DE L'ESPÈCE HUMAINE
Parmi les différens systèmes qui se sont suivis, combattus et modifiés, un seul me semble expliquer l'énigme de notre existence individuelle et sociale , un seul me paraît propre à donner un but à nos travaux, à motiver nos recherches, à nous soutenir dans nos incertitudes, à nous relever dans nos découragemens. Ce système est celui de la perfectibilité de l'espèce humaine. Pour qui n'adopte pas cette opinion, l'ordre social, comme tout ce qui tient, je ne dirai pas seulement à l'homme, mais à l'univers, n'est qu'une de ces mille combinaisons fortuites, l'une de ces mille formes plus ou moins passagères qui doivent perpétuellement se détruire et se remplacer, sans qu'il en résulte jamais aucune amélioration durable. Le système de la perfectibilité nous garantit seul de la perspective infaillible d'une destruction complète, qui ne laisse aucun souvenir de nos efforts, aucune trace de nos succès. Une calamité physique, une religion nouvelle , une invasion de barbares ou quelques
( 5S8 ) siècles d'oppressions continues pourraient enlever à notre espèce tout ce qui l'élève, tout ce qui l'ennoblit, tout ce qui la rend à la fois, et plus morale, et plus heureuse et plus éclairée. Vainement on nous parle de lumières, de liberté, de philosophie : sous nos pas peuvent s'ouvrir des abîmes, au milieu de nous peuvent fondre des sauvages, de notre sein même des imposteurs peuvent s'élever, et plus facilement encore nos gouvernemens peuvent devenir tvranniques. S'il n'existe pas dans les idées une durée indépendante des hommes , il faut fermer nos livres , renoucer à nos spéculations, nous affranchir d'infructueux sacrifices, et tout au plus nous borner aces arts utiles ou agréables, qui rendront moins insipide une vie sans espérance, et qui décorent momentanément un présent sans avenir.
Le perfectionnement progressif de notre espèce établit seul des communications assurées entre les générations. Elles s'enrichissent sans se connaître, et tant est profondément gravé dans l'homme l'instinct de cette opinion consolatrice , que chacune de ces générations fugitives attend et trouve sa récompense dans l'estime des générations lointaines qui doivent fouler un jour sa cendre insensible.
Dans ce système , les connaissances humaines forment une masse éternelle, à laquelle chaque
( 389 ) individu porte son tribut particulier, certain qu'aucune puissance ne retranchera ' la moindre partie de cet impérissable trésor. Ainsi, l'ami de la liberté et de la justice lègue aux siècles futurs la plus précieuse partie de lui-même; il la met à l'abri de l'ignorance qui le méconnaît et de l'oppression qui le menace; il la dépose dans un sanctuaire dont ne peuvent jamais approcher les passions dégradantes ou féroces. Celui qui , parla méditation, découvre un seul principe, celui dont la main trace une seule vérité, peut laisser les peuples et les tyrans disposer de sa vie; il n'aura pas existé vainement, et si le temps efface jusqu'au nom qui désignait sa passagère existence, sa pensée restera néanmoins empreinte sur l'ensemble indestructible à la formation duquel rien ne pourra faire qu'il n'ait pas contribué. Je me propose donc de rechercher s'il existe dans l'homme une tendance à se perfectionner, quelle est la cause de cette tendance, quelle est sa nature, si elle a des limites ou si elle est illimitée, enfin quels obstacles retardent ou contrarient ses effets.
Dans tous les temps , des écrivains d'opinions différentes se sont occupés de ces questions ; mais ils ne les ont considérées que d'une manière fort incomplète , et leurs travaux n'ont guère servi qu'à les obscurcir. Les uns se sont
( 39© ) contentés de preuves purement spéculatives, et les preuves de ce genre sont toujours très équivoques; les autres se sont bornés à des témoignages historiques , et ces témoignages peuvent être facilement combattus par des témoignages opposés. Personne jusqu'ici n'a, que je sache, essayé de donner à cette idée des développemens réguliers, de découvrir d'abord par quelle loi de sa nature l'individu était perfectible ; d'expliquer ensuite comment cette loi s'appliquait à l'espèce, et de démontrer enfin par les faits l'application constante de cette loi.
Tel sera l'objet des pages suivantes. Je lâcherai d'être clair; je serai court. Je ne dirai que ce qui me paraîtra rigoureusement indispensable. Toutes les impressions que l'homme reçoit lui sont transmises par les sens ; elles sont néanmoins de deux espèces, ou, pour mieux dire, après avoir été à leur origine parfaitement homogènes, elles se divisent en deux classes différentes.
Les unes, qui sont les sensations proprement dites, sont passagères, isolées, et ne laissent d'autre trace de leur existence que la modification physique qu'elles ont produite sur nos organes. Les autres, qui se forment du souvenir d'une sensation ou de la combinaison de plusieurs, sont susceptibles de liaison et de durée;
( 39i ) nous les appellerons idées (i). Ces dernières se placent dans la partie pensante de notre être , s'y conservent, s'y enchaînent l'une à l'autre, se reproduisent, et se multiplient l'une par l'autre, en formant de la sorte une espèce de monde au dedans de nous, monde qu'il est possible, par la pensée , de concevoir tout-à-fait indépendant du monde extérieur.
Dans la comparaison de l'influence des sensations proprement dites, et de ce que nous nommons idées, se trouve la solution du problème de la perfectibilité humaine.
L'hommejamaisnepeutdevenirlemaîtredeses sensations proprement dites. Il peut bien en écarter quelques-unes, en soigner, en appeler quelques autres; mais elles ne se conservent pas, elles fuient tout entières, elles ne s'enchainent point. La sensation présente ne décide rien pour la sensation à venir; celle du jour est étrangère à celle du lendemain. Elles ne constituent point à l'homme une sorte de propriété. En quelque nombre qu'il les
(i) Il y a peut-être quelque inexactitude métaphysique dans celte distinction de sensations et d'ide'es. Leside'es, sous un certain rapport , sont aussi des sensations combinées , prolongées , conservées, rappelées , séparées de l'action des objets extérieurs, dissemblables, en un mot, des sensations premières et instantanées ; mais c'est pour exprimer celte dissemblance , le plus positivement et le plus brièvement possible, que nous appelons les unes sensations proprement dites, et les autres idées.
reçoive, quelque avidement qu'il les multiplie, ehaeune d'elles venant seule, passant seule, disparaissant seule, traverse la solitude, mais sans la peupler.
Les idées, au contraire, se conservant dans la partie pensante de notre être, s'associant, se reproduisant, constituent à l'homme une propriété véritable. Sans doute , pour recevoir ses idées , comme pour recevoir ses sensations , l'homme est dans la dépendance des objets extérieurs; mais les idées lui restent, lorsqu'une fois elles lui sont acquises, et s'il ne peut ni les rappeler ni les multiplier à sa volonté, elles ont du moins, comme nous l'avons dit, l'avantage inappréciable de se rappeler et de se multiplier l'une par l'autre.
Si chacun se gouverne, ou, pour mieux dire, est gouverné par ses sensations proprement dites, et que la nature ait voulu qu'elles dominassent ou même seulement balançassent l'influence des idées, il ne faut espérer aucun perfectionnement. Les idées s'améliorent, les sensations ne peuvent s'améliorer. Dans cette hypothèse, nous avons été de tout temps ce que nous sommes, nous sommes ce que nous serons toujours.
Si, au contraire, l'homme se gouverne par les idées, le perfectionnement est assuré. Lors même que nos idées actuelles seraient fausses, eilespor-
( 395 ) tent en elles un germe de combinaisons toujours nouvelles, de rectifications plus ou moins promptes, mais infailibles, et de progression non interrompue.
Il ne faut pas prendre la question que nous agitons ici pour un lieu commun de morale ; c'est un fait qu'il importe d'éclaircir. Nous n'en sommes pas à répéter cet adage de tous les siècles , que l'homme doit s'affranchir de la sujétion des sens et se conduire par les lumières de la raison; nous recherchons ce qu'il fait, sans nous occuper de ce qu'il doit faire.
Soit qu'il se dirige par ses sensations proprement dites , ou par ce que nous nommons idées , c'est ^à -dire par le souvenir et la combinaison de ses sensations passées, sa conduite est conforme à sa nature ; il n'en changera pas , il n'en peut changer; seulement, comme nous venons de le dire, si l'empire est aux sensations, l'espèce humaine sera stationnaire ; si l'empire est aux idées, elle sera progressive.
Maintenant l'examen le plus superficiel suffira pour nous convaincre que l'homme se gouverne entièrement et exclusivement par les idées, et qu'à moins qu'un choc violent et subit ne le prive de l'usage de toutes ses facultés, il sacrifie toujours la sensation présente aux souvenirs de la sensation passée ou à l'espoir de la sensation
future , c'est-à-dire à une idée. Les faits que nous rapportons dans le langage vulgaire , comme une preuve de la puissance des sensations , sont, dans la réalité, une preuve de la puissance des idées. Ceci n'est point une subtilité chimérique. Lorsque Léandre traversait la mer à la nage pour aller rejoindre Héro, il supportait une douleur réelle dans l'espérance d'un plaisir futur ; et dans le fait, il sacrifiait une sensation à une idée. Ces sacrifices se répètent à chaque instant dans la vie de chacun de nous ; et les hommes les plus égoïstes , les plus sensuels s'y soumettent aussi fréquemment, aussi constamment, pour mieux dire, que les plus désintéressés et les plus généreux.
On doit en conclure qu'il existe dans la nature humaine une disposition qui lui donne perpétuellement la force d'immoler le présent à l'avenir, et par conséquent la sensation à l'idée.
L'opération est la même dans l'ouvrier laborieux qui s'épuise de travail pour nourrir sa famille, dans l'avare qui supporte le froid et la faim pour conserver son or, dans l'amant qui brave la fatigue et l'intempérie des nuits pour attendrir sa maîtresse, dans l'ambitieux qui repousse le sommeil ou néglige une blessure pour asservir sa patrie, dans le citoyen généreux qui veille, combat et souffre pour la sauver. Il y a dans tous, possibilité de sacrifice; dans tous,
( ^CP ) en un mot , domination sur les sensations par les idées.
L'homme ne se gouverne donc pas par les sensations proprement dites; il est au contraire en lutte perpétuelle avec elles, et les subjuguant toujours; et l'on pourrait démontrer que la vie du plus faible , du plus voluptueux , du plus efféminé sybarite est une série non interrompue de triomphes de ce genre.
L'homme, quoique essentiellement modifiable par les impressions extérieures , n'est donc point dans une dépendance absolue et passive de ces impressions. Il oppose sans cesse l'impression d'hier à celle d'aujourd'hui, et fait chaque jour, pour les plus petites causes et pour les plus faibles intérêts, une opération suffisante pour les plus beaux actes d'héroïsme et de désintéressement. S'il en est ainsi , on ne doit plus opposer la puissance des sensations à la puissance des idées ; il ne faut plus parler que de la puissance comparative des idées entre elles. Or , qui dit la puissance des idées dit la puissance du raisonnement; car, dans tous ces sacrifices, tellement communs dans la vie de chacun de nous, que nous ne nous en apercevons pas nous-mêmes, il y a comparaison , et par conséquent raisonnement.
Lorsque le plus sensuel des hommes s'abstient de boire avec excès d'un vin délicieux pour
( 396 ) mieux posséder sa maîtresse, il y a sacrifice, par conséquent comparaison. Or, pour porter cet homme à des actions nobles , généreuses, utiles, il ne faudrait que perfectionner en lui la faculté de comparer.
Nous avons, ce me semble, gagné un grand point. Ce n'est plus la nature de l'homme qu'il faut subjuguer, ce ne sont plus ses sensations qu'il faut vaincre ; c'est uniquement sa raison qu'il (aut perfectionner. Il n'est plusquestionde créeren lui une force étrangère, mais de développer et d'étendre une force qui lui est propre.
Pour nier cette assertion, il faudrait nier la série de faits que nous avons allégués , et cela paraît impossible. Ce ne sont point les sensations qui dirigent les actions des hommes, ce sont les idées; elles sont toujours accompagnées de comparaison , de jugement. La nature de l'homme est tellement disposée au sacrifice , que la sensation présente est presque infailliblement sacrifiée lorsqu'elle est en opposition avec une sensation future, c'est-à-dire avec une idée.
