par des étymologies que les bommes qui yeuleut fonder des systèmes bizarres , faux ou exagères , les introduisent ou les défendent. Ainsi , les partie sans de Tinlérêt qu'ils nomment bien entendu, faisant remonter le mot d'intérêt à son acception la plus philosophique , établissent quo l'intérêt de Thcmime étant d'agir toujours dans soh plus grand avantage, et la durée étant un des éléniens de cet avantage, il est de son intérêt bien entendu de s'abstenir de tout ce qui loi attirerait un mal durable en échange d'une jouissance passagère, et par conséquent de ne pas froisser l'intérêt d'autrui , qui tôt ou tard ezer* cerait contre lui de fâcheuses et inévitables représailles. Mais la masse n'interprète pas ainsi le mot d'intérêt : elle lui prête une signification plus restreinte, une application plus immédiate, et il en résulte que , quand vous lui dites qu'elle doit se gouverner d'après son intérêt, elle entend qu'elle doit lui sacrifier tous les intérêts opposés ou rivaux.

Ainsi, pour prendre un exemple encore plus rapproché , certains écrivains qui aspirent à faire 4riompher l'unité religieuse sur les ruines de la liberté de conscience et d'examen, et qui ont

pris le titre de catholiques, en oppositioo avec le protestantisme et toutes les doctrines dissidentes, se justifient de toute vue d'intolérance et de persécution , en remontant à Tétymologie du mot catholique , qui au fond n# signifie qu'universel. Mais on ne lui donne pas de nos jours cette signification abstraite : on n'entend point par catholicisme une doctrine universelle^ mais la doctrine spéciale de l'église de Rome, c|ui excommunie et proscrit tout ce qui ne reconnaît pas son autorité.

Aussi, les écrivains en question, catholiques suivant Tacception première du mot, quand il leur faut échapper aux reproches que leur tendance mérite, redeviennent catholiques dans le sens ordinaire , quand il s'agit d'accabler leurs adversaires par l'anathème de l'autorité.

Les étymologistes de cette trempe ressemblent à la chauve-souris de La Fontaine, montrant tour à tour ses pieds et ses ailes, suivant qu'il lui convient d'être souris ou oiseau.

Peu nous importe que le mot civilisation vienne du mot cmtas; ce qui est certain , c'est que son acception a changé en route. La civilisation n'est pins, dans la pensée de ses partisans comme de ses ennemis , uniquement ce qui rend les hommes plus prc^res à la soéiété, inai9>cé'qui frocure aux membres de la société

. C '58 ) une plus graode . somme de jouissaoces. Or, il faut examiner si cette somme de jouissances^ devenant chaque jour ^us précieuse à conserver^ ne nous i^nd pas plus timides^ moins disposés à risquer q^ qui pourrait nous les faire perdre.

Nous ne prétendons point que le courage individuel ne survive point à cet effet de la civilisation; mais le courage public^ le courage national soutient cette épreuve avec moins d'avantages : la raison en est simple.

Pourvu que Tordre soit maintenu , les jouissances de la civilisation subsistent pour un temps plus ou moins long , n'importe sous quels maîtres ; or^ les transactions , les capitulations , les 1 concessions sont des moyens plus sûrs pour que l'ordre ne soit pas détruit, que des résistances qui, surmontées, amènent des violences, et qui, même victorieuses, entraînent un état transitoire d'anarchie.

Quels sont les empires qui ont résisté au vaiu^ queur du monde? La Russie, dont les sommités sont civilisées , mais qui a ses forces réelles dans ses tribus barbares , pépinières fécondes de sesT armées, si terribles par leur aveugle et passive obéissance ; l'Espagne , dont la population iguo* rante a contre-balancé, par une lutte désespérée, la. somnîssion empressée des classes supérieures <m le germe de la ci vilisatioa s'était MlB«dttît-

Quel peuple combat et meurt sous nos yeux pour son indépendance? Les Grecs; et c*est dans la barbarie des Klepbtes que la Grèce trouve une sauvegarde contre la barbarie de Turcs.

En conclurons-nous qu'il faut retarder la civilisation» l'entraver, la maudire, marcher contre elle avec du gros canon > comme M. de Mont- 1 osier le propose? Nouj certes.

