‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 11 sur 28 · TROISIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LECTURE

Tous aussitôt, furieux etmenaçans, montent sur leurs chars ; ils prennent leurs armes ; entourés de leurs soldats, ils poursuivent le ravisseur et tiennent leur arc tendu. Les chefs des Yâdavas les voient arriver : ils s’arrêtent , et leurs flèches sont aussi prêtes à partir. La lutte s’engage, et du haut des éléphans, des chevaux et des chars, les combattans lancent une grêle de traits : ainsi la pluie, du sein des nuages, tombe sur les montagnes. Roukminî, en voyant l’air obscurci de ces flèches qui sifflaient à travers les rangs de ses défenseurs, regardait modestement son époux , et dans ses yeux régnait la crainte. Crichna lui dit en souriant : