‹ Mélanges de littérature et de politiquesChapitre 8 sur 26 · DES IDÉES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DES IDÉES RELIGIEUSES

Considérer la religion comme une chose fixe , immuable, qui doit être la même à toutes les époques de la civilisation , c'est partir d'un principe qui ne peut conduire qu'à des erreurs grossières et dangereuses. Tout ce qui tient à l'homme et à ses opinions, sur quelque objet que ce soit, est nécessairement progressif , c'est-à-dire variable et transitoire. Cette vérité est évidente en politique, en science , en organisation sociale , en économie , soit administrative , soit industrielle.

L'état sauvage paraît être un état stationnaire : mais il ne peut servir de base à aucun système , parce qu'il est impossible d'expliquer, soit par le raisonnement, soit par les faits, de quelle manière l'homme en est sorti , et l'instant même où il en sort est le signal d'un mouvement de progression auquel l'espèce humaine obéit avec une persévérance et une activité infatigables. Lorsqu'elle rencontre des obstacles sur la route , elle travaille à les surmonter. Son travail est

( 94) plus ou moins manifeste, suivant la nature des obstacles et les dangers qu'il faut braver pour les vaincre; mais lors même que ce travail est inaperçu, il ne s'en continue pas moins, et, en définitive, c'est toujours en faveur de la progression que le succès se déclare.

Voyez la marche de la société civile et politique. Au sortir de l'état sauvage, nous apercevons la théocratie. Les annales de tous les peuples remontent au règne des dieux. Ce règne des dieux n'est autre chose que l'empire absolu d'une caste 'gouvernant le reste de l'espèce humaine, en vertu des ordres du ciel et d'une suprématie mystérieuse, dont cettecaste s'arroge le privilège. L'esclavage, consacré par la théocratie, est plus dur, plus humiliant, et surtout, aussi long-temps que son principe subsiste, moins susceptible d'être mitigé, et, à plus forte raison, d'être détruit, que celui qui résulte plus tard du droit de conquête. L'esclave du guerrier est un homme comme lui, qui a cessé d'être son égal, mais qui demeure son semblable , et que les vicissitudes de la fortune ont seules réduit à un état d'infériorité e1 de sujétion. L'esclave du prêtre, dans la théocratie, est inférieur à son maître, par sa nature même : c'est une créature immonde, impure , qui ne peut se racheter de la flétrissure ineffaçable imprimée sur elle dès sa naissance,.

(95 ) et qu'elle porle gravée sur son front jusqu'au tombeau.

A la théocratie , détruite probablement par le soulèvement des guerriers contre les prêtres, succède la servitude civile : c'est un progrès dont les conséquences sont, à la vérité, plus importantes d'abord dans la théorie que dans la pratique, parce que les habitudes guerrières donnent à ce nouvel esclavage des formes farouches et sanguinaires ; mais le progrès n'en existe pas moins. Ce n'est plus une volonté divine, immuable, irrésitible qui divise la race humaine en oppresseurs et en opprimés; c'est le sort des armes, le hasard des combats. Le maître peut devenir esclave à son tour. La sanction religieuse, la consécration du mystère, la différence de nature entre la caste qui impose et celle qui porte des fers , toutes ces choses ont disparu.

A ce* ordre social, si imparfait encore et si vexatoire , en succède un autre qui n'est plus précisément l'esclavage, bien qu il lui ressemble à beaucoup d'égards. Mais , tout en admettant un vaste intervalle entre la caste qui commande et celle qui obéit, il suppose cependant une espèce de pacte tacite entre ces deux classes, car il reconnaît des droits respectifs : c'est le régime qu'on a nommé féodalité. L'esclave , sous la théocratie, n'avait pas rang d'homme; l'esclave,

(96) sous la loi de la conquête, ne se voyait plus disputer cette qualité, mais était dépouillé de tous les droits qui en dérivent; sa vie était à la merci de son maître, et toute propriété lui était étrangère. La vie dii serf est, sinon garantie , du moins appréciée par les lois , d'une manière inégale et révoltante , mais qui prouve pourtant qu'elle commence à avoir quelque valeur. Sa propriété est précaire, soumise à des conditions iniques , et souvent livrée sans défense au caprice et à l'avidité du seigneur. Toutefois la spoliation n'est ni si rapide ni si arbitraire ; elle exige des formes , trompeuses sans doute et trop facilement éludées , mais qui contiennent le germe dune justice à venir plus impartiale , et sont un hommage rendu au pressentiment de cette justice. Qui peut nier ici un progrès important, avant-coureur manifeste et cause certaine de progrès futurs?

Bientôt la noblesse remplace la féodalité. La noblesse n'est en réalité que la féodalité dépouillée de ses prétentions les plus odieuses. La vie, la propriété, la liberté personnelle du plébéien acquièrent des sauvegardes. Ce qu'il y a de blessant subsiste ; ce qu'il y a de menaçant s'adoucit. La voie des richesses s'ouvre pour la roture, et la noblesse, qui ne peut s y opposer, s'en console par les apparences du dédain , et

(97 ) s'en dédommage par un monopole de faveurs qui lui reste quelque temps encore. Mais comparez l'esclave de la théocratie primitive , l'ilote de Sparte, le serf du moyen âge, au plébéien, même sous Louis XIV, et vous verrez la carrière immense que l'espèce humaine a franchie. Il n'est pas de notre sujet de la suivre plus loin dans cette marche toujours progressive. Ceux qui écriront dans cinquante années auront bien d'autres pas à tracer.

Ce que nous disons de l'avancement de la société politique ou civile , nous pourrions le dire avec non moins de raison des sciences ; mais tout développement serait superflu, parce que la vérité est trop évidente : et il faut remarquer que la progression n'a pas lieu uniquement en ce sens, que ceux qui s'occupent des sciences marchent d une découverte à l'autre, et font avancer ainsi la science qui forme l'objet de leurs méditations ; la progression s'exerce encore d'une autre manière, que nous nommerions volontiers horizontale , si nous ne répugnions aux expressions insolites. Non-seulement les hommes instruits sont plus instruits, mais une portion plus considérable de l'espèce humaine entre dans la classe des hommes instruits. Les connaissances qui étaient jadis la propriété d'un petit nombre deviennent celles d'un nombre beaucoup plus

(9«) grand , et , de la sorte , les lumières gagnent tour à tour en intensité et en étendue.

Il en est de même de la morale. Restreinte d'abord à la famille , elle se répand graduellement sur le peuple entier, et bientôt, généralisant ses lois encore davantage , elle applique ses règles à tout le genre humain.

L'industrie est soumise à la même loi de progression. Dans l'état sauvage, et à l'époque guerrière qui remplace immédiatement l'étal sauvage, l'industrie est nulle. Tant que la force semble un moyen sûr d'arriver à la possession de ce qu'on désire , ce moyen doit être préféré à tous les autres. Quand l'expérience apprend à l'homme que ce moyen n'est pas infaillible, il conçoit l'idée de l'échange , et l'industrie , qui multiplie les objets d'échange , prend alors naissance.

L'échange, le commerce, qui n'est que l'échange effectué , l'industrie , qui n'est que la création des objets d'échange , ne sont au fond que des hommages rendus à la force du possesseur par l'aspirant à la possession ; ce sont des tentatives pour obtenir de gré à gré ce qu'on n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort ne se résignerait à aucune de ces tentatives ; il n'en concevrait pas la nécessité ; mais quand les faits lui prouvent que la guerre, c'est-à-dire l'emploi

I 99) de sa force contre la force d'autrui , est exposée à diverses résistances et à divers échecs, il cherche des moyens plus doux et moins contestés d'engager l'intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.

Certes la progression n'est pas méconnaissable; mais elle ne s'arrête pas là.

L'industrie , long-temps inférieure a la propriété foncière, sous le rapport du rang et de l'influence , devient par degrés son égale , et bientôt lui est supérieure. En ouvrant à l'homme une carrière plus vaste et plus libre , elle tend perpétuellement à rendre disponibles les moyens à l'aide desquels cette carrière peut être parcourue plus rapidement et plus facilement. La propriété foncière arrive à n'être qu'un de ces moyens ; elle se divise alors pour circuler plus commodément : tout ce qui contrarie cette division est sans résultat. La terre devient mobile, fractionnée; elle se disperse, pour ainsi dire, entre mille mains , qui s'en saisissent plutôt pour la transmettre à d'autres que pour la posséder. La propriété foncière est un effet à ordre qu'on négocie dès qu'on peut tirer un meilleur parti du capital qu'elle représente ; car ce ne sont plus les capitaux qui représentent les terres^ ce sont les terres qui représentent les capitaux.

Celte révolution change la société jusque dans

Page 1