La civilisation est dans la destinée de l'espèce humaine. L'homme a été créé pour s'instiniire , pour s'éclairer» et , par là même » pour s'adoucir et s'améliorer. Honte et malheur à ceux qui , par la force ou par la ruse» le détournent de la route qui lui est tracée ! Si la civilisation a des in-* convéniens, ils sont momentanés, et c'est à elle qu'il faut recourir, pour y porter remède. Le* mal qu'une civilisation imparfaite produit quelquefois» une civilisation plus parÊûte le fait disparaître. Elle nous ôte une portion de notre énei^e» et des barbares peuvent en profiter. Mais étendez la civilisation là où la barbarie règne encore , la civilisation n'aura plus rien à craindre; car il n'y aura pli^\4e barbares. lUe nous inspire un attachement ^ôam jouissances^ qui offre des chances de succès àft despotisme intérieur. Mais répandez plus de lumières» le despotisme misàBu,s$é0fM||lera faute d'appui. Un sentiment d'inférioifté-iS^iAlÊ^iblesse l'entourera.

le pénétrera , paralysera tons ses moureraens, et ^ après quelques bravades ^ mal calculées et mal soutenues^ yous le verrez^ bien qu'à son iosn , s abjurer luir-mènie, et s'affaisser sonslepoicb de ses propres craintes et de sa propre absurdité. Nous en avons la preuve. Le langage des possesseurs et des instrumens du pouvoir absolu nous semble bien insolent et bien insensé : coraparona-le à leur langage il y a deux cents ans, nous le trouverons modeste et timide. La civilisation est la lance d'Achille, elle guérit les maux qu'elle cause. "Ces maux ne sont que passagers y et la guérison est éternelle.

Mais y en attendant , il est bon de reconnaître les faits , parce que la vifrité est toujours bonne à savoir ; toutes les subtilités ne lui ôtent pas sa force; et quand on ferme les yeux à l'évidence , il s'ensuit bien qu'on ne la voit pas ; mais elle

existe et prend au dépourvu les aveugles.

Ainsi en favorisant la civilisation de tous nos efforts, tâchons de conserver au sein de la civilisation les idées nobles, les émotions généreuses que les jouissances • tendent à étouffer. Repoussons ces systèmes étroits qui n'offrent pour but à l'espèce humaine que le bien-être physique. Ne nous renfermons pas dans cette %ie si courte et si imparfaite , monotone à la fois et agitée , et qui, circonscrite dans ses bornes matérielle».

nVi rien qui la distingae de celle des animaux. HoDOrous et encourageons cette puissance de sacrifice, cette faculté de dévouement , objets des moqueries de quelques esprits subalternes , qui se croient justes parce qu'ils sont abjects, et piquans parce qu'ils pcmrsuivent de plaisanteries dont l'invention ne leur appartient pas , tout ce qui s'élève au * dessus de leur nature ignoble et de leurs conceptions rétrécies. De la sorte, nous servirons la civilisation elle-même; car si, tout en profitant de ses bienfaits, nous nous laissons amollir par elle , nous ne saurona pas la défendre au besoin, et sa cause sera trahie ou abandonnée par les sybarites qu elle aura créés.

Nous trouvons, dans le système de M. Dii- Boyer , une autre inexactitude que nous regrettons de voir placée à la suite de beaucoup de vé-* rites. Il présente d'abord une définition de la li<berté très juste et très lumineuse* c< C'est, dit-il^ l'état où l'homme se trouve quand il peut se servir de ses facultés sans rencontrer d'obstacles. Il est d'autant plus libre, qu'il les exerce avec moins d'empêchement. Il en résulte que, pour disposer librement de nos facultés , il faut que nous nous en servions de manière à ne pas nuire à nos semblables. Nous avons bien , dans une certaine mesure^ le pouvoir de nous livrer

au crime ; mais nous n'avons pas. celui de nous y livrer sans diminuer proportionnellement notre liberté d'agir. Tout homme qui emploie ses facultés à faire le mal , en compromet par cela même l'usage. C'est en quelque manièfe se tuer que d'attenter à la vie d'autrui ; c'est compromettre sa fortune que d'entreprendre sur celle des autres. D n'est sûrement pas impossible que quelques homi;nes échappent aux consé«quences, ou du moins à quelques-unes des conséquences d'une vie malfaisante ; mais les exceptions 9 s'il y en a de réelles, n'infirment point le principe. L'inévitable effet de l'injustice et de la violence est d'exposer l'homme injuste et violent à des haines, à des vengeances, à dès représailles, de lui hter la sérénité et le repos , de l'obliger à se tenir continuellement sur ses gardes ; toutes choses qui diminuent évidemment sa liberté. U n'est au pouvcnr d'aucun homme de rester libre, en se mettant en guerre avec son espèce. On peut dire même que cela n'est au pouvoir d'aucune réunion d'hommes. On a vu bien des partis, on a vu bien des peu- {des chercher la liberté dans la domination. On n'en a point vu que la domination, à travers beaucoup d'agitations , de périls et de malheurs provisoires , n'ait conduits tôt ou tard à une ruine définitive. » Rien de plus sage que ces

réflexion^ ; rien de plus favorabler à* la j^ois à la liberté et au bon ordre que cette démonstration de la nécessité du respect pour la liberté des autres^ comme condition première et seule sauvegarde assurée de la liberté pour soi. Mais M. Dunoyer joint a ces considérations si raisonnables une sorte de réprobation contre les écrivains qui représentent la liberté comme un droit inhérent à Tespèce bumaine.

Un publiciste anglais, Jérémie Bentham , a le premier donné Fexemple de nier les droits naturels, inaliénables, imprescriptibles. Il a prétendu que cet!» notion n'était propre qu'à nous égarer, et qu'il fallait mettre à sa place celle de Futilité, qui lui parait plus simple et plus intelligible. Nul doute qu'en définissant convenablement le mot d^ utilité, Ion ne parvienne à en tirer précisément les mêmes règles que celles qui découlent de l'idée du droit naturel et de la justice. En examinant avec attention toutes les questions qui paraissent mettre en opposition ce qui est utile et ce qui est juste , on trouve toujours que ce qui n'est pas juste n est jamais utile; mais il n'en est pas moins vrai que le mot dWilitéj suivant l'acception vulgaire, rappelle tine notion différente de celle de la justice ou. du droit. Or, lorsque l'usage et la raison commune attachent a un mot une signification déterminée.

il est dangeveux de changer celle signification ; on explique yainenient ensuite ce qu'on a voulu dire : le mot reste, et l'explication s'oublie.

On ne peut, dit Bentham (i), raisonner avee des fanatiques armés, d'un droit naturel que chacun entend comme il lui plaît et applique comme il lui convient. Mais, de son aveu même, le principe de l'utilité est susceptible de tout autant d'interprétations et d'applications contradictoires. L'utilité, dit-il (2), a été souvent mal appliquée : entendue dans un sens, étroit, elle a prêté son nom à des crimes ; mais on ne doit pas rejeter sur le principe les fautes qui lui sont contraires, et que lui seul peut servir a rectifier.

Comment cette apologie s'appliquerait-elle à l'utilité, et ne s'appliquerait-elle pas au droit naturel ?

Le principe de l'utilité a ce danger de plus que celui du droit, qu'il réveille dans l'esprit de l'homme l'espoir d'un profit et non le sentiment d'uu devoir. Or, l'évaluation d'un profit est ar-. bitraire ; c'est l'imagination qui en décide; mais, ni ses erreurs ni ses caprices ne sauraient changer la notion du devoir.

Les actions ne peuvent pas être plus ou moins

(i) Principes dt législaiianj chap. ziii. (a) ibid. , chap. v.

jtistes , mais elles peuvent être plus, ou moins utiles. En nuisant à mes semblables, je viole leurs droits; c'est une vérité incontestable : mais si je ne juge de cette violation que par son utilité, je puis me tromper dans mon calcul, et trouver de Futilité dans cette violation. Le principe de l'utilité est par conséquent bien plus vague que celui du droit naturel.

Loin d'adopter la terminologie de Bentham , je voudrais, le plus possible,, «éparep ]['i4^4v droit de la notion de l'utilité. Ce p'e^t. qi^'tine différence de rédaction , mais elle est plus importante qu'on ne pense.

Le droit est un principe, l'utilité n'est qu'un résultat ; le droit est une cause , l'utilité n'est qu'un effet.

Vouloir soumettre le droit à l'utilité, c'est vouloir soumettre les règles éternelles de TÂrithmétique à nos intérêts de chaque jour.

Sans doute , il est utile pour les transactions générales des hommes entre eux qu'il existe entre les nombres des rapports immuables; mais si l'on prétendait que ces rapports n'existent que parce qull est utile que cela soit ainsi, on ne manquerait pas d'occasions oii l'on prouverait qu'il serait infiniment plus utile de faire plier ces rapports ; on oublierait que leur utilité constante vient de leur immutabilité, et cessant

( i46) émette immuaiblesy ils cesseraient d^ètre afîles. ) Ainsi* Tutilité^ poar ayoir été trop fayorablement traitée en apparence ^ et transformée en canse au lieu qu'elle doit rester effets disparaîtrait bientôt totalement elle-même.

11 en est ainsi de la morale et du <boit. Vous détruisez l'utilité , par cela seul que tous la placez au premier rang. Ce n'est que lorsque la ràgle est démontrée, qu'il est bon défaire ressortir l'utilité qu'elle peut avoir.

