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A L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME

Bien avant notre ère, le polythéisme était parvenu à son point le plus haut de perfection relative ; mais la perfection relative est passagère, comme tout ce qui tient de notre nature. Imparfait dans Eschyle, parfait dans Sophocle, le polythéisme déclina au même instant, puisque les germes de sa décadence s'aperçoivent dans Euripide. Ces germes étaient nombreux.

Les dieux s'étaient multipliés jusqu'à l'infini, par les personnifications et les allégories. De là, une confusion étrange dans les doctrines , les fables et les pratiques.

Une disproportion toujours croissante entre les dogmes du polythéisme et l'état des lumières s'était introduite.

Les progrès des connaissances physiques, découvrant à l'homme les causes naturelles des évènemens qu'il considérait jadis comme miraculeux , avaient ébranlé les traditions religieuses.

La lutte inévitable entre le pouvoir religieux

( 355 ) et le pouvoir politique avait produit un effet fâcheux sur l'opinion des profanes.

La philosophie, après avoir marche longtemps à côté du polythéisme, s'était tournée contre lui, parce qu'il avait voulu l'opprimer.

Les opinions les plus discordantes s'étaient entassées dans la partie occulte de la religion, et les dépositaires de cette partie mystérieuse, orgueilleux comme on l'est toujours déposséder des secrets, les avaient laissé deviner au peuple.

De toutes ces causes était résulté, pour là classe éclairée , un partage inégal entre des opinions philosophiques, qui, toutes, étaient opposées au polythéisme; et pour le peuple, une incrédulité brutale, aussi folle que la plus folle superstition, puisque , ainsi que la superstition, elle n'était fondée sur aucun examen.

Cependant le sentiment religieux cherchait à se satisfaire. La raillerie, en sapant la croyance, ne détruit pas le besoin de croire : elle en fait en quelque sorte un besoin honteux de lui-même, mais qui n'en est que plus irritable et plus ardent , parce qu'en s'y livrant on le cache , et qu'on le satisfait ainsi incomplètement, à la hâte , avec trouble, sauf, si l'on est découvert, à se relever du ridicule, en se moquant de soi-même.

A cette époque, l'état de l'espèce humaine est

des plus étranges, et cet état étrange devient bientôt l'état le plus triste.

Le scepticisme a détruit toute conviction dans ses racines. La morale est ébranlée, moins encore par l'effet direct de l'incrédulité, que par le souvenir des traditions religieuses qui survivent à cette incrédulité. Ces traditions, dans les temps crédules, servaient d'appui aux idées morales: l'appui s'écroulant, ces idées s'écroulent. 11 n'est pas toujours sûr que telle religion fasse du bien, pendant qu'on y croit; mais il est sûr que toute religion fait du mal, quand on n'y croit pas.

L'univers, au moment de l'apparition du christianisme, était dans cette position. Fatiguée de l'incrédulité dont elle s'était vantée, une portion de l'espèce humaine cherchait à remplacer la croyance perdue par l'adoption des religions étrangères; une autre y substituait les extravagances de la magie; une autre encore essayait de se rattacher à la religion tombée.

Cette dernière tentative est la seule qui nous intéresse, parce qu'elle lut la cause principale de la lutte que le christianisme eut à soutenir, et des obstacles qu'il eut à combattre. C'est donc de cette tentative que nous devons nous occuper exclusivement.

Lorsqu'il s'agit de revenir à une croyance décréditée , ceux mêmes qui désirent lui rendre

( 55? ) de l'autorité ou de la faveur ne sont pas claccord sur ce qu'il est utile et possible d'eu couserver ou d'en rétablir.

En conséquence , immédiatement avant la cliute définitive du polythéisme, nous voyous ses partisans se diviser, suivant leurs intérêts et leurs habitudes, entre deux routes très différentes, bien que promettant toutes deux de les conduire au même but. Les premiers voulaient qu'on retournât au polythéisme, tel qu'il avait été professé dans les temps d'une piété docile , avant les doutes et les objections philosophiques. Transmis, disaient-ils, de génération en génération, antérieur à toutes les spéculations abstraites qui n'aboutissent qu'à de vagues conjectures, n'a-t-il pas, durant une longue suite de siècles, assuré la pureté des mœurs, la tranquillité des états, le bonheur des peuples? Au lieu de s'abandonner aux tâtonnemens des prétendus sages qui se démentent et se contredisent, ne vaut-il pas mieux que l'homme adopte, comme règle de la vérité, les enseignemens de ses pères, et qu'il prenne pour guides ces hommes favorisés, illustres ancêtres de la race humaine , et disciples des dieux, dès l'origine du monde (1) ?

Aucun des ouvrages qui contenaient ce système

(i) Voyez le discours de Çjâcilius, dans Minutais Félix.

d'orthodoxie dans le polythéisme ne nous est parvenu, mais Plutarque ( i ) nous apprend, par un exemple, quelle était la logique de ses défenseurs. Les incrédules d'alors avaient puisé des objections contre la divinité des oracles, dans le style souvent barbare de la pythie, à peu près comme les incrédules du dix-huitième siècle avaient cherché des argumens contre la Bible dans certaines expressions qui paraissent étranges. Les polythéistes orthodoxes, loin de convenir que le style de la pythie fût barbare, répondaient qu'il ne semblait tel qu'à une génération indigne d'en sentir les beautés simples et primitives, et que ce n'était pas le langage des dieux qu'il fallait changer, mais les hommes qu'il fallait de nouveau rendre capables d'en apprécier la sublimité.

Ainsi , loin de capituler avec l'incrédulité sur les imperfections et la grossièreté supposée des notions précédentes, ils affirmaient que ces accusations n'étaient dictées que par la présomption de l'homme, toujours ami de la nouveauté. Ne courbons point la religion , disaient-ils, sous des modifications arbitraires; faisons au contraire plier sous son joug les esprits rebelles que l'habitude d'un examen téméraire a corrompus

(i) De Pjth. orac.

( 55y ) et qui prétendent sacrifier les traditions saintes à leurs vaines et fausses délicatesses.

Ce parti voulait qu'on brûlât les livres de Cicéron (i). Il repoussait les interprétations des philosophes ; il prouvait , par des faits incontestables, que les mœurs avaient été d'autant plus sévères, qu'on avait adopté avec une foi plus littérale les fables qu'une raison présomptueuse affectait de dédaigner; il répétait ce qu'avaient affirmé les grands hommes des siècles passés , et il avait cet avantage, qu'il présentait quelque chose de fixe, tandis que ceux qui s'écartaient de la rigueur de l'orthodoxie n'offraient rien que de vague et d'indécis.

Ces efforts toutefois ne pouvaient obtenir aucun succès. L'homme ne reprend pas du respect pour ce qui a cessé de lui sembler respectable. Au fond de l'enthousiasme apparent pour l'ancien polythéisme, il n'y avait que du calcul, A cette époque de sa décadence , on désirait y croire, parce que la misère du doute faisait regretter les jouissances d'une foi sincère ; comme à une époque antérieure , on s'était efforcé de le maintenir, parce qu'on regardait comme utile que d'autres y crussent. Mais sa faiblesse était trop dévoilée; les outrages qu'il avait subis,

(i) Anioh, , Adv. gent.

trop irréparables. Lorsque les croyances sont déchues, les souvenirs planent autour des autels qu'on veut entourer d'une majesté qui s'est éclipsée. Si l'incrédulité n'est plus une preuve de lumières, un sujet de gloire, elle est devenue une habitude, et de même que dans ses commencemens des réminiscences religieuses importunent les incrédules , des réminiscences incrédules importunent les hommes qui voudraient se faire religieux.

Les défenseurs orthodoxes du polythéisme ne pouvaient donc obtenir aucun succès. Mais un autre parti se présentait, dont les espérances paraissaient plausibles et dont les concessions à l'esprit du siècle devaient rendre la résistance de l'opinion moins violente, en jetant sur les adversaires de la religion qu'ils défendaient l'odieux de l'obstination et de l'hostilité.

Ce parti s'efforçait d'expliquer allégoriquement ou métaphysiquement les fables qui choquaient les convictions contemporaines, il les justifiait par un sens mystérieux. La poésie d'une part, la philosophie de l'autre, lui fournissaient des moyens d'apologie ou d'explication, et rien n'est plus curieux que d'observer les efforts des hommes les plus ingénieux des second et troisième siècles de notre ère, pour combiner deux choses inconciliables, l'enthousiasme le plus

( 5ft ) exalté dont ils sentaient le besoin dans la reconstruction d'une croyance, et l'abstraction la plus aride, dont leur philosophie leur avait tait une nécessité non moins impérieuse. Nous ne saurions ici donner des exemples, ils- nous jetteraient hors de notre sujet; mais tous ceux qui ont lu les Emiéades de Plotin, ont dû remarquer qu'il part de la supposition d'un premier principe dépourvu d'intelligence, de volonté, de toute qualité physique ou morale , pour arriver à un système grâce auquel il s'unit par l'extase quatre fois par jour avec la Divinité.

Ces novateurs, polythéistes plutôt en apparence qu'en réalité, ne pouvaient donc réussir mieux que les polythéistes orthodoxes. Us composaient une religion de distinctions insaisissables et de notions incompatibles ; et cette religion n'était susceptible d'acquérir ni la faveur de la popularité comme l'ancien polythéisme dans sa force, ni l'appui du raisonnement comme les doctrines philosophiques. L'état de l'opinion devait donc rester le même, et continuer à flotter entre l'incrédulité comme théorie, et la superstition comme pratique.

Il fallait un culte nouveau, plus jeune et plus fort, dont l'étendard n'eût point encore été profané, et qui, remplissant les âmes d'une exaltation réelle, étouffât les doutes au lieu de les

discuter, et triomphât des objections, en ne leur permettant pas de naître.

Ce culte ne pouvait être que le théisme. Il y a dans le sentiment religieux une tendance vers l'unité : si l'homme n'y arrive qu'après beaucoup de révolutions successives, c'est que les circonstances dans lesquelles il se trouve troublent son sentiment et donnent à ses idées une direction différente. L'ignorance assigne à chaque effet de détail une cause à part ; l'égoïsme divise la puissance divine pour la mettre plus à sa portée; le raisonnement fonde ses syllogismes sur les témoignages trompeurs des apparences extérieures.

Mais l'ignorance se dissipe, l'égoïsme s'éclaire, le raisonnement se perfectionne par l'expérience. Plus la régularité des effets est évidente, plus l'unité de la cause devient vraisemblable. La vue des désordres, des bouleversemens , des exceptions, en un mot, à la règle générale, avaient procuré au polythéisme sa supériorité. Il est connu maintenant que ces exceptions ne sont qu'apparentes : le polythéisme perd donc son principal appui.

En même temps, le besoin du théisme se fait sentir à l'homme plus fortement que jamais; il est parvenu au dernier terme de la civilisation; son âme, rassasiée, fatiguée, épuisée, s'inflige

( 365 ) à elle-même ses propres souffrances, plus amères que celles qui lui viennent du dehors. Que ferait-il contre ces souffrances des dieux grossiers dont la protection toute matérielle sufiisait à ses ancêtres ignorans? Que ferait-il du fétiche qui ne procurait au sauvage qu'une chasse ou une pêche abondante ? Que feraitil de ces divinités de l'Olympe, qui, ne sévissant que contre les crimes, ne préservent leurs protégés que des maux extérieurs? Il lui faut d'autres dieux qui le comprennent, le raniment. , lui rendent une force qu'il n'a plus , le sauvent de lui-même, sondent ses plus secrètes blessures, et sachent y verser, d'une main secourable, les bienfaits dune indulgente pitié. Tels sont les dieux ou plutôt tel est le dieu qu'il lui faut; car plusieurs divinités, bornées dans leurs facultés, divisées d'intérêts, imparfaites par ces bornes et cette division même , ne sauraient remplir ces fonctions délicates.

Aussi , immédiatement avant l'établissement du christianisme , l'unité était - elle devenue l'idée dominante de tous les systèmes tant religieux que philosophiques. Cette ig'ée avait pénétré partout; elle était célébrée par les poètes; elle était réclamée par les érudits comme la découverte oubliée de l'antiquité la plus reculée; elle était enseignée par les moralistes; elle

( 564 ) se glissait jusque dans les ouvrages des écrivains, sans réflexion propre, et se reproduisait sous la plume des simples compilateurs.

Quand cette doctrine d'unité ne composait pas îa partie principale et avouée d'un système, elle était annoncée comme son résultat. Quand elle n'était pas sur le devant du tableau, on l'apercevait en perspective; ici, combinée avec la croyance populaire ; là , présentée comme l'explication de cette croyance; le peuple même se créaitdesimagessensiblesde cette notion abstraite. Partout étaient placées sur les autels domestiques des statues où se réunissaient et se confondaient les attributs de toutes les divinités (i).

Dans cet état de choses, l'esprit humain semblait arrivé jusqu'à l'extrême frontière du polythéisme; on eut dit qu'un pas seulement lui restait à faire pour proclamer l'unité d'un Dieu , et pour ériger en religion pratique cette théorie sublime. Mais la même civilisation qui avait rendu la durée du polythéisme impossible avait privél'homme de cette jeunesse de sentiment, de cette énergie intérieure, de cette puissance de conviction, de cette faculté d'enthousiame^ conditions nécessaires pour qu'une religion nouvelle s'établisse , et pour que les hésitations des philosophes, les

(i) Les statues panthées.

( 56$ ) secrets compliqués et confus des prêtres, les vœux et les regrets fugitifs des âmes souffrantes, mais affaiblies et découragées, se réunissent en un corps, et composent une croyance publique, nationale et consacrée.

Le théisme était partout en principe , il n'était nulle part en application.

L'autorité ne pouvait le vouloir; elle ne le connaissait guère que comme une doctrine ennemie de l'ordre établi , et ne l'apercevait sous une forme distincte que chez des philosophes qu'elle croyait dangereux.

Les prêtres, dans leurs révélations à des initiés, tantôt défiguraient le théisme, tantôt le repoussaient. Ils lui imposaient toujours une alliance forcée avec les anciennes traditions, et quand il voulait s'y soustraire, c'était à ces traditions mystérieusement interprétées que le sacerdoce donnait la préférence.

Beaucoup de philosophes adoptaient le théisme; mais il était discuté sans cesse, soumis chaque jour à un examen nouveau, cité devant le tribunal de chacun de ceux qui commençaient à fréquenter les écoles, compris par chacun d'une manière différente. Une portion nombreuse de ses partisans rejetait l'influence des cérémonies, l'eûicacité de la prière , l'espoir des secouis surnaturels , et faisait ainsi du théisme une opi-

nion abstraite qui ne pouvait servir de base à un culte,

Dans les rangs supérieurs des sociétés, la tendance au théisme existait sans doute ; mais les intérêts de la terre, pressans et continus, couvraient aisément cette voix intérieure. Chez les peuples très civilisés , les hommes éclairés sont fort ardens pour leurs intérêts et très modérés dans leurs opinions : or, les partis modérés conservent ce qui est , mais toute création est audessus de leur force.

Le peuple ne pouvait admettre comme religion une opinion qui n'avait nul ensemble , nulle consistance; il répétait quelques formules qui impliquaient l'unité d'un Dieu, mais plutôt par imitation que par conviction. Tandis que les habitudes de l'incrédulité rendaient, pour la classe supérieure, la renaissance d'une forme religieuse presque impossible, la magie rendait, pour la multitude, cette renaissance presque superflue, parce qu'elle offrait à l'imagination des appâts plus puissans, et à l'espérance des promesses d'une exécution plus rapprochée.

Pour réunir l'espècehumaineautourdu théisme, il suffisait d'un étendard; mais nul bras n'était assez fort, et l'étendard restait à terre.

Elle s'est toutefois effectuée, cette révolution mémorable. Une circonstance extraordinaire a

rendu tout à coup aux âmes «assez d'énergie, aux* intelligences assez d'autorité, pour donner aux désirs, aux besoins, aux espérances , une forme positive. Nous traitons ici de cette circonstance sous ses rapports humains ; mais nous dirons que nous ne saurions nous plaire à combattre l'opinion qui assigne à cette révolution importante des causes surnaturelles.

Certes, alors que nous contemplons l'homme tel qu'il est quand il a rejeté toute foi religieuse ; alors que nous voyons le sentiment religieux impuissant et vague , se précipiter tantôt dans la magie, tantôt dans l'extase et le délire; l'enthousiasme enfanter des extravagances d'autant plus incurables qu'elles partent du raisonnement pour arriver méthodiquement à la folie ; la raison n'offrir, pour résultat de huit siècles de travaux, d'abord que le néant, puis de chimériques et contradictoires hypothèses; l'intelligence parvenant à tout détruire et hors d'état de rien rétablir; oserons-nous dire qu'à cette époque, la pitié céleste ne soit pas venue au secours du monde ; qu'un éclair n'ait pas sillonné la nue pour montrer la route à notre race égarée ; qu'une main divine ne l'ait pas aidée à franchir la barrière contre laquelle elle se brisait ?

Toutserait ensuite rentré dans l'ordre. L'homme abandonné de nouveau à lui-même, aurait re-

( 3G8 ) commencé son travail; son esprit se serait débattu, suivant sa nature, autour de la grande découverte ; il lui aurait donné des formes imparfaites; il aurait rabaissé sa sublimité. Le calcul, l'égoïsme, le monopole, se la seraient disputée pour en abuser; mais l'homme en aurait conservé pourtant le souvenir ineffaçable; le pas immense aurait été fait; et, par degrés , des formes plus pures, des conceptions plus justes lui auraient permis de jouir sans mélange de l'inestimable bienfait.

A l'époque qui fait le sujet de nos recherches, la religiou des Hébreux était la seule dont les sectateurs eussent conservé non -seulement un attachement mécanique aux formes religieuses, mais une conviction profonde. En même temps, le dogme fondamental de cette religion était conforme au besoin universel de l'espèce humaine. Ce fut à ce flambeau que se ranima le sentiment religieux.

Mais si le dogme fondamental de la religion juive répondait à la demande de toutes les âmes, il y avait dans cette religion des parties terribles.

Nous ne nous rangeons assurément point parmi les détracteurs de la loi mosaïque ; nous ne méconnaissons nullement la supériorité de sa doctrine, dans son ensemble et dans plusieurs de ses détails, sur toutes les religions contem-

( 369 ) poraines; mais sa sublimité môme avait contribué à l'empreindre d'une sévérité excessive, nécessitée par sa disproportion avec les idées tant du peuple qui la professait que des voisins de ce peuple , voisins qui par là même étaient devenus ses ennemis.

Ajoutez à cela l'esprit du sacerdoce juif, pareil, à beaucoup d'égards, à celui de toutes les corporations sacerdotales de l'antiquité , et que les obstacles mêmes qu'il avait dû vaincre avaient rendu plus farouche et plus ombrageux encore.

On n'a pas, ce nous semble, distingué suffisamment la doctrine de Moïse de l'esprit du sacerdoce, organe et défenseur de cette doctrine. C'est néanmoins dans cette distinction que réside la solution de toutes les difficultés qui ont paru donner tant d'avantages aux ennemis des idées religieuses et du christianisme.

Au reste, notre objet n'est point de juger ici la religion judaïque. 11 nous suffit qu'au moment où le polythéisme touchait à son terme et où. toutes les croyances étaient ébranlées, la religion juive, seule encore vivante et enracinée dans l'âme d'un peuple, ait offert au reste du genre humain le théisme, comme point de ralliement.

Si cependant le théisme des Hébreux s'était présenté aux nations détachées du polythéisme sous les formes qu'il avait revêtues à son origine,

( 57° ) chez le peuple qui le professait, il est douteux qu'il eût obtenu le succès qui a fait de l'adoration d'un Dieu unique la croyance universelle de tous les peuples civilises.

Des esprits accoutumés aux subtilités d'une philosophie qui avait raffiné sur toutes les combinaisons des idées et sur toutes les formes de la dialectique, auraient vraisemblablement rejeté une doctrine dont la simplicité dogmatique imposait des articles de foi, au lieu de présenter une série de raisonnemens.

L'absence presque totale de notions sur la nature de l'âme et sur son immortalité aurait blessé ces mêmes esprits, préparés par le platonisme à se livrer à des espérances et à se lancer dans des hypothèses sur l'existence future de l'homme.

Le caractère du Dieu des juifs, représenté comme despotique, ombrageux et jaloux, n'aurait pu s'accorder avec les conceptions plus douces et plus abstraites des sages de la Grèce. La multitude des rites, des cérémonies et des pratiques aurait fatigué des hommes dont les plus religieux pensaient que le culte intérieur et la pureté de la conduite étaient les hommages les plus agréables à l'Etre suprême. Enfin , la morale même du judaïsme, qui faisait de l'assentiment à de certaines propositions la vertu principale et indispensable, aurait contrasté trop fortement avec les

principes de tolérance universellement adoptés.

Mais les juifs , initiés depuis long-temps, et surtout depuis leur séjour à Alexandrie, dans toutes les discussions de la philosophie, avaient fait dans cette [carrière des pas presque égaux à ceux des philosophes païens. Ils ne s'étaient pas montrés moins subtils qu'eux dans les recherches métaphysiques, et vers l'époque où le christianisme parut, le judaïsme avait subi des modifications suffisantes pour que la doctrine qui sortait de son sein pût attirer la curiosité, fixer l'attention et bientôt captiver le suffrage d'un grand nombre d'hommes éclairés. Ce fut donc appuyé d'une part sur le judaïsme, et fort en même temps de tous les travaux des siècles antérieurs, chez les nations plus avancées que la masse des juifs , que le christianisme apparut au monde.

On a beaucoup dit qu'il ne fut adopté, lors de son apparition, que par la classe la plus ignorante et la plus vile ; rien n'est plus faux, et rien n'aurait été plus inexplicable.

C'était par les progrès des lumières que le genre humain avait été poussé du polythéisme au théisme. Le christianisme était la plus pure des formes du théisme , et cependant elle n'aurait été embrassée que par la populace , sur laquelle le progrès des lumières avait dû produire le moins d'effet !

Il était au contraire dans la nature des choses que des hommes de toutes les classes l'adoptassent. La religion qui alors convenait le mieux, ou plutôt qui convenait seule, était celle qui élevait l'homme au-dessus de tous les objets visibles, ne le rattachant à aucune des institutions religieuses qui étaient décréditées, à aucune des institutions politiques qui étaient oppressives; la seule religion possible était celle qui , dans un moment où ies nations n'étaient que des troupeaux d'esclaves, chez lesquels le patriotisme ne pouvait exister, rassemblait toutes ces nations autour dune même foi, et transformait en frères des hommes qui n'étaient plus des concitoyens.

La religion chrétienne réunissait tous ces avantages. En proscrivant la sensualité, l'amour des richesses, toutes les passions ignobles, en annonçant au-delà de la tombe une vie plus importante, par sa durée éternelle, que toutes les félicités de la terre, elle se conciliait tous ceux qui avaient conservé le sentiment de la dignité humaine. En proclamant une révélation immédiate, une communication directe avec la Divinité , et une succession d'inspirations obtenues par la foi et la prière , et accompagnées de forces surnaturelles, elle plaisait à ceux que la soif du merveilleux et le nouveau platonisme avaient accoutumés à désirer un commerce habituel avec les natures

surhumaines. Eu substituant des cérémonies simples, modestes, et en petit nombre, à des rites, les uns révoltans, les autres décrédités, elle satisfaisait la raison Elle présentait aux pauvres les secours, aux opprimés la justice, aux esclaves la liberté, comme un droit. Enfin, et ce ne fut pas à cette époque un de ses moindres avantages, elle s'interdisait soigneusement toutes les recherches philosophiques et métaphysiques , recherches frappées de discrédit par les souvenirs ; toutes les questions sur la nature et la substance de Dieu , toutes les hypothèses sur les lois et les forces de la nature et sur l'action du monde invisible , toutes les discussions sur la destinée en opposition avec la providence. Elle ne disait qu'un fait et n'offrait qu'une espérance. Or l'homme avait besoin d'une pierre pour reposer sa tête; il lui fallait un fait, un fait miraculeux, pour que, délivré du tourment du doute, il pût respirer, reprendre des forces et recommencer ensuite le grand travail intellectuel.

Aussi la foi en Jésus-Christ fut-elle embrassée dès les premiers temps par une multitude qui n'était étrangère ni à l'instruction ni à l'opulence. Pline atteste que déjà, sous le règne de Trajan, des personnes de tout état se réunissaient au pied de la croix. Des hommes consulaires, des

(i) Multi omnis œtatis , omnis ordinis , utriusque sexus.

sénateurs, des matrones de la plus noble extraction s'étaient voués à ce culte : les chrétiens , comme ils le disent eux-mêmes dans leurs apologies, abondaient à la cour, dans les camps, dans le Forum.

Néanmoins, l'étendard une fois levé, la lutte devait suivre; et dans cette lutte, le christianisme rencontrait parmi ses ennemis l'autorité, les prêtres, une partie des philosophes, et la populace.

L'autorité n'examine jamais, elle juge sur les apparences. Elle voyait une société d'hommes qui ne voulaient point de culte extérieur, elle les déclarait athées.

Dans ses rapports avec l'existence humaine, le christianisme était diamétralement opposé à l'idée que des hommes d'état, dans un siècle incrédule surtout , se forment de l'utilité de la religion. A leurs yeux, elle doit être intimement liée aux intérêts de la société. Cette vie est le but, la religion un moyen. Les chrétiens considéraient au contraire la vie comme un moyen d'atteindre un autre but. Leur enthousiasme pour un monde futur les détachait des soins de ce monde , et de toute occupation d'un présent passager et périssable. L'amour de la patrie, dont les gouvernemens parlent toujours d'autant plus que la patrie existe moins, était menacé par leur mépris des choses terrestres. On leur en faisait

un crime; et l'accusation portée contre eux s est reproduite sous la plume de leurs détracteurs modernes. Mais de quelle patrie leur reprochait-on de se détacher? Etait-ce une patrie que cet empire immense, assemblage informe de mille nations garrottées au lieu d'être réunies, et qui n'avaient de commun en Ire elles que le même malheur sous le même joug?

Les moyens de l'autorité contre l'opinion sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les siècles : ce sont les délations, les persécutions et les supplices. Les effets de ces moyens sont aussi toujours les mêmes : les opprimés obtiennent la sympathie de toutes les âmes qui ont quelque valeur. Ils donnent au sein de l'adversité, en présence de la mort, de sublimes exemples de dévouement et de constance. Qu'importe qu'on ait exagéré peut-être ou la fréquence des persécutions ou le nombre des martyrs? Leur courage en fut-il moins admirable? C'est une triste impartialité que celle qui se place entre les bourreaux et les victimes.

Les rigueurs de l'autorité contre le christianisme accélérèrent donc ses progrès. Il y a quelque chose de contagieux dans le spectacle du désintéressement, de l'intrépidité et de l'espérance , au milieu dune race abâtardie et dégé-» nérée.

La persécution a ceci de particulier, que lorsqu'elle ne révolte pas , c'est qu'elle n'était pas nécessaire: le peuple qui la souffre n'était pas à craindre. Quand elle est nécessaire, elle révolte, et par là même devient inutile.

A cette considération , applicable au christianisme comme à toutes les opinions proscrites ou menacées , ajoutez une circonstance caractéristique de l'époque : nous voulons parler des démentis que l'autorité se donnait à elle-même , parce qu'elle ne se sentait appuyée d'aucune force morale. Galère , l'un des plus féroces ennemis du christianisme, s'arrêtant tout à coup dans sa carrière de sang et de tyrannie, termine un écrit par lequel il accorde aux chrétiens une tolérance momentanée, en les invitant à implorer pour lui la Divinité qu'ils adorent ; preuve étrange du peu de conviction des polythéistes, même les plus violens dans leurs efforts pour relever la religion vaincue, et de l'instinct secret qui les entraînait vers la croyance objet de leurs fureurs (i).

Le sacerdoce ne pouvait pas avoir plus de succès contre la religion nouvelle que l'autorité. Vainement rassemblait-il ses forces éparses, et

(1) Euseb. , Prœp.ev. vin, 17. Lactant, De mort, persec... chap. xxxiy.

(377 ) formait-il des alliances monstrueuses contre l'ennemi commun ; vainement faisait-il un appel à toutes les doctrines qui, n'importe à quelle époque, s'étaient glissées dans la religion qu'il voulait défendre, doctrines que long-temps il avait repoussées. Par une méprise assez naturelle , il croyait se fortifier du nombre et de la diversité de ses troupes , tandis que ce nombre même et la bigarrure de ses auxiliaires discordans le discréditaient encore.

Il cherchait à conserver ou à rétablir sa domination sur l'esprit du peuple, en redoublant de pratiques et de traditions auxquelles il s'efforçait de donner un air d'antiquité. Loin de réformer ce qu'il y avait d'indécent dans ses mystères, devenus à peu près publics, il comptait plutôt sur leur indécence , comme leur méritant l'appui de la corruption du siècle. Il introduisait dans ces mystères toutes les privations à côté de toutes les obscénités; il y introduisait les pratiques sanguinaires, les mutilations , les supplices volontaires dont il faisait un devoir aux initiés.

Et en même temps, jongleurs semi- philosophes , les prêtres de la religion ancienne proposaient leur doctrine plutôt qu'ils ne l'imposaient; leurs rites étaient affreux , leur langage timide. Ils portaient l'hésitation jusque dans l'a-

nalhème, et levant une main pour lancer la foudre, de l'autre ils faisaient signe qu'ilsse prêteraient à des transactions; mais nulle transaction n'était possible. Us offraient de placer le nouveau Dieu parmi les divinités antiques. Les sectateurs du Christ s'indignant à cette pensée, qui leur semblait un outrage , forcèrent au combat les adversaires qui aspiraient à négocier.

On a de nos jours voulu savoir gré au polythéisme de cette tolérance , de cette douceur, de ces intentions conciliatrices : en effet , désarmé qu'il était à cette époque, ou plutôt anéanti , ses apparences sont moins véhémentes, son style plus débonnaire que celui du christianisme naissant ; mais c'est que le christianisme existait, tandis que le polythéisme était une ombre vaine. Sa longanimité , ses complaisances , toutes les qualités qu'on admire en lui n'étaient que les vertus des morts. Les hommes recommençaient à lutter , parce qu'ils recommençaient à vivre , et loin de chercher dans cette lutte énergique un sujet d'accusation contre le christianisme, il faut lui rendre grâce d'avoir ranimé la vie de l'âme et réveillé la poussière des tombeaux.

Tandis que les chrétiens marchaient entourés d'incontestables miracles, parce qu'ils étaient pleins d'une conviction inébranlable, leurs rivaux leur opposaient des prodiges factices , pué-

( 379) t-iles, révoqués en doute, copies effacées de ceux qu'ils imitaient; car ils imitaient le christianisme pour lui résister, en croyant le combattre avec ses propres armes. L'un des malheurs et l'une les maladresses des vaincus , c'est de conclure les victoires de leurs adversaires à la puissance le leurs moyens , et de s'emparer de ces moyens, sans examiner si ce n'est pas au but pour lequel m les emploie qu'ils doivent leur force.

Les chrétiens avaient pour eux et le raisonnenent et la foi. En dirigeant le raisonnement xmtre leurs adversaires, ils ne craignaient point le compromettre leur propre cause. Elle avait ;on protecteur dans le ciel; elle ne pouvait être compromise. Les païens essayaient aussi du raisonnement et de l'enthousiasme ; mais leur enhousiasme était faible et forcé ; leurs raisonne- Tiens réagissaient contre eux, et nuisaient plus mcore à ce qu'ils affirmaient qu'à ce qu'il était lans leur intention de contester.

Nous avons parlé déjà de cette fraction de philosophes qui tâchaient d'étayer l'édifice ruiné lu polythéisme , et nous avons indiqué la cause mi frappait leurs efforts d'une incurable impuissance.

Quant à la populace , elle criait : Les chrétiens mx bêtes! comme elle criera bientôt : Les païens aux bûchers ! Elle déchirait ou voyait avec joie

( 58o ) déchirer des hommes au nom de Jupiter, comme bientôt avec le même délice elle en verra déchirer au nom de l'Homousia ou de l'Homoousia. Elle se montrait ce qu'elle est toujours , ivre de fureur, en faveur de la force , là où elle l'aperçoit , et déployant la même fureur, et passant à la même ivresse dans le sens opposé , quand la force passe d'un parti à l'autre.

Clair et cohérent , simple et précis , calmant les passions terrestres que l'espèce humaine avait en satiété , la sortant de l'atmosphère de corruption où elle respirait avec angoisse et avec un dégoût profond d'elle-même, se rattachant à tous les souvenirs; à la philosophie, par des doctrines qu'il conservait pures en les rendant moins subtiles ; à l'histoire , par les traditions d'un peuple dont il consacrait l'antique splendeur, sans les proposer pour objets d'imitation; aux anciens usages , en retranchant ce qu'ils avaient de minutieux, de sévère et d'hostile; délivrant la raison des interminables difficultés de la dialectique; parlant à l'âme le langage qu'elle avait besoin d'entendre , le christianisme devait triompher d'un ramas d'ennemis sans accord entre eux, sans système fixe , n'ayant à leur disposition que la force brutale , et pressentant leur défaite au moment même où ils employaient des moyens atroces pour la retarder.

Il triompha donc en effet. Un nouvel ordre de choses commença pour l'homme , et cet ordre de choses, lancé comme du haut du ciel par une main toute-puissante, après avoir régénéré les peuples corrompus , adoucit et. civil isa les peuples barbares.

Sans doute, ce qu'il y a d'imparfait dans la nature de l'homme, mêla, presque dès l'origine, à cette amélioration immense un alliage funeste. L'intolérance qui, sous le règne du polythéisme, semblait une exception à ses principes fondamentaux , parut devenir pendant long - temps l'esprit permanent du christianisme. Le sacerdoce s'arrogea une autorité pareille à celle qui avait courbé sous son joug le plus grand nombre des nations anciennes ; il étendit celte autorité terrible sur des peuples qui jusqu'alors avaient échappé à son despotisme. La morale faussée et pervertie tomba dans la dépendance d'interprétations ardues et de préceptes arbitraires. Les facultés humaines furent frappées d'immobilité, et ne parvinrent à reconquérir, nous ne dirons pas leur liberté légitime qui leur a toujours été disputée, mais le droit d'exister, qu'à travers une persécution qui atteignit les hommes les plus courageux et les plus éclairés.

Considérons néanmoins de près ces grands inconvéniens. Ne se retrouveront-ils pas tous dans

( 382 ) le polythéisme des nations soumises aux corporations sacerdotales ?

Transportez la croyance et les prêtres de l'Egypte à Madrid ou à Goa, vous aurez , au nom d'Isis et d'Horus , des inquisiteurs qui ne le céderont en férocité ou en hypocrisie h nul de leurs collègues modernes, et vous aurez de plus des sacrifices humains , des orgies licencieuses , des cérémonies révoltantes, qui n'ont jamais souillé le christianisme, même corrompu.

D'ailleurs , les philosophes qui ont loué la tolérance du polythéisme sont tombés, peut-être involontairement , dans une erreur bizarre : la tolérance qu'ils vantaient dans cette croyance ne reposait point sur le respect que la société doit aux opinions des individus. Les peuples , tolérans les uns envers les autres comme corps de nation , n'en méconnaissaient pas moins ce principe éternel , seule base de toute tolérance éclairée , que chacun a le droit d'adorer son dieu de la manière qui lui semble la meilleure. Les citoyens étaient, au contraire, tenus de se conformer au culte de la cité; ils n'avaient pas la liberté d'adopter un culte étranger, bien qu'autorisé dans la cité pour les étrangers qui le pratiquaient. L'indépendance de la pensée, celle du sentiment religieux ne gagnaient donc rien à cette tolérance du polythéisme.

Certes, le zèle de Chosroès, qui ne voulait traiter avec ses ennemis que s'il rendaient hommage à ses dieux, les fureurs réciproques des tentyrites et des ombrites(i) , les guerres acharnées que se livrèrent leshabitans d'Oxyrinque et de Cynopolis , jusqu'à ce que les Romains les eussent forcés à la paix (2) ; la haine qui divise aux Indes les adorateurs de Schiven et de Wichnou ; les proscriptions auxquelles furent tour à tour en butte les bi aminés et les bouddhistes, démentent suffisamment les éloges prodigués en haine du christianisme aux cultes supplantés par lui.

Disons-le franchement : partout où la puissance du sacerdoce n'a pas été renfermée dans ses justes limites, il y a eu intolérance; et si l'on considère le fond des croyances , la véritable tolérance n'a existé jusqu'ici que dans le christianisme affranchi de tout pouvoir étranger. C'est là seulement que le Dieu suprême , père de tous les hommes, tout amour, toute bonté, ne re*= proche point à ses créatures les efforts qu'elles font pour le servir avec plus de zèle. Leurs erreurs ne sauraient exciter que sa pitié ; tous les hommages lui sont également agréables, quand les intentions sont également pures.

(1) Juvcnal.

(u) Plutarque.

L'autre accusation est- elle plus fondée? Si l'axiome qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes a conduit des fanatiques chrétiens aux plus grands forfaits ; si l'on a proclamé , sous ce prétexte, que la cruanté, le raffinement dans les supplices, l'oubli des liens du sang et de l'affection, le parjure envers les partisans de toute autre croyance, étaient les devoirs des chrétiens fidèles ; ouvrez le Schastabade , le Bhaguat-Gita, les livres Zend, vous trouverez ces désastreux préceptes inculqués d'une manière bien plus positive et bien plus fervente, et il y aura cette différence , que chez les Perses et les Hindous , cette morale abominable se rencontre dans leurs livres sacrés mêmes, tandis que chez les chrétiens on ne l'aperçoit que chez des commentateurs misérables, falsifiant les textes de l'Évangile dans l'intérêt de leur corporation ou de leur caste.

Enfin, si une tyrannie insolente a quelquefois, au nom du Christ qui la désavouait, enchaîné l'essor des facultés humaines , le plus beau don de la Providence, ces facultés étaientelles plus libres chez ceux des peuples polythéistes , auxquels la moindre altération dans leur croyance, dans la figure , dans les attributs des dieux , la moindre connaissance de l'écriture ,

la moindre participation aux sciences, étaient interdites?

Ainsi , sous quelque point de vue qu'on euvisage le christianisme , lors même qu'il était corrompu par les hommes, il valait mieux encore que le polythéisme de la plupart des nations; et délivré de cette corruption qui lui est étrangère, il a des avantages que ne saurait avoir le polythéisme le plus perfectionné.

On s'est trompé grossièrement sur le sens d'une assertion qui sert de base à un ouvrage dont le dernier volume n'a point encore paru (r). De ce que l'auteur distinguait les formes religieuses du sentiment religieux, on a prétendu qu'il professait une indifférence égale pour toutes ces formes. Bien au contraire , ces formes sont progressives , les unes toujours meilleures que les autres , et les meilleures arrivant toujours en temps opportun.

Et ce système , ce n'est pas celui d'un écrivain moderne, c'est celui de saint Paul, de saint Paul , qui dit , en termes exprès , que lorsque l'homme était encore enfant, il était assujetti aux premières et plus grossières instruc tions que Dieu lui eût données (2) , et que

( 1 ) De la Religion , etc.

(2) Ep. aux Galat. , iv, 3,

l'état d'ignorance étant passé, Dieu a envoyé le Christ sur la terre pour abolir l'ancienne loi (i). Ainsi, suivant la doctrine des premiers chrétiens eux-mêmes, Dieu proportionne ses instructions à l'état de l'homme : ses premières instructions, que saint Paul qualifie de grossières, étaient ce qu'il fallait aux peuples enfans. Ces instructions ont dû disparaître quand l'état d'enfance a cessé. Reconnaître cette progression dans la bonté divine, est-ce se montrer irréligieux? Les pharisiens le disaient aux apôtres , les empereurs romains aux matyrs.

(i) Ep. aux Éph. , ii, i5.

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