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ses bases. La propriété foncière est la valeur de la chose, l'industrie celle de l'homme. L'époque où la propriété foncière se voit domptée par l'industrie , c'est-à-dire forcée de prendre la nature de cette dernière et de se mettre à son niveau , est celle d'un nouveau progrès dans la route de la valeur morale et du perfectionnement intellectuel.
Nous avons cité ces divers exemples pour en conclure qu'il existe une loi de progression qui s'exerce dans tous les sens et sur tous les objets.
La religion seule en serait-elle exempte ? Tandis qu'aucune des institutions, aucune des formes, aucune des notions contemporaines de l'enfance de l'état social , ne saurait convenir à un état moius grossier , la religion serait-elle condamnée à rester imparfaite et station naire , au milieu du mouvement universel et de l'amélioration générale ?
Non, sans doute. Dire que la même religion peut convenir à une horde sauvage et à un peuple civilisé , à une nation plongée dans l'ignorance et à une société éclairée , c'est dire une absurdité qui frapperait tous les esprits , si on ne l'avait entourée d'un prestige qui la fait regarder comme sacrée.
Ceci ne nuit en rien à la divinité de la religion, ou, pour mieux dire, du sentiment in-
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time sur lequel reposent les convictions religieuses. Plus on croit à la bonté et à la justice d'une providence qui a créé l'homme, et qui lui sort de guide, plus il est naturel d'admettre que cette providence bienfaisante proportionne ses enseignemens à l'état des intelligences auxquelles ces enseignemens sont destinés.
11 y a plus; cette doctrine seule concilie les idées que les hommes religieux conçoivent de cette providence avec la nature de l'esprit humain. On ne saurait nier que l'esprit humain n'ait un penchant invincible à l'investigation et à l'examen. Si son devoir le plus impérieux, si son plus grand mérite était une crédulité implicite , pourquoi le ciel l'aurait -il doué d'une faculté qu'il ne pourrait exercer , Taurait-il soumis à un besoin qu'il ne pourrait satisfaire sans se rendre coupable? Serait-ce pour exiger de lui le sacrifice absolu de cette faculté? mais ce sacrifice le réduirait au rang de pure machine : ce serait une espèce de suicide. Le dieu qui l'imposerait à l'homme ressemblerait plus à l'Àmida de ces idolâtres qui se font écraser sous les roues du char où est placée leur idole, qu'à l'intelligence pure et bienveillante que le christianisme offre à nos adorations et à notre amour.
Il y a plus encore : cette crédulité implicite , celte immobilité dans les dogmes, ce caractère
stationnaire clans les croyances , toutes ces choses contre nature, qu'on recommande au nom de la religion , sont ce qu'il y a de plus opposé au sentiment religieux. Qu'est-ce, en effet, que ce sentiment? le besoin de connaître les rapports qui existent entre l'homme et les êtres invisibles qui influent sur sa destinée. 11 est dans son essence d'essayer, pour se satisfaire, de chaque forme religieuse qui se crée ou qu'on lui présente ; mais il est aussi dans son essence, lorsque ces formes religieuses ne le satisfont plus , de les modifier de manière à en écarter ce qui le blesse, ou même d'adopter quelque forme nouvelle qui lui convienne mieux. Le borner au présent, qui ne lui suffit jamais, lui interdire cet élan vers l'avenir, auquel l'insuffisance du présent l'excite , c'est le frapper de mort. Partout où il est ainsi enchaîné, partout où il y a impossibilité de modifications successives dans les formes et dans les croyances, il .peut y avoir superstition , parce que la superstition est l'abnégation de l'intelligence et l'attachement aveugle aux pratiques imposées; il peut y avoir fanatisme, parce que le fanatisme est la superstition devenue furieuse; mais il ne saurait y avoir religion , parce que la religion est le résultat des besoins de l'âme et des efforts de l'intelligence, et que des dogmes stationnaires mettent l'une et l'autre hors de la question.