Le3 expressions que Benthan^ veut interdire rappellent des idées bien plus claires et bien plus précises que celles qu'il prétend leur substituer» Dites à un homme : Vous ayee le droit de n'être pas mis à mort ou dépouillé arbitrairement; tous lui donnez un bien autre sentiment de sécnrité et de garantie que si vous lui dites : Il n'est pas utile qne vous soyez mis à mort ou dépouillé arbitrairement. On peut démontrer qu'en e&t cela n'est jamais utile. Mais en paclant du droit, vous présentes une idée indépendante de tout calcul ; en parlant de l'utilité , vous semblés in«viter à remettre la chose en question / en la soumettant à une vérification nouvelle.

Quoi de plus ^[idurde , s'écrie l'ingénieux et satant collaborateur de Bentham(i), que des droHa

(i) M. Dumont de Genève.

( ï47) inidlëuablas qui oui toujows ^té ^alî^Qé», 4^ droits imprescriptibles qui opt toujom^^ pre$h crits ! Mais en disant que ces droÂt^ sopt aliéu^** hies et imprescriptibles » ou dit aîmplement qu'ils ne doiyent pas être aliénât, qu'ils ue doiireut ps^ être prescrits; ou parle de ce qui doit êtr^, uqu de ce qui est.

fientham, eu réduidaut tout eu principe d'uti-» lité, s'est condamné k une évaluation foroée de ce qui résulte de toutes les actions humaine i évaluation qui contearie les notions les plus sim-' pies et les plus habituelles. Quand il' parle de la fraude , du vol , etc. , il est obligé ^e convenir que s'il y a perte d'un c6té, il y a gain de l'auto ^ et alors sou principe pour rerpousser des actioosi pareilles, c'est que bien de gain n'est pas^ équi^ valent à mal de perte : mais le bien et le mal étant séparés , l'honune qui commet le vol trou-^ vera que son gain lui importe plua^ue la perte d'un autre. Toute idée de justice étant mise horA de la question, il no calculera plusquelgain il fyiti il dira : gain pour moi est plus quléquinralént a perte d'autrui. Il ne sera donc retenu que par la crainte d'être découvert. Tout motif moral est anéanti par ce système.

En repoussant le premier principe de Bentbam, je sois loin de méconnaître le mérite de cet écrivain. Ses ouvrages sont pleins d'idées neuves et de

lO..

vues profondes.Toules les conséquences qu'il tire de so^n principe sont des vérités précieuses en ellesmêmes ; c'est que ce principe n'est pas faux , la terminologie seule est vicieuse. Dès que l'auteur parvient à se dégager de sa terminologie , il réunit y dans un ordre admirable , les notions les plus saines sur l'économie politique, sur les précautions avec lesquelles le Gouvernement doit intervenir dans les affaires des individus , sur la population , sur la religion , sur le comtnerce , sur les lois pénales, sur la proportion des châtimens avec les délits; mais il lui est arrivé, comme à beaucoup d'auteurs estimables, de prendre une rédaction pour une découverte , et de tout sacrifier alors à cette rédaction. M, Dunoyer a commis la même erreur; il a suivi un mauvais exemple. Il £siut conserver la notion de droits, parce qu'elle est claire , qu'elle satisfait la logique sévère , qu'elle répond aux sentimeos intimes , encourage les opprimés dans une légitime de défense , et réveille ces passions généreuses dont les temps de calme et de bonheur peuvent se passer , mais qu'il est bon de retrouver au besoin dans les ten^ps d'avilis-r sèment et de tyrannie.

. M. Dunoyer est partisan du système nouveau que des écrivains ingénieux ont établi sur la dif-^ férence des races. Ce système a sa portion de vé-

( »49 ) rite; il est curieux à examiner, et la science peut s'en enrichir y mais nous pensonsqu'ilfaut l'ëcarter soigneusement de la politique. Le pouvoir n*est que trop disposé à représenter ses propres q/hces, ses. excès capricieux et volontaires, oonmie une suite nécessaire des lois de la nature. De l'infériorité reconnue de telle race et de la supériorité de telle autre à l'asservissement de la première , la distance est trop facile à franchir ; et ce que la philosophie ne considère que comme la démonstration d'une vérité spéculative , les colons l'ont répété pendant trois cents ans , pour maintenir l'oppression la plus illégitime et la .férocité la plus exécrable. D'ailleurs , ce sjrstème nous parait faux en ceci , que, s'il y Si des races plus parfaites, toutes les races sont susceptibles de perfectionnement. La route peut être plus longue pour celles dont le point de départ est le plus éloigné, mais le terme est le même.

