FRAGMENS SUR LA FRANCE
du 14 juillet 1789 AU 3l MAHS i 8 r^-
L'ancien régime était un mélange de corruption , d'arbitraire et de faiblesse. Le 14 juillet renversa ce régime. Mais une révolution faite en vingt-quatre heures pouvait-elle changer un caractère national , produit de plusieurs siècles ? L'ancien régime avait laissé des traces qui ne permettaient guère d'espérer beaucoup du nouveau. Aussi l'observateur désintéressé dût-il reconnaître , dans les concessions et dans les promesses d'un pouvoir effra yé , de l'hypocrisie ; dans les ébullitions d'un patriotisme de salon , une vanité qui avait d'assez bons effets , puisqu'elle inspirait du désintéressement et des sacrifices, mais qui n'en devait pas moins, tôt ou tard, avoir les mauvais effets de la vanité; dans la classe intermédiaire, qu'on nommait alors la bourgeoisie, une ignorance et une crédulité qui la livraient à toutes les suggestions et à toutes les impostures de l'esprit de parti ; enfin , dans les classes inférieures , une misère qui exigeait , pour première condition de l'ordre , une répar-
(?6) tition de propriétés que le désordre seul pouvait amener. Il s'ensuivit que si beaucoup de bonnes choses furent décrétées, rien ne s'établit, et que l'époque que l'on prenait pour celle de la régénération n'était qu'une époque de destruction nécessaire.
Au 9 thermidor la révolution avait eu son cours. La leçon avait été sévère , et ce qui est sévère est quelquefois instructif. Des hommes, jadis exagérés , parlaient un langage raisonnable; l'aristocratie, mutilée et vaincue, semblait convenir qu'on ne pouvait pas rétablir tout ce que le torrent avait emporté ; et la démocratie , mutilée aussi , quoique victorieuse, témoignait le désir de relever parmi les ruines celles qui pouvaient servir de matériaux pour reconstruire l'ordre social. Cependant la superficie seule était amendée ; rien n'était changé au fonds. Même hypocrisie dans les uns , même ignorance dans les autres, même vanité dans presque tous; et, de plus, la création de quelques dogmes, soi-disant républicains, qui, malheureusement, embrassaient des crimes aussi bien que des opinions, dogmes non moins absolus et non moins invétérés, tout récens qu'ils étaient, que les dogmes soi-disant monarchiques. Ceux qui parlaient liberté voulaient le despotisme et conspiraient pour lui ; ceux qui par-*
(77 ) laient république voulaient un despotisme nouveau.
Au 18 brumaire , l'Europe et la France se remplirent du nom déjà célèbre de Bonaparte : le monde le proclama son libérateur. Ce libérateur était, sous plus d'un rapport, un très puissant génie, et, sous tous les rapports, un homme d'esprit : il voulait du pouvoir , beaucoup de pouvoir, tout le pouvoir qu'il était possible de prendre ; mais ce qu'il voulait avant tout, c'était une dose de pouvoir quelconque, et, s'il eût trouvé résistance , il eût négocié. Bien loin de là , il trouva une nation qui se prosterna devant lui, comme un seul homme, et qui , loin de s'effaroucher de l'autorité qu'il s'arrogeait, semblait s'irriter de ce qu'il ne s'en arrogeait pas encore assez. On dirait que nos tètes françaises n'ont de capacité que pour recevoir une seule idée; cette idée devient une espèce de religion, et les croyans traitent ceux qui pensent avoir deux idées au lieu d'une comme des hérétiques et des impies. L'idée dominante, en 8g, était, détruisons tout pour tout recréer ; et quand on disait à ces destructeurs si bénévoles qu'il fallait peut-être se dépêcher moins , et que , dans l'histoire , les révolutions qui s'étaient appuyées sur des portions du passé avaient été les moins orageuses et les plus durables, anathème était
(78 ) soudain prononcé contre le moniteur importun. L'idée dominante, à la fin de 94, était : punissons tous les forfaits de g3. Les hommes les plus doux chantaient à tue -tête, au nom de l'humanité, des chansons dont le refrain demandait des hécatombes ; et quand on osait représenter aux meneurs de l'impulsion vengeresse, qu'employer une assemblée unique et sans frein à sévir contre les crimes commis par une assemblée unique et sans frein, c'était frapper les effets sans écarter les causes, on était traité d'homme de sang, de complice de la terreur. En 1800, l'idée dominante fut : la liberté nous a fait du mal , nous ne voulons plus de liberté ; et ceux qui observaient modestement à ces candidats de la servitude que les maux de la révolution venaient précisément de ce que la révolution avait suspendu toute liberté, étaient poursuivis dans les salons du nom de jacobins et d'anarchistes. Une nation qui demandait l'esclavage à un chef militaire couvert de gloire et âgé de trente ans, devait être servie à souhait; elle le fut. Au consulat succéda l'empire. Les guerriers républicains restèrent dans les camps : les Spartiates de la Convention prirent place dans les conseils , les paladins de la contre-révolution dans les antichambres, Ils y retrouvaient l'air natal.
Malheureusement pour les serviteurs comme pour le maître, le despotisme frappe de folie les plus distingués comme les plus médiocres. Les uns conservent de la grandeur , de la générosité , quelquefois de la justice , quand leur pouvoir n'est pas compromis ; voyez Napoléon : les autres sont des monstres abjects et féroces ; voyez Don Miguei.
Bonaparte despote devait se précipiter du trône : lui seul le pouvait ; il le fît. Ceux qui se sont dits ses vainqueurs étaient ses vassaux et ses esclaves.
Tout homme qui n'aurait comparé que les forces matérielles eu 1812 , aurait parié cent contre un pour Bonaparte.
L'Europe se divisait en deux parts, en apparence fort inégales. D'un côté, l'Angleterre, l'Espagne et la Russie ; de l'autre , la France avec toute l'Allemagne, l'Italie, la Suisse et le Danemarck, qui semblait devoir neutraliser la Suède.
Au premier coupd'ceil, le succès de la France semblait infaillible ; ses ennemis étaient séparés les uns des autres par des distances incommensurables , et chacun d'eux était travaillé intérieurement d'une maladie secrète qui l'affaiblissait.
L'Angleterre, épuisée par sa dette , n'ayant de forces disponibles que celles qu'il lui fallait pour alimenter la résistance espagnole, était tourmen-
téedéjà par ses radicaux; le peuple se plaignait de la guerre à laquelle il attribuait son malaise, ne prévoyant pas que ce malaise serait accru précisément par la paix.
L'Espagne, hors d'état de se défendre en rase campagne , n'avait de ressource que ses guérillas, des massacres partiels et des embuscades; ressources terribles contre une invasion, mais qui s'évanouissaient à la frontière.
La Russie, refoulée dans ses vastes déserts, et toujours exposée à des révolutions de palais, qu'on peut regarder , en quelque sorte , comme tenant, dans cet empire, la place d'une charte constitutionnelle^ ce qui arrive toujours quand il n'y pas de charte ; la Russie était presque inexpugnable chez elle. Cependant l'une de ses capitales était déjà au pouvoir du conquérant. Ses armées n'avaient éprouvé que des défaites , et ses Cosaques ne sont bons qu'après des victoires.
La coalition à la tête de laquelle se trouvait la France paraissait, au contraire, compacte et invincible. Quoi qu'en disent aujourd'hui les cabinets, les alliés du maître du monde le servaient très loyalement, et quand ils se vantent de l'avoir trahi, c'est de la fatuité de perfidie.
L'Autriche, qui venait de donner sa fille à Napoléon , n'avait aucune envie de voir détrôner le gendre qu'elle avait adopté si récemment.
La Prusse, qui aurait eu plus de motifs de ressentiment, était contenue par son impuissance. Les suites de sa dernière tentative lui faisaient considérer toute résistance comme un acte insensé. Si elle espérait des dédommagemens, c'était aux dépens de la Russie, qui ne s'était pas refusée à lui enlever le district de Bialystock par un traité où elle stipulait comme son alliée ; et c'était de très bonne foi que Frédéric-Guillaume désapprouvait tout ce qui pouvait lui donner un air de trahison qui n'était pas au fond de son cœur.
Quant au roi de Bavière, il avait fait preuve de fidélité; celui de Saxe s'était montré plus loyal encore, et l'on ne saurait oublier l'obstination généreuse avec laquelle il s'est dévoué. Ajoutez à cela les liens secrets des ministres de ces princes avec le dominateur de la France, liens dont leur fortune et leurs cordons actuels rendent encore témoignage.
Telle était la position de l'Europe en 1812. Assurément celle de la France était brillante; elle avait pour auxiliaires tous les gouvernemens, elle n'avait pour ennemis que les peuples.
Tant que la prospérité dure , la haine des peuples n'est rien; mais au premier revers, cette haine éclate, et elle est invincible.
Le terrible hiver de 18 12 à 1 8 1 5 détruisit l'ar-
( 82 ) niée française. La Pologne, la Prusse, la Bavière, le Rhin , virent iMapoléon fugitif regagner la France. Il faut rendre justice à ses auxiliaires; leur premier mouvement fut de lui rester fidèle : son antique renom le protégeait encore, et ils conservaient la mémoire d'une épouvante de douze ans; mais les peuples ne l'entendaient pas ainsi.
La royauté a deux intérêts très naturels et très légitimes, le bonheur public sans doute, mais aussi sa propre conservation. Quand ce dernier intérêt est compromis, une protection, une suprématie étrangères peuvent être admises ou supportées : le premier intérêt des nations au contraire, c'est l'indépendance, et la condition sine quâ non de l'indépendance , c'est l'absence du joug étranger. Un monarque peut devoir sa couronne à un autre monarque ; un peuple ne peut devoir son indépendance qua lui-même.
Aussi , de la Vistuie au Rhin , la voix des peuples se fit entendre : les princes firent quelque temps la sourde oreille; mais les armées qui, en définitive, sorties des rangs des peuples, partagent toujours ses penchans et ses vœux , se déclarèrent avec eux pour l'affranchissement de leur patrie. Le torrent populaire vainquit les résistances royales, et les sujets forcèrent leurs maîtres à redevenir libres.
Parlons maintenant de la France.
Les mêmes causes qui avaient renversé Napoléon en Allemagne devaient le renverser sur le sol natal. Ici comme ailleurs il avait tué toutes les libertés , et , par là , soulevé contre lui toutes les facultés intellectuelles et industrielles qui aspiraient î: se développer.
On a oublié aujourd'hui le sentiment de fatigue et d'aversion qui , vers la fin de l'empire , s'attachait même aux victoires que la France était condamnée à remporter. On a oublié ce sentiment, dis-je, comme à cette époque on avait oublié le fol enthousiasme avec lequel on avait reçu l'arrivant d'Egypte, quatorze ans plus tôt; mais le fait est qu'à l'exception de l'armée réunie sous ses ordres, et que la vue de l'étendard étranger remplissait d'une indignation patriotique, il y avait en France bien peu de personnes qui fissent des vœux sincères pour la prolongation de son règne. Ceux qu'il avait comblés de bienfaits lui savaient mauvais gré de ce qu'en se mettant en péril lui-même, il les troublait dans la jouissance des faveurs qu'il leur avait accordées. Le maintien de ces faveurs contre toutes les vicissitudes semblait un engagement qu'il avait pris , et lorsqu'en le voyant compromis on se sentait compromis soi-même , on ne le plaignait pas, on l'accusait plutôt d'un manque de parole.
Les hommes puissans se trompent quand ils croient s'assurer de la fidélité de leurs adhérens en ne mettant point de bornes à leur munificence; au contraire, ils leur donnent plus de choses à conserver, et par là même ils multiplient en eux les motifs d'abandonner le pouvoir déchu et de capituler avec la fortune. Ceux qui ont lu les Mémoires de Las-Cases doivent se souvenir de cette femme comblée des bienfaits de l'Empereur, et qui écrivait : « Grâces au ciel, le » petit homme va tomber, et nous serons de vé- » ritables comtesses. » Ce qu'elle disait ainsi naïvement était la pensée de presque tout le monde. S'il n'y avait pas eu de comtesses impériales, il y aurait eu moins de gens intéressés à donner à ces titres la sanction de la légitimité.
Trahi par l'étranger, ne trouvant nul appui dans la masse des Français , Napoléon succomba malgré des prodiges de talent et de courage.
J'ai soigneusement séparé sa chute d'avec la restauration, parce qu'en effet ce sont deux choses différentes. Les puissances avaient déclaré vingt fois qu'elles ne prétendaient imposer à la France aucune famille, aucune forme de gouvernement en particulier; mais le trône était vacant, et quelque opinion qu'on professe sur la légitimité, son effet naturel est que, toutes choses étant égales et
toutes prétentions étant contestées, elle jette un poids dans la balance en faveur de celui qui peut l'invoquer.
D'ailleurs, avec le petit Napoléon venait une régence autrichienne, qui ne tentait les amis ni de la France ni de la liberté. Le prince des Pays- Bas, qui ne portait pas encore ce titre, avait servi contre les Français en Portugal ; Bernadotte, séduisant par les formes et souvent républicain dans ses expressions, n'en avait pas moins le tort irrémissible d'avoir soulevé les étrangers contre son pays natal. M. le duc d'Orléans n'était pas en France.
La restauration s'accomplit. Mon dessein n'est ici ni d'esquisser son histoire, ni d'indiquer les fautes commises par les hommes auxquels le pouvoir fut alors confié. J'ai tâché de remplir cette dernière tâche dans mes Mémoires sur les cent jours : je ne dirai donc que quelques mots sur ce que l'état des esprits , à cette époque , prescrivait de faire ou permettait de tenter.
Napoléon n'avait été renversé ni par les hourras des Cosaques, ni par l'or de l'Angleterre, ni par la diplomatie autrichienne; ces choses avaient servi de moyens, mais la véritable cause de sa chute était un amour de la liberté que son despotisme avait réveillé dans le cœur et des étran-
(86) gers et des Français. Quand on lit les noms de ceux qui concoururent à la fameuse adresse du Corps-Lëgislatif , on sent que l'entraînement libéral devait être bien fort, puisque ces hommes ont mérité, une fois dans leur vie, le nom de factieux.
L'assertion est bizarre , mais elle est vraie : ce sont les principes de 89 qui ont rendu à Louis XV11I la couronne que l'abus de ces principes avait enlevée à Louis XVI.
Pour se consolider à jamais, pour rendre en un instant à la France, dans un but plus salutaire, une influence égale à celle qu'elle avait exercée sous Napoléon, la restauration n'avait qu'une ligne à suivre : rester, dans îe gouvernement intérieur, fidèle aux principes qui l'avaient amenée , et prêter assistance à ces principes dans ses relations avec les souverains ses alliés.
Tout l'invitait à marcher ainsi ; les peuples qui avaient forcé leurs rois à s'affranchir du joug impérial, n'avaient point eu pour but de se remettre sans condition sous un joug domestique; on s'en était même expliqué franchement avant et pendant la crise.
La landwehr, la landstursn, les étudians, les volontaires, les métaphysiciens métamorphosés en guerriers, avaient réclamé des constitutions; les
(87 ) souverains les avaient promises. Le plus puissant d'entre eux était alors l'avocat le plus ardent, le plus éloquent panégyriste des droits de l'homme dans toute leur étendue, et l'on pourrait indiquer encore quels salons de Paris ont retenti d'impériales harangues en faveur de la liberté. Ces harangues, reproduites aujourd'hui, formeraient un singulier supplément aux conversations confidentielles divulguées depuis à la tribune par un de nos ministres. La France , en donnant l'exemple du respect pour les conventions stipulées entre les trônes et les nations, n'aurait rien fait d'hostile contre les uns, et se serait acquis des droits solides à la confiance des autres.
Le moment était favorable : les rois délivrés étaient reconuaissans , les peuples libérateurs avaient de ces dispositions bienveillantes qui naissent du sentiment du bien qu'on a fait, et qui se refusent à prévoir l'ingratitude; c'était entre les sujets et les princes une époque pareille à celle de la lune de miel , honej moon , entre les époux.
En même temps le gouvernement royal, se déclarant avec franchise pour la liberté constitutionnelle, aurait satisfait au vœu national. Les inquiétudes, que M. de Chateaubriand indique si bien comme un résultat inésritablc du rétablis-
( 88 ) sèment des Bourbons (i), se seraient calmées. Force et considération au dehors, amour et confiance au dedans, tel eût été le partage de la restauration si elle eût adopté ce système.
Que si, voyant les choses de moins haut, elle n'eût voulu que travailler à sa consolidation matérielle, une autre route lui était ouverte.
J'ai parlé des défections qui avaient signalé les derniers instans de l'empire : ces défections avaient eu pour motif le désir de mettre en sûreté, sous un autre que Napoléon, les biens et les honneurs que Napoléon avait accordés, mais qu'il ne pouvait plus garantir; en donnant aux possesseurs de ces honneurs et de ces biens pleine sécurité sur ce point, la restauration conquérait une armée; et certes, si le penchant secret des ministres de cette restauration était d'étouffer la liberté, rien ne conduisait plus directement à ce but que la coopération d'une masse d'hommes qui , en ce genre, avaient fait leurs preuves ; qui avaient servi pendant quatorze ans le despotisme le plus complet qui eût jamais existé; qui étaient habitués aux affaires; qui connaissaient parfaitement le terrain, et qui avaient, dans toutes les portions de l'empire, des relations intimes et une clientelle zélée.
(i) Réflexions politiques, Mélanges, p. i53.
(89) Je ne veux point ici faire la satire d'une classe de gens qui, depuis 1814, a reçu l'éducation, je ne dirai pas de l'adversité, le mot serait trop .fort , mais de la vexation et de l'arbitraire. Je suis convaincu que les instrumens de Napoléon , séparés du pouvoir et n'en recueillant plus les avantages , en ont découvert les inconvénient , et que, jetés par les circonstances dans l'opposition, ils ont appris à aimer la liberté à force de la défendre. Mais en 1814, ils n'en avaient encore ni les doctrines ni les habitudes, et s'ils avaient retrouvé, sous le gouvernement de la restauration , protection , garantie et activité , plusieurs, je crois pouvoir l'affirmer sans injustice, lui auraient transporté le zèle et le dévouement qu'ils avaient déployés naguère pour le gouvernement impérial. Ceux que le hasard a préservés du dédain ou de la réprobation du parti triomphant, et que ce parti a daigné admettre, nous ont donné d'assez beaux échantillons de leurs dispositions à l'obéissance aveugle et passive.
En disant ce que la restauration aurait pu faire en ce genre, je suis loin de regretter qu'elle ne l'ait pas fait ; la liberté aurait pu être indéfiniment ajournée; mais je me place, quand je raisonne, dans la position et dans l'intérêt des gens dont je parle, tout en me ré-
(90) jouissant peut-être de ce qu'ils n'ont pas connu cette position, et de ce qu'ils ont mal entendu leur intérêt.
Enfin, si le ministère de la restauration ne voulait ni de la liberté avec la nation en masse , ni du despotisme avec ceux qui avaient si bien secondé le despotisme de l'Empereur, un troisième parti restait, hasardeux sans doute, mais le seul praticable , dès que les deux premiers étaient, rejetés, c'était de refaire franchement la monarchie de Louis XIV, avec les adhérens de l'ancien régime. Je dis que ce parti était harsardeux : c'était se mettre en contradiction avec les déclarations officielles de l'Europe et avec la disposition réelle de la France ; car l'étendard du pouvoir absolu n'avait pas encore été relevé par les étrangers, et, comme je l'ai dit plus haut , la France était revenue d'intention et d'espoir à 178g.
Mais, du moins, le ministère qui aurait tenté de la sorte une contre-révolution franche eût rallié autour de lui une masse d'intérêts quelconques; les rois alliés n'étaient pas tellement libéraux, qu'on n'eût pu les convertir en leur disant dès lors ce qu'eux-mêmes ont tant répété depuis, que c'est à eux seuls à faire le bonheur des peuples, et à leur donner la dose de liberté qui leur convient : les oreilles royales
(9< ) s'ouvrent aisément à ce langage. Quant à la France, la majorité eût été mécontente; mais le Gouvernement aurait eu pour lui- la minorité, et une minorité compacte, bruyante, placée au sommet de la hiérarchie sociale , parvient aisément , nous en avons eu plus d'une fois la preuve, à se donner une apparence de majorité. ^,
Ce parti, je le répète, eût été hasardeux; il eût de plus été immoral ; mais il vaut mieux , comme sûreté , prendre un mauvais parti que de n'en point prendre.
En ne suivant aucune de ces lignes, en voulant plaire à la majorité nationale pat uue Charte, et à la minorité anti-nationale par la violation de cette Charte, le ministère de la restauration calculait très mal.
Nous subissons encore aujourd'hui la peine de ses fautes. Elles ont entraîné tous les malheurs de i8i5 , et les injustices qui suivirent ces malheurs , et l'hostilité qui sembla s'établir entre le Gouvernement et la nation en 1820, et la victoire momentanée d'une faction en 1821 , et la douloureuse incertitude qui se prolonge encore depuis la chute de cette faction en 1827. Tant il est vrai qu'un premier pus dans une fausse route entraîne de fâcheuses et durables conséquences, et tant il importe à la puissance de
(9=) bien se connaître elle-même avant de se mettre en marche , de savoir
Quid valeant humeri, quid ferre récusent;
et de ne vouloir dès l'origine que ce qu'elle est sûre de vouloir toujours.