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Si nous voulions appuyer cette assertion de faits irrécusables , nous montrerions d'un coté l'Italie, de l'autre l'empire ottoman. En Italie , les progrès de l'intelligence n'étant pas arrêtés sous d'autres rapports que ceux de la religion, qu arrive-t-il ? que l'Italie, éclairée d'ailleurs sur plusieurs points , est , quant à la croyance , livrée à la fois à la superstition et à l'incrédulité. Chez les Turcs, la prévoyance de leur prophète ayant rendu stationnaire , non-seulement la doctrine religieuse , mais tout ce dout l'esprit humain aurait pu s'occuper, que voyons-nous? une apathie complète dans les temps ordinaires, et un fanatisme qui se réveille dans les grandes crises, farouche etstupide, comme il l'était sous Omar. Mais, dans les deux cas, il n'y a plus de place pour le sentiment religieux , pour la religion proprement dite. La religion n'est salutaire, elle n'existe réellement, elle n'exerce le genre d'influence qu'elle doit exercer, que lorsqu'elle est d'accord avec toutes nos facultés et qu'elle ne reste en arrière d'aucune de nos connaissances. Dans toute autre hypothèse , ces facultés qu'elle veut comprimer, ces connaissances qu'elle repousse, se soulèvent et se réunissent pour se venger et pour la détruire.
Quand vous prétendez mainienir intacte une
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doctrine née à une époque où les hommes étaient ignorans de toutes les lois de la nature physique, vous armez contre cette doctrine toutes les découvertes relatives à ces lois. Plus le monde matériel est connu , plus la religion instituée avant cette connaissance du monde matériel se trouve ébranlée. Avons-nous besoin de rappeler l'avantage que les incrédules ont tiré delà Physique et de l'Astronomie de la Bible?
De même , quand les mœurs se sont adoucies, quand la morale s'est améliorée , n'est-il pas clair que si l'on veut perpétuer dans la religion les rites et les pratiques qui existaient avant cette amélioration et cet adoucissement, une lutte doit s'élever , et que , malgré les triomphes plus ou moins prolongés qu'une assistance extérieure peut valoir à des cultes dont le terme est arrivé , ces cultes ne sauraient sortir de cette lutte que déconsidérés et décrédités?
Si les bornes que nous nous sommes tracées nous le permettaient , nous en appellerions à l'histoire, et nous montrerions que c'est presque toujours parce que les défenseurs des religions ont obstinément résisté à des perfectionnemens devenus nécessaires qu'elles se sont brisées, contre l'intention même de ceux qui ne voulaient qu'en modifier ou en corriger une partie. Les
( io5 ) prêtres d'Athènes, ainsi que nous l'avons observé ailleurs (i), ayant les premiers rompu la bonne intelligence qui subsistait entre la philosophie et le polythéisme, quelques philosophes en soumirent, mais ce fut néanmoins le polythéisme qui tomba. La philosophie lui survécut,* et plus tard, l'inflexibilité de Léon X décida , pour une grande partie de l'Europe , l'abolition du catholicisme, que Luther lui-même n'avait point en vue en commençant ses attaques contre les abus de l'église romaine.
C'est donc une erreur grave que de supposer la religion intéressée à demeurer immuable; elle l'est au contraire à ce que la faculté progressive, qui est une loi de la nature de l'homme, lui soit appliquée. Quand les croyances religieuses restent en arrière de la marche générale de l'esprit humain , hostiles et isolées qu'elles sont, ayant transformé leurs alliés en adversaires , elles se voient, pour ainsi dire, assiégées par les ennemis qu'elles se sont créés à plaisir. L'autorité qui peut disperser ses ennemis, ne saurait les vaincre. Ils croissent chaque jour en force et en nombre : ils se recrutent par leurs défaites mêmes , et ils renouvellent avec obs-
(1) De la Religion, etc. , tome I , page i5t. Chez Pichon et Didier, libraires, quai des Àugustins, n. 47 •
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filiation des attaques qui ne peuvent manquer d'aboutir à une victoire d'autant plus complète qu'elle a été plus long-temps contestée,
Mais si l'intérêt de la religion est de marcher d'un pas égal avec l'intelligence, tel n'est pas l'intérêt du sacerdoce. L'immutabilité des doctrines fait sa force et la progression ébranle sa puissance.
Aussi , dans tons les temps , le sacerdoce de toutes les religions a-t-il frappé d'anatbème l'idée du changement^ la tentative ou seulement l'espoir de l'amélioration. Nous n'avons besoin que de rappeler à nos lecteurs les prêtres d'Egypte, les pontifes de l'ancienne Rome, et le sacerdoce chrétien jusqu'au protestantisme.
Le protestantisme lui-même, bien que son principe fût d'accord avec la vérité que nous proclamons, et qu'il ne pût justifier sa scission que par l'adoption de cette vérité dans toute son étendue; le protestantisme, disons-nous, a paru en dévier dès son origine. Après avoir réclamé la légitimité du libre examen , il a voulu s'approprier le libre examen comme un monopole , et tandis que l'église catholique disait à ses fidèles, Croyez et n'examinez pas, le protestantisme a dit long-temps aux siens, Examinez, mais croyez comme si vous n'aviez point examiné. Certes, entre ces deux manières de rai-
( io7 ) sonner , l'avantage était du côté de l'église catholique.
Néanmoins, comme toute vérité porte ses fruits, cellequi avaitréveillé dans l'âme des réformateurs du quinzième siècle le sentiment des droits de l'indépendance intellectuelle n'a pas tardé à briser les chaînes dont ses premiers organes prétendaient la charger. Et c'est du sein de l'église protestante que le christianisme, rendu tout-àla-fois à sa pureté ancienne et à sa perfectibilité progressive, se présente aujourd'hui comme une doctrine contemporaine de tous les siècles, parce qu'elle marche avec tous les siècles; ouverte à toutes les lumières , parce qu'elle accueille et qu'elle adopte toutes les lumières; s'enrichissant de toutes les découvertes, parce qu'elle ne lutte contre aucune découverte; se plaçant à chaque époque au niveau de l'époque, et déposant par cela même toutes les notions qui sont en arrière des pas que fait chaque jour l'esprit humain.
Que si quelqu'un , par ignorance ou mauvaise foi , ou peut-être par des considérations de convenances locales ou personnelles , contestait ce que nous affirmons, nous le renverrions aux ouvrages des principaux théologiens protestans de l'Allemagne.
Nous pensons donc que c'est désormais de ce principe qu'il faut partir, si l'on veut rendre
à la religion le seul hommage qui soit digue d'elle et si l'on veut, en même temps, l'appuyer sur les seuls fondemens qui soient solides et inébranlables, et c'est ainsi que nous procéderons dans les considérations suivantes.
Nous disons que la religion est un sentiment inhérent à l'homme. Voyez en effet tous les peuples sauvages ou policés se prosternant aux pieds des autels.
Nous disons que la forme que revêt la religion est toujours proportionnée à l'état social des nations ou tribus qui la professent. Et en effet , le fétichisme chez le sauvage, le polythéisme , tel que le décrit Homère chez les Grecs des âges héroïques, ce même polythéisme perfectionné chez les Athéniens du temps tle Périclès^ la morale et ia spiritualité introduites dans celte croyance depuis cette époque, le besoin d'en écarter les traditions grossières et dégradantes pour les objets de l'adoration , la tendance vers l'unité à une époque encore postérieure , l'apparition du théisme, au moment où la réflexion et l'expérience commencent à démontrer l'inutilité de plusieurs causes pour expliquer les phénomènes de la nature ou les vicissitudes de la destinée, enfin le triomphe de la doctrine unitaire quand l'esprit humain achève de s'éclairer, toutes ces choses composent une série
( i<>9 "> de faits qui démontrent les rapports constans de la religion avec les progrès de l'intelligence, et sa tendance à se mettre toujours au niveau de ces progrès. Qu'ensuite , à de certaines époques, des moyens au-dessus de notre nature faible et imparfaite aient favorisé cette tendance; que, par exemple, quand l'homme était incapable de recevoir la notion du théisme, cette notion ait tout à coup apparu , comme un phénomène inexplicable, au milieu d'une tribu ignorante; que, plus tard, l'esprit humain s'étant élevé jusqu'à l'unité, mais se trouvant hors déiat néanmoins de transformer cette idée abstraite en une doctrine animée et vivante, un secours inattendu l'ait aidé, cela ne change rien à ce que nous affirmons: la tendance existait, et le secours additionnel ne s'est exercé que conformément à celte tendance.
Nous disons enfin que le sacerdoce fait perpétuellement des efforts pour arrêter ou retarder celte marche; et en effet, le jongleur du fétichisme lutte contre le polythéisme qui, en attribuant aux dieux la figure humaine , brise les simulacres hideux des fétiches, et détruit l'influence des évocations et des sortilèges de leurs interprètes. Héritiers ou représentais de la plus grossière des croyances, les prêtres de Dodone conservent les mœurs, les habitudes, la divina-
( no ) tion des jongleurs, persistent dans les hommages qu'ils rendent aux colombes divines, aux chênes prophétiques, et déclarent une invention moderne et sacrilège la religion d'Homère, qui, adaptant ses enseignemens à la société naissante, réunit les dieux en un corps , parce que leurs adorateurs composent un peuple.
Quand le polythéisme homérique a triomphé, le sacerdoce, qui s'efforce de s'en emparer, use de sa puissance, bien que précaire et toujours contestée, pour empêcher cette forme religieuse d'avancer avec les notions contemporaines. Il s'oppose à ce que le caractère des dieux s'améliore, lors même que la morale des hommes s'est améliorée. Il ne veut pas que leur essence devienne plus pure ; il interdit à la métaphysique de leur appliquer l'hypothèse obscure, mais séduisante, de l'immatérialité. Il proclame comme articles de foi et dogmes immuables, leurs besoins , leurs passions , leurs faiblesses , leurs vices. Il proscrit le spiritualisme d'Anaxagore, il punit la morale de Socrate, il menace la logique d'Aristote , sans réfléchir qu'en isolant ainsi la religion du mouvement général , il arme contre elle ce mouvement même et provoque l'incrédulité.
Enfin , lorsqu'en dépit de ces résistances si mal calculées, le polythéisme a subi les modifications
inévitables, le sacerdoce, résigné à ces modifications, essaie de nouveau de planter sa bannière et de s'arrêter; et, quand il voit s'avancer le théisme , dont ces modifications contiennent le germe et préparent le développement , il soulève contre lui l'autorité , toujours alliée du présent, toujours ennemie de l'avenir, et la populace, auxiliaire féroce de cette autorité qui la soudoie , accompagne de ses cris les chrétiens au cirque , et se repaît de l'agonie des martyrs.
Voilà donc, ce nous semble, nos trois premières assertions, l'universalité du sentiment religieux , la tendance de ce sentiment à perfectionner la forme qu'il revêt, la résistance du sacerdoce au perfectionnement de cette forme; voilà, disons-nous, nos trois premières assertions prouvées ; mais il nous reste à indiquer la circonstance qui , favorisant le système stalionnaire, a trompé les esprits les plus observateurs, et leur a caché la marche nécessairement progressive de la religion.
Dès que l'homme a des dieux , et il a des dieux dès qu'il porte ses regards autour de lui , ou que, se repliant sur lui-même, il consulte son sentiment intime, il éprouve le besoin de se rendre ces dieux favorables. Il essaie mille manières de satisfaire ce besoin. Tl voit ses semblables à coté de lui se livrer aux mêmes tenta-
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tives. Quelques-uns se vantent de leur succès, et la conviction sous ce rapport précède l'imposture. Aussitôt les plus humbles et les moins contiens dans leurs propres forces entourent ces mortels privilégiés; ils sollicitent , implorent , achètent leur assistance. La profession d'interprète du ciel devient profitable, et partout où. il y a profit, il y a bientôt calcul.
De là, dans le fétichisme même, les jongleurs, et, dans ces jongleurs , un travail constant pour faire de la religion leur proprie'te' et leur monopole.
Voyez comment au milieu des hordes les plus abruties, ils se renferment dans une enceinte impénétrable au vulgaire. Voyez-les, non moins jaloux que les druides de la Gaule ou les brames de l'Inde de tout ce qui tient à leurs fonctions sacrées, imposer au candidat qui sollicite son admission des épreuves longues, douloureuses et bizarres, vouer à une mort que des supplices raffinés précèdent les téméraires qui négligent ou dédaignent l'affiliation prescrite, commander un inviolable mystère, inventer une langue inintelligible à tout profane , entourer leurs cérémonies de ténèbres et de terreurs. Apprentis hiérophantes, ils obéissent à l'instinct secret qui dirigera plus tard les corporations d'Hiéropolis ou de Bénarès.
C »« ) Mais le fétichisme lutte par sa nature contre l'empire sacerdotal. Le fétiche est un être portatif et disponible que son adorateur peut consulter lui-même dans toutes les circonstances , et avec lequel il fait son traité directement, ce qui lui rend souvent l'intervention étrangère importune ou superflue. Aussi les jongleurs, investis quelquefois d'un pouvoir terrible, voient cependant ce pouvoir remis en question et contesté sans cesse. Comment donc se fait-il queplusieurs peuples, en sortant du fétichisme, ou même en demeurant attachés à cette croyance , sous une forme plus régulière , accordent aux prêtres une autorité durable et illimitée ?
Le climat suffit -il pour nous expliquer ce phénomène ? Non : car le sacerdoce a possédé quelquefois un ascendant sans limites dans tous les climats.
Les bouleversemens physiques seraient-ils une cause plus satisfaisante ? Non : car toutes les parties du globe ont subi ces bouleversemens, et il y a des portions du globe où les prêtres sont restés sans pouvoir.
Réussirions-nous mieux à dérober ce secret à l'histoire, si nous cherchions le mot de l'énigme dans l'action des colonies? Non : car l'action des colonies ne peut être admise comme une cause première. Dire que telle colonie a imposé des
institutions à tel pays , c'est expliquer pourquoi le pays subjugué les a reçues ; mais il reste encore à rechercher pourquoi elles étaient établies dans la patrie ancienne de la colonie qui les a portées au dehors.
La cause du pouvoir sacerdotal réside dans une circonstance qui tient de plus près aux notions que l'homme conçoit des êtres qu'il adore , et qui est à la fois indispensable à la solution du problème, et suffisante pour cette solution.
Il y a des peuples dont toute l'existence dépend de l'observation des astres.
Il y en a d'autres chez lesquels abondent des phénomènes physiques de toute espèce : les premiers sont entraînés à substituer au fétichisme , ou à introduire dans le fétichisme le culte des corps célestes ; une nécessité non moins impérieuse force les seconds à l'adoration des élémens.
Or ces deux systèmes créent immédiatement un sacerdoce revêtu d'une puissance que n'ont et ne peuvent avoir les jongleurs des sauvages.
Pour connaître le mouvement des astres^ pour observer les phénomènes physiques , il faut un certain degré d'attention et d'étude.
Cette nécessité constitue , dès l'origine des sociétés et tandis que la masse du peuple est encore toute sauvage t des corporations qui font de l'étude des astres leur occupation , de l'observation
de la nature leur Lut , et des découvertes qu'elles recueillent sur ces deux objets leur propriété.
Dès lors, il y a deux espèces de sociétés, celles qui sont indépendantes des prêtres et celles qui sont soumises à leur autorité, et ces deux espèces de sociétés ont deux religions toutes différentes. Dans les premières, la progression continue telle que nous l'avons décrite plus haut; dans les secondes , elle s'arrête , et la religion demeure stationnaire.
Tel est le spectacle que nous offrent l'Inde , l'Ethiopie, l'Egypte. La faculté progressive y est frappée d'immobilité ; toute découverte lui est interdite, tout avancement est un crime, toute innovation un sacrilège. L'usage de cet art précieux qui enregistre et transmet au loin la pensée est prohibé comme une impiété. La religion ne dépose point les vestiges hideux du grossier fétichisme; la figure des dieux reste informe, leur caractère vicieux et passionné.
Chez les Grecs , au contraire , affranchis du joug sacerdotal , au moins à dater des temps héroïques , tout est progressif. Ils arrachent aux corporations théocratiques de l'Orient et du Midi les élémens des sciences, que ces corporations retenaient captives dans leur mystérieuse enceinte. De languissantes et d'imparfaites qu'étaient ces sciences dans la nuit du sanctuaire ,
elles revivent, s étendent , se développent, se perfectionnent à la clarté du jour; et l'intelligence, suivant sa marche hardie, et s'élancant d'hypothèse en hypothèse , à travers mille erreurs sans doute, arrive néanmoins, sinon jusqu'à la vérité absolue, qui est peut-être inaccessible pour elle , du moins jusqu'à ces vérités relatives , besoins de chaque époque , et qui sont autant d'échelons pour atteindre d'autres vérités, toujours d'un ordre plus élevé et d'une importance supérieure. La religion se ressent de cette activité de l'intelligence ; des torrens de lumière l'inondent de toutes parts, pour la pénétrer et la refondre.
Toutefois , dans les deux cas , un mouvement contraire à l'impulsion dominante lutte contre elle, et les oscillations de cette lutte peuvent induire en erreur les observateurs qui n'ont pas saisi la vérité première.
Dune part, comme nul effort humain ne remporte sur les lois naturelles une victoire complète , la progression se fait jour aussi, dans les religions sacerdotales, lentement et par des voies détournées; mais alors elle a ceci de particulier, que , l'intelligence étant concentrée dans une caste, la progression ne s'exerce que dans cette caste; et l'intérêt de cette caste étant opposé à la progression , loin de se féliciter des pas qu'elle
( "7 ) fait, elle s'en effraie ; loin de s'en vanter, elle les cache soigneusement à tout ce qui n'est pas admis dans ses mystères.
De l'autre part, l'intérêt sacerdotal étant contraire à la progression , même dans les religions indépendantes , le sacerdoce tâche de l'arrêter , et empêche souvent qu'elle ne soit manifeste.
11 résulte de là que ceux qui ne remarquent pas suffisamment l'enchaînement des faits, et ne remontent pas à leur cause première , n'aperçoivent la progression régulière nulle part. lis voient partout , en Grèce comme en Egypte , dans le protestantisme le plus perfectionné comme dans le catholicisme le plus immuable , des dogmes, des prêtres, et des philosophes, antagonistes des dogmes et victimes des prêtres. L'incrédulité, qui est un effet, ils la prennent pour une cause; ils croient quelle est volontaire , tandis qu'elle est forcée ; ils travestissent une époque en une révolte.
lisse trompent. Ce n'est pas une fantaisie chez les peuples que d'être dévots ou irréligieux. Ou ne doute point parce qu'on veut douter, comme on ne croit point parce qu'on veut croire. Il y a des temps où il est impossible de semer le doute ; il y en a où il est impossible de ramener la conviction.
L'incrédulité naît de la disproportion qui
( "8) existe entre les objets offerts à l'adoration ou les dogmes présentés à la croyance , et l'état des esprits auxquels on commande cette adoration et qu'on veut soumettre à cette croyance; et l'époque de cette disproportion arrive chez les peuples indépendans plus tôt, chez les peuples soumis aux prêtres plus tard ; mais elle arrive infailliblement chez tous les deux.
Elle arrive plus tôt chez les premiers , parce que l'oppression sacerdotale n'est chez eux qu'un accident, une exception à la règle; elle arrive plus tard chez les seconds , parce que l'oppression sacerdotale est elle-même la règle, qu'il faut plus d'eftorts pour s'en affranchir, et qu'il y a plus de périls dans la tentative.
Il y a donc , entre ces deux espèces de religion , différence pour le temps ; il y a aussi différence pour le mode.
Dans les religions libres , chaque modification, s'opérant par l'opinion qui se modifie, est aperçue, avant même qu'elle ne soit accomplie. Les rites changent, les traditions se retirent dans un lointain obscur, qui fait que les croyans les oublient, et que les incrédules seuls les rappellent pour les attaquer. Les nouvelles idées se montrent presque sans voile ; tout se fait au grand jour. L'oeil le moins exercé peut distinguer la religion d'Homère de celle de Pindare ; et
( >'9) dans le culte romain, qui, bien que sacerdotal par son origine étrusque, devint grec de bonne heure , à beaucoup d'ëgards , même avant l'établissement de la république , il est impossible de ne pas voir l'intervalle qui sépare les sacrifices humains des simulacres de paille jetés dans le Tibre.
Les religions sacerdotales se modifient , au contraire , à huis clos , dans les ténèbres. Les formes , les expressions , les rites , restent les mêmes. Sous les empereurs , comme avant Mènes, les Egyptiens précipitaient encore dans le Nil une jeune vierge. Tout semble immuable jusqu'à la destruction complète de ces religions.
Dans le premier cas , c'est un édifice qu'on élève , qu'on répare, qu'on embellit à la vue de tous, jusqu'au moment où les réparations, les embellissemens, les altérations qu'il subit amènent sa chute ; dans le second, l'édifice conserve au dehors toutes les apparences de ia soli'dité qu'il n'a plus au dedans, et l'on n'est averti qu'il est menacé que lorsqu'il tombe en ruines.
Le développement de ces vérités exigerait des volumes. Nous le réservons pour une occasion où nous serons moins gênés par le temps et l'espace (t). Nous invitons ici nos lecteurs à penser
(i) Nous avons rappelé plus haut, très brièvement, quelques-
par eux-mêmes , plutôt que nous ne pensons pour eux ; et , comme nous croyons que le résultat de leurs méditations ne peut qu'être utile, nous ne nous affligerons point d'être devancés. Dans le grand travail que nous avons entrepris , nous ne verrons jamais dans nos rivaux que des auxiliaires.
Nous laissons donc de côté les preuves historiques , la réponse aux objections et les faits nombreux que nous pourrions invoquer , et nous allons déduire les conséquences du principe que nous avons établi. Voici, selon nous, ces conséquences.
La religion est progressive : par un effet de ce caractère, elle s'améliore, se perfectionne , s'épure graduellement. Quand la progression n'est pas interrompue, la religion ne peut faire que du bien : pourvu qu'elle soit indépendante, elle a sous chacune de ses formes son utilité , qu'on méconnaît quand ces formes sont tombées , et qui disparaît lorsqu'on veut prolonger ces formes au-delà de leur durée naturelle.
Le fétichisme, tout absurde qu'il est, par cela seul qu'il contraint le sauvage à reconnaître une
unes des idées fondamentales exposées dans les deux premiers volumes de notre ouvrage sur la religion. Le développement de celles que nous indiquons ici se trouvera , appuyé de preuves , dans les volumes suivans.
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force supérieure à lui, lui apprend à ne point faire de sa propre force l'unique arbitre du juste et de l'injuste, du bien et du mal. Il introduit, entre ce sauvage et ses semblables, la sainteté du serment; il fait pénétrer dans son âme la notion du sacrifice ; il lui enseigne à triompher quelquefois de ses passions fougueuses et de ses penchans grossiers ; et c'est beaucoup dans une situation presque pareille à celle des brutes , que de faire germer , au sein de l'ignorance , la conception d'un monde invisible ,. et je ne sais quel pressentiment d'immortalité. Laissez l'intelligence libre , ce germe sera fécondé.
Le polythéisme le plus imparfait ajoute des bienfaits nouveaux au fétichisme qu'il remplace. La société naissante trouve dans cette croyance sa base et sa sanction; des trêves consacrées interrompent les guerres acharnées des tribus barbares. Des fêtes religieuses rapprochent ces peuplades défiantes et farouches ; les dieux , "bien que passionnés et égoïstes comme leurs adorateurs , forment un public plus auguste devant lequel ces derniers rougissent des actions honteuses , et qu'ils craignent d'indigner par des actions coupables.
Plus perfectionné , le polythéisme devient chaque jour plus salutaire. Cette assemblée des immortels se dégage de sa ressemblance avec la
( laa ) nature humaine ; ses formes s'embellissent , ses penchans s'épurent ; elle prête sa garantie surnaturelle à toutes les vertus ; elle dirige sa sévérité contre toutes les injustices ; elle étend sa protection sur le faible et sur l'étranger: après avoir consolidé les liens de patrie qui unissent les individus en leur qualité de citoyens , elle établit des liens d'humanité , d'hospitalité , qui les unissent en leur qualité d'hommes , et l'on voit apparaître cette notion sublime de fraternité universelle que le céleste auteur de notre croyance a proclamée , mais que la religion , libre de toute autorité matérielle, avait déjà conçue et mûrie.
Enfin l'homme, acquérant chaque jour des lumières nouvelles , ne peut tolérer plus longtemps le morcellement de la nature infinie et divine entre une foule d'êtres partiels et bornés; il les réunit dans la notion d'un seul être suprême , et le théisme descend du ciel sur la terre.
Sans doute, au nom de la religion, l'on a fait beaucoup de mal à l'humanité. Les auto-da-fé ont remplacé les sacrifices humains; un nouveau monopole , s'étendant sur toutes les connaissances et sur tous les genres d'instruction , a rejeté, pour plusieurs siècles, les peuples dans l'ignorance.
Mais qu'en doit-on conclure? Que des corporations théocratiques ont dénature' le sentiment religieux, en éternisant des formes qui n'étaient bonnes que pour un temps ; que ce sentiment a été sans cesse en lutte avec ces corporations puissantes ; que , tandis qu'il tend à perfectionner les formes qu'il revêt , et à les mettre dans une proportion juste et salutaire avec les idées contemporaines de chaque époque, les corporations, qui ne l'ont envisagé que comme base de leur empire, ont voulu rendre stationnaire ce qui devait être passager, et qu'une lutte violente, entre la tendance naturelle à l'homme et les volontés de ces corporations, a fait d'un espoir une épouvante , d'une consolation une servitude , d'un bienfait un fléau.
Quoi de plus injuste donc et de plus absurde que de confondre le sentiment religieux qui tend toujours à se développer avec les efforts des castes , dont le travail , opiniâtre et funeste , tend à étouffer ce développement! N'est-ce pas abjurer tout discernement que de frapper d'un égal anathème et la victime et les bourreaux?
Non , le sentiment religieux n'est en rien responsable de ce qu'ont fait en son nom des hommes qui n'étaient pas religieux ; car ils ne sont point religieux, ceux qui font de la religion un moyen d'empire. Les membres des corporations sacer-
dotales qui , en Egypte, tyrannisaient les rois et les peuples , ou qui prêtaient en Perse un appui mercenaire à l'oppression politique , ne regardaient point comme une chose divine le culte dont ils abusaient : on ne spécule point sur les choses que l'on croit divines (i).
D'ailleurs, il faut le dire à la génération qui s'élève : elle vaut mieux , cette génération , que nous ne valions à son âge; elle est grave, studieuse, pleine d'amour du bien, et pénétrée d'une idée fort juste; c'est qu'avant tout et pour tout, il faut savoir. Mais, comme toutes les générations naissantes , elle se croit appelée à refondre le monde que ses prédécesseurs n'ont fait qu'ébranler; et néanmoins, comme toutes les générations naissantes, elle est sous l'empire des préjugés et des habitudes de ces prédécesseurs qu'elle dédaigne. Je ne sais quelle incrédulité frivole, qui n'est plus ni une disposition de l'âme ni une conviction de l'esprit, mais qui surnage comme une tradition consacrée long-temps, et qui conserve en quelque sorte l'autorité de la chose jugée, étourdit et entraîne cette génération forte d'étude et faible d'expérience. Le positif lui semble avoir mis le le sentiment hors de cause , et , à l'entendre ,
(i) De la Religion, elc. , tome I, page 94.
la religion sera désormais étrangère à ce qui constitue le réel de la vie : elle se trompe. De quelque manière qu'on attaque les hypothèses et les espérances qui président aux croyances religieuses, de quelque anathème ironique ou sérieux qu'un siècle les frappe, ce qui fait leur essence survivra.
Qui n'eût pensé qu'elles étaient, vaincues au temps de Juvénal , ou lorsque les applaudissemens du monde civilisé encourageaient Lucien dans les insultes qu'il leur prodiguait ? Cependant, le sentiment religieux reparut bientôt, plus puissant que jamais, sous une forme nouvelle; et, chez les peuples modernes euxmêmes , l'intolérance n'a-t-elle pas fait tout ce qu'elle a pu pour rendre odieuse la religion? Une plaisanterie méprisante n'a-t-elle pas tout essayé pour la rendre ridicule, et le sentiment religieux s'agite de toute part. Voyez en Angleterre cette foule de sectes qui en font l'objet de leur ardeur la plus vive et de leurs méditations assidues : l'Angleterre est pourtant le premier des pays européens pour le travail , la production , l'industrie. Voyez l'Amérique : plus heureuse que l'Angleterre, car elle n'a pas comme elle un clergé qui réclame et maintient l'oppression d'une province sous prétexte qu'elle est
catholique (1), l'Amérique couvre les mers de son pavillon ; elle se livre plus qu'aucun peuple à l'exploitation de la nature physique ; et cependant, telle est l'autorité du sentiment religieux dans cette contrée, que souvent une seule famille est divisée en plusieurs sectes, sans que cette divergence trouble la paix ou l'affection domestique, parce que les membres de cette famille se réunissent dans l'adoration d'une providence juste et bienfaisante, comme des voyageurs se retrouvent avec joie au but qu'ils ont atteint par des sentiers différens.
Ailleurs l'agitation du sentiment religieux n'est pas moins manifeste; comme autrefois il cherche sa forme : il la veut libre, pure et ennoblie, et, comme autrefois, il repousse les prêtres de Cybèle qui, l'importunant de leurs cris, îe révoltant par leursmenaces, et le fatiguant de leurs minuties, sont ses plus fâcheux adversaires et ses ennemis les plus dangereux.
Laissons la religion à elle-même: toujours
(i) On voit que ces lignes étaient écrites avant l'émancipation des catholiques , mesure que nous aurions pu citer à l'appui de toutes nos assertions sur le progrès infaillible et irrésistible des idées. Lord Wellington achevant ce que M. Canning n'avait pu faire et n'osait plus même tenter ! Certes , quelle preuve plus incontestable , que tout s'opère par une force des choses dont les hommes ne sont que les instrumens!
( I27 ) progressive et toujours proportionnée, elle marchera avec les idées, elle s'éclairera avec l'intelligence, elle s'épurera avec la morale, elle sanctionnera à chaque époque ce qu'il y a de meilleur. A chaque époque , réclamons sans cesse la liberté religieuse; elle entourera la religion d'une force invincible et garantira sa perfectibilité. Ainsi l'entendait le divin auteur de notre croyance, lorsque, flétrissant les pharisiens et les scribes , il réclamait pour tous la charité , pour tous la lumière , pour tous la liberté.
DE M. DUxNOYER,
ET