' Les noirs d'Haïti sont deveuus des législateurs fort raisonnables , des . guerriers assez disciplinés, des homme d'état aussi habiles et aussi polis que nos diplomates. Ils avaient à vaincre le double obstacle d'une organisation regardée comme inférieure à la nôtre , et de l'éducation de la servitude épouvantable que nos calculs inf&mes leur faisaient subir, lisse sont mis au nir

veau des races les plus parfaites , mus le rapporf , n^u-ddulement des arts nécessaires, mais des institutions eocîàles> dont noils trouvons la coinpiîcatiiM si emban^sssaute et la idombiftatsoQ si diffifctie. Lent ctastitution vuut mieux que la pltipaft des constitutions de TEarope. Laissons donc les physiologistes sWouper des différences primitives que la perfectiUlitë dont toute Teapëeë est douée surmonte tèt ou tard, et gardons^noos d'armer la politique de oe nouveau prétexte d'inégalité et d'oppression»

' Rendons justibe-, au reste, à M% Dotioyer; il a senti luinmélne que sa digression sur l'infliriorité des races qu'il nomme obscures, n'é* lait pas sans danger; il a Cru devoir désavouer les conséquences de son principe* a De ce que it^ raties , cUt-il , ont le malheur de noiis être inférieures, je ne veux pas inférer qu'il hxxt les rendre etoCore' phis misérables. Je ne pretends sûrement pas remettre en question si les Indiens sont des faèmmes , ni s'il faut neoessairement des bulles du pape pour les traiter comme tds.

M Je attends etcuser, je prie le lecteur de le croire*, ni la traite et l'e^davage des Afincàins, ni le massacre des indigènes de TAok* rique , tii l'état de minorité perpétuelle auquel les Espagnols ont réduit le peu d'Indiens qu'ils n'avaient pias exterttiinés. Asaurément , si qnel<^

( «5. ) que chose pouvait rendre douteuse la supériorité de notre race , ce serait bien la conduite qu'elle a tenue envers ses parens d'Afrique et d'Aniérique^ et la manière dont elie a prétendu justifier ses attentats. »

Ces réflexions partent d'un bon cœur et d'un espidt équitable : mais il vaudrait encore mieux n'aViOÎr pas besoin de cette explication; et, comme nous lavons dit et coomie les faits le prouvent, toutes les races étant perfectibles, il n y a nul avantage à faire entrer dans des considérations politiques une inégalité dont les pro* grès naturels à l'espèce entière tendent à relever ses différeates fractions^

Ce système n'est pas non plus nécessaire pour nous rassurer sur la possibilité de notre asservissement : si nous ne possédions pas de meilleures garanties, la sécurité serait mal fondée. Si nous n'avons poÂot le crâne aplati des Cabonouks, nos fronts ne s'en courbent pas moins asses facilement devant la puissance ; et si l'on peut mvoquer pour témoins de la dignité de notre nature , « les anciennes républiques de la Grèce et de Rooie^ et les républiques italiennes du UdOyeâ âge , et celles de la Suisse et de la Hol-*latfde^ et ^les du nord et du sud de V/imériqvm^ et les mcjoarchies plus 0M^H>ios limitées de l'Angleterre et de la France ^ et les magnanimes

efforts que fait sous nos yeux la Grèce pour s'arracher à la domination des Turcs, » on rencontra malheureusement aussi des témoins d une autre espèce^ dix-huit cents ans d'arbitraire dont l'Angleterre ne s*est affranchie que depuis cent trente-sept ans , et la France depuis trente , et aujourd'hui eacore en Espagne , en Portugal, tous les genres d'oppression , de vexation et d'inquisition religieuse et politique renouyelés (aies temps anciens.

M. Dunoyer est sur un bien meilleur terrain , lorsque, renonçant à des systèmes qui ne sont nullement utiles aux vërités qull a pour but de faire triompher, il combat les philosophes du dernier siècle , qui ont méconnu ces vérités, et , dans leur haine contre les institutions vexatoires de leur patrie policée, ont vanté la liberté de l'état sauvage.

