PENSÉES DÉTACHÉES
En prêtant l'oreille au retentissement de toute l'Europe, en voyant la disposition géne'rale de tous les individus et de tous les peuples, que pourraient espérer encore ceux qui marchent dans un sens opposé aux besoins et aux vœux universels ? Ils prennent pour un caprice momentané, pour une fantaisie passagère, ce qui est une volonté fixe, une résolution inébranlable. Ils pensent que la grande habileté est de louvoyer, d'attendre , de gagner du temps; mais, en toutes choses, le temps est l'auxiliaire de la raison , et , sous ce rapport , il est loin de prêter son secours à ceux qui repoussent les désirs raisonnables de l'espèce humaine.
Il y a des gens qui croient qu'on crée les vérités parce qu'on les déclare, et qui s'en prennent de l'existence de ces vérités à ceux qui leur révèlent cette existence ; mais ces vérités n'en existeraient pas moins , lors même qu'on ne les au-
(438 ) rait pas dites. Un matelot m'a raconté qu'il était une fois sur un vaisseau avec un passager qui avait fait souvent le même voyage. Ce passager indiqua au capitaine un rocher caché sous l'onde ; le capitaine ne l'écouta pas : il insista; le capitaine le fît jeter à la mer. Cette mesure énergique mit fin à toutes les remontrances, et rien n'était plus touchant que l'unanimité qui régnait sur le navire , lorsque tout à coup le vaisseau s'approcha de l'écueil, le toucha, et fut brisé. On avait noyé le donneur d'avis, mais l'écueil était resté.
L'autorité qui veut , par la force , s'emparer de l'opinion pour la diriger, me disait un homme d'esprit , sous Bonaparte , ressemble à Salmonée qui voulait lancer la foudre. Il faisait grand bruit avec son chariot d'airain , et grand peur au public avec ses torches enflammées. La foudre, un beau jour, sortit de la nue et le consuma.
Lorsque des vérités qui ne sont encore qu'à la portée du petit nombre sont introduites sans mesure et avec violence, dans des institutions politiques qui doivent reposer sur l'assentiment général , beaucoup d'hommes qui blâment, à
juste titre, cette précipitation dangereuse, sont enclins à reporter , sur les vérités mêmes qui en sont l'objet, leur désapprobation de la forme. Cette disposition est naturelle , mais elle est déplacée et peut devenir funeste. C'est toujours par un faux calcul que l'on se consacre à une mauvaise cause. Il vaut mieux partir de la vérité qui est proclamée, fût-elle même intempestive; et lorsqu'elle est jetée sans préparation dans un système pratique qui ne devrait se composer que de vérités reconnues, il faut, non s'efforcer vainement de la faire rétrograder, car elle ne rétrograde pas , mais l'entourer au plus vite de l'évidence qu'elle n'a pas encore acquise, et que ne savent pas lui donner les hommes impatiens et fougueux qui n'arrivent à elle que par l'instinct. En se condamnant à défendre l'erreur, on décrédite la raison et la modération même ; ces deux choses si précieuses se ressentent d'être employées en faveur de principes qui ne sont pas parfaitement et rigoureusement vrais , et la portion de sophisme à laquelle on les allie rejaillit sur elles et les affaiblit. D'ailleurs, tous les hommes éclairés ne se mettent pas de ce côté. Il en est qui suivent les principes à travers les agitations et les écueils. L'élite de la nation se divise. Ce nombre, si petit, se trouve encore partagé. Des noms également estimables servent
d'égide aux deux partis extrêmes, à celui qui veut conserver l'erreur, ainsi qua celui qui se presse trop de faire triompher la vérité, et le désordre s'augmente et se prolonge , par cela même que les hommes consciencieux sont désunis sur les moyens de le réprimer.
Lorsque l'on considère d'une manière un peu générale la marche de l'espèce humaine , on voit que dans le mouvement progressif, tout a servi, et que les abus d'aujourd'hui étaient les besoins d'hier. Ces abus ont eu leur temps utile. Durant cette époque , ils ont été regardés comme d'incontestables principes , et dans un sens relatif, ils méritaient d'être considérés comme tels. Peut-être en est- il de même de quelques-uns des principes qui nous paraissent incontestables; mais cette utilité des abus n'implique nullement la nécessité de les rétablir quand ils s'écroulent Tant qu'ils sont utiles, ils se conservent d'euxmêmes , et quand ils tombent, c'est que leur utilité a cessé.
Il y a dans l'univers deux principes, la force et la raison. Ils sont toujours en quantité inverse l'un de l'autre. Lorsque la raison a fait
un pas, il faut nécessairement que la force recule , car la raison ne peut reculer. Lorsque la force résiste, des luttes désastreuses s'élèvent. Ce n'est pas la faute de la raison , c'est celle de la force. Il serait contre l'essence de la raison de ne pas s'étendre , ou de retourner à ce qu'elle a découvert n'être pas raisonnable; mais il n'est pas contre l'essence de la force d'être convaincue; quelque opposition qu'elle y apporte ; elle finit toujours par là. On appelle d'abord les partisans de la raison des séditieux, et l'on s'aperçoit enfin que ses ennemis étaient des rebelles.
Si l'espèce humaine suit une marche invariable , il faut s'y soumettre. La résignation seule épargnera aux hommes des luttes insensées et d'affreux malheurs. Si, de plus, après avoir reconnu la nécessité d'une résignation générale, on découvre le genre de résignation particulière applicable à l'époque où l'on vit, cette découverte vaudra la première. Les sacrifices seront éclairés : on évitera les résistances vaines, et les exagérations superflues, et les efforts erronnés, et les directions fausses. On saura précisément ce qui doit être repoussé avec force, souffert avec patience, adouci avec adresse, amélioré avec zèle. Je parle également pour ceux qui perdent
et pour ceux qui gagnent , pour ceux qui craignent et pour ceux qui désirent, pour ceux qui vivaient des abus et pour ceux que les abus dévoraient ; tous ont un égal besoin d'être instruits du sort qui les attend et des circonstance qui les environnent. Les lumières sont nécessaires à tous. Vainqueurs et vaincus, il importe aux uns et aux autres de reconnaître le champ de bataille ; l'ignorance du terrain les précipiterait dans des abîmes, et ils joindraient aux maux inévitables de la guerre les calamités inutiles du hasard.
L'observateur superficiel croitvoir d'invisibles opinions dominées par des forces visibles, et ne s'aperçoit pas que c'est à ces opinions qu'est due l'existence de ces forces. L'habitude nous empêche d'être surpris du miracle de l'autorité : nous voyons le mouvement , mais nous méconnaissons le ressort. La société ne nous paraît qu'un grossier mécanisme : nous prenons le pouvoir pour une cause, tandis que ce n'est qu'un effet, et nous croyons qu'il est possible de se servir de l'effet contre la cause. C'est cependant aux opinions seules que l'empire du monde a été donné. Ce sont les opinions qui créent la force, en donnant des sentimens, ou des passions, ou
des enthousiasmes. Elles se forment et s'élaborent dans le silence; elles se rencontrent et s'électrisent par le commerce des individus. Ainsi , soutenues, complétées l'une par l'autre, elles se précipitent bientôt avec une impétuosité irrésistible. Jamais une idée vraie mise en circulation n'en a été retirée; jamais une révolution fondée sur une idée vraie n'a manqué d'en établir l'empire, à moins que l'idée ne fût incomplète. Alors la révolution n'était qu'un symptôme, avantcoureur delà véritable crise, et elle s'est achevée, dès que l'idée complétée, c'est-à-dire rendue plus évidente pour la majorité des esprits, est revenue à la charge. Ce qui trompe quelquefois sur les révolutions que produisent les idées, c'est qu'on prend des accessoires pour le but principal. Ainsi , par exemple , on croit que la révolution d'Angleterre, en 1640, a échoué, parce que la royauté a été rétablie ; mais ce n'était pas l'idée d'une république qui avait causé la révolution , c'était celle de la liberté civile et religieuse. La république était l'exagération de quelques hommes ; cette exagération n'a pu se soutenir. L'idée dominante en a souffert momentanément; mais cette idée dominante, celle d'une liberté constitutionnelle, a reparu et a triomphé.
Les Spartiates se plaignaient de leurs ilotes ; les patriciens de Rome , des plébéiens ; les seigneurs féodaux, de leurs serfs; les colons se plaignent des nègres. J'ai lu dans Y Histoire générale des Voyages, compilée par La Harpe, la phrase suivante : « Les loups marins sont des animaux tellement fé- » roces, qu'ils se défendent quand on lesattaque. »
L'un des symptômes les plus remarquables dans les hommes qui tâchent aujourd'hui de s'opposer à la marche de l'espèce humaine, c'est qu'ils sont eux-mêmes entraînés par cette marche. Leurs opinions sont empreintes des opinions qu'ils croient réfuter. En se déclarant les champions des siècles antérieurs , ils sont, malgré eux, des hommes de notre siècle. Ils n'ont , en conséquence, ni la conviction qui donne la force, ni l'espoir qui assure le succès. Ils ont encore la violence dans l'injure, mais ils ont perdu la certitude dans l'affirmation. Ils capitulent sans le savoir. Ils transigent toutes les fois qu'ils s'occupent d'une question en elle-même, et qu'ils ne se font pas de cette question une arme contre le parti contraire. On voit que s'ils se trouvaient seuls, ils penseraient sur beaucoup d'objets comme ceux
qu'ils combattent. La lutte leur est nécessaire, pour qu'ils restent dans le sens dans lequel ils veulentrester.Ilsabandonnentlaplupartde leurs principes, quand ils ne sont pas avertis de lesdéfendre. 11 faut que la présence de leurs adversaires leur rappelle leur propre cause, pour qu'ils lui soient fidèles. Or, une cause est perdue quand elle n'a que de semblables appuis.
Cette réflexion m'a été suggérée par la lecture des Pensées (i) d'un écrivain qui a du talent, de l'obscurité et des bizarreries. Sous ce point de vue, rien n'est plus amusant que les contradictions dans lesquelles cet écrivain s'est vu entraîné, par les modifications qu'ont apportées à ses opinions, malgré sa volonté et à son insu, les lumières qui l'entourent. Quand il est homme de parti, c'est le quinzième siècle tout pur; mais quand il perd de vue sa doctrine obligée et d'étiquette, et l'on a toujours des momens de distraction, on voit le dix-neuvième siècle reparaître ; et il reparaît avec avantage , car l'auteur a le malheur d'exprimer beaucoup mieux les vérités qui lui échappent que les préjugés qu'il veut défendre. En voici un exemple :
« Bonaparte, dit-il, page 208, avait des idées » plus justes sur la constitution que sur l'admi-
(1) M. de Bonald.
» nistration, parce qu'il prenait les premières dans » son esprit , et les autres dans ses habitudes » toutes militaires. »
Ceci est un ëloge bien direct du despotisme ; éloge tellement senti , qu'il a entraîné le panégyriste à louer un homme qu'aujourd'hui , certainement, il n'avait pas dessein de louer. Si Bonaparte avait des idées justes sur la constitution, il en résulte que l'anéantissement de toute liberté, de toute discussion dans les assemblées, de tout pouvoir intermédiaire, de toute limite à l'autorité, sont des idées justes. Il peut être fâcheux qu'un usurpateur s'en soit emparé; mais l'usurpateur étant renversé , ces idées justes doivent reprendre tout leur empire , et nous aurons le pouvoir absolu , le pouvoir unique , le despotisme, en un mot , moins l'usurpateur.
Mais , voici ce que nous lisons , page 65 : « Bonaparte avait été obligé d'employer une » force excessive dans son administration, parce n qu'il n'y en avait aucune dans sa constitu- » tion. L'exemple est séduisant, mais il est » dangereux. » Que veut dire cette phrase ? Pourquoi n'y avait-il aucune force dans la constitution de Bonaparte ? C'est qu'il n'y avait aucune liberté ; car assurément ce n'était pas l'autorité du chef de l'État qui manquait de
force. Cette autorité a eu la force de faire disparaître toutes les autres, de rendre impossible toute résistance , de régner seule, sans opposition, au milieu de l'obéissance et du silence universel. Si la constitution de Bonaparte n'avait pas de force , c'est que la force d'une constitution n'est pas dans l'autorité du chef de l'État, mais dans l'équilibre , dans la division et dans la balance des pouvoirs. Je défie l'écrivain de donner une autre interprétation à sa pensée. D'où vient donc qu'il dit ailleurs que Bonaparte avait eu des idées justes sur la constitution? Est-ce une idée juste que d'organiser une constitution sans aucune force? C'est que, page 208, l'écrivain n'est qu'un homme de parti , et que , page 65 , il redevient, sans s'en douter, un homme de noire temps.
Dans plusieurs endroits , le même auteur défend vivement la noblesse héréditaire , non telle que la pairie la consacre aujourd'hui, mais telle qu'elle existait sous l'ancien régime. (Page i5.) Et même il veut , page 16, pour la symétrie apparemment, qu'à coté des familles illustrées par les services de leurs aïeux , il y en ait d'autres flétries par les crimes de leurs pères. Mais tout d'un coup il dit, page 24 •" « Toute » famille qui a rendu de grands services à l'Etat » a rempli sa destination. Elle peut périr dans
» la société, puisqu'elle doit vivre dans l'his- » toire. Beaucoup de familles, ajoute-t-il , ont » vécu trop dune génération. »
Certes, rien de plus sévère n'a été écrit contre la noblesse, par ceux des amis de l'égalité qui la désapprouvent en principe. Je ne parle pas de ceux qui ont voulu proscrire ou persécuter les nobles; ils ne doivent être rangés parmi les partisans d'aucun système, maisparmi les coupables ou les insensés.
Si beaucoup de familles ont vécu trop d'une génération, comment fera l'auteur pour que l'opinion ne le sente pas aussi bien que lui ? Et comment maintenir alors la noblesse contre l'opinion?
Qui peut méconnaître dans ces phrases opposées une double tendance : la volonté de l'auteur qui se consacre à la résurrection du passé , et l'influence du présent , qui agit sur son esprit sans qu'il s'en aperçoive , et qui a l'air de glisser, comme par une sorte d'ironie, à travers des sophismes entassés, des raisonnemens qui les déjouent? C'est le clair de lune perçant les nuages, et nous montrant que ce qu'on veut nous faire admirer comme un château possible à reconstruire, n'est qu'un monceau de débris épars.
Un exemple encore; ce sera bien assez, peutêtre trop.
Notre écrivain s'élève, avec raison, page 79, contre ceux qui crient à la sédition, quand les assemblées représentatives montrent quelque énergie. Tout ce qu'il dit dans cet endroit est très bien pensé; mais j'arrive à la page 147, et j'y trouve ces paroles :
« On ne devrait assembler les hommes qu'à » l'église ou sous les armes, parce que là ils ne » délibèrent point, ils écoutent et obéissent, m
Je remonte à la page 27, et jV lis :
« L'opposition, inévitable dans tout gouver- » ment représentatif, y est toujours dangereuse : » elle intimide le gouvernement quand il fau- » drait l'enhardir ; elle l'irrite et le pousse quand » il faudrait le retenir; et, peut-être, partout » où l'opinion du gouvernement est bien connue, » ceux qui ne la partagent pas et qui sont en état » de la combattre, devraient s'abstenir de prendre » part à la législation. »
Accordez ces trois assertions, si vous pouvez. Quant à moi, je ne les conçois que grâce à l'explication que j'ai déjà donnée. L'auteur croit marcher dans le sens de ses désirs, et il est poussé dans celui de son siècle. Il se retourne quand il y pense, et alors il croit se rapprocher de son but, parce qu'il le regarde.
Un homme d'esprit disait, il y a quelques années, qu'il y avait dans les sociétés deux nations ennemies que rien ne pouvait rapprocher ni réconcilier l'une avec l'autre, et que le calme n'existerait que lorsqu'une nouvelle nation aurait remplacé ces deux corps d'armée, entre lesquels nul traité n'était possible. Je n'adopte point cette pensée qui serait affligeante , ni le remède qu'il propose et qui est impraticable; car la génération actuelle n'abdiquera pas ses droits en faveur de la génération à venir ; mais je crois , avec l'orateur dont j'ai rapporté la prédiction lugubre , que des doctrines et des intérêts contraires divisent notre génération en deux classes, et le seul moyen de prévenir une lutte funeste , me semble être de prouver à celle de ces deux classes qui ne peut point ne pas être vaincue, que tous ses efforts ne changeront rien à la destinée. Elle peut s'épargner beaucoup de maux, et nous en épargner beaucoup à nous-mêmes , si elle se résigne. Elle peut, en se nuisant beaucoup, nous nuire aussi, quoique dans un degré moindre; mais elle ne saurait réussir. Ses chefs eux-mêmes sont entraînés hors de la ligne qu'ils veulent suivre; les idées nouvelles les cernent,
(45. ) les dominent , et il sont forcés , comme le prophète juif, à rendre hommage à ce qu'ils voudraient maudire. Le sort en est jeté, l'arrêt n'est plus révocable, et tout le passé, mis en bataille, ne triomphera pas du présent.
Une vérité constante me paraît indubitable aujourd'hui : s'il est impossible de régir les peuples sans constitution, rien n'est plus facile que de les gouverner paisiblement d'après les principes d'une liberté constitutionnelle.
Beaucoup de causes de désordres se sont affaiblies. Les trois principales, celles qui tenaient l'antiquité et les républiques du moyen âge dans une fermentation perpétuelle, ont cessé d'exister : je veux parler , i° des difficultés à peu près insurmontables que rencontraient les nonpropriétaires pour arriver à la propriété ; i° des privilèges de la noblesse; 3° de l'influence des chefs de parti.
Grâce à l'industrie , la propriété est ouverte à tous ; grâce aux lumières et aux habitudes qu'elles introduisent, en attendant les lois qu'elles appellent, la noblesse n'est rien, quand elle n'est pas une magistrature, et alors c'est autre chose que la noblesse; enfin , grâce à l'instinct des peuples, perfectionné par une longue expérience , aucune
popularité dangereuse ne peut surgir dans les états modernes : car ce ne sont plus les individus qui sont populaires, ce sont les principes.
ïl y a aujourd'hui dans toutes les nations une masse d'hommes qui veut jouir du repos, goûter de la sécurité, exercer à son gré son industrie, développer paisiblement toutes ses facultés, et qui ne demande à l'autorité que d'avoir assez de force pour la préserver des troubles , et assez de bon sens pour n'être pas elle-même une cause de trouble. Une douzaine d'idées simples et justes, que la discussion a mises à la portée de chacun, tels sont les étendards autour desquels se rallie cette classe immense qui a réfléchi sur ses intérêts et qui les entend.
Cette masse d'hommes est parfaitement indifférente aux individus; elle ne les suit que comme des guides pour marcher vers son but ; et s'ils veulent la mener ailleurs, elle ne les suit plus; rien ne leur donne assez de pouvoir pour imprimer à cette multitude pensante une autre direction.
Ainsi, pendant la révolution, on a mis certains dogmes en avant. Sous les jacobins, on eût dit qu'il n'y avait de salut que dans la république , et qu'il fallait tout immoler à la république et à la patrie; mais la masse nationale a très bien démêlé que ce qu'on nommait la république n'était pas la liberté , et que la patrie
( 455 ) se composait précisément de toutes les affections, de toutes les jouissances dont on exigeait le sacrifice au nom de l'abstraction qu'on désignait ainsi. J'ai entendu, dans ce temps, les harangues les plus animées; j'ai vu les démonstrations les plus énergiques; j'ai été témoin des sermens les plus solennels : rien n'y faisait. La nation se prêtait à ces choses, comme à des cérémonies, pour ne pas disputer , et ensuite chacun rentrait chez soi sans se croire ou se sentir plus engagé qu'auparavant.
Pareil spectacle s'est offert sous Bonaparte. Les écrivains et les rhéteurs s'évertuaient à vanter le prestige des conquêtes, à célébrer l'éclat des victoires; mais la nation qui remportait ces victoires, parce qu'elle est éminemment brave, ne s'en enthousiasmait point, parce qu'elle est éminemment raisonnable; et ce qui prouve la sagacité de son jugement, c'est qu'elle s'est réconciliée avec sa gloire militaire , depuis que les circonstances ont fait , de cette ancienne gloire, une garantie pour son indépendance actuelle. Au milieu des succès les plus capables de l'enivrer, elle n'attachait nul prix à ces succès, parce qu'ils n'avaient aucun but, aucun avan-^ tage véritable. Au sein des revers, elle attache un grand prix au souvenir des succès passés, parce qu'il est bon que ce souvenir dure, afin
que l'Europe n'oublie pas que la France a montré ce qu'elle savait faire, et qu'il ne faut pas lui rendre une volonté avec laquelle elle est toujours victorieuse , et qu'elle n'avait plus quand elle a été vaincue.
Les gouvernemens actuels ont donc aujourd'hui beaucoup moins de dangers à redouter qu'autrefois. Il n'y a plus dans les sociétés politiques de classes intéressées, comme autrefois, aux bouleversemens ; il n'y a plus que des individus vicieux, et la force publique a toujours bon marché des individus.
Les nations ne peuvent plus être trompées sur ce qu'elles désirent; elles repoussent les ennemis de l'ordre public , tout comme ceux de la liberté, et il est facile aux gouvernemens de donner aux nations ce qu'elles désirent, sans rien sacrifier de leur autorité nécessaire et sans abdiquer aucun avantage regrettable; car le vœu des nations se borne à trouver sous leurs gouvernemens, la paix, la sûreté personnelle, et ce qui garantit cette sûreté, l'indépendance des opinions, la discussion sans péril, l'administration de la justice, sans exceptions, sans arbitraire, sans lois de circonstance. Les gouvernemens ne perdent rien à accorder tout cela.
Il est assez curieux d'entendre Louis XIV sur le despotisme. Il en fait l'apologie , et non sans adresse.
« On doit demeurer d'accord, dit-il dans ses i> Mémoires , qu'il n'est rien qui établisse avec » tant de sûreté le bonheur et le repos des pro- » vinces, que la parfaite réunion de toute l'au- » torilé dans la personne du souverain. Le » moindre partage qu'il en fait produit toujours » de très grands malheurs; et soit que les par- » ties qui en sont détachées se trouvent entre les » mains des particuliers ou dans celles de quel- » ques compagnies, elles n'y peuvent jamais » demeurer que comme dans un état violent. Le » prince, qui doitles conserver unies enlui-même, » n'en saurait permettre le démembrement sans se » rendre coupable de tous les désordres qui en ar- » rivent. Sans compter les révoltes et les guerres m intestines que l'ambition des puissans produit » infailliblement, lorsqu'elle n'est pas réprimée , » mille autres maux naissent encore du relà- » chement du souverain. Ceux qui l'approchent » de plus près, voyant les premiers sa faiblesse, » sont aussi les premiers qui en peuvent pro- » fiter. Chacun d'eux, ayant nécessairement des » gens qui servent de ministres à leur avidité,
(456) » leur donne en même temps la licence de les » imiter. Ainsi, de degré en degré , la corrup- » tion se communique partout, et devient égale » en toutes les professions. . . De tous ces crimes » divers, le peuple seul est la victime. Ce n'est » qu'aux dépens des faibles et des misérables que » tant de gens prétendent élever leurs mons- » trueuses fortunes : au lieu d'un seul roi que » les peuples devraient avoir, ils ont à la fois » mille tyrans. »
Tout ce raisonnement est fondé sur l'hypothèse que le despotisme doit toujours être quelque part, et que s'il n'est pas dans les mains d'un seul, il tombera dans celles de plusieurs. Mais au lieu du despotisme , il peut y avoir une chose qu'on nomme la liberté. Alors il ne résulte point de ce que le chef suprême du pouvoir n'a qu'une autorité limitée, que les agens subalternes aient ce qui manque à l'autorité pour être absolue. Eux aussi n'ont qu'une autorité limitée; et loin que l'oppression se dissémine et descende d'échelon en échelon , tous sont contenus et réprimés. Louis XIV nous peint un gouvernement libre comme si le despotisme y était partout et la liberté nulle part. C'est tout le contraire : le despotisme n'y est nulle part , parce que la liberté y est partout.
Ceux qui ne veulent pas de monarchie constitutionnelle répètent souvent que l'opinion tempère les monarchies les plus absolues. Cela n'est vrai qu'à une époque très avancée de ces monarchies , quand elles ont à la fois pour appui et pour modérateurs les souvenirs, les habitudes, les intérêts, qui, se groupant toujours avec le temps autour de ce qui existe , pallient, à la longue et adoucissent les institutions les plus défectueuses. Alors, à la faveur de la paix publique et de la sécurité du pouvoir, l'opinion naît, prend des forces, se glisse à travers les dangers, se relève de mille échecs , et s'érige enfin en autorité. Les lumières , l'influence du commerce et des richesses, quelques corporations d'origine équivoque , mais fortes d une longue antiquité , et faisant valoir, avec plus ou moins de succès, des prétentions plus ou moins vagues, modèrent la puissance du monarque. Ce ne sont point là des limites légales, des bornes précises; ce sont des barrières quelquefois efficaces, nullement inviolables et toujours à la merci du hasard.
Ces sauvegardes peuvent paraître suffisantes au premier coup d'œil. Elles le sont en effet d'ordinaire pour lesclasses supérieures ; mais leur efficacité diminue en raison de l'obscurité des
(458) individus qui auraient besoin de leur protection. La raison en est simple. Lorsqu'il y a des garanties constitutionnelles , il suffit d'avertir la loi : une plainte légale le peut. Mais lorsque la garantie est dans l'opinion, il faut que l'opinion s'ëveille, et l'opinion ne s'ëveille dans les temps calmes que pour les hommes qu'elle connaît. Vers les dernières années de la monarchie qui a précédé la révolution , monarchie la plus douce qui ait existé sans limites constitutionnelles, un écrivain célèbre, un magistrat distingué, jetés dans les prisons, étaient sûrs à peu près de recouvrer leur liberté, par le seul effet de l'opinion publique ; mais dix mille individus d'une condition peu relevée et sans moyens d'attirer l'attention auraient passé quarante ans dans les fers, que personne ne s'en serait indigné, parce que personne ne l'aurait su. Nous n'avons appris les malheurs de Latude que lorsque, sorti des cachots, il a pu se faire entendre ; mais durant les trentesept années qu'il y avait gémi, aucune réclamation ne s'était élevée, parce que l'ignorance universelle sur son sort avait mis obstacle à toute pitié.
C'était cependant à la même époque qu'écrivaient Voltaire et Rousseau. L'Esprit des Lois avait paru ; les principes de la liberté remplissaient toutes les têtes, formaient le sujet de tous
(459 ) les entreliens; on discutait partout la légitimité de la résistance américaine; l'injustice exercée contre M. delà Chalotais soulevait tous les esprits; mais l'opinion ne pouvait réprimer que ce qui parvenait à sa connaissance.
Cette observation n'est point indifférente. Il y a quelques années qu'un journal, écrit sous l'influence de la police impériale, faisait dire à un paysan , qui était censé parler à d'autres paysans de la révolution française : « On se plaignait de » la Bastille, je ne vous en dirai rien- cela re- » gardait les gens de la cour. On ne nous y » envoyait pas. » On aigrit ainsi la masse du peuple contre les hommes distingués qui demandent de bonnes institutions politiques , en lui persuadant que ces hommes ne travaillent que pour eux , que c'est pour eux que les actes arbitraires sont à craindre, et qu'ils ont seuls besoin des garanties de la liberté individuelle, parce qu'ils s'exposent seuls aux ressentimens de l'autorité. Rien n'est plus faux. Dans ces monarchies absolues, modérées par l'opinion, la célébrité, qui est un danger, est en même temps une défense. Les individus obscurs paraissent moins exposés; mais la multiplicité des agens subalternes rend le péril égal pour eux , et la défense est nulle ; car, lorsqu'ils sont frappés, victimes ignorées, il ne leur reste aucun recours.
Dans un gouvernement constitutionnel, l'arbitraire est un accident contre lequel tous les intérêts sont en armes, toutes les institutions organisées. Dans une monarchie absolue, quelque mitigée qu'elle soit par l'opinion, l'arbitraire est un état habituel; c'est la condition nécessaire de l'institution.
Ce qui le prouve , c'est que l'une des qualités qu'on vante alors le plus dans les princes, c'est l'activité. Sans doute, quand l'autorité est arbitraire, il est bon que le pouvoir suprême qui ne profite point, comme ses agens, des injustices de détail , soit toujours en mouvement pour les réprimer, Les gouvernés n'ont que lui pour protecteur , que sa surveillance pour sauvegarde ; s'il s'endort un instant, les subalternes redoublent de vexations et d'iniquités.
Mais est-ce un état digne d'éloges que celui dans lequel les instrumenssontsi peu réglés qu'il faille que la main qui les dirige soit sans cesse armée conlre eux? Plus une constitution est bonne, moins ce genre d'activité est nécessaire ; tout va tout seul, parce que tout va bien.
Ce que je viens de dire regarde les peuples; mais voici qui regarde les gouvernemens. Toute monarchie absolue est près de sa chute, lorsque l'opinion devient assez forte pour la tempérer.
M. de Montesquieu se sert, dans un chapitre de X Esprit des Lois, d'une comparaison qui était plus exacte qu'il ne le croyait lui-même :
Ut esse Phœbi dulcius lumen solet Jamjam cadentis.
Il faisait allusion à la douceur de la monarchie d'alors. L'événement n'a pas tardé à démontrer qu'en effet c'était Phœbi lumen jamjam cadentis.
Des barrières constitutionnelles peuvent être stables, parce qu'elles sont fixes; mais l'action de l'opinion livrée à elle-même est aggressive de sa nature, et finit par détruire ce quelle a commencé par limiter.
Il faut donc des constitutions ; il en faut pour les peuples comme garanties, il en faut pour les gouvernemens comme moyens de durée.
11 y a des gens qui ont sur la stabilité des idées singulières.
« Les Chinois, dit un auteur qu'on a essayé de » rendre célèbre (i), sont le peuple dont les an- » nales remontent le plus haut, et dont les an- « ciennes habitudes se rapprochent le plus des
(i) L'auteur de la Théorie des révolutions.
mœurs patriarchales. C'est le seul où nous trouvions le gouvernement tel qu'il était il y a trois mille ans; c'est le seul où la marche et le résultat des révolutions soient absolument les ) mêmes.
m Sur vingt et une dynasties précipitées du trône, dix-neuf l'ont été ou par des princes
> tributaires devenus trop puissans , ou par des
> sujets audacieux qui profitaient du mécontentement public. La chute delà première dynastie a même cela de remarquable , que le sujet porté au trône par le vœu général , ne se servit d'abord de son pouvoir que pour rendre la couronne au monarque légitime. Kia , sans profiter de cette leçon, s'étant de nouveau abandonné à tous les vices, une seconde révolution
> donna encore une fois la couronne à Ching- Tang. Le monarque détrôné finit sa vie en exil . . . Cette révolution qui se fit en faveur de
> Ching-Tang, presque malgré lui, n'avait déplacé que le monarque sans toucher à la mo-
» narchie. »
L'auteur rappelle ensuite l'élévation de la cinquième dynastie, fondée par Lien-Sang , chef de brigands; de la huitième, fondée par Lien-Vu, cordonnier ; de la quatorzième , commencée par Chu-Veu, chef de voleurs ; et de la vingt-unième,
(465) établie par Chu , valet d'un monastère de bonzes, à l'exclusion des descendans de Gengis.
Il observe, en parlant de cette dynastie tartare, que « son triomphe fut marqué par tous » les désordres qui accompagnent et suivent de » grandes conquêtes; que la résistance des Chi- » nois avait été longue et sanglante; que la mort » de plus de cent mille hommes , celle de tous » les membres de la famille impériale, tombés « sous le fer de l'ennemi , ou victimes volontaires w de leur désespoir, avait signalé cette terrible » révolution , mais qu'elle finit au moment m même de l'arrivée du vainqueur dans la ca- » pi taie. »
Enfin, il prouve, par des faits nombreux, que, dans ces évènemens, rien ne changeait, si ce ri est, dit-il , la race régnante.
« Cette observation, continue-t-il, suppose, » par une telle identité de faits , un principe » toujours subsistant, toujours indépendant des » évènemens, et dont l'action indélébile, résistant » également à la barbarie passagère d'un vain- » queur étranger et au retour trop fréquent de » crimes nationaux , faisait toujours contribuer » au bien général les moyens qui semblaient les » moins propres à l'opérer. Ce principe tient bien » certainement à l'opinion, innée dans la Chine, » que le gouvernement , en quelques mains qu'il
» soit , a plus de tendance au bien qu'au mal;
» que lorsqu'il fait le bien , c'est son régime ha-
» bituel, c'est son état de santé; que lorsqu'il
» fait le mal, c'est une maladie dont il est at-
» teint; que, d'après cela, toutes les fois qu'on
» veut l'attaquer, ou même l'entraver, on s'ex-
» pose beaucoup plus à des chances dange-
» reuses qu'à des chances favorables ; que , par
» conséquent, le meilleur moyen de diminuer
» le danger des premières, est , puisque les vices
» de l'humanité doivent amener des révolu-
» tions, de ne faire porter les changemens que
» sur les personnes , en conservant les insti-
» tutions.
» Cet antique attachement des Chinois au
» pouvoir qui les régit est bien constamment
» inhérent au pouvoir même, mais se trouve
» tout à coup reporté sur la famille qui en est
» revêtue. Quelque récente que soit son éléva-
» tion, elle reçoit des témoignages de fidélité,
» tels que, dans notre Europe, quelques nations
» en ont donné à leurs anciennes races royales.
» Il semble que ce peuple soit persuadé qu'il ne
» doit son bonheur qu'à la stabilité de son gou-
» vernement seul ; qu'il est avantageux pour lui
» de garantir et de défendre tout ce qui le main-
» tient,: il le regarde comme étant réellement
>• une propriété nationale qu'il conserve soigneu-
» sèment dans toute son intégrité , même au mi"
» lieu des mutations de ceux à qui il en donne ,
» il en ôte, il en laisse prendre l'usufruit.
» L'honneur de cette stabilité appartient aux
» sages législateurs, aux profonds moralistes qui
» ont plus en vue les principes que les individus.
» Cette tranquillité, qui est le fruit des antiques
» habitudes, des mêmes pratiques journalières,
» et qui distingue si particulièrement le peuple
» chinois, est en même temps ce qui garantit son
» existence politique an milieu des révolutions ,
» parce que c'est elle qui, même après les plus
» grands troubles, assure au gouvernement une
m action prompte, forte , universelle, exercée par
» les personnes sans leur être inhérente , ne
» changeant point avec elles, et reprenant , après
m une interruption momentanée, ia même marche
» sur les mêmes choses , avec les mêmes moyens.
» C'est ce qui fait qu'en Chine les révolutions
» sont comme les orages : la tempête passée , on
» voit quelques individus de moins ; on en voit
» d'autres occuper des places dont ils semblaient
» éloignés; mais, du reste, aucun changement
m sensible.
» Pendant que les divers états de l'Europe
» semblent successivement condamnés à toutes
» les vicissitudes humaines, il est curieux de voir
» un peuple riche de la fertilité de son sol , de la
» beauté de son climat, de l'immensité de sa » population, suivre ses plus anciennes lois , » concentrer ses révolutions sur quelques indi- » vidus , etc. »
D'après ce principe, il faut soutenir le gouvernement sitôt qu'il existe, et, légitime ou illégitime, il ne faut pas même vouloir l'entraver. C'est à ce principe, suivant l'auteur de la Théorie des Révolutions, que les Chinois doivent leur bonheur ( on a vu quel était ce bonheur au milieu des détrônemens et des massacres ); car ils le doivent à la stabilité de leur gouvernement seul, propriété nationale, qu'ils conservent dans toute son intégrité' , au milieu des mutations de ceux à qui ils en donnent, ils en ôtent , ils en laissent prendre l'usufruit.
Si Ton ne connaissait , d'ailleurs , par le reste du livre, les opinions de l'auteur, on pourrait entrevoir ici le dogme de la souveraineté du peuple, puisque le gouvernement est une propriété nationale dont le peuple donne, ôte ou laisse prendre l'usufruit. Mais qu'on se rassure; l'auteur ne veut point la souveraineté du peuple ; il est fort opposé à ce que le peuple soit souverain ,• il est assez indifférent, comme on voit, à ce que les dynasties tombent : ce qu'il veut , c'est la stabilité des institutions.
Les hommes, ceux surtout que l'esprit de
( 46? ) parti domine , sont enclins à s'enivrer de certaines phrases, à s'enthousiasmer pour certaines formules; pourvu qu'ils les répètent, peu leur importe le fond des choses. Deux ans d'une servitude horrible et sanglante n'empêchaient pas nos gouvernans de dater leurs actes de l'an quatrième de la liberté. Vingt révolutions, vingt changemens de dynastie, et cent mille hommes égorgés tous les cent ans n'empêchent pas Fauteur de la Théorie des Révolutions de vanter la stabilité des institutions chinoises. Cette stabilité n'existe pas pour les gouvernés, puisque les gouvernés sont périodiquement proscrits, chassés, massacrés en grand nombre, au moins une fois dans chaque siècle , à l'avènement de chaque usurpateur qui fonde sa dynastie. Cette stabilité n'existe pas non plus pour les gouvernans, puisque le trône est rarement le partage de la même famille pendant plusieurs générations,- mais cette stabilité existe pour les institutions , et c'est là ce qu'il admire. Il voit, tout au plus, dans le reste , quelques individus de moins. On dirait que la stabilité des institutions est le but unique, indépendamment du bonheur des hommes , et que rois et peuples , sujets et souverains, ne sont ici bas que pour être offerts en holocauste à la stabilité des institutions. Je me suis arrêté sur cette théorie } parce qu'il me semble utile de
(468) démontrer que toutes les doctrines extrêmes se touchent. Celle de la stabilité' des institutions , lorsqu'on la transforme en une abstraction métaphysique à laquelle on veut tout sacrifier, est aussi dangereuse qu'aucune autre.
De nos jours, le peuple s'est mal trouvé de s'être laissé conduire par ceux qui, exagérant les principes de la liberté, l'ont immolé à ces exagérations , et l'ont rendu , au nom de la liberté, misérablement esclave. Les souverains se trouveraient également mal de se fier à ceux qui, saisis d'un respect fanatique pour la stabilité, regardent les malheurs des individus et des races régnantes comme un léger accident au prix duquel la stabilité n'est pas trop payée , et qui, après avoir reconnu qu'en Chine il ne s'est guère passé un siècle sans que cet empire ait subi des guerres civiles, des invasions, des démembremens et des conquêtes, et après avoir avoué que ces crises terribles exterminaient chaque fois des générations entières, ne s'en écrient pas moins : Honneur à la profonde sagesse qui a écarté de la Chine toute nouveauté dangereuse (i)! Je serais curieux de savoir ce qu'aurait produit de plus fâcheux une nouveauté.
(i) Esprit de l'Histoire , ch. de la Chine.
Il y a des époques de l'histoire où l'homme paraît jouir de la plénitude de ses facultés. Il les applique avec un égal succès à toutes les situations dans lesquelles il se trouve. Les arts, les professions, les talens, ne sont pas des sphères tellement séparées, qu'il lui soit interdit de passer de l'une à l'autre, Suivant les circonstances, le même homme combat pour sa patrie, et chante ou raconte ses combats. Le guerrier reste citoyen, l'orateur ou le philosophe ne recule pas devant le danger et la gloire des armes.
C'est particulièrement ou même uniquement dans les états libres que se fait remarquer cette application rapide et variée de toutes les facultés à tous les besoins. En Grèce, nous voyons Socrate, interrompant l'étude paisible de la phisophie et l'instruction de la jeunesse nombreuse et docile qui se pressait autour de lui pour recueillir ses leçons, et marchant comme soldat à la bataille de Potidée , ou défendant à la tribune les généraux accusés après le combat des Arginuses. Périciès se montrait tour à tour homme d'état, orateur et général. L'auteur de Prométhée combattait à Salamine, et celui d'OZ?dipeà Colonne était archonte. A Rome, Cicéron protégeait la république contre Catilina, gou-
(47° ) vernait des provinces et composait les Tusculanes. César était à la fois l'un des Romains les plus éloquens, le plus habile des chefs militaires, le plus élégant des historiens; enfant parricide qui devait son éclat à la liberté qu'il détruisait.
Quand la liberté n'existe plus, l'espèce humaine prend une autre face. Une sorte de division en castes s'introduit dans l'intelligence, comme dans l'organisation matérielle de l'état social. Chacun perdant de vue le but général, l'utilité publique , et se renfermant dans son intérêt , se consacre à la profession qui semble lui promettre des succès plus certains et plus faciles. L'écrivain s'abstient d'agir, le guerrier de penser, l'homme d'état d'écrire. Il en résulte une absence d'idées générales et un perfectionnement de détail sur lequel le despotisme s'extasie , et que les collaborateurs subalternes du despotisme, dans la hiérarchie de bassesse dont ils se distribuent les degrés, célèbrent à l'envi comme une admirable découverte.
Que le paysan laboure , que le fabricant fabrique, que la femme file, que le prêtre psalmodie , que le soldat tire des coups de fusil ; que chacun , enfin, fasse son métier, est la devise du pouvoir, lorsque le pouvoir veut opprimer le* hommes. Ainsi, chaque faculté, restreinte
(47» ) et mutilée, est attachée à une opération mécanique , comme ces animaux condamnés pour toujours à un travail circulaire, et qu'on tient dans les ténèbres pour qu'ils ne voient pas ce qui se passe autour d'eux. En agissant ainsi, le pouvoir absolu sait bien ce qu'il fait. Morcelé de la sorte, l'homme ne se défend plus; il n'y a plus que des instrumens, entre lesquels aucune correspondance commune n'existe et qui suivent passivement l'impulsion partielle que la main de l'autorité leur imprime.
Plusieurs gouvernemens avaient travaillé, et plus ou moins réussi à réduire leurs sujets à cette situation. Heureusement des génies supérieurs , parcourant l'espace comme des comètes excentriques, et violant les règles, dérangeaient de temps à autre cette symétrie égyptienne, malgré les efforts et la désapprobation des hommesd'élat qui leur criaient sans cesse : De quoi vous mêlezvous? ce ne sont pas vos affaires.
La révolution a éclaté; et, de quelques désastres que la témérité de l'Europe et notrepropre imprudence l'aient accompagnée, elle a eu cet important avantage , que sa violence même a rompu les compartimens factices au moyen desquels on parquait les hommes pour les gouverner. L'immense majorité de la nation a senti que non-seulement elle avait le droit de parvenir
(47^) à tout, mais qu'elle possédait aussi les facultés nécessaires pour que le fait consacrât le droit. Des généraux sortis des comptoirs et des études ont fixé la victoire sous leurs étendards; des négociateurs, ignorant les traditions d'une diplomatie surannée , ont représenté dignement la France; des ministres n'ont pas dédaigné d'être écrivains; des écrivains sont devenus ministres à cause de leurs talens littéraires qui en indiquaient d'autres ; des hommes brillans de la gloire des armes ont pris place au rang des orateurs , et , en dépit des prédictions sinistres , précisément parce que chacun n'a pas fait uniquement son métier, tous les métiers ont été bien faits.