‹ Mélanges de littérature et de politiqueChapitre 10 sur 175 · A L ACADÉMIE FRANÇAISE. I · texte numérisé non relu

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dans la même personne, et qui sont même presque opposées entr'elles.

M. Cahanis était doué de l'imagination la plus vive, et du jugement le plu» solide; il unissait à la plus tendre sensibilité, à la douceur la plus inaltérable , une rare fermeté de caractère, et une invariable conslance dans ses opinions : destiné à la gloire par ses talens, à la fortune par ses succès, il aurait sacrifié sans peine la richesse et la renommée à l'amitié et à la reconnaissauce.

Ses premiers goûts, ses premières études, ses premières sociétés, ses premiers triomphes, l'attiraient près des muses, l'appelaient sur le théâtre du monde, et lui présentaient l'attrait de la vie la plus douce et des jouissances les plus séduisantes; sa passion pour la vérité, son amour pour l'humanité le consacrèrent aux études les plus sérieuses , aux recherches les plus profondes, aux plus tristes méditations. JNé pour apprécier les sociétés les plus amiables et pour en faire le charme, il en détourna les yeux pour les fixer constamment sur les soullVanccs de l'âme, sur les inlirniités de riioninie. Sa con- .siiin(i()u délicate semblait lui ordonner d'éviter toute forte cont<întion d'esprit, et de se livrer aii\ (lonccurs d'iiii sajje repos; le sentinient de ses maux ne bii apprit <pi';i s'oceiipei' du soin

(le soulager ceux des autres : il se lit médecin parce qu'il avait été malade; la douleur ne fit naître en lui que la pitié pour ses semblables; et la faiblesse de sa constitution ne lui inspira d'autre pensée que celle de se livrer aux plus rudes travaux, pour chercher péniblement dans la science le secret de pièter des forces à la nature, et de fortifier l'existence des êtres souffrans auxquels il dévouait sa vie.

M. Cabanis était trop ami de la vérité, pour suivre avec tant de zèle l'étude d'une science dont Tulilité ne lui aurait point paru certaine; si elle ne lui avait présenté que des doutes, il l'aurait promplement abandonnée, et nous l'aurions vu chercher quelque autre moyen de satisfaire sa noble passion du bien, d'étendre les lumières des hommes et d'améliorer leur sort.

Lorsque la voix de la ])atrie a semblé l'appeler à d'autres devoirs, il a prouvé qu'il pouvait également briller à la tribune et indiquer aux législateurs le meilleur système pour secourir l'indigence sans favoriser l'oisiveté , et pour corriger les mœurs en consolant l'infortune.

Mais M. Cabanis fut médecin parce qu'il crut a la médecine, et Ton peut dire qu'il en a d»'montré la certitude avec autant d'érudition que de justesse, avec autant d'esprit que d«' sentiment, on doit même ajouter avec autant

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àe clarté que de charme ; car il est le premier peut-être qui ait su répandre tant d'intérêt sur des matières si abstraites, et, j'oserais presque dire, tant de grâce sur des sujets si peu susceptibles d'ornemens : son style est toujours enrichi par son imagination , varié par son talent , et animé par sa sensibilité.

Ses Révolutions de la Médecine sont un excellent morceau d'histoire philosophique : après avoir retracé les temps où les poètes et les héros exerçaient l'art de guérir, ceux où les prêtres s'en emparèrent pour réunir la double puissance que donnent sur notre faiblesse la crainte de la mort et l'espoir de l'immortalité, il examine l'époque où la philosophie, observant les faits, fit de la médecine une science exacte; il nous fait parfaitement connaître le génie d'IIippocrate, le système de Pvthagore, les travaux de Galien, l'influence des révolutions politiques sur celles des sciences, les causes de la décadence de la médecine, sa renaissance sous les Arabes, et ses progrés jusqu'à nos jours.

Une imagination vive, qui devait peut-être le rendre susceptible des illusions qui ne la séduisent que trop souvent, était toujours réglée, chez cet homme rare, par une sagesse qui venait du cœur : l'importance de ses devoirs, le

dangerdes erreurs le garantissaient des prestiges qui pouvaient enti'aîner son esprit; et dans son Examen de tous les systèmes des Médecins , on admire toujours cette sagesse constante qui n'écoute que la raison, ne consulte que les faits, et ne se rend qu'à l'évidence.

Les personnes les plus frivoles, les lecteurs les plus légers lisent avec plaisir tous ses écrits ; il instruit sans ennuyer, il éclaire sans vouloir trop briller, et attache parce qu'il aime.

L'étude approfondie de l'homme fait découvrir de tristes vérités, apprend des secrets humilians, dévoile de honteuses faiblesses, montre les bornes étroites de nos facultés, et la base fragile de nos vertus : ordinairement cette étude dispose plus à l'humeur qu'à l'indulgence ; cependant M. Cabanis qui, par son célèbre Traité des rapports du physique et du moral de l homme , et par son Examen de l'injluence des âges sur les caractères , avait prouvé à quel point il connaissait les hommes , fut toujours leur plus tendre ami; il les observait en médecin philosophe; il considérait nos passions, nos erreurs, nos vices mêmes comme des maladies; et on peut presque assurer que s'il avait eu à souffrir de la haine ou de l'envie de quelques ennemis, il aurait plutôt désiré les guérir que s'en

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Pour faire connaitre a la fois les scnlimens qui soutenaient son courage, l'importance qu'il attachait aux devoirs de sa profession, la tendre confiance qu'il devait inspirer à ses malades, et le prix qu'il voulait obtenir de ses travaux, il suffira peut-être de citer ici le passage où il peint les jouissances de l'homme habile qui travaille constamment à dérober quelques victimes à la mort, pour les rendre à l'amitié.

Après s'être affligé, non pour lui, mais pour les autres, de l'inconstance de l'opinion, de la légèreté des jugemens publics; après avoir invoqué des encouragemens utiles, des hommages nécessaires poiir soutenir dans leurs efforts les jeunes médecins, devenus, par leur honorable et pénible profession, les arbitres du sort des hommes, les conlidens de leurs secrets et les dépositaires de leur bonheur; il trace ainsi rapidement les devoirs, les peines et les jouissances du médecin vertueux qui sait dédaigner les erreurs de l'opinion, et ne chercher le bonheur que dans le bien, et la gloire que dans sa conscience.

« Plus les médecins, dit-il, sont dignes

» de la reconnaissance publique, et mieux ils » savent s'en passer; en faisant ce qu'il faut pour )) l'obtenir, ils établissent leur bonheur sur des » fondemens plus solides; ot, si j'o^se le dire, ils

)) doivent s'habituer à la dédaigner , puisqu'il « est souvent de leur devoir de braver l'opinion » qui la dispense : ne pouvant être jugés par )) les autres, il faut qu'ils apprennent à se ju- » ger eux-mêmes; ne pouvant être surveillés » ni par la loi ni par l'œil du public , il faut que » leur propre conscience les surveille sans cesse, » qu'ils se créent une existence intérieure, in- » dépendante du blâme injuste et des vains ap- » plaudissemens.

)) Ils aiment leurs semblables, ils aiment à » les servir, mais ils ne sont pas révoltés de leur » ingratitude; ils savent même y trouver des )) douceurs ignorées du vulgaire; car, de sentir » profondément qu'elle ne peut refroidir leurs » projets de bienfaisance, ni flétrir dans leur » cœur les douces émotions de l'humanité, est » sans doute bien au-dessus du plaisir que l'as- >y pect de la reconnaissance procure.

» Quand le devoir l'exige, les médecins sa- » vent braver les haines, les dangers, les con- » tagions et la mort. En les voyant entrer dans » une ville pestiférée , ou respirer les vapeurs » pernicieuses d'une fièvre maligne, vous les » plaignez peut-être! Ah! c'est vous sans doute » qu'il faut plaindre, si vous ne sentez pas que » ce dévouement porte avec lui son salaire, que » l'état de l'âme qui l'inspire est accompagné

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» des plus douces comme des plus nohles jouis- » sauces.

» Enfin , quand le moment approche de payer » eux-mêmes le tribut inévitable qu'ils ont vu » payer à tant d'autres, reportant les yeux sur » la carrière qu'ils ont parcourue , ils n'y » voient rien qui ne les remplisse du plus pur » contentement, et leurs dernières paroles sont » encore des actions de grâce à l'arbitre éternel » de la vie et de la mort, et l'expression tou- >i chante d'une vertueuse sécurité. »

C'est ainsi que s'exprimait cet ami de la vérité, de l'humanité; vous venez d'entendre ces |)aroles touchantes ; elles peignent à la fois sou âme et son talent : il est diflicile de mieux sentir et de mieux écrire.

Dans tous les ouvrages de M. Cabanis, on s'aperçoit au choix des expressions, à l'harmonie des périodes, à la chaleur de la verve, à la justesse des comparaisons , à la variété des mouvemens, qu'il avait aimé et cultivé la poésie; et, dans tous ses écrits, la sagesse permet toujours de reconnaître les muses.

Notre collègue nous offre ainsi de nouvelles armes pour combattre ce vieux prtyugé, inspiré par la médiocrité et nourri par l'envie, qui veut interdire aux hommes gr.-ives les talens agréables, et qui fait piesque un crime au magistr;i(, au

pontife, au savant, au législateur, du plus léger sncrifice aux grâces : ces tristes censeurs ne pardonnent d'éclairer le monde que si l'on consent à l'ennuyer; ils trouvent que la sagesse déroge lorsqu'elle veut plaire; en vain on leur objecte les exemples fameux des temps anciens et modernes , ils persistent dans leur aveugle opinion ; ils ne veulent point que le sage s'abaisse à cueillir des fleurs , et l'alliance du savoir et de la grâce leur paraît un sacrilège.

Heureusement M. Cabanis méprisait cette erreur, et pensait comme le plus grave et le plus illustre de nos magistrats , l'immortel d'Aguesseau.

D'Aguesseau disait qu'en revenant aux belleslettres, il éprouvait le sentiment d'un homme qui retourne dans le pays où il est né, et où il a passé les plus belles années de sa vie.

Il voulait que l'orateur étudiât la profondeur des réflexions dans Corneille, la beauté des images, la vivacité des mouvemens, la félicité des expressions dans Racine, le simple, le vrai, le gracieux dans La Fontaine; a Tim- » pression, disait- il, et comme la teinture de » ces diflérens caractères, se fait sentir dans » les ouvrages de ceux qui les ont bien lus; et » il en est de leur style comme de ces carnations » parfaites dans la peinture, où aucune des cou-

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)) leurs ne domine , et où néanmoins elles font » toutes leur efFet. »

La justesse de cette observation se fait parfaitement sentir en lisant M. Cabanis; on reconnaît, dans ses écrits, cette heureuse teinture dont parle d'Aguesseau; il avait répandu sur son style le doux charme des bons auteurs, dont il s'était nourri; et, en étudiant la poésie, il avait acquis l'art de donner du nombre à sa prose, des ornemens convenables à ses pensées, et, pour ainsi dire , de la vie à tout ce qu'il touchait.

Convaincu de l'importance de sa profession, qu'il regardait comme une espèce de sacerdoce consacré aux infortunés, il était loin de leur dérober ses veilles, pour se livrer à son étude favorite : étant jeune, même, il avait dit adieu aux muses, sur les marches d'un hôpital; la il avait fait le serment de dévouer ses jours aux pauvres et aux infirmes; mais il avait fait ce serment en vers, et, sans manquer aux devoirs qu'il s'était imposés, il donna toute sa vie quelques momens aux belles-lettres : il relisait Homère, et trouvait, sur la palette du prince des poètes, de plus riches et de plus douces couleurs pour peindre Hippocrate, et se reposait de l'étude de Galien en corrigeant sa traduc-

tion de V Iliade.

Il faut donc le louer à la fois, et d'avoir senti

cet amour pour la poésie qui donnait tant de charmes à son style, et d'avoir modéré ce penchant qui, s'il l'eût entraîné, nous aurait privés de tant d'ouvrages utiles.

Mais ce qui surtout mérite d'être l'ohjet constant de nos élo^jes et de nos regrets, c'est cette passion du bien public qui dominait son âme, dictait ses écrits, dirigeait ses actions et ennoblissait toutes ses pensées.

La mort inexorable vient de le frapper au moment où cet amour du bien public devait lui faire espérer les plus douces jouissances, à l'instant où il allait voir accomplir les plus chers de ses vœux : l'administration des hôpitaux perfectionnée ; l'établissement des maisons de travail qui doivent faire un jour disparaître de cette belle France le vagabondage, l'oisiveté, la misère et les vices qui les entourent; la création de cette université, de cet imposant édifice qui doit donnera l'instruction publique une marche certaine, une direction unique, et promet de former une génération digne du fondateur de l'empire.

Quel spectacle pour un ami de l'humanité! Et poTirquoi faut -il qu'il soit privé du plaisir d'applaudir avec nous à ces travaux pacifiques du plus célèbre des conquérans, aux créations vertueuses du plus puissant des monarques ?

Mais, s'il ne peut en être le témoin, il a su

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les prévoir; et, lorsqu'au 18 brumaire ses vœux appelaient à nous gouverner le héros dont le nom honorait dès -lors l'Institut, il présageait toute sa gloire; il prévoyait que l'ami des lettres, des sciences, des arts, en serait le protecteur; et que, ceignant du même laurier "^ le savant utile, l'écrivain éloquent, l'intègre magistrat, le pontife respecté, le guerrier intrépide, le médecin fameux , l'artiste célèbre , ÎNapoléon saurait faire de cette couronne un lien d'amour et d'honneur, qui, réunissant tous les mérites, tous les talens , toutes les vertus , doit les faire travailler de concert à porter au plus haut degré le bonheur et la gloire de notre patrie.

^ L'orilrc de la Lecion-d'Honnciir,

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