Ses réfutations des exagérations de Rousseau, de Ray nal , de Mably , sont excellentes , et il répond de la manière la plus péremptoire et la plus satisEaiisante à leurs amplifications , plus ou moins éloquentes , sur l'état des tribus non policées, que l'un d'eux proclame souverainement libres , parce qu'elles sont sans patrie , sans lois et ne vivent que de rapines; que l'autre admtire, parce qu'elles errent dans les forêts , sans autre guide que le vent et le soleil , sans autre provi-

sion quun arc et des flèches; que le troisième dit aussi heureuses que le permet la nature, parce qu'elles cousent leurs habits de peaux ayec des épineis Ou des arêtes , et qu elles ne s appliquent qu'aux' où vcages quun seul peut fidre et aux arts qui n'ont pas besoin du concours de plusieurs mains.

(r Rousseau nous apprend , dit^il^ comment nous pouyons être libres en consentant: à . ne rien produire, à ne rien posséder. N'ayez! que des arbires pour abri , ne vous couvrez que de peaux d'animaux, interdisez-vous toute industrie, reduisez-vous à la condition des brutes, et vous serez libres, .. Libres I de quoi faire? de vivre plus misérables que les bétes mêmes ? de périr de froid ou de faim? Est-ce à. cela que vous réduisez la liberté humaine? Étrange manière de nous prouver la liberté , que de commencer par interdire tout perfectionnement à nos forces, tout déveloj^ment à nos plus belles fecultés I

» Les hommes ne sont pas libres en raison de leur puissance de souffrir, mais en raison de leur pouvoir de se satisfaire. La liberté ne consiste pas à savoir vivre d'abstinence , mais à : pouvoir contenter ses besoins avec aisance et à savoir les contenter avec modération. Elle ne consiste pas à pouvoir fuir , comme dit Rousseau,

ni à savoir battre rennemi , cotnnie dit Raynal , mais à savoir diriger ses fiirces de telle sorte qu'il soit possible de vivre paisiblement ensemble, de telle sorte qaVm ne soit pas réduit à fiitr on à s entre-tuer. La liberté , finalement , ne consiste pas à se faire béte , de peur de devenir on méchant homme, mais à tâcher de devenir, autant que possible, un homme iodustrteux, raîsonnaUe et moral •

V Sous quelque point de vue, oontinue-t^il , que l'on considère les sauvages, «il est vîsiUe qu'ils sont infiniment moins libres que l'homme cultive. Us le sont moins physiquement : ils ont moins de forces corporelles, et ne sont pas capables, à beaucoup près, de tirer de leurs foraes le même parti. Ils le sont moins moralement : ils n'ont, sous aucun rapport, aussi Uen appris à régler leurs sentimens et leurs actîoiis. Ils le sont moins , en un mot , dans toute leur manière d'être ; ils sont exposés à une multitude de privations , de misères, d'infirmités, de vio«lenoes , dont Thomme civilisé sait se préserver par un usage plus étendu , plus juste et plus raisonnable de ses facultés. Voyez le sauvage dans les situations les plus ordinaires de sa vie : en proie à la fanûne que lui font souffrir son ignorance et sa paresse, dans Tétât d'inuanobilité stupide où le retient son iioertie , au edn

de rivresse brutale où l'a plongé soii ialem* pérance» enTtronoë des périls qu'il a provoqués par ses tireurs , et vous reconoaitres €pik aucun autre >âge dt la vie sockle , l'homme ne fait de ses fotces un usage aussi borné, aussi stérile , aussi violent , aussi dommageable , et que , par conséquent , à aucun autre âge , il ne jouît d'aussi peu de liberté. »

Vo^ des vérités utiles , dairement et vigoureusement exprimées. Elles sont particulièremcat convenables à une génération qu'importunent et que troublent encore les phrases sonores que le di±«hoilième siècle lui a léguées » phrases que motivait et justifiait l'état de l'espèce humaine à à cette époque y mais qui n'ont jamab eu qtt'uo mérite relatif^ qu'elles ont perdu depuis le progrès de nos institutions etj de nos idées ; car, il ÙM le dire , la philosophie du dix^^huitième siède, tant celle de Rousseau que celle de Voltaire , M à plus forte raison , celle de leurs imt* tftle«rs, était, dans plusieurs de ses partie^> et ssfirtottt dansses notions de religion et de liberté , l'expressioa d'un état maladif de la société. Sans douAç^ l'ancien régime, malgré ses inégalités et son arbitraire., valait mieux que la vie. sauvage, et Paris, avec la Bastille, était préférable aux forêts alors incultes du Nouveau-Monde; maris tout était néanmoins absurde, oiTensant ,

et l'on conçoit que y dans l'irritation produite par tant d'insultes au bon sens et de blessures à la Tërité , nos philosophes emprun* tassent aux bords de l'Orénoqne des exemples destines à faire rougir les habitans des bwds de la Seine.

Aujourd'hui , malgré des résistances plus ridicules encore que fl^cheuses, tout est changé dans l'état des choses. Le langage doit changer aussi.

' ' Les mêmes éloges sont dus aux observations de M. Dunoyer , sur la marche progressive des sociétés, depuis l'état sauvage. Q y a beaucoup de finesse, de justesse et même de nouveauté dans ses aperçus. Sa distinction entre la liberté des anciens et celle des modernes, et entre l'état industriel et l'état guerrier, est fort ingénieuse, bien qu'elle soit nioiiis originale. Plusieurs écrivains , M. de Sismondi notamment et Fauteur de cet Essai, avaient, il y a quatorze ans, dit les mêmes choses à peu près dans les mêmes mots. Mais nous sommes loin de £aiire à M. Dunoyer le moindre reproche de ne les avoir cités que pour attaquer qudques-unes de leurs opinions de détail, et d'avoir ainsi.transformé ses prédécesseurs en adversaires, lies idées sont la propriété commune de tout le monde, et il n'y a plus que les auteurs de vaudevilles qui réclament contre le plagiat. Enfin ,

l'un des plus grands mérites de M. Dunoyer , c est de s'être sépare d'une secte nouyelle qui voulait se &ire une égide de son nom. Cette secte , qui heureusement est obscure et faible , parait suscitée par quelque génie ennemi de l'espèce humaine pour prêcher l'assenrissement à Fautorité, au moment où ces deux fléaux semblaient céder aux progrès de la raison. Elle veut fonder un papisme industriel ^ privé de tout ce qui donnait au papisme de Rome de la dignité et de la grandeur , c'est-i-dire l'intervention du ciel , les promesses, les menaces , les espérances, les terreurs religieuses. Elle prend pour base la prétention de* quelques hommes qui se proclament les guides de tous.

Dans toute dissidence d'opinions, dans toute divei^nce d'efforts, cette secte voit l'anarchie. Elle s*effraie de ce que tous les hommes ne pensent pas de même, ou, pour mieux dire, de ce que beaucoup d'hommes se permettent de penser autrement que ne le veulent ses che&; et pour mettre fin à ce scandale, elle invoque un pouvoir spirituel, qui, par des moyens qu'elle a la prudence de ne pas nous révéler encore , ramènerait cette unité si précieuse , suivant elle , comme suivant les auteurs plus célèbres de Vindifférence, en matière de Religion j et des Soirées de Saint-Pétersbourg. « Les idées de liberté

( «58 ) n'ont aujourd'hui , <)it ceMe se^e , cpie peu de chose k faire , parce que nons entrons dans une époque où il est bien plus urgent de coordonner que de dissoudre, et où la théorie positire doit succéder aux théories critiques.

Entendons-nous enfin sur ces mots, constmire, coordonner, édifier. U est ui^ent de coordonner, sans doute ; mais de coonlonner^ quoi? les moyens par lesquels la société, garantissant k chacun de ses membres le plus de liberté possible, chaque individu , grâce à cette liberté^ développera ses facultés saps obstacle, et trouvera, dans ce développement , la plus grande somme de bien*étre physique et de jouissances intellectuelles qu^il est dans sa nature d'atteindre. Si , à cette définition de ce qu'il est nécessaire de coordonner, vous substituez l'idée qu'il faut coordonner les doctrines, les opinions, les efforts, vous organisez la tyrannie ; et, en l'organisant , k secte dont nous parlons est bien jdus inexcu-* sable que celle de M. de La Mennais ou de M. de Maisire. Ceux-«Ui du moins font descendre leur*

mission du ciel; ils se déclarent les organes, et non les auteurs de la révélation sous laquelle iU veulent courber nos tètes.

Ds peuvent alléguer pour motif de leurs prétentions une conviction dont nul n'a le droit de contester la sincérité; leurs émules en intolé-

C '59 ) nraoe et en dogmatisona ne penyeiit offrir en justification de leur entreprise que leur propre confiance en eux-mêmes. Les premiers nous di« sent : (c Croyez et obéissez ; car Dieu nous Tordonne et nous vous Tordounons en son nom. n Les seconds nous crient : (c Obéisses et croyea ; car nous avons des lumières supérieures* n Et qui donc le prouve? qui donc vous reconnaît ces lumières?

Ce n'est pas cette foule d'esprits dont vous déplorez si pathétiquement 1 anarchie ; car cette anarchie, pour l'appeler ainsi d après vous, démontre que votre infaillibilité est fort contestée. Cest donc de votre autorité seule que vous venea nous proposer un joug nouveau; c'est de votre autorité seule que vous vous arrogez le privilège de la science; c'est de votre autorité seule que vous proscrivez ce que vous nommez la doctrine critique, c'est-à*dire le libre examen.

Afin de justifier cette proscription, vous posez en. fait que le libre examen est devenu inutile , pafce que tontes les erreurs sont délroites , et que désormais il n'y aura plus, en philosophie, en politique, en morale, comme dans les sciences exactes, qu'à croire aux vérités démontrées. Mais oà sont-elles ces vérités démontrées? et, pour les reconnaître comme démontrées, le libre examen nest*il pas requis?

Vous ne votileE, dites-yous , qae la domination hienfaisante qn'exercent infailliblement les faommes éclairés sur toutes les classes de la société; mais cette domination s'exercera toujours, et n'a nul besoin, pour se maintenir, de yotre pouvoir spirituel , qui, de quelque manière que vous l'organisiez, ne sera jamais qu'une inquisition privée du prestige religieux dont se décoraient les prêtres d'Egypte et les inquisiteurs de Madrid.

Cette influence bienfaisante n'a rien a craindre de ce que vous nommez anarchie morale , et de ce qui n'est en réalité que l'état naturel , d^irable, heureux, d'une société dans laquelle chacun, suivant ses limiières, ses loisirs, sa disposition d'esprit, croit ou examine, conserve ou améliore, fait, en un mot, un usage libre et indépendant de ses fucultés.

Cette espèce d'anarchie est aussi nécessaire à la vie intellectuelle que l'air à la vie physique. La vérité est surtout précieuse par l'activité qu'inspire à l'homme le besoin de la découvrir. Quand vous auriez hit triompher la théorie positive que vous proclamez sur les théories critiques, et quand votre théorie positive ne se composerait que d'un enchaînement des, vérités les plus lumineuses , savez-vous quel serait le chez-d'œuvre que vous auriez accompli? Vous auriez rendu à l'esprit humain cette habitude de

( i6i ) croire sur parole , qui l'a tenu dorant tant de siècles dans l'apathie et l'engourdissement; tous lui auriez ôté son principe d'action et son énergie; vous auriez brisé son ressort et détroit la force dont la Providence l'a doué pour qull aille en avant et se perfectionne.

Vous vous croyez appelés par un privilège spécial à fixer dès à présent la régénération du monde, et , pour employer vos propres paroles , à le transporter d'un état transitoire à un état définitif. Eh bien ! désabusez -vous/ rien n'est dé*finitif sur la terre ; ce que nous prenons pour définitif n'est qu'une transition comme une autre, et il est bon que cela soit ainsi; car ce qui serait définitif serait stationnaire , et tout ce qui est statioonaire est funeste.

Respectez donc la liberté d'examen que vous exercez contre vos prédécesseurs et vos adversaires, et qu'il est fort juste qu'on exerce contre vous ; et quand vous pensez être d'utiles coUa^ boraleurs dans le grand travail qui se fait et qui doit se faire indéfiniment , ne devenez pas d'intolérans pédagogues et ne parodiez pas les prêtres de Thèbes et de Memphis.

Tandis que nous relisons ces lignes, nous apprenons que quelques adeptes de la secte contre laquelle nous croyons devoir réclamer en fiiveur de la liberté intellectuelle, ont senti la

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force d'ttne dé nos t)bjèctions. Ils «mt «end qu'il étÊÔt difficile die fie poser k isoi-iwèrne la couronne ou la tfaiare sur la tétb, et que pour dominer la terre, il fallait faire de manière où d'autre intervenir le ciel. On assure qu'en conséquence , ils s'essaient à une mission divine. Ce u'esit plus la logique qu'ils invoqueut, t^estrias- |nratiob. Nous croyons ch&ritable de représenter aux prétendus prophètes , que toutes lés religions ont commencé par la liberté. Elles ont toutes néclamé l'e^armen lilire : cela âéVàit êtiie ; «lies étaieât faiMes et luttaient cont^ une autorité que le iihte exàinéki pouvait seul rehvérsèr. *<îe u^e^ qu^apk^ avoir coiiquis dé la sorte leur pmssance qii'eUé^ eto 6nt fait un jotig matériel. Avant de déterminer llùtëUigeiice au sfàfcide , il éiut l'avoir domptée. Ni!» ^nobv^aux insfurés, en désespoir dé cause > commettent un anaclirbmsme. L'indépendance ihdividu^le ï'^K)usse 4eur8 sophisme ; la raisoti tommune cèntestëra ieilr mittion.

vni.

DE MADAME DE s TA^,

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