La puissance que Zenon , qu'Epictète, que Marc- Aurèle , attribuaient à l'homme sur sa propre existence, n'est autre chose que le développement de cette vérité. C'est la suprématie des idées sur les sensations, en d'autres termes,
( 397 ) l'assertion que l'homme par le souvenir , les combinaisons , l'usage , en un mot, des impressions qu'il a reçues, peut dompter les impressions qu'il reçoit.
Depuis que Socrale avait , pour employer une expression consacrée , fait descendre la philosophie du ciel pour la placer sur la terre, et l'appliquer à nos affections de chaque jour et à nos intérêts de chaque heure , les sages de l'antiquité avaient étudié l'homme sous tous les points de vue. Ils avaient trouvé pour résultat de leurs recherches, que les idées doivent l'emporter sur les sensations, que plus les premières se multiplient , se développent et se perfectionnent , plus leur empire est incontesté, et ils en avaient conclu pour l'espèce humaine, la possibilité d'une indépendance morale, complète et illimitée.
Tous leurs efforts tendaient à consolider l'empire des idées sur les sensations , à rendre l'homme maître de lui, à lui conserver toujours cette indépendance morale , source de dignité , de repos et de bonheur.
Plusieurs causes, parmi lesquelles je range en première ligne l'arbitraire des anciennes monarchies, nous ont ravi cette indépendance en nous énervant et nous corrompant. Devenus libres , il faut redevenir forts ; il faut considérer la vo-
( 398 ) lonté de l'homme comme constituant le moi, et comme toute-puissante sur la nature physique. Ses organes , ses sensations , cette nature physique sont ses premiers instrumens. A l'aide de ce dernier, il dompte les objets étrangers, et de ces objets il se fait des instrumens secondaires ; mais auparavant, il faut qu'il se soit assuré la conquête de ses premiers moyens , et qu'il en possède l'empire absolu. Il doit être maître chez lui avant de l'être au dehors.
Les passions mêmes peuvent et doivent être les instrumens de la volonté. Elles peuvent être, comme les liqueurs fortes , des moyens à l'aide desquels , lorsque nous avons besoin de telle impulsion , nous la donnons à nos organes, en observant toujours de ne pas la donner telle que nous ne puissions la diriger , comme nous observons, en recourant à des liqueurs spiritueuses pour nous ranimer , de ne pas nous enivrer de manière à n'être plus maîtres de nous.
Dans la seule faculté du sacrifice est le germe indestructible de la perfectibilité. A mesure que l'homme l'exerce , cette faculté acquiert plus d'énergie ; l'homme embrasse dans son horizon un plus grand nombre d'objets. Or, l'erreur ne provient jamais que de l'absence de quelque élément qui doit constituer la vérité ; on la rectifie en complétant le nombre des élémens néces-
( 399 ) saires. L'homme doit donc chaque jour acquérir un plus haut degré de rectitude.
Le perfectionnement qui s'opère de la sorte dans l'individu se communique à l'espèce, parce que de certaines vérités, répétées d'une manière constante et universelle, sont à la longue entourées par l'habitude d'une évidence entière et rapide; car une vérité évidente n'est autre chose qu'une vérité dont le signe nous est tellement familier, qu'il nous retrace à l'instant même l'opération intellectuelle par laquelle cette vérité a obtenu notre assentiment.
Dans les vérités morales, comme dans les vérités numériques, il n'est question que de simplifier les signes. Si nous saisissons tout d'un coup , et sans calcul, que deux et deux font quatre, et si nous ne saisissons pas avec la même rapidité que soixante-neuf et cent quatre-vingt-sept font deux cent cinquante-six , ce n'est pas que la première de ces propositions soit plus incontestable que l'autre, c'est que le signe de deux répété deux fois rappelle plus promptement l'idée qu'il désigne que la réunion des signes de soixante-neuf et de cent quatre-vingt-sept.
