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DE LA FRANCE

Plusieurs fois, durant notre longue et orageuse révolution, on a professé une doctrine qui a, dans mon opinion, beaucoup d'importance et qui ne me paraît ni vraie ni sans danger. Je l'avais réfutée il y a trente ans. Des écrivains distingués la reproduisent : je veux l'examiner de nouveau.

Cette doctrine consiste à établir que les rigueurs illégales qui ont souillé quelques époques de nos troubles civils ont servi la liberté au lieu de lui nuire; que, dans l'état où se trouvait la France, il fallait que l'État pérît ou que le gouvernement devînt un gouvernement de sang; que la terreur qu'il inspira était nécessaire pour forcer l'obéissance au dedans et la discipline au dehors; que cette terreur passa des armées françaises aux armées ennemies; qu'elle gagna les souverains étrangers, et nous valut, avec la

moitié de l'Europe, des traités honorables; que pour ne pas succomber à la violence des moyens employés contre elle, la liberté devait recourir à des moyens plus violens encore.

Je suis loin de reprocher aux auteurs de ce système les conséquences qu'il me paraît avoir. La plus simple expérience des hommes sur la manière dont les idées se combinent dans leurs têtes , nous apprend que les conséquences qui nous semblent résulter évidemment d'un principe sont souvent méconnues par ses plus zélés partisans. Une légère différence dans l'un des chaînons du système, dans le sens d'une expression, dans une idée intermédiaire , peut mener à une série de raisonnemens et à des conclusions directement opposées. Rien de plus injuste que de faire retomber sur un écrivain l'odieux ou l'absurdité de prétendues conséquences qu'il n'a pas tirées de ses principes et que nous en tirons sans son aveu : il faut les développer, pour qu'il les compare à celles qu'il en tire; mais ce n'est jamais que par une injustice coupable que ce développement peut dégénérer en accusation.

Je commence donc par déclarer hautement que je ne soupçonne point l'intention des défenseurs du système que j'ai exposé; mais ce qui n'a pas été leur but serait le résultat positif de leur système, qui me paraît cent fois plus funeste que

( 545 ) les égaremens les plus déplorables d'une multitude aveugle et furieuse. Cette multitude, on la comprime, on la replace sous le joug des lois ; mais le système qui régularise des excès, qui leur donne une apparence, je ne dirai pas de légalité, mais d'ordre et de symétrie, est d'un danger permanent et incalculable. Il tend à éblouir les plus sages, à pervertir les plus humains. L'établissement d'un régime tel que celui qui a souillé nos annales en 1793 et en 1794 aurait fait sortir du milieu de la nation la plus douce des monstres comme nousen avons vu. L'institution de tribunaux sans règles , sans formes , sans défenseurs , aurait créé des juges bourreaux parmi les peuples les moins féroces. Il est un degré d'arbitraire qui suffit pour renverser les têtes , corrompre les cœurs, dénaturer toutes les affections. Leshommes ou les corps, revêtus de pouvoirs sans bornes, deviennent ivres de ces pouvoirs. Il ne faut jamais supposer que , dans aucune circonstance , une puissance illimitée puisse être admissible , et dans la réalité, une telle puissance n'est jamais nécessaire.

Le régime affreux qu'on a nommé la terreur n'a point contribué au salut de la France; la France a été sauvée malgré ce régime. Il a créé la plupart des obstacles dont on lui attribue le renversement; ceux qu'il n'a pas créés auraient

( 546 ) été surmontés d'une manière plus facile et plus durable par un gouvernement juste. Telles sont les vérités que je veux démontrer.

Cette démonstration n'est point superflue. Nous ne manquons point d'hommes qui, aujourd'hui encore, admirent, sinon le but, au moins l'énergie de Robespierre et de Marat. Ils voudraient que la monarchie, s'emparant d'une énergie semblable, frappât comme eux ceux qu'elle soupçonne. Prouvons donc à la monarchie que la terreur n'a pas servi, mais perdu le gouvernement républicain.

Lorsqu'on veut faire son apologie, on tombe dans un abus de mots; on confondra terreur avec les mesures qui ont existé à côté de la terreur. On ne considère pas que, dans les gouvernemens les plus tyranniques, il y a une partie légale, répressive et coercitive, qui leur est commune avec les gouvernemens les plus équitables, par une raison bien simple, c'est que cette partie est la base de l'existence de tout gouvernement.

Ainsi l'on dit que ce fut la terreur qui fît marcher les Français aux frontières , qui rétablit la discipline dans les armées, qui frappa d'épouvante ceux qui conspiraient , qui réduisit à l'impuissance toutes les factions.

Tout cela est faux. Les hommes qui opérèrent toutes ces choses furent en effet les mêmes hommes

( '47 ) qui faisaient peser la terreur sur la France; mais ce ne fut point par la terreur qu'ils les opérèrent. Il y eut, dans l'exercice de leur autorité, deux parties, la partie gouvernante, et la partie atroce. C'est à l'une qu'il faut attribuer leurs succès, à l'autre leurs dévastations et leurs crimes.

Comme en même temps qu'ils opprimaient et dévastaient le pays, il leur fallait, pour leur existence , gouverner , la terreur et le gouvernement coexistèrent , et de là la méprise qui fit prendre le gouvernement pour la terreur, et la terreur pour le gouvernement.

Que si l'on dit que l'une aida l'autre, et que l'effroi qu'inspira l'autorité, par sa partie atroce, redoubla la soumission à sa partie légitime , on dit une chose évidente et commune; mais il n'en résulte pas que ce redoublement d'effroi fût nécessaire , et que le gouvernement n'eût pas eu par la justice les moyens suffisans pour forcer l'obéissance.

Sans doute, lorsqu'un juge condamne à la fois un innocent et un coupable, la terreur s'empare de tous les coupables comme de tous les inuocens ; mais la punition du coupable aurait rempli de ce but tout ce qui était nécessaire. Les coupables auraient également tremblé, quand le crime seul eût été frappé. Lorsqu'on voit à la fois une atrocité et une justice, il faut se garder de faire

( 548 ) de ces deux choses un monstrueux ensemble. Il ne faut pas sur celte confusion déplorable se bâtir un système d'indifférence sur les moyens ; il ne faut pas attribuer sans discernement tous les effets à toutes les causes , et prodiguer au hasard son admiration à ce qui est atroce et à ce qui est légal.

Séparons donc, dans l'histoire de l'époque révolutionnaire, ce qui appartient au gouvernement et les mesures qu'il eut droit de prendre d'avec les crimes qu'il a commis et qu'il n'avait pas le droit de commettre.

Le gouvernement (je ne le considère pas ici sous le rapport de son origine , mais simplement en sa qualité de gouvernement) avait le droit d'envoyer les citoyens repousser les ennemis. Ce droit appartient à tous les gouvernemens ; ils l'ont dans les pays monarchiques et dans les pays républicains; ils l'ont en Suisse, aussi bien qu'en Russie ; et comme la gravité d'un délit résulte des conséquences qu'il peut avoir , le gouvernement avait encore le droit d'attacher la peine la plus sévère au refus de partir pour les armées, à la désertion, à la fuite des soldats. Mais ce n'est pas là ce que firent les hommes qui se vantaient d'organiser la terreur. Ils décimèrent des armées obéissantes et courageuses; ils abolirent toutes les formes de jugemens, même

( *4& ) militaires; ils revêtirent leurs instrumens depouvoirs illimités; ils remirent le sort des individus au caprice, et le sort de la guerre à la frénésie. Ces horreurs ne servirent de rien à la république. Lors même que des proconsuls n'eussent pas fait périr des milliers dinnocens à l'armée du Rhin , l'armée eût-elle moins bien combattu? Ne flétrissons pas nos triomphes dans leur source, et songeons qu'on ne peut attribuer ni à des fureurs proconsulaires ni à des échafauds permanens les victoires d'Arcole et de Rivoli.

Le gouvernement avait le droit de scruter sévèrement la conduite de ses généraux , victorieux ou vaincus, et de faire juger sans indulgence les traîtres ou les lâches. Mais les décemvirs livrèrent à des bourreaux ceux qu'ils haïssaient ou soupçonnaient; ils versèrent le sang de guerriers irréprochables. Ces meurtres n'étaient d'aucune nécessité, puisqu'il faut examiner la nécessité des meurtres.

Le gouvernement avait le droit de surveiller, de poursuivre, de traduire devant les tribunaux, ceux qui conspiraient ; mais des tribunaux sans formes, sans appel, assassinèrent sans jugement soixante victimes par jour.

On a prétendu que ces atrocités n'étaient pas sans fruit , et que la mort ne choisissant pas, tout tremblait. Oui, tout tremblait sans doute ; mais

( 35ù ) il eût suffi, que les coupables tremblassent , et le supplice de vieillards octogénaires, et d'accusés non interrogés, ne pouvait être nécessaire pour effrayer les conspirateurs.

lie gouvernement avait le droit de réprimer ceux des ministres de la religion qui , ne se renfermant point dans leurs fonctions spirituelles, troublaient l'Etat par des suggestions factieuses. Mais la terreur proscrivit , assassina , voulut anéantir tous les prêtres. Elle créa de nouveau une classe pour la massacrer; et, tandis que la justice eût apaisé la superstition et enlevé au fanatisme les prétextes dont il se couvrait , la terreur, en poursuivant, en combattant par l'injustice et la cruauté cette superstition et ce fanatisme , en fit des objets sacrés aux yeux de quelques - uns , respectables aux yeux d'un grand nombre, intéressans aux yeux de tous.

Je ne pousserai pas plus loin cet examen des effets de la terreur ; j'en conclus qu'elle n'a fait que du mal, et qu'elle n'a produit aucun bien. A côté d'elle a existé ce qui était indispensable à tout gouvernement , mais ce qui aurait existé sans elle , et ce qu'elle a corrompu et empoisonné en s'y mêlant.

Ce qui trompe sur ses effets , c'est qu'on lui a fait un mérite du dévouement de nos citoyens et de nos guerriers. Tandis que des tyrans dévas-

( 35i ) taient leur patrie , ils persistaient à la servir et à mourir pour elle. Menaces cîe l'assassinat , ils n'en marchaient pas moins à la victoire.

Ce qui trompe encore, c'est qu'on admire la terreur d'avoir renverse les obstacles qu'elle-même avait cre'e's; mais ce dont on l'admire , on devrait l'en accuser.

En effet, le crime nécessite le crime. La férocité du comité de salut public ayant soulevé tous les esprits , tous s'égarèrent dans ce soulèvement, et la terreur fut nécessaire pour les comprimer; mais avec la justice, le soulèvement n'eût pas existé, et l'on n'eût pas eu besoin , pour prévenir de grands dangers, de recourir à d'affreux remèdes.

C'est à cet horrible abus de la force qu'il faut attribuer encore aujourd'hui la répugnance de quelques hommes honnêtes pour tous les principes qui ne conduisent pas au repos et au silence sous le despotisme. La frénésie de 1794 a fait abjurer, par des esprits faibles, les lumières de 178g.

Ce régime abominable n'a point , comme on l'a dit , préparé le peuple à la liberté, il l'a préparé à subir un joug quelconque : il a courbé les têtes, mais en dégradant les esprits, en flétrissant les cœurs : il a servi pendant sa durée, les amis de l'anarchie , et son souvenir sert main-

tenant les amis de l'esclavage et de l'avilissement de l'espèce humaine.

Et disons ici une vérité sans craindre les interprétations malveillantes. Les véritables républicains ne furent ni les fondateurs ni les instrumens de ce régime ; ils le combattirent, au moment où ils le virent s'élever. Ils appelèrent à leur secours tous ceux que des motifs pressans , l'intérêt de leur fortune, de leur repos, de leur vie, auraient dû engager à se réunir à eux. D'absurdes ressentimens , un timide égoïsme , un désir stupide d'être vengé de ses vainqueurs, même par ses assassins, empêchèrent cette réunion. Les républicains furent abandonnés, ils succombèrent, ennemis de Robespierre, et non ses complices, martyrs de l'ordre social, non ses destructeurs. La terreur commença par leur défaite , et s'affermit sur leurs tombeaux.

P. S. Plusieurs de ces réflexions furent publiées en 1797- Je ne les aurais pas reproduites, je n'aurais pas rappelé de tristes souvenirs , si je n'avais pensé qu'il importait à laFrance, quelles que soient désormais ses destinées, de ne pas voir confondre ce qui est digne d'admiration et ce qui n'est digne que d'horreur. Justifier le régime de 1793 , peindre des forfaits et du délire comme une nécessité qui pèse sur les peuples, toutes les fois qu'ils essaient d'être libres , c'est nuire à une

cause sacrée, plus que ne lui nuiraient les attaques de ses ennemis les plus déclares. C'est ainsi qu'on frappe de réprobation, aux jeux du vulgaire , toutes les idées qu'embrassaient autrefois avec enthousiasme les âmes généreuses, et qu'adoptaient, par imitation, les âmes communes; et certes, les évènemens ont suffisamment corroboré , depuis trente années , toutes mes assertions et toutes mes craintes. Lisez les séances de la Convention, du 3i mai au 9 thermidor, le Moniteur de 1800 à 1812 , vous verrez que les hommes qui avaient demandé du sang ont brigué des chaînes.

Séparez donc soigneusement les époques et les actes ; flétrissez ce qui est éternellement coupable; ne recourez pas à une métaphysique abstraite et subtile pour prêter à des attentats l'excuse d'une fatalité irrésistible qui n'existe pas ; n'ôtez pas à vos jugemens toute autorité , à vos hommages toute valeur.

XYJ.

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