‹ Mélanges de littérature et de politiquesChapitre 23 sur 26 · SUR LES GOUVERNEMENS ABSOLUS · texte numérisé non relu

SUR LES GOUVERNEMENS ABSOLUS

ET LES GOUVERNEMENS POPULAIRES (i).

Plusieurs chefs du gouvernement républicain de la France ont commis beaucoup de fautes, quelques-uns beaucoup de forfaits. Mais que de cris n'ont pas retenti contre eux dans le monde entier ! de quelle re'probation n'ont-ils pas été justement frappés!

Un roi de cette même contrée a banni trois millions de ses sujets (2). Après les avoir bannis , il leur a défendu tout à coup de quitter

(i) J'entends par gouvernemens populaires toutes les organisations politiques où le peuple est admis par lui- même , ou par ses représentans , à prendre part à la confection des lois : dans ce cas, une monarchie constitutionnelle est un gouvernement populaire. Je m'étais d'abord servi de l'expression gouvernemens libres : mais comme j'indique diverses circonstances où les gouvernemens populaires oppriment la liberté , il y aurait eu, à les appeler gouvernemens libres, un véritable contre-sens.

(2) « Le roi a résolu de faire sortir du royaume tous les » gens de la religion qui y restent. Il confisque leurs biens , » et leur donne permission de se retirer où il leur plaira. II » les fera conduire hors du royaume. » ( Mémoires de Dangeau. )

( 43o ) leur patrie. Les frontières out été gardées (i); les fugitifs ressaisis envoyés aux galères; ceux qui échappaient, dépouillés de leurs biens ; ceux qui se soumettaient, privés d'en disposer (2); les gentilshommes, jetés dans les cachots; les roturiers, espèce plus vile, entassés sur des vaisseaux , pour aller expirer dans des contrées lointaines et insalubres (5). Les gens de la cour se sont partagé les biens des proscrits (4). L'achat de ces biens est devenu le titre le plus sûr à la faveur du monarque. Les courtisans ont dressé des projets de déportation en masse (5), Dix mille hommes, en trois ans, ont été la proie des roues, des flammes et des gibets (6). Les intendans de provinces ont eux-mêmes perfectionné

(1) « On eut nouvelle que le marquis du Bordage avait été » arrêté auprès de Trélon , entre Sainbre et Meuse. Il voulait » sortir du royaume avec sa famille. Sa femme a été blessée » d'un coup de fusil. On mena le Bordage dans la citadelle de » Lille ; sa femme , dans celle de Cambrai , et mademoiselle » de la Moussaie , sa belle-sœur, dans celle de Tournai. On » fait revenir les enfans à Paris , où ils seront élevés dans » notre religion. » (Mémoires de Dangeau.)

(2) Rhulières , Êclaircissejyiens sur l'Êdit de Nantes , II , 8. On sait que ces éclaircissemens furent publiés par l'ordre de M. de Malesberbes.

(3) Ibid. , II , 375.

(4) Ibid., I, 212. Lettres de madame de Maintenon,

(5) Rbulières, II, 27g.

(6) Ibid., 1,326.

( 4*1 ) les tortures (i). On s'est cru doux et clément en ordonnant aux soldats de ne tirer que tard sur des réunions religieuses qui ne se défendaient pas (2). Un supplice honteux a frappé des vieillards infirmes (3) ; on les a poursuivis jusque dans les convulsions de l'agonie et à l'heure solennelle de la mort (4); et le roi par l'ordre duquel ces atrocités ont été commises n'est pas un de ces rois barbares qu'on peut regarder comme une calamité extraordinaire , c'est le roi que l'histoire a nommé Louis-le-Grand.

On se tromperait, certes, si l'on croyait voir dans ce rapprochement le désir d'excuser des cruautés plus récentes. Haine et mépris aux oppresseurs , quelque dénomination qu'ils portent , quelque étendard qu'ils arborent! et s'il est des degrés dans notre mépris et dans notre haine, que l'excès en soit réservé à ceux qui profanent les couleurs de liberté! Mais n'est-il pas étrange que les mêmes horreurs qui ont couvert d'un juste opprobre les chefs passagers de la plus orageuse des révolutions, soient représentées tout au plus comme des fautes excusables dans le monarque d'un vaste empire , et qu'elles

(i) Rhulières , 292.

(2) Ibid. , II , 53g.

(5) Ibid. , 202.

(4'j Ibid., I, 55 1 ; II, 177.

n'aient porté qu'une atteinte assez légère aux hommages que l'Europe lui rendait et que, malgré nous, nous lui rendons encore?

On ne dira pas que cette différence dans les jugemens soit l'effet des victoires de Louis XIV et de l'éclat guerrier de son règne. Des victoires au moins égales ont été remportées par les Français sous le comité de salut public , et l'histoire militaire de la France , à l'époque des excès les plus horribles , est cent fois plus brillante que celle du temps où les armées étaient commandées par les Turenne et les Catinat.

D'où vient-elle donc, cette différence? De ce que, jusqu'à nos jours, les historiens, même avec les meilleures intentions de fidélité et d'exactitude, n'ont pu nous donner que des idées fausses sur les gouvernemens populaires et les gouvernemens absolus.

L'histoire se compose des jugemens contemporains sur les individus et sur les époques.

Or, les contemporains ne se permettent guère de juger les gouvernemens absolus que lorsqu'ils sont doux et modérés. Quand ils sont violens, on ne les juge pas, on les flatte, et les traditions de cette flatterie couvrent plus ou moins la vérité des faits. Voyez la réputation d'Auguste et encore plus celle de François Ier.

Comme au contraire , lorsqu'il y a eu des con-

vuïsions, des désordres et de l'anarchie dans les gouvernemens populaires, ces gouvernemens ont péri , on les a jugés après leur chute et avec le souvenir des calamités dont elle avait été précédée.

Les gouvernemens absolus ( nous parlons de ceux qui reposent sur une transmission régulière ) oppriment leurs sujets dans le calme , en détail, sans éclat, sans secousses.

Les gouvernemens populaires oppriment les citoyens par mouvemens impétueux et désordonnés, au milieu des tempêtes, et en masse, ce qui rend les calamités qui signalent ces momens d'orage plus remarquables et plus effrayantes.

Socrate est une époque chez les Athéniens. Les innombrables victimes de Louis XI, les protestans brûlés à petit feu sous François Ier, le supplice de De Thou sous Richelieu, les dragonnades de Louis XIV n'en sont pas une dans l'histoire de France.

Pour que la Saint-Barthélémy devînt l'objet de l'horreur européenne et de l'animadversion des historiens, il a fallu que la populace s'en mêlât. Sans les égorgemens exécutés dans les rues, l'histoire eût été bien moins sévère envers les massacres médités dans le palais.

Quand les gouvernemens absolus dégénèrent

en une tyrannie sanguinaire, ils commandent le silence; les injustices se commettent sans que les réclamations soient permises, le mal se fait sans bruit.

Dans les gouvernemens populaires , le mal se fait aussi, cela n'est que trop vrai, mais publiquement, à travers les réclamations et les résistances. Les opprimés protestent, et leurs protestations, même inutiles, deviennent instructives : l'histoire les enregistre.

Les gouvernemens absolus se louent; les gouvernemens populaires se calomnient. Les princes despotiques se succèdent sans se renverser. Celui qui est sur le trône n'a pas besoin de faire ressortir les iniquités ou les vices de celui qu'il remplace ; au contraire, la plupart du temps, il ne permet pas qu'on en parle. Mais dans les gouvernemens populaires , les factions ne se succèdent qu'en se renversant, et pour se justifier des renversemens qu'elles ont opérés, elles doivent présenter sous des couleurs odieuses tout ce qui a précédé leur élévation. Ainsi, dans ce dernier cas , on a la faculté de médire au moins du passé. Le gouvernement absolu nous I la conteste. On ne s'est point , à l'avènement de Charles YIII, exprimé sur Louis XI avec autant de sévérité que sur le comité de salut

public lors du directoire, ou sur le directoire lors du consulat.

Au milieu des convulsions et de l'anarchie, les personnages éminens sont les plus menaces. Sous les gouvernemens absolus, l'oppression pèse sur la classe obscure : celle-ci est muette ; elle sait à peine qu'elle a droit de se plaindre ; l'autre est est active et parlante ; ses cris retentissent.

Dans les gouvernemens populaires , les assemblées qui exercent le pouvoir sont presque toujours divisées en deux partis , et le blâme se place à coté de l'éloge. lies gouvernemens absolus n'ayant qu'un chef, le blâme ne trouve ni place ni prétexte ; il n'y a de toléré qu'un concert d'éloges, et ce concert d'éloges fausse l'opinion.

Dans les gouvernemens populaires , quand il ja liberté, on jouit et l'on se tait; quand il y a tyrannie, on souffre et l'on murmure , ou , si la tyrannie est trop ombrageuse, on se tait encore. Sous un maître absolu, on souffre et l'on remercie.

L'histoire a jusqu'à présent recueilli sans discernement et sans examen les remerciemens comme les plaintes, et il en résulte que ses couleurs sombres et sévères ^ quand il s'agit des excès commis au nom de la liberté, sont singulièrement douces quand il s'agit des fureurs du despotisme. Certes, l'estrapade, sous François ï*r, les hérétiques plon-

gésdans les flammes, et retirés aussitôt pour y être plongés derechef , sous les yeux du prince, à côté de sa maîtresse, l'adultère offrant aussi à la religion des victimes humaines; toutes ces choses sont-elles moins horribles que les attentats commis par d'autres monstres, à Nantes ou à Lyon? Nous nommons François Ier le père des lettres, et qui d'entre nous oserait prononcer le nom de Carrier?

Une génération nouvelle s'élève ; elle fouille dans les monumens de notre histoire; elle la refait d'après ces monumens. Qu'elle persévère! elle rend un grand service à l'espèce humaine , car l'histoire n'a servi long-temps qu'à la tromper et à l'avilir.

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