De la réunion de ces vérités , adoptées par tous les individus, et de l'habitude des sacrifices que ces vérités leur imposent , se forme une raison , s'établit une morale commune à tous, dont les
principes, reçus sans discussion, ne se mettent plus en doute. Alors l'individu n'est plus obligé de recommencer une tâche remplie avant lui; il part, non du point où le placerait son inexpérience individuelle, mais du point où l'a porté l'expérience de l'association.
En même temps que la perfectibilité de l'homme s'exerce intérieurement, en le conduisant, lentement sans doute, d'une manière imperceptible, de vérités connues à des vérités encore obscures, elle s'exerce extérieurement en le conduisant de même de découvertes en découvertes.
On peut , en prenant des époques de l'histoire éloignées l'une de l'autre, montrer la marche de la perfectibilité extérieure et intérieure.
Pour la perfectibilité intérieure, c'est-à-dire la morale , nous avons l'abolition de l'esclavage , qui est pour nous une vérité évidente, et qui était le contraire pour Aristote.
Dans la lutte de la révolution française, les aristocrates les plus invétérés n'ont pas songé à proposer le rétablissement de l'esclavage , et Platon, dans sa république idéale, ne suppose pas qu'on puisse s'en passer.
Telle est la marche de l'esprit humain , que les hommes les plus absurdes d'aujourd'hui ne peuvent, en dépit d'eux, rétrograder au point où en étaient les plus éclairés des siècles anté-
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rieurs. Quand le temps et le raisonnement ont fait complètement justice d'une institution fausse, la sottise même et l'intérêt personnel n'osent plus la réclamer.
Pour la perfectibilité extérieure, nous avons une multitude de découvertes: celles de Galilée, de Copernic, de Newton ; la circulation du sang, Félectricité, et une foule de machines qui rendent l'homme tous les jours plus maître de l'univers matériel ; la poudre à canon, la boussole l'imprimerie, la vapeur, moyens physiques pour la conquête du monde.
Cette marche de la perfectibilité peut être suspendue , et même l'espèce humaine forcée de rétrograder en apparence; mais elle tend à se replacer au point où elle était, et elle s'y replace aussitôt que la cause matérielle qui l'en avait éloignée vient a cesser.
Ainsi, les convulsions de la révolution française avaient bouleversé les idées et corrompu les hommes ; mais aussitôt que ces convulsions ont été apaisées, les hommes sont retournés aux idées de morale qu'ils professaient immédiatement avant les secousses qui les avaient égarés ; de manière" qu'on peut dire que les excès de la révolution ont perverti des individus , mais non substitué au système de morale qui existait un système de morale moins parfait ; et c'est
ceci néanmoins qu'il faudrait prouver pour démontrer que l'espèce humaine se détériore.
Il en est de même de ce que nous avons nommé la perfectibilité extérieure.
L'homme a conquis beaucoup plus de moyens d'agir sur les objets extérieurs et de les faire céder à sa volonté qu'il n'en avait autrefois. C'est un perfectionnement pour l'espèce. Prenez cent hommes au hasard, dans tel peuple que vous voudrez de l'antiquité, et cent hommes dans les nations européennes de nos temps modernes; placez chacune de ces bandes, avec les découvertes de son époque, dans une ile déserte, hérissée de rochers et de forêts : les cent hommes de l'antiquité périront, ou retourneront à l'état sauvage, faute de moyens de défrichement; les cent hommes des temps modernes se replaceront, parleurs travaux, au point d'où vous les aurez tirés, et partiront aussitôt de là pour arriver a. un degré de civilisation plus élevé. Cette différence tiendrai quelques découvertes physiques, à l'usage , par exemple, de la poudre à canon. Or, on ne peut nier que ce ne soit un véritable perfectionnement pour l'espèce humaine. Le mot de Vauban , cité contre la perfectibilité , prouve au contraire en sa faveur. Si César revenant aujourd'hui se trouvait en quinze jours au niveau des hommes les plus habiles, existant actuelle-
( 4o5 ) ment , c'est-à-dire bien au-dessus de son siècle, ne serait-ce pas une démonstration que notre espèce part d'un point plus avancé , et par conséquent va plus loin qu'alors ?
Ceux qui ne veulent pas reconnaître cette marche progressive supposent que l'espèce humaine est condamnée à décrire perpétuellement un cercle , et , par une alternative éternelle , à repasser sans cesse de l'ignorance aux lumières et des lumières à l'ignorance , de l'état sauvage à l'état civilisé et de l'état civilisé à l'état sauvage. C'est qu'ils s'arrêtent à quelques portions de la terre, à quelques sociétés plus ou moins resserrées, à quelques individus remarquables ou dans leur siècle ou dans leur patrie. Mais pour apprécier le système de la perfectibilité, il ne faut pas le juger partiellement. Peu importe que telle peuplade, à telle époque, ait joui de plus de bonheur ou possédé plus de lumières que telle autre peuplade, à une époque suivante, s'il est démontré que la masse des hommes coexistant dans un temps quelconque est toujours plus heureuse que la masse des hommes coexistant dans un temps antérieur.
Il ne faut pas dire : les Athéniens étaient plus libres que nous; donc le genre humain perd en liberté. Les Athéniens étaient une petite partie des habitans de la Grèce, la Grèce une petite partie de
l'Europe, et le reste du monde était barbare, et l'immense majorité des habitansde la Grèce ellemême était composée d'esclaves. Que l'on nous montre dans l'histoire une époque semblable à la nôtre, prise en grand. L'Europe entière est exempte du fléau de l'esclavage; les trois quarts de celte partie du globe sont affranchis de la féodalité , la moitié délivrée des privilèges de la noblesse. Sur cent vingt millions d'hommes, il n'en existe pas un seul qui, légalement, ait sur un autre le droit de vie et de mort. Dans les pays mêmes où ne règne pas encore la philosophie, la religion recommande la tolérance. Partout le despotisme couvre ses forfaits de prétextes ridicules sans doute , mais qui annoncent une pudeur jusqu'à présent inconnue. L'usurpation s'excuse comme nécessaire , l'erreur se justifie comme utile.
J'ai parlé dans un essai précédent, des quatre grandes révolutions qui se font remarquer jusqu'à nos jours : la destruction de la théocratie, celle de l'esclavage, celle de la féodalité, celle de la noblesse comme privilège. Mon sujet m'y ramène, et j'ajouterai quelques développemens. Ces quatre révolutions nous offrent une suite d'améliorations graduées ; ce sont des échelons disposés régulièrement.
La noblesse privilégiée est plus près de nous que
( 4o5 ) la féodalité, la féodalité que l'esclavage, l'esclavage que la théocratie. Si nous voulions rendre la noblesse plus oppressive, nous en ferions la la féodalité; si nous voulions rendre la féodalité plus odieuse, nous en ferions l'esclavage ; si nous voulions rendre l'esclavage plus exécrable, nous en ferions la théocratie-, et, par une marche inverse, pour adoucir l'état des castes que la théocratie proscrit , nous élèverions ces castes au rang d'esclaves; pour diminuer l'avilissement des esclaves, nous leur donnerions l'imparfaite garantie des serfs; pour affranchir les serfs, nous leur accorderions l'indépendance des roturiers. Chaque pas, dans ce "sens, a été sans retour. N'est -il donc pas évident qu'une progression pareille est une loi de la nature, et que chacune de ces époques portait en elle-même les élémens des époques qui devaient la remplacer?
La durée de la théocratie nous est inconnue; mais il est probable que cette institution détestable a subsisté plus long-temps que l'esclavage. Nous voyons l'esclavage en force pendant plus de trois mille ans, la féodalité pendant douze cents ans, les privilèges de la noblesse sans féodalité à peine pendant deux siècles.
Il en est de la destruction des abus comme de l'accélération de la chute des corps : à mesure
(4o6) qu'ils s'approchent de la terre, ils se précipitent plus rapidement. C'est que les abus sont d'autant plus faciles à maintenir qu'ils sont plus grossiers et plus complets , car ils avilissent d'autant plus leurs victimes. L'esclavage était plus facile à maintenir que la féodalité, la féodalité que la noblesse. Lorsqu'on comprime toute l'existence et toutes les facultés de l'homme, il est bien autrement incapable de résistance que lorsqu'une portion seulement est comprimée. La main qui reste libre dégage l'autre de ses fers.
L'histoire nous montre l'établissement de la religion chrétienne et l'irruption des barbares du nord, comme les causes de la destruction de l'esclavage ; les croisades , comme celles de la destruction de la féodalité ; la révolution française, comme celles de la destruction des privilèges de la noblesse.
Mais ces destructions n'ont point été l'effet accidentel de circonstances particulières; l'invasion des barbares , l'établissement du christianisme, les croisades, la révolution française en ont été l'occasion, mais non la cause. L'espèce humaine était mûre pour ces délivrances successives. La force éternelle des choses amène les révolutions à leur tour. Celle que nous prenons pour l'effet immédiat d'une circonstance im-
( 4o7 ) prévue est une ère de l'esprit humain , et l'homme ou l'événement qui nous paraît l'avoir causée n'a fait que partager plus ostensiblement l'impulsion générale imprimée à tous les êtres.
Ces quatre révolutions , la destruction de l'esclavage théocratique, de l'esclavage civil, de la féodalité, de la noblesse privilégiée, sont autant de pas vers le rétablissement de l'égalité naturelle. La perfectibilité de l'espèce humaine n'est autre chose que la tendance vers l'égalité.
Cette tendance vient de ce que l'égalité seule est conforme à la vérité, c'est-à-dire aux rapports des choses entre elles et des hommes entre eux.
L'inégalité est ce qui seul constitue l'injustice. Si nous analysons toutes les injustices générales ou particulières, nous trouverons que toutes ont pour base l'inégalité.
Toutes les fois que l'homme réfléchit, et qu'il parvient, parla réflexion, à cette force de sacrifice qui forme sa perfectibilité, il prend l'égalité pour point de départ ; car il acquiert la conviction qu'il ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît , c'est-à-dire qu'il doit traiter les autres comme ses égaux, et qu'il a le droit de ne pas souffrir des autres ce qu'ils ne voudraient pas souffrir de lui ; c'est-à-dire que les autres doivent le traiter comme leur égal.
Il en résulte que toutes les fois qu'une vérité se découvre, et la vérité tend par sa nature à se découvrir , l'homme se rapproche de l'égalité.
S'il en est resté si long-temps éloigné , c'est que la nécessité de suppléer aux vérités qu'il ignorait l'a poussé vers des idées plus ou moins bizarres , vers des opinions plus ou moins erronnées. Il faut une certaine masse d'opinions et d'idées pour mettre en action les forces physiques , qui ne sont que des instrumens passifs. Les idées seules sont actives ; elles sont les souveraines du monde ; l'empire de l'univers leur a été donné. Lors donc qu'il n'existe pas dans les têtes humaines assez de vérités pour servir de levier aux forces physiques , l'homme y supplée par des conjectures et par des erreurs. Lorsque ensuite la vérité paraît, les opinions erronnées qui tenaient sa place s'évanouissent , et c'est la lutte passagère qu'elles soutiennent ( lutte toujours terminée par leur anéantissement ) qui change les états , agite les peuples , froisse les individus , produit , en un mot , ce que nous appelons des révolutions.
De là découlent plusieurs conséquences importantes.
i°. Il est incontestable que la majorité de la race humaine, par une progression régulière et
( 4<>9 ) non interrompue (i), acquiert chaque jour en bonheur et surtout en lumière. Elle avance toujours d'un pas plus ou moins rapide. Si quelquefois , pour un instant, elle semble rétrograder, c'est pour réagir immédiatement contre l'obstacle impuissant que bientôt elle surmonte. Quand cette vérité ne serait démontrée que relativement aux lumières, la perfectibilité de l'homme n'en serait pas moins prouvée ; car si le bonheur est le but immédiat , et l'amélioration le but éloigné , les lumières sont les moyens ; et plus nous acquérons de moyens d'atteindre au but, plus nous en approchons, lors même que nous ne paraissons pas en approcher.
2°. L'espèce humaine, puisqu'elle n'est pas stationnaire, ne peut juger que d'une manière relative de ce qui n'est pas inhérent à sa nature, de ce qu'elle ne porte pas en elle, mais dont elle se sert dans la route , comme ressource supplé-
(i) On peut diviser la carrière de l'espèce humaine en trois parties: