‹ Mélanges de littérature et de politiqueChapitre 11 sur 175 · EUR · texte numérisé non relu

EUR

Les séances publiques de l'Académie française, consacrées à Tadoplion de ses nouveaux membres , présentent à leur amour-propre toutes les jouissances de la gloire ; mais elles retracent en même temps à leur esprit l'inconstance de la fortune, qui se joue de nos vains projets, et la fragilité de notre existence, qui brille comme un éclair et passe comme un songe. Sans cesse occupés à déplorer nos pertes et à les réparer, c'est toujours sur un tombeau que nous offrons une couronne.

Cette triste vérité, loin de nous abattre, doit relever notre courage ; en nous rappelant la brièveté de la vie, elle nous dit de nous hâter d'en

A l'académie fraisçaise. iS5

remplir utilement et glorieusement la durée.

Parons de fleurs , couvrons de fruits, ornons de lauriers son court passage ; laissons quelques traces de nous; qu'un doux et noble souvenir s'attache à notre nom; car l'homme est si promplement détruit! Le poëte célèbre* que vous remplacez voit son activité infatigable enchaînée dans un froid monument; sa palette brillante perd son éclat dans l'ombre d'une éternelle nuit; sa voix éloquente gardera désormais un morne silence ; mais ses écrits se relisent encore, ses chants mélodieux se répètent, son poëme vivra toujours! Esménard échappe à la mort })ar ses beaux vers , et sa gloire nous rappelle que les grands ouvrages, comme les grandes actions, donnent seuls l'immortalité.

Vous qui lui succédez , monsieur, et qui venez de rendre un si touchant hommage à sa mémoire, consolez -nous de sa j)erte par vos travaux, faites-nous jouir plus long-temps que lui de vos lumières; et cessez d'attribuer, par modestie, à la seule amitié, un choix qui nous a été dicté par la justice.

L'Académie, en vous nommant, a rempli son devoir, celui de couronner le talent; elle a satisfait le vœu du public, dont les suffrages doivent précéder les siens; enfin, elle a suivi

* M. Esmcnard,

l84 DISCOURS

ses propres seiitimeiis, car votre caractère et vos qualités morales vous ont fait compter depuis long-temps plus d'un frère dans cette compagnie.

Ainsi, vous trouverez parmi nous des amis qui jouiront de vos succès, comme d'un bien qu'ils se sont approprié; vous y verrez surtout des hommes qui apprécient d'autant mieux vos travaux, qu'ils en sententdavantage la difficulté.

Dans un monde frivole, l'envie, la légèreté, sévères par amour-propre, dilïiciles par ignorance , admirent à regret les beautés d'un ouvrage, en exagèrent avec complaisance les défauts; elles veulent qu'on atteigne toujours le but, quelque élevé qu'il soit, parce qu'elles n'en ont jamais mesuré la hauteur; elles ne savent gré d'aucun eflbrt, n'ayant jamais eu à lutter contre aucun obstacle; et, comme elles ne connaissent point les écueils dont notre route est semée , elles ne savent apprécier ni l'audace qui les franchit ni l'adresse qui les évite.

Vous avez cependant moins qu'un autre , monsieur, à vous plaindre de cette insouciance à la fois sévère et futile des critiques du jour et des lecteurs vulgaires : vous avez choisi le genre de littérature le plus épineux sous tous les rapports, l'histoire, l'histoire de notre temps, et vous avez réussi.

A l'académie française. i85

Que de difficultés, cependant, j)résentaient les titres seuls de vos ouvrages! Entre combien d'opinions , de sectes , de partis vous aviez à marcher! Combien de grands talens à classer, de faiblesses à dévoiler, de révolutions à peindre, de malheurs à respecter, de problèmes à résoudre, de grandes chutes à raconter!

L'histoire des temps anciens ne juge que les morts ; elle remue de froides cendres, qu'aucun souvenir récent ne garde, qu'aucune passion ne défend. L'histoire du temps présent juge les vivans, et parle en présence des passions armées : l'une n'est que difficile ; l'autre est presque impossible à écrire avec un plein succès.

Tout ce qui paraîtrait devoir prêter des secours à l'historien pour peindre ses contemporains, le gène et l'arrête : la proximité des objets est un obstacle pour sa vue; l'appui qu'il cherche est un écueil; la lumière qu'il aperçoit est souvent un phare trompeur qu'il doit éviter; l'abondance des matériaux n'est qu'une difficulté de plus.

Où trouver la vérité qu'obscurcissent tant de préjugés, ((uc voilent 1an( d'intérêts, que redoutent tant de passions? Et comment surtout se mettre en garde contre sa propre partialité , en parlant sur des renseignemens souvent infi- (h'ies, de lieux, de temps, de clioses, d'hommes

l86 DISCOURS

et de classes qui nous touchent de si près ?

Mes jusies éloges n'auraient plus de prix à vos yeux, monsieur, ils dégénéreraient en flatterie indigne de vous, de moi et de l'assemblée qui nous écoute, si je disais que vous avez triomphé de tous ces obstacles; vous prendriez vous-même la parole pour refuser cette louange exagérée; mais vous accepterez celle qui n'est que juste et vraie.

La modération de votre caractère s'est répandue sur vos écrits, et a doucement forcé les passions à écouter en silence le langage de la vérité. Vous avez désarmé la sévère critique par un style toujours pur et souvent élégant. Vous avez excité l'intérêt et fixé l'attention par une narration coulante et rapide. Enfin, vous avez bravé avec hardiesse, mais avec prudence, un vieux préjugé qui veut priver la muse de l'histoire de tout intérêt dramatique et de tout ornement. Le récit animé de la révolution de Gênes, le tableau touchant et terrible de la pcsle de Marseille, la dernière harangue de Chatam au parlement d'Angleterre , les discours que vous prêtez aux ennemis et aux partisans des jésuites , à l'époque de leur destruction , et beaucoup d'autres morceaux dignes d'éloges, que je voudrais citer, répandent sur votre Histoire du duc - Imiticnie siècle un intérêt vif. va-

A l'aca.démie française. 187

rié, soutenu, et ils justifient pleinement et vos succès et nos espérances.

La critique, toujours utile même lorsqu'elle est injuste, vous excitera sans doute à perfectionner cet estimable ouvrage. Déjà vous vous empressez de rétracter des jugemens qui blessaient quelques familles , et qui étaient fondés sur des renseignemens dont vous avez reconnu l'erreur. Le désir de vous voir réformer de pareils jugemens a dû être considéré par vous comme un nouvel éloge; car on n'attacbe une grande importance qu'aux opinions d'un auteur que la postérité lira, et aux arrêts d'un historien probe, qui cherche et respecte la vérité.

Ce caractère, monsieur, se fait sentir dans vos ouvrages; il en assure le succès.

Un auteur a rempli le premier devoir imposé à tout historien, lorsqu'il a prouvé son attachement à sa patrie, son dévouement à la justice, son respect pour la vérité, et le désir ardent d'inspirer la haine du vice et l'amour de la vertu.

C'était là le premier mérite de ces grands historiens de rantiquité, que nous admirons tant, et que nous imitons si peu. Ils mesuraient les hommes et leurs actions, non sur des systèmes et de prétendus principes, qu'une passion fait naître et (|u'unc autre détruit, mais sur une

l88 DISCOURS

règle invariable, celle de la justice et de la morale. Aussi leurs jugemens sont confirmés par la voix des siècles. L'esprit de système, de secte, de parti, n'est que pour un lieu, pour un jour; la justice et la vérité sont de tous les temps et de tous les pays.

Par quelle l'atalité ces peintres immortels du crime et de la vertu sont-ils restés jusqu'à présent parmi nous, non sans émules, mais sans égaux ?

Comment l'Europe moderne, qui oppose avec fierté tant de cliers-d'œuvre dans tous les genres à ceux qui ont illustré les beaux jours d'Athènes et de Home, offre- t-elle si peu de noms qu'on puisse comparer aux noms de Thucydide, de Xénophon, de Tite-Live, de Salluste et de Tacite?

Bossuet, qu'on doit excepter, Bossuet, allumant dans le ciel le flambeau de l'histoire, a fait un tableau sublime de la naissance et de la chute de ces grands empires , que la pensée de l'Éternel a créés et que son souille a détruits; mais il n'a point parlé des peuples modernes.

L'illustre Montestpiicu n'a porté ses regards pénétrans que sur la grandeur de Rome et sur ses débris.

Machiavel, au-dessus de son siècle par l'éten-

A l'aCADKMIE FRAiNÇAlSE. 1 89

due de ses lumières et par la profondeur de sa politique, ne respecta pas la morale; et la postérité, en admirant son talent, imprime à son nom une tache ineffaçable.

Hume, Robertson et Schiller ont éclairé leurs contemporains; ils doivent une grande renommée à la pureté de leur morale, à l'éloquence de leur saine philosophie.

Voltaire, plus brillant et plus critiqué, Voltaire, dont le génie sera toujolirs admiré malgré les écarts de son imagination et l'acharnement de ses di'tracteurs, a fait la peinture la plus vraie des siècles modernes; mais trop frappé des inconséquences des hommes, il a quelquefois manqué de gravité, en rétraçant avec une ironie trop piquante des sottises tragiques et des folies sanglantes. Son Histoire de Charles XII, la meilleure qui ait paru jusqu'à nos jours, a été sévèrement critiquée, parce qu'on y trouve a la fois l'action d'un drame et l'intérêt d'un roman. Ainsi son niérile réel est ])récisément le défaut que lui reprochent de froids censeurs.

Avec moins de talent, Saint-Réal et Vertot ont inspiré le même intérêt, et se sont attiré les mêmes critiques.

Mais ces beaux génies, en se fravaut des routes nouvelles, en s'élevant au-dessus de la foule des historiens, en assurant à leurs noms une

If}0 DISCOURS

gloire durable, n'ont pas su répandre complëtement sur l'histoire des nations modernes ce charme que nous trouvons dans les annales de ces vieilles nations, dont les mœurs, les religions et les lois ne devraient plus avoir pour nous que l'intérêt d'une stérile curiosité.

Pourquoi faut -il donc que les Romains et les Grecs soient si long -temps vainqueurs? Vainement on a répondu que les peuples anciens offraient une matière plus riche aux pinceaux de l'histoire; que leurs institutions, leurs mœurs, leurs assemblées publiques présentaient des tableaux plus animés, des sujets plus dramatiques; qu'enfin tout était colossal , héroïque dans l'antiquité, et dénué de grandeur et d'intérêt dans les temps modernes.

Et qui pourrait soutenir, de bonne foi , que l'établissement des Francs dans les Gaules, la chute et le démembrement de l'empire romain , les conquêtes et la religion des Arabes, l'empire de Charlemagne, la politique et l'accroissement des pontifes romains, la chute de tant de dynasties, la fondation de tant de royaumes et de républiques, les exploits et les mœurs de la chevalerie , les aventures épiques des croisades, la lutte des rois et des grands, du sacerdoce et de l'empire , des lois et de la tyrannie féodale , la restauration des sciences et des lettres , la dé-

A L ACADÉMIE FRANÇArSE. IQI

couverte d'un nouveau monde, le changement total produit dans l'univers par l'invention de la poudre et de l'imprimerie; qui pourrait, disje, soutenir que des sujets si riches, si grands, si variés , n'offrent au talent qu'une matière aride et qu'un champ trop étroit?

Nous pouvons peindre tout ce que l'antiquité a peint; nous avons, de plus, des sujets qui manquaient à ses crayons, des institutions plus variées , des guerres plus savantes et plus étendues, une philosophie plus éclairée. Il faut donc l'avouer, si dans cette lutte de talens les auteurs anciens ne sont encore ni vaincus ni même égalés, ce qui nous a manqué jusqu'à présent, ce sont les historiens , ce n'est pas l'histoire.

On trouverait, je crois, l'explication de ce phénomène dans un vieux préjugé littéraire , étahli en principe chez tous les peuples modernes.

Mahly l'a fortement signalé dans un excellent ouvrage, comme l'unique cause de la froideur et de la sécheresse de l'histoire moderne. Duclos, en faisant sentir ses funestes effets, a déclaré qu'on essaierait en vain de détruire une erreur si généralement respectée.

Ce préjugé, auquel nos meilleurs écrivains se sont tous plus ou moins soumis, veut (pie la muse (le l'histoire soit toujours grave et dé-

ig2 DISCOURS

pouillée de parure ; il défend toute richesse comme un luxe coupable, tout ornement comme un fard immodeste , tout mouvement oratoire comme un excès rcprëhensible.

Et telle est l'influence de ce faux principe généralement reçu , que s'il paraissait à l'instant un Tile-Live, un Tacite, un Salluste français, on refuserait le titre d'histoire à son ouvrage , on lui reprocherait de manquer de gravité ; ses descriptions seraient trouvées trop poétiques, ses portraits trop chargés, ses harangues trop invraisemblables ; on l'accuserait d'avoir profané la dignité de l'histoire par les mouvemens du drame , et sa vérité par les fictions du roman. On exigerait de lui l'exactitude des dates , la statistique des lieux , le calcul exact des forces, le tableau détaillé des iiuances ; s'il cédait à cette injuste censure, il deviendrait, comme la foule des auteurs, froid et monotone , et entendrait encore répéter ces éternels reproches contre les modernes, qu'on enchaîne en les accusant de manquer de mouvement, et ces constans éloges des beautés de l'histoire ancienne, qu'on nous défend impérieusement de reproduire.

Autrefois , pour s'instruire complètement , l'homme d'État avait recours aux archives, aux commentaires, aux annales, aux actes publics;

A l'académie fraînçaise. ig5

Mais l'histoire était exclusivement destinée à consacrer les événemens les plus mémorables, et à célébrer les hommes les plus illustres , ainsi son objet était d'élever l'àme, et non de charger de faits la mémoire.

Une bonne histoire était un morceau d'éloquence , paré de toutes les richesses de l'art oratoire , un tableau qu'animaient les plus vives couleurs , un drame plein d'action fait pour inspirer les plus nobles sentimens , un monument éternel où la vertu désirait , où le crime redoutait de se voir inscrit.

C'est ainsi qu'on envisageait le but de l'histoire, et qu'on l'écrivait; c'est ainsi que nous devons l'écrire désormais.

Délivrons-nous de ces tristes entraves : rendons la vie à l'histoire; ne montrons presque jamais l'auteur; faisons agir, faisons parler, mettons en scène les personnages.

Au lieu de vouloir tout dire , comme les compilateurs , choisissons les hommes, les événemens, les lieux, les temps les plus dramatiques : pour les peindre et les mettre en action, empruntons tous les genres ; aucun ne doit nous être étranger; imitons ces illustres prosateurs qui se montraient h. la fois peintres et poètes, et que notre style flexible, adapté aux divers sujets que nous traiterons , soit ,

Tg4 DISCOURS

comme celui des anciens, épistolaire dans le récit, dramatique dans l'action, poétique dans les descriptions, oratoire dans les harangues, philosophique et concis dans les réflexions.

Il est temps d'abjurer un préjugé funeste; il prive notre siècle d'une palme que nous pourrons disputer à l'antiquité, dès que nous laisserons au génie la liberté qu'il réclame. Encourageons surtout la noble hardiesse de c«ux qui commencent à combattre cette fausse doctrine, et nous aurons alors, d'un côté, de savans et d'estimables annalistes, qui composeront d'utiles recueils pour notre instruction , et des historiens éloquens qui élèveront des monumens pour notre gloire.

£t quel moment serait mieux choisi pour réaliser ce noble espoir? Le siècle des prodiges est arrivé! l'antiquité pâlit ! L'histxfire de nos jours efface celle des temps héroïques ; toutes les muses veulent et doivent se réunir pour chanter tant de merveilles : elles demandent qu'aucune entrave ne les arrête , qu'aucun obstacle ne les sépare ! Laissons - les se prêter mutuellement leurs forces ; que rien ne les retienne , lorsqu'elles suivent le char brillant de la gloire, et le vol rapide du génie.

La poésie a, comme l'histoire, des ennemis à combattre et des pn'jugés à vaincre. Plus

\ l'académie française. ig5

indépendante encore et plus audacieuse , elle ne peut souffrir que des règles austères, que de froides et pesantes chaînes captivent son essor.

Une fausse théorie veut en vain borner sa carrière : son empire n'a point de limite; l'univers est sa toile, et le ciel sa palette; elle doit animer tout ce qu'elle touche, diviniser tout ce qu'elle chante.

La magie est sa puissance , l'allégorie son langage, l'illusion sa vie.

Défendons - la de cette critique glacée qui veut éteindre sa flamme, de cet esprit d'analyse , ennemi de l'imagination, qui , poussé trop loin, dessèche le cœur en voulant l'éclairer, et nous fait perdre en sentimens ce que nous croyons gagner en raison.

Gardons l'analyse pour les sciences, mais ne lui permettons pas d'enchaîner la poésie ; laissons à cette fille du ciel ses fables, son enthousiasme, ses écarts, son entière liberté.

Ouvrons-lui tous les chemins , permettonslui tous les genres ; ils cessent d'exister pour elle, dès que nous voulons trop sévèrement les limiter et les définir.

Pourquoi vouloir décider si un poëme peut être à la fois épique, didactique et descriptif? Qu'importe le nom qu'on donnera aux Géorgi(/ues , au Lutrin, à l'Homme des Champs, au

poëme de la Navigation P Et ne suffît-il pas, pour couronner le poëte, quel que soit son plan et sa marche, que son poëme, riche de verve, brillant de pensées , charme l'oreille par son harmonie, et l'imagination par ses tableaux? A-t-il frappé votre esprit, touché votre cœur, entrainé votre âme? il a suivi toutes les règles, il a rempli tous ses devoirs.

N'exigeons rien de plus ; la poésie veut être sentie plus que jugée : les poëtes sont comme les sibylles, un feu sacré les anime, l'inspiration divine dicte leurs chants ; ils ne prononceront plus d'oracles, si vous exigez trop de méthode dans leurs passions, et d'ordre dans leur délire.

N'oublions point ce que disait le poète que nous regrettons , en défendant sa propre cause : « Le temps employé à disserter est perdu pour » la création; l'Italie n'a plus produit de chefsj) d'œuvre dès qu'on s'est occupé à discuter le » mérite de l'Arioste et du Tasse, au lieu de )) les imiter. »

De PTaves censeurs reprochaient à l'auteur du poëme de la Navigation le choix de son sujet. On le trouvait trop étendu, et il n'était pas, disait-on, susceptible de cette unité d'action qui seule inspire un intérêt vif et soutenu.

A l'académie française. 197

Le succès complet de M. Esménard est sans doute une réponse suffisante à ce reproche.

Et ce défaut, s'il existe réellement, n'a servi qu'à faire éclater davantage son mérite. Si ce plan était trop étendu, nous devons d'autant plus admirer la force du talent qui a su remplir de tant de beautés un cadre si vaste.

Il faut en convenir, ce bel ouvrage, digne de sa célébrité, est à la fois le tableau du monde entier, l'histoire rapide des républiques et des empires de tous les siècles, la peinture animée des mœurs, des arts, des exploits de tous les temps.

La muse brillante qui dictait ces chants harmonieux s'est parée des richesses de tous les genres d'éloquence j elle s'est embellie des couleurs de tous les climats.

Avec quelle chaleur, quelle raj)idité il retrace la grandeur et la décadence de Tyr, d'Athènes et de Rome I Heureux et varié dans ses brillantes fictions et dans le choix de ses épisodes, tantôt il peint avec une grâce légère cette barque fragile , l'arbre creusé par le premier navigateur, le berceau de cet art divin qu'il fait révéler aux hommes par l'amour.

Tantôt il fait apparaître l'ombre deDidon sur les ruines de Carthage , aux regards de Scipion; elle reproche aux enfans d'Énée de la poursui-

vre encore , et de profaner sa cendre : on croit entendre Virgile.

Que ne jDuis-je vous retracer la force de ses pinceaux, lorsqu'il nous montre la flotte d'Auguste et celle d'Antoine balançant leurs destinées sur la mer d'Actium, et l'art qu'il célèbre décidant alors du sort de l'univers.

Qui pourrait l'écouter sans admiration, lorsqu'après avoir cbanté l'heureuse audace de Christophe Colomb, il le représente chargé de fers , seul prix de la découverte d'un nouveau monde? ou, lorsque revêtu des armes de la religion et de la philosophie, il fait plaider à Las Casas, devant le trône de Charles -Quint, la cause de l'humanité ^

Mais je crains d'ajouter trop long-temps de si faibles traits au noble hommage que vous venez de rendre à ce poète célèbre.

Les Grecs toujours, ingénieux dans leurs idées, toujours délicats dans leurs sentimens, croyaient que le plus bel éloge qu'ils pouvaient faire des grands poètes, après leur mort, était de réciter leurs vers dans les assemblées publiques.

Je terminerai ce discours en les imitant, et je veux choisir un passage qui ne justifiera que trop les regrets que nous cause la perte d'un homme si digne, par son talent, de chanter le régne et la gloire de JNapoléon.

A l' ACADÉMIE FRANÇAISt. l 99

Esménard offre à nos yeux un marin blessé ; il est près d'expirer; il déplore les malheurs de la France déchirée par la discorde , et la perte fatale de nos vaisseaux; le ciel veut adoucir sa fin en lui présentant une fidèle image de l'avenir; il voit devant lui les ombres immortelles des guerriers français qui ont autrefois illustré notre marine :

Le mourant tressaillit à cet aspect funeste j Soudain brille à ses yeux une flamme céleste , Et les mânes guerriers, qui planent sur les eaux , Lui découvrent au loin deux rapides vaisseaux , Qui , des rives du Nil , ont volé vers la France. Assise sur nos bords , la timide Espérance Attendait un héros promis à nos malheurs. 11 paraît ! et déjà ses pavillons vainqueurs Ont touché ces débris consacrés par la gloiie,

Qui gardent de César * le noin et la mémoire.

O prodige ! un moment a vu chauger l'Etat !

L'Honneur rentre au conseil , la Prudence au sénat ,

Le héros a parlé j la Victoire fidèle

Entend et reconnaît la voix qui la rappelle j

Soumise, elle s'élance et fixe le Destin.

La Paix la suit de loin , des palmes à la main ;

Elle dicte des lois à l'Europe docile ;

Et, seule dans le fond de ce tableau mobile ,

On voit, au sriii des mers, la jalouse Albion ,

Hallumcr le llambleau de son ambition ,

' rrcjtis, .mliiMois rnnun .Iiilii.

Page 1