FUNÈBRE
Modèle (Je grâces, de douceur, d'esprit, de bravoure et de bonté , la vivacité de son imagination, la variété de ses talens, l'enjouement singulier de sa verve brillante, le sel piquant de sa conversation , l'élégante facilité de ses lettres, son inimitable talent de raconter, l'esprit gracieux et original de ses poésies légères, sembleraient exiger qu'autour de sa tombe on ne vît que des fleurs, et qu'on n'entendit que des cliants. Mais c'est l'amitié qui vous parle, elle ne peut que verser des larmes , elle ne veut faire entendre ici que des regrets.
Eh ! combien de pleurs ne mérite pas cet homme rare! Je vous parlais tout à l'heure des qualités brillantes de son esprit; je dois plutôt vous retracer l'étendue de ses connaissances, la solidité de son jugement, et surtout les douces vertus de son cœur.
Jamais personne n'eut plus de véritable bonté ,• aux piquantes saisies de l'esprit de Voltaire, il joignait la bonhomie de Montaigne ; la nature l'avait armé de l'aiguillon le plus fin , il ne l'employa jamais pour blesser, et ne voulut pas même s'en servir comme l'abeille pour se venger, lorsque, dans les deiniers jours de sa vie , quelques écrivains jaloux se permirent d'outrager i>R respectable vieillesse.
Que de témoins touchans je pourrais appeler ici pour faire un juste éloge de son noble caractère !
M. de Boufïlers , digne du sang illustre dont il sortait, soutint d'abord l'éclat de son nom par les armes, et mérita l'estime et l'amitié de ses braves compagnons pendant la guerre de sept ans.
Chéri dans sa jeunesse par l'ami de Charles XII, par le roi Stanislas, apprécié par Voltaire, ces deux hommes célèbres prédirent et commencèrent sa réputation littéraire.
Ornement de la cour de France, mais peu propre k l'ambition , il savait mieux mériter que demander, et l'amour des lettres l'éloigna presque toujours de la fortune.
Cependant on lui donna le gouvernement du Sénégal. Dans cette importante place , il justifia le choix du maréchal de Castries, par la justice, la douceur, la fermeté de sa conduite, par l'étendue de ses connaissances, parla sagesse de son administration. Il répandit d'utiles lumières sur le commerce de cette partie du monde, et les Africains lui durent l'adoucissement de leur sort.
M. de BoufRers, de retour en France, se livrait plus que jamais aux travaux de l'Académie, dont il augmenta l'éclat. Une funeste ré-
FUNÈBRE. 2o5
volution vint déchirer notre patrie, et le plus long orage succéda rapidement à ces beaux jours de victoire et de paix. Le nom et le mérite de M. de Boufflers l'avaient fait élire par ses concitoyens.
Membre de la première assemblée nationale, il parla toujours pour la paix et l'union dans ces temps de discorde. Ses vœux ne furent pas exaucés, mais sa voix sage se fit entendre avec succès pour proposer des lois favorables au commerce, à l'industrie nationale et aux orphelins. Le temps les a respectées.
Après avoir honorablement rempli ses devoirs de député, renonçant aux combats d'une politique orageuse , M. de Boufflers , rendu a ses passions consolatrices, les lettres et les voyages , trouva chez le prince Henri de Prusse un asile convenable à son caractère, à ses goûts, à ses sentimens.
Dans cette contrée étrangère , il sut faire honneur à la France par sa conduite et par ses écrits.
11 revint dans sa patrie lorsqu'on y vit l'ordre renaître. Privé de biens , il soutint l'infortune avec ce noble courage qui ne laisse pas deviner l'effort.
Les malheurs, l'âge, les privations n'avaient pas eu le pouvoir d'aigrir son caractère,
206 DISCOURS FU>'ÈBRF..
d'abattre son esprit, de vieillir son talent. Il donna successivement au public plusieurs morceaux de métaphysique, de morale et de littérature.
L'éloge de M. le maréchal de Beauvau , qu'il prononça devant vous, est encore présent à votre pensée, et suiîirait peut-être pour faire celui de son talent , de son style et de son àme. Epoux d'une femme aussi distinguée par ses vertus que par son esprit, ses travaux soutenaient avec peine son existence et celle de sa famille.
Atteint par une maladie mortelle , son courage lutta long-temps contre la nature; il dissimulait ses souffrances pour éloigner les inquiétudes; il cachait à la tendresse, à l'amitié, cette funeste mort dont il sentait l'approche.
Il se traînait mourant au milieu de nous, et jusqu'au dernier moment quelques lumières s'échappaient de son esprit, et quelques paroles aimables de sa bouche.
Le voilà séparé de nous pour toujours. Les termes me manquent pour exprimer ma douleur! Pleurons sa perte, aimons son ombre, et gardons à jamais son souvenir!
F r N n r. s n r s c o ii r s .
THÉÂTPxE.
(CAÏUS MARCIUs),