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DE LA RÉVOLUTION ANGLAISE

DE l64o A l688.

La révolution anglaise , dans le dix-septième siècle, avait pour premier but l'établissement de la liberté religieuse; mais comme toutes les libertés se tiennent, le besoin des garanties politiques se fît bientôt sentir. Si la famille qui régnait alors en Angleterre eût assuré à la nation la jouissance de ces deux libertés, la révolution n'aurait pas eu lieu ; mais le principe du droit divin, c'est-à-dire l'oubli et la violation de tous les droits du peuple , ayant été professés en théorie par Jacques Ier, et essayés en pratique par son successeur, une révolution devint inévitable.

Qu'arriva -t-il ? qu'une fois commencée, la révolution ne s'arrêta point au gré de ses auteurs. Elle ne se borna pas à détruire ce dont la destruction était désirée, ni à établir ce dont l'établissement était considéré comme nécessaire : elle s'étendit beaucoup plus loin, elle renversa la royauté, que personne dans l'origine n'avait songé a renverser.

Ainsi donc jusque là ce fut la royauté qui causa

( 533 ) sa propre destruction , par une alliance , tantôt clandestine, tantôt manifeste, avec un système d'oppression religieuse et politique dont les Anglais voulaient être délivres. La révolution fut l'ouvrage de la royauté imprudente et aveugle.

Ceci n'excuse ni les crimes ni les excès révolutionnaires ; c'est renoncé d'un fait et d'une cause, et nullement une apologie. Charles Ier avait suivi une route déplorable qui ne pouvait que Je conduire à sa perte ; mais sa mort n'en fut pas moins un grand attentat; seulement il dépendait de lui d'empêcher que cet attentat ne fût commis. Ses erreurs de 1625 amenèrent l'horrible catastrophe de 1 649.

Poursuivons. En anéantissant la royauté , la révolution anglaise avait dépassé son premier but. Quand une révolution dépasse son but, l'opinion s'étonne , s'arrête et finit par retirer à la révolution son appui. Alors il faut que la révolution en cherche autre part. Or, comme tous les appuis qui ne puisent pas leur force dans l'opinion sont bientôt attaqués par l'opinion même, il arrive nécessairement que la cause de la révolution cesse bientôt aussi d'être celle de la liberté, et il faut alors que la révolution ait recours à la tyrannie.

En effet, nous voyons que, même avant la mort de Charles Ier, et précisément parce que

( 334 ) l'opinion ne voulait pas cette mort, tout, dans les actes du parti qui se disait populaire, devint tyrannique. A Londres, l'armée fit violence au parlement; dans les provinces, des comités se formèrent pour surveiller, dénoncer, arrêter, détenir les cavaliers et les malignans. On séquestra, puis on vendit les biens; on incarcéra et quelquefois on massacra les personnes.

Ces malignans et ces cavaliers étaient, pour la plupart, ceux qui avaient encouragé leur malheureux prince à résister aux besoins et aux réclamations encore fondées d'un peuple alors opprimé, Ils l'avaient enivré de leurs flatteries , étourdi de leurs protestations, trompé par des démonstrations emphatiques d'une force qu'ils n'avaient pas. Ils l'avaient entraîné à sa ruine , et dans sa ruine ils trouvaient la leur.

Ceci, encore une fois , est un fait, et non une excuse. Les comités révolutionnaires qui s'estaient partagé les provinces d'Angleterre, les jugemens prévôtaux de ces comités, étaient des choses exécrables; mais la première source de ces choses exécrables était dans une opiniâtreté mal entendue, dans des prétentions absurdes, dans une obstination insensée à résister à ce qui était juste. En résistant à ce qui était juste, on avait produit ce qui était atroce.

Ainsi, jusqu'à présent, nous voyons chacun

puni de ses fautes , puni beaucoup trop sévèrement, et par des hommes beaucoup plus coupables. A Dieu ne plaise que nous pensions à le contester; mais de même que Charles Iir, plus prudent, eût échappé à son sort funeste; de même les royalistes, en n'égarant pas ce roi malheureux , en ne le poussant pas au-delà des bornes de la modération, en ne l'aveuglant pas sur les intérêts de son trône et de sa vie, auraient échappé aux persécutions qui suivirent pour eux la mort de Charles Ier.

Nous continuons, et nous allons voir la même rétribution s'étendre avec la même sévérité suides fautes d'un autre genre.

La révolution, étant devenue tyrannique , faisait peser sur les Anglais tous les maux contre lesquels cette révolution avait, dans son principe, été dirigée. Il était clair qu'après avoir dépassé son but , elle allait contre ce but même ; elle devait donc finir par se détruire. La duperie des peuples n'est jamais longue : quand on les opprime, on a beau leur parler de liberté, ils ne tardent pas à s'apercevoir qu'il y a despotisme , et ce despotisme qui les insulte ne leur convient pas mieux que tout autre.

Un événement particulier suspendit le mouvement rétrograde, qui dès lors était inévitable. Cet événement fut l'apparition de Cromwel. La

nature crée, par intervalles, des caractères devant lesquels le reste des hommes semble comme frappé de stupeur. Ces caractères sont toujours empreints du génie de leur époque; ils s'emparent de toutes les passions dominantes , promettent à toutes de les satisfaire, tâchent, en les satisfaisant en effet jusqu'à un certain point, de les transformer en intérêts; effraient ces intérêts les uns par les autres , et les tiennent tous enchaînés. Tel fut Cromwel, tel fut Bonaparte. Mais ces caractères extraordinaires ne changent pas ia marche des choses; ils la suspendent, et quand ils disparaissent, les choses marchent comme auparavant.

La tyrannie révolutionnaire devait donc tomber à la mort de Cromwel; elle s'écroula. Ce fut tellement un effet nécessaire de tout ce qui avait eu lieu sous cette tyrannie, qu'il serait impossible d'assigner à cette chute une cause immédiate. Toute la puissance était entre les mains des républicains. L'armée, dirigée par un comité d'officiers républicains, était dépositaire de toute la force intérieure , et aucune force étrangère n'avait l'intention ni la faculté d'intervenir. Dans le parlement , siégeaient encore un grand nombre des juges de Charles Ier; tous les intérêts paraissaient réunis contre le prince dont on avait fait mourir le père. Mais on avait commis beau-

( 557 ) [>up d'iniquités au nom de la république; il fal- »it que la république en portât la peine. Tout échafaudage de stabilité, qu'on eût dit indestrucble, s'évanouit comme un songe, et Charles II lonta sur le trône.

Trois routes lui étaient ouvertes : celle de la iolence, celle de la loyauté, celle de la ruse. 1 ne voulut pas risquer son trône en entrant lans la première ; il ne put se résoudre à suivre a seconde, parce qu'il détestait la liberté; il :hoisit la troisième , et son choix décida la chute le son successeur et de sa famille.

Comme il gouverna vingt-cinq ans, on pourrait croire que ce choix fut du moins conforme à son intérêt personnel; mais, si l'on entre dans les détails de son administration et de sa vie intérieure, on le verra tourmenté sans cesse par les deux partis qu'il trompait; importuné des royalistes, qui ne lui savaient aucun gré de tolérer leur audace, parce qu'il éludait leurs prétentions; effrayé des complots qu'il attribuait aux républicains; se défiant des hommes sages qui ;e défiaient de lui; brouillé avec son frère, qu'il rat obligé de reléguer hors de l'Angleterre ; menliant les secours pécuniaires d'un roi despotique jui l'encourageait comme un apprenti despote , nais qui le traitait avec dédain, comme ayant /endu son pays à l'étranger; enfin, poussé mal-

( 558 ) gré ses craintes vers la contre-révolution dont il de'sirait l'accomplissement et redoutait les conséquences , et mourant couvert du sang d'Essex , de Russel et de Sidney. Certes, une telle carrière est une triste indemnité pour le travail honteux d'une dissimulation perpétuelle, et nous pensons que Charles II n'aurait rien perdu à régner avec bonne foi. La bonne foi a sur les peuples une extrême puissance. La mort de Charles II le mit à l'abri des résultats amers qui accompagnent la duplicité. Son frère mérita et recueillit ce triste héritage ; mais l'expérience avait instruit les Anglais. « C'est un grand maître » (ici j'emprunte les expressions d'un écrivain » qui a très bien apprécié cette époque ) , c'est » un grand maître qu'une longue et cruelle ré- » Volution. Lorsque les Anglais se soulevèrent » contre Charles Ier, ils voulaient la liberté, » mais ils ne la comprenaient pas plus que » Charles et Buckingham ne se rendaient compta » a eux-mêmes de leur despotisme et des résul- » tats qu'il pourrait amener. Les Anglais, en » rompant leurs chaînes, ne songèrent pas qu'ils » ne pouvaient se passer de frein , et , sem- » blables aux esclaves de naissance qu'on affran- » chirait tout à coup sans les avoir préparés à » un si grand changement de condition, ils cru-

( 559 ) » rent qu être libres c'était ae plus obéir à per~ » sonne, et surtout n'avoir plus de roi.

» Ils s'aperçurent avec le temps et à l'école du » malheur, qu'il n'est point de joug plus pesant » que celui qu'on reçoit de ses égaux ; que le » peuple en masse ne peut agir directement, et » qu'il lui suffit d'influer; que le résultai direct » de l'action de tous est la destruction ; qu'il faut » toujours en revenir à confier le pouvoir à un » petit nombre; que c'est encore le petit nombre » qui mène tout , lors même que le peuple en- » tier vote ou délibère, et qu'au moment où il » se persuade que c'est lui qui dirige , il n'est réel- » lement que l'instrument de quelques hommes,

» Lorsque le peuple anglais eut senti sa propre » incapacité, il sentit aussi la nécessité de se » soumettre , et il se soumit ; mais il avait acquis » de l'expérience; il avait appris à connaître la » liberté; il savait qu'elle ne consistait pas à être » affranchi de toute obéissance, mais à n'obéir » qu'à des lois faites pour le bonheur de tous ; à ce » que l'homme ne fût pas à la merci de l'homme; » à ce qu'il pût jouir tranquillement et en » pleine sûreté de sa fortune et de son talent, de *» ses facultés locomotives, intellectuelles et so- » ciales, sous la seule condition de ne troubler » personne dans les mêmes jouissances.

» Voilà la source de cette sorte d'instinct pu-

( 54o ) » blic, d'une part, contre l'esprit révolution- » naire et l'ancien penchant au soulèvement, et, » de l'autre part, en faveur du système des ga- » ranties. »

Nul homme éclaire' ne saurait, ce me semble, méconnaître les leçons de tout genre que ces trois règnes de l'histoire d'Angleterre présentent à tous les peuples.

Cette histoire dit aux princes , au nom de Charles Ier : Quand la raison publique demande une chose, ne vous y refusez pas; n'attendez pas qu'il soit trop tard. Si vous luttez par l'arbitraire et avec violence, la colère remplacera la raison. Quand vous voudrez faire le bien, il ne sera plus temps; vous aurez perdu l'Etat et vousmême.

Elle leur dit, au nom de Charles Iï : Soyez justes et soyez sincères. La duplicité est un métier pénible, fatigant, qui ne rapporte pas ce qu'il coûte. Les nations sont clairvoyantes; on ne les trompe plus ; elles comprennent ce qu'on ne leur dit pas, sous ce qu'on leur dit; elles rient du mensonge et entendent le silence.

Elle leur dit, au nom de Jacques II : N'imaginez pas que vous êtes forts parce que des flatteurs extravagans vous le disent. Tant que vous n'avez pas tenu en main le pouvoir, ils vous ont garanti le succès de l'usage que vous en feriez.

( 34i ) Ils ont condamné les ménagemcns, inculpé les temporisations, déclamé contre ce qu'ils nommaient pusillanimité et faiblesse. Ils parlaient bien à leur aise, parce que le moment de la crise était encore loin. Ce moment est venu; la violence a déployé ses bannières, et Jacques II, monté sur le trône en i685, en est tombé en 1688.

Il fut tout étonné, Jacques II, de voir que pas une épée ne fut tirée pour sa défense; que Louis XIV, qui l'avait encouragé, abandonna sa cause; que, parmi ses courtisans, ceux qui l'avaient le plus excité à la tyrannie se déclarèrent pour son expulsion. Sunderland, changeant deux fois de religion en six mois, vendu à la France , vendu à Jacques II , vendu à Guillaume , est le type de ces courtisans.

L'histoire crie aux princes : Prenez-y garde : il y a autour de vous plus d'un Sunderland.

Mais cette même histoire, institutrice sévère et impartiale dans tous les sens, crie aussi aux peuples : Si vous dépassez le but primitif que vous vous proposiez dans vos réclamations légitimes, vous serez entraînés dans une route semée d'abîmes que vous ne prévoyez pas, Si vous êtes injustes, inhumains, féroces, votre iniquité, votre barbarie, retomberont sur vous. Si vous tuez vos rois , vous aurez des tyrans , vous reculerez devant votre ouvrage ; vous désespérerez

( H* ) de vous-même ; vous désavouerez vos principes , parce que vous rougirez de vos actions. Après vous être souillés par des crimes, vous vous consumerez en serviles expiations; et succombant de lassitude pour avoir voulu l'anarchie, vous vous déclarerez , par un nouveau blasphème, indignes de la liberté.

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