DE LA PERFECTIBILITÉ
0£ L'ESPÈCE HOMAIITE.
Parmi les différens systèmes qui se soat suivis, oombattus et modifies, un seul me semble expliquer l'énigme de notre existence individuelle et sociale , un seul me parait propre à donner un but à nos travaux , à motiver nos recherches , à nous soutenir dans nos incertitudes, à nous relever dans nos découragemens. Ce système est celui de la perfectibilité de Tespèce humaine. Pour qui n'adopte pas cette opinion , Tordre so* cial , comme tout ce qui tient , je ne dirai pas seulement à l'homme, mais à Tunivers, n*est qu'une de ces mille combinaisons fortuites, l'une de oes mille formes plus ou moins passagères qui doivent perpeluellement se détruire et se remplacer, sans qu'il en résulte jamais aucune amélioration durable. Le système de la perfectibilité nous garantit seul de la perspective infinilibls d'une destruction complète i qui ne laisse aucun souvenir de nos efforts, aucune trace de nos succès. Une calamité physique , une religion nouvelle, une invasion de barbares ou quelques
siècles croppressions continues pourraient enlever à notre espèce tout ce qui l'élève p tout ce qui l'ennoblit, fout ce qui la rend à la fois, et plus morale, et plus heureuse et plus éclairée. Vainement on nous parle de lumières, de liberté, de philosophie : sous nos pas peuvent s'ouvrir des abîmes, au milieu de nous peuvent fondre des sauvages, de notre sein même des imposteurs peuvent s'élever, et plus facilement encore nos gouvememens peuvent devenir tjranniques. S'il n'existe pas dans les idées use durée indépendante des hommes , il &ut fermer nos livres, renoncer à nos spéculations , nous affranchir d'infructueux sacrifices , et tout au plus nous borner à ces arts utiles ou agréables, qui rendront moins insipide une vie sans espérance, et qui décorent n^omentanément un présent sans avenir.
Le perfectionnement progressif de notre espèce, établit seul des communications assurées e^tce les générations. Elles s'enrichissent sans se connaître, et tant est profondément gravé dans Hipmme l'instinct de cette opinion consolatnce , que chacune de ces générations fugitives attend et trouve sa récompense dans l'estime des gênémtions lointaines qui, doivent fouler un jour sa cendre insensible. .
Dans ce système # les connaissances humaines forniept une masse éternelle, à laquelle chaque
individu porte son tribut particulier ^ certain qu'aucune puissance ne retranchera la moindre partie de cet impérissable trésor. Ainsi, Tami de la liberté et de la justice lègue aux siècles futurs la plus précieuse partie de lui-même ; il la met à labnde Tignorance qui le méconnaît et de ^oppression qui le menace ; il la dépose dans un sanctuaire dont ne peuvent jamais approcher les passions dégradantes ou féroces. Celui qui , par la méditation , découvre un seul principe , celui dont la main, trace une seule vérité , peut laisser les peuples et les tyrans disposer de sa vie; il n'aura pas existé vainement ^ et si le temps efface jusqu'au nom qui désignait sa passagère existence, sa pensée restera néanmoins er^ireinte sur l'ensemble indestructible à la formation duquel rien ne pourra faire qu'il n*ait pas contribué. Je me propose donc de rechercher s'il existe dans l'homme une tendanœ a se perfectionner, queUe est la cause de cette tendance, quelle est sa nature, si elle a des limites ou si elle est illimitée, enfin quels obstacles retardent ou contrarient ses effets.
Da^ns tous les temps , des écrivains d'opi-nions différentes se sont occupés de ces questions; mais ils ne les ont considérées que d'une manière fort incomplète , et leurs travaux n'ont goère servi qu'à les obscurcir. Les uns se sont
' ( ^90 ) coitfentéft de preuyes paremeat spëoalatxres^ el les preuTes de. ce genre sont toujours très éqpiivoqi^es; les antces se son( bornés à des témoignantes historiques ^ et ces témoignages peuvent être facilement combattus par des témoiguages opposés* Personne jusqu'ici a a, que ja sache, essayé de donner à cette idée dees développemeos réguliers , de découvrir d'abord par quelle loi de sa nature l'individu était perfectible ; d'explkpieT ensuite comment cette loi s'appliqiuril à Fespèce, et de démontrer enfia ^ par les faits l'application constante de cette loi»
Tel sera l'objet desu piges suivantes. Je lâcherai d*étre clair; je serai coart. Je ne dirai que caqui (|te paraîtra rigoureusement indispensable.
Toutc;^ les impressions que l'homme reçoit lui sont transmises par les sevi» ; elles sont néaamoins de deux espèces^ on, pour mîew aire, après avoir été à leur origine *parEûtement homogènes^ elleç se divisât en deux. classes différentes*
Les unes y qui sont 1^ sensations proprement dites, sont passagères, isolées, et ne laissent d'autre trace de leur existence que la modification physique qu'elles ont produite sur noa orlianes. L^s autres, ^i se forment dm souvenir d'une sensation ou de la iBombiçaison de pin* sieurs, sont susceptibles de liaison et de diuwi
(59» ) nous les appellerons idées Çi). Ce9 dernières se placent dans la partie pensante de notre être, s'y conservent , s*y enchaînent Tune à L'autre , se reproduisent, et se multiplient l'une par l'autre, çu formant de la sorte une espèce de monde au dedans de nous, monde qu'il. est possible, par la pen^e , de concevoir tout-a-fait indépendant du monde extérieur.
Dans la comparaison de l'influence des sensatiofDs proprement dites , et de ce que nous nom-« ratons idées, se trouve la solution du problème de la perfectibilité humaine.
L'homme jamaisne peut devenir le maître de ses sensations proprement dites. Il peut bien en écarter quelques-unes, en soigner, en appelei* quelques autres; mais elles ne se conservent pas, elles fuient tout entières, elles ne s'enchaînent point. La sensation présente ne décide rien pour la sensation à venir f celle du jour est étrangère à celle du lendemain. Elles ne constituent pointa Thomme une sorte de pn^riété. En quelque nombre qu'il les
(i) Il y a peut-^tre quelque mexsctilafl^ mëtaplijBiqàe dans cm» dîsiinotkm de sensaCioiD et d'idfa. Lca idées « mos vm oer^ tain rapport , sont aussi des sensations combinées , pn)Ioi|gées , conservées, rappelées , sëjparées de raction des objets extérieurs, dissemblables, en un mol, des sensations premières et inslantanëes ; mais Vest pour exprimer celle dissemblance , le plus potitiTaiient el le pfais brièvement possibky que nous appdoolr les unes sensations proprement dites» et les autres
( 592 ) reçoive, quell[{ue avidement qu'il les multiplie, chacune d'elles venant seule^ passant seule , disparaissant seule; traverse la solitude, mais sans la peupler.
Les idëes , au contraire , se conservant dans la partie pensainte de notre être, s'assocîant, se reproduisant, constituent à i'hcnime une propriété véritable. Sans doute , pour recevoir ses idées , comme pour recevoir ses sensations, Thomme est dans la dépendance des objets extérieurs; mais les idées lui restent, lorsqu'une fois elles lui sont acquises, et s'il ne peut ni les rappeler ni les multiplier à sa volonté, elles ont du moins, comme nous l'avons dit, l'avantage inappréciable de se rappeler et de se multiplier Tune par l'autre.
Si chacun se gouverne , ou, pour mieux dire, est gouverné par ses sensations proprement dites, et que la nature ait voulu qu'elles dominassent ou même seulement balançassent Tinfkience des idées, il ne faut espérer aucun perfectionnement. Les idées s'améliorent , les sensations ne peuvent s^amëliorer. Dans cette hyipothëse, nous avons été Ab tout temps ce que nous sommes, nous ^oramçs ce que nous serons toujours.
Si, au contraire, l'homme se gouverne par les Mées, le perfectionnement est assuré. Lors même que nos idées actuelles seraient fausses, elles por-
(59'5) • tent en elles un germe de combinaisons toujour? nouvelles, de rectifications plus ou moins promptes, mais infailîbles, et de progression non interrompue.
U ne faut pas prendre la question que nous agitons ici pour un lieu commun de morale; c'est un fait qu'il importe d'éclaircir. Nous n'en sommes pas à répéter cet adage de tous les siècles , que l'hQmme doit s'affranchir de la sujétion des sens et se conduire par les lumières de la raison; nous recherchons ce qu^il fait, sans nous occuper de ce qu'il doit faire.
Soit qu'il se dirige par ses sensations propre-^ ment dites , ou par ce que nous nommons idées ,* c'est-à-dire par le souvenir et la combinaison de ses sensations passées, sa conduite est conforme à sa nature ; il n'en changera pas , il n'en peut changer; seulement, comme nous venons de le dire , si l'empire est aux sensations , l'espèce Immaine sera stationnaire ; si Temipire est aux idées, elle sera progressive.
Maintenant l'examen le plus superficiel suffira pour nous convaincie que l'homme se gouverne entièrement et exclusivement par les idées, et qu'à moins qu'un choc violent et subit ne le privei de lusage de toutes ses facultés, il sacrifie toujours la sensation présente aux souvenirs de la sensation passée ou à l'espoir de ia sensation
future , cW-Wire à une idée. Les faits que nous rapportons dans le langage vulgaire , eomâie une preuve de la puissance des sensations , sont, dans la réalité, une preuve de la puissance des idées* Ceci n'est point une subtilité chimérique. Lorsque Léandre traversait la mer à la nage^pour alW rejoindre Héro, il supportait une douleur réelle dans Tespérance d'ua plaisir futur ; et dans le fait, il sacrifiait une sensation à une idée» Ces sacrifices se répètent k chaque instant dans la vie de chacun de nous ; et les hommes les plus égQÏstes ^ les plus sensuels s'y soumettent aussi flréquenraient, aussi constamment, pour mieux dire, que les plus désiatéressés et les plus généreux.
On doit en conclure qu'il existe dans la nature humaine une disposition qui lui dpnn« pefpétuellement la force d'immoler le présent à l'avenir, et par conséquent 1» sensation a Vidée.
L'opération est la même dans l'ouvrier laborieux qui s'épuise de travail pour nourrir sa ù^^ mille , dans Tavare qui supporte le froid et la faim pour conserver son or, dans l'amant qui brave la fatigue et Tintqpfi^rie des nuits pour attendrir sa maîtresse , dans l'ambitieux qui repousse le soaaoïeil ou néglige une blessure pour asservir sa patrie , dans le citoyen généreux qui veille , combat et souffre pour la sauver. Il y a dans tous, possibilité de sacrifice; dans tous,
(395) en un mot ^ domiaaiîoD sut les sensatioii» par les idées.
L'homnM ne se gouyeme donc pas.par les sensations proprement dites ; il est au contraire en lutte perpétuelle avec elles, et les jubjngnant lonjoufs; et Ton pourrait démontrer que la vie du fius faible , du plus voluptueux , du plus effénaîné sybarite est une série non interrompue de triomphes de ce genre.
L'homme , quoique essentiellement modifiable pÊLt les impressions extérieures y u*est donc point dans une dépendance absolue et passive de ces impressions. Il oppose sans cesse l'impression d'hier à celle d'aujourd'hui, et fait chaque jOur, pour les plus petites causas et pour les^plns faibles intérêts, une opération suffisante pour les plus beaux actes d'héroïsme et de désintéressement» S'il en est ainsi , on ne doit plus opposer la- puissance: des sensations à la puissance des idées ; il ne fivtkt plus parler que de la puissance eoroparatire des id^es entre elles. Or , qui dit la puissance des idées dit la puissance du raisonnement; car, dans tous ces sacrifices , tellement communs dans k vierfe chacun de nous, que nous ne nons en apercevons pas nous-mêmes, il y a comparaison , et par conséquent raisonnement.
Lorsque le plus sensuel des homilies s'abstient de boire avec excès d'un vin délicieux pour
mieux posséder sa maîtresse ^ il y a sacrifice, par conséquent comparaison. Or, pour porter cet homme à des actions nobles , généreuses, utiles, il ne faudrait que per£éctionDer en lui la £siculté de comparer.
Nous ayons, ce me semble, gagné un grani point. Ce n'est plus la nature de Thorame qu'il faut subj uguer , ce ne sont plus ses sensations qu'il £siul vaincre ; c'est uniquement sa raison qu'il iant perfectionner. Il n'est plus question de créer en lui une force éti'angère, mais de développer et d'étendm une force qui lui est propre.
Pour nier cette assertion, il faudrait nier la série de faits que nous avons allégués , et cela parait impossible. Ce Qe sont point les sensations qui dirigent les actions des hommes, œ sont les idées;' elles sont toujours accompagnées de comparaison , de jugement. La natui'e de l'homme est .tellement disposée au sacrifice, que la sensation présente est presque infailliblement sacrifiée lorsqu'elle est en opposition avec une sensation future, c'est-à-dire avec une idée.
La puissance que Zenon , qu*Êpictète , que Marc-Aurèle , attribuaient à l'homme sur sa propre existence , n'est autre chose que te déve« loppement de cette vérités C'est la suprématie ^ des idées sur les sensations , en d'autres termes ,
( 597 ) Tassetiion que l'homme par le souvenir ^ les combinaisons^ l'usage, en un mot, desimpres* sions qu'il a reçues, peut dompter les impressions qu'il reçoit.
Depuis que Socrate avait , pour employer une expression consacrée , h\t descendre la philosophie du ciel pour la placer sur la terre, et l'appliquer à nos affections de chaque jour et à nos intérêts de chaque heure, les sages de l'antiquité avaient étudié l'homme sous tous les points de vue. Ils avaient trouvé pour résultat de leurs recherches , (pie les idées doivent l'emporter sur les sensations , que plus ' les premières se multiplient , se développent et ^ se perfectionnent , plus leur empire est incontesté, et ils en avaient conclu pour l'espèce humaine, la possibilité d'une indépendance morale, complète et illimitée.
Tous leurs efforts tendaient à consolider l'empire des idées sur les sensations , k rendre l'homme maître de lui, à lui conserver toujours cette indépendance morale , source de dignité , de repos et de bonheur.
Plusieurs causes, parmi lesquelles je range en première ligne l'arbitraire des anciennes mônar* chies, nous ont ravi cette indépendance eninous énervant et nous corrompant. Devenus libres , il faut redevenir forts ; il faut considérer la vo«
(39«) kmté de rhomnie comme consCHuant le moi , et comme toute-^puissante sur la nature physique. Ses organes , ses sensations , cette nature physique sont ses premiers instrumens. A Taide de oe dernier, il dompte les objets étrangers, et de oes objets il se fait des instrumens secondaires ; mais auparavant , il faut qu'il se soit assuré la conquête de ses premiers moyens , et qu'il en possède l'empire absolu. U doit être maître diea lui avant de l'être au dehors.
Les passions mêmes peuvent et doivent être les instrumens de la volonté. Elles peuvent être, comme les liqueurs fortes , des moyens k l'aide desquek , lorsque nous avons besoin de telle im-* pulsion , nous la donnons à nos organes , en observant toujours de ne pas la donner telle que nous ne puissions la diriger , comme nous 6b«> servons, en recourant à des liqueurs spiritueuses pour nous ranimer , de ne pas nous enivrer de manière à n'être plus maîtres de nous.
Dans la seule fiaculté du sacrifice est le germe indestructible de la perfectibilité. A mesure que l'homme l'exerce , cette faculté acquiert plus d'énergie ; l'homme embrasse dans son horison un plus grand nombre d'objets. Or, Terreur ne provient jamais que de Tabsence de quelque élément qui doit Constituer la vérité f on la rectifie en complétant le nombre des élémens néces-
(599) saires. L'homme doit donc chaque jour acquérrir un fins haut degré de rectitude.
Le perfectionnement qui s'opère de la sorte dans l'individu se conmiunique à re3pèce , parce que de certaines vérités^ répétées d'une manière constante et universelle, sont à la longue entourées par l'habitude d'une évidence entière et rapide ; car une vérité évidente n'est autre chose qu'une vérité dont le signe nous est tellement familier, qu'il nous retrace à l'instant même l'opération intellectuelle par laquelle cette vérité a obtenu notre assentiment.
Dans les vérités morales, comme dans les vérités numériques , il n'est question que de simplifier les signes. Si nous saisissons tout d'un coup , et sans calcul , que deux et deux, font quatre , et 61 nous ne saisissons pas avec la même rapidité que soixante-neuf et cent quatre-vingt-sept font deux cent cinquante-six , ce n'est pas que la pre-* mière de ces propositions soit plus incontestable que l'autre, c'est que le signe de deux répété deux fois rappelle plus promptement Tidée qu'il dé^ signe que la réunion des signes de soixante-neuf et de cent quatre-vingt-sept.
De la réunion de ces vérités , adoptées par tous les individus, et de lliabitude des sacrifices que ces vérités leur imposent , se forme une raison ^ s'établit une morale commune à tous, dont leê
(4oo) principes, reçus sans discussion, ne se metleot plus en doute. Alors l'individu n'est plus obligé de recommencer une tâche remplie avant lui ; il part p non du point où le placerait son inexpérience individuelle , mais du point ou la porté Texperience de l'association.
En même temps que la perfectibilité de l'homme s'exerce intérieurement, en le conduisant, lentement sans doute, d'une manière imperceptible, de vérités connues à des vérités encore obscures, elle s'exerce extérieufement en le conduisant de même de découvertes en découvertes.
On peut , en prenant des époques de l'histoire éloignées l'une de l'autre, montrer la mardie de la perfectibilité extérieure et intérieure.
Pour la perfectibilité intérieure, c'est^i-dire la morale , nous avons l'abolition de l'esclavage, qui est pour nous une vérité évidente, et qui était le contraire pour Aristote.
Dans la lutte de la révolution française, les aristocrates les plus invétérés n'ont pas songé à proposer le rétablissement de l'esclavage , et Platon, dans sa république idéale, ne suppose pas qu'on puisse s'en passer.
Telle est la marche de l'esprit humain , que les hommes les plus absurdes d'aujourd'hui ne peuvent, en dépit d'eux, rétrograder au . point où en étaient les plus éclairés des siècles anté-
rieurs. Quand le temps et le railonnement ont fait complètement justice d'une institution fausse; la sottise même et l'intérêt personnel n'osent plus la réclamer.
Pqjir la perfectibilité extérieur«^ nous avons une multitude de découvertes : cellas de Galilée «
de Copernic, de Newton ; la cirtùlatioi^du sang, rélectricité , et une foule de machines^ qui ren* dent l'homme tous les jours plus jinaitre de Tu-»- * nivers matériel ; la poudre à canon , la boussole , l'imprimerie, la vapeur, moyens physiques pour la conqu^f e du monde.
Cette marelle de la pevfectibilité peut ltr« suspendue • et même l'espèce humaine forcée de rétrogra4er en apparence; mais elle tend it sef^replacer au point ou elle était,, et elle s'y replace aussitôt que la cau^ matérielle qui fen ti^it élc^uée vient à cesser.
Ainsi, les convulsions de la révolution française avaient bouleversé les idées et corronipu les hommes ; mais aussitôt que ces convulsions ont été apaisées, les hommes soût retouraés aux idées de morale qa% professaient immédiatement ayant les. secousses qui les avaient égarés ; de manière^ qu'on* peut dire qdie les excès de la révolution ont perverti des individus , mais non substitué au système de morale qt^ existait un système de morale moins parfait ; et c'est
ceci néaninoiiis cpH faudrait prouver pour démontrât i|tfe l'espèce humaine se détériore. ^ U en Mt de même de ce que nous ayons, nommé la. perfectibilité extérieur^.
L'homme ar conquis beaucouft plus de moyens d'agir sair les^pbjets extérieurs et de les* faire céder à sa folqpté qifîlvn'en avait autrefois. C'est un perfe&tîonneiiieilf pour l'espèce. V^nez cent kommeà a^ hasard^ dans tel peuple que tous voudrez dcL ^antiquité , et cei|t hommes dans lesT Tmlions européennes de nos temps modernes; placez chacune de ces bandes ^ avec lés décou* vert^ ^e son époque^ éan6 une Ûe déserte, hérissée d^ rochers et dé forêts î les cent hommes de i'audquité périront^ ou retouniefoni k Vétat sauvage , faute de ^moyens de dé/îricbement; les ceut<honftnes âes temps modernes se replaceront, parleurs travaux, au point d'où vous les aitrefi tirés, etfiârtiront aussilôtde là pour arriver à un defiré de civilisation plus élevé. Cette différence tiendra ài^uelques déaouvertès physiques, k l'usage , par cMmple, de^a poudre à canon. Or, pu ne peut nier que ce ne soit un véritable^perfectionuement pour l'espèce^buixiaine. Le. mot de V^utun, cité tontre la perfectibilité, prouve au contraii^ etf sa faveur. Si César revenant aujourd'hui se tt^uvait en qui);ize jours au niveau des hommes les plus, habiles, ^existant actuelle-
ment , c^esb-à->dire bien au-dessus de son siècle, ae serait-^e pai une démonstration que notre espèce part d'un point .plus ayanoe, et par conséquent ya plus, loin qu'alors ? -.
Ceux qui ne yeulent'-pas reconnaître cette marche progressiye supposent que l'espèce humaine est condamnée à déotire perpétuellement un cercle , et ^ par une alternatiye étemelle ^ à repasser sans cesse de l'ignorance aux lumières et des lumières à l'ignorance , de l'état sauyage k l'état ciyilisé et de l'état ciyilisé k l'état sau^ ^ge. C'est qu^ils s'arrêtent à quelques portions de la terre j k quelques sociétés plus ou moins ressertéeSy k quelques indiyidus remarquables ou dans leur siècle ou dans leur patrie. Mais pour aj^préder le système de la perfectibilité ^ il ne faut pas le juger partiellement. Peu importe que telle peuplade, k telle époque, ait joui de plus de bonheur -ou possédé plus de lumières que tille autre peuplade, à une époque suivante^ s'il est démontré que la masse des hommes coexistant dans un temps quelconque est toujours phis heureuse que la masse des hommes coexis* tant da^s un temps antérieur.
Il ne £aut pas dire : les Athéniens étiiient [dus libres que nous; donc le genre humain perd en liberté. Les Athéniens étaient une petite partie des habitans de laGrècei la Grèce une petite partie de
l'Europe, et le reste du monde était barbare , et rimmeose majorité des faabitansde la Grèce ellemême était composée d'esclaves. Que Ton nojas montre dans ThistOire une époque semblable à la nôtre, prise en grand. L'Europe entière est exempte du fléau de Tesclavage ; les trois quarts de cette partie du globe sont afirancfaîs dé k féodalité , la moitié délivrée des privilèges de la noblesse. Sur cent vingt millions d'hommes, il n'en existe pas un seul qui, légalement, ait sur un autre le droit de vie et de mort. Dans les pays mêmes où iie règne pas encore la philosophie, k religion recommande là tolérance. Partout le despotisme couvre ses forfaits de prétextes ridicules sans doute , mais qui annoncent une pudeur jusqu'à présent inconnue. L'usurpation s'excuse comme nécessaire , l'erreur se justifie comme utile.
J'ai parlé dans un essai précédent, des quatre grandes révolutions qui se font remarquer jus*qu'à nos jours : la destruction de la théocratie, celle de l'esclavage , celle de la féodalité , celle de la noblesse comme privilège. Mon sujet ni*y ramène , et j'ajouterai quelques développemens. Ces quatre révolutions nous offrent une iaite d'améliorations graduées ; ce sont des échelons disposés régulièrement.
La nobletse privilégiée est plus près de nous que
la féodalité^ la féodalité que l'esclavage ^ Fescla- Tage que la théocratie. Si nous voulions rendre la noblesse plus oppressive ^ nous en ferions la la féodalité; si nous voulions rendre la féodalité plus odieuse, nous en ferions l'esclavage ; si nous youlioRS rendre l'esclavage plus exécral)}ey nous en ferions la théocratie: et, par une marche inverse, pour adoucir l'état des castes (fie la théocratie proscrit , nous élèverions ces castes au rang d'tsdaves ; pour'diminuer l'avilissement des esclaves, nous leur donnerions l'imparfaite garantie des serfs; pour affranchir les serft, nous leur accorderions l'indé^ndance des roturiers. * Chaque pas, dans ce sens, a été sans retour. N'est -il. donc pas évident qu'une progression pareille est une loi de la nature, et que chacune de ces époques portait en eUe-méme les élémens des époques qui devaient la remplacer?
La durée de la théocratie nous est inconnue ; mais il est probable que cette institution détestable a subsisté plus long-temps que Tesclavage. Nous voyons l'esclavage en force pendant plus de trois raille ans , la féodalité pendant douze cents anS| les privilèges de la noblesse sans féodalité à peine pendant deux siècles.
Il en est de la destruction des abus comme de l'accélération de la chute des corps r. à mesure
qu'Us s'apprQcheiit de la torrcti iU se préci^ieot plus rapidement^ Cest que leç abus sont d'autant plus faciles à maintenir qu'ils sont plus grossiers et {^us complets , car ils avilissent d'autant plus leurs victimes. L'esclavage était plus facile à maintenir qi^e la fëodi4ité^ la féodalité que la noblesse* Lqrsqu'on comprime toute Texistience et toutes les facultés de l'homme, il e^ bien autrement incapable de résistance que lorsqu'une portion seulement est corn* primée.HLia main qui reste libre dégage l'autre de ses fers.
L'histoire nous montre l'établissement dç la religion chrétienne et l'irruption des barbares du nord, comme les causes de la destruction de l'esclavage ; les croisades , oomme cell^ de la destructîoQ ^e la féodalité; la révolution fran* çaise, comme cell^ de la destractiou de$ privi«* léges de la noblesse.
Mais ces destructions n'ont pcMut été l'effet accidentel de circonstances particulières; l'invasion des barbares , l'établissement du christianisme^ les crojsadesj la révolution française en ont été l'occasion , mais nou la cause. L'espèce humaine était mure pour ces délivrances suc* cessives. La force éternelle des choses amène lei révolutions à leur tçur. Celle que nous preuons pour l'effet immédiat d'ope ci^onstance imr
prérue ^ une èj^ de l'esprit hftmain , et llioinme ou révènemeot qui nous parait l'a-^ voir causée u^a fait ^ue partager plus ostensibleiue|it rimpulsion générale imprimée à tous les ^tres.
*€es <}uatre réyolutioos , la destractioti de l'eifr^ Gtav9ge tbéocr^tique , 4e le^lavage/rivil^ de k féodalité^ d^la noblesse privilégiée, -sont autant de^pdsver6lerét|J)lissemeut de j['égalité naturelle. Là perfectibilité de T^^pèce bumaine n^est autre ebose que la tendance yera l'égalité.
Ce^te tendance vient de ce que l'égalité seule est eon^rme à la vérité^ c'est-aHiire auK rapports des cboses entre elles et des hommes entre eux.
L'inégalité est ce qui seul constitue l'inju^tiee. Si nous analysons toutes les iùjustices générales ou particulières^ nous trouverons que toutes ont pour base Jinégatité.
Toutes les fois 'que l'homme réfléchit , et qu'il parvient, par la réflexion , à éeite force desacri«« flce qui forme sa perfectibilité, iKprend Téga-* lité pour point de départ ; èar il acquiert la conviction qu'il ne doit pas faiite aiix autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit , c'est-à-^ire qu Ml doit traiter les autres cpmvie ses égaux, et qu'il a le droit 4e ne pas souffrir des autres ce qu'iis pe vo9di!aient pas loilffiir de lui ; c'est-à-dire que les aiitres doivent le tvatter qooime lemt égal.
U en résulte que toutes les fois qi/une Teriré se découvre , et la vérité tend par sa nature à se découvrir , Thomme se rapproche de Tégalité»
S'il en est resté si long-temps éloigné , c'est que la nécessité de suppléer aux vérité^ qu'il ignorait i a*poussé vers des idées plus ou moins bizarres , vers des opinions plus ou moins erronnées. Il faut une certaine masse d'opinions et d'idées^ pour mettre en action les forces physiques , qui ne sont que des instrumens passif. Les idées seules sont actives ; elles sont les souveraines du monde ; l'empire de l'univers leur a été donné. Lors donc qu'il ^ n'existe pas dans les tètes humaines assez de vérité pour servir de levier aux forces physiques ^^ l'homme y supplée par des conjectures et par des erreurs. Lorsque ensuite la vérité parait, les opinions erronnées qui tenaient sa place s'évanouissent p et c'est la lutte passagère qu'elles soutiennent ( lotte toujours terminée par leur' anéantissement ) qui change les états , agite les peuples , froisse les individus , pro^ duit p en un mot , et que bous appelons des révolutions.
De là découlent plusieurs conséquences iniportantes. •
i"". Il est incontestable que la majorité de la race humaine^ par une progression r^ulière et
(4o9) non interrompue (i), acquiert chaque jour en bonheur et surtout en lumière. Elle avance toujours d'un pas plus ou moins rapide. Si quelquefois , pour un instant , elle semble rétrogradei^ c est pour réa^r immédiatement contre Fobstacfe impuissant que bientôt elle surmonte. Quand cette vérité ne serait démontrée que relativement aux lumières , la perfectibilité de l'homme n'en serait p^ moins prouvée; car si le bonheur est le but immédiat , et l'amélioration le but éloigné , les lumières sont les moyens ; et plus nous acquérons de moyens d'atteindre au but , plus nous en approchons , lors même que nous ne paraissons pas en approcher.
â"". L'espèce humaine, puisqu^dile n'est pas stationnaire^ ne peut juger que d'une manière relative de ce qui n'est pas inhérent à sa nature, de ce qu'elle ne porte pas en elle , mais dont elle se seH dans la route , comme ressource supplé-
(i) On peut diviser la carrière de Fespèce humaine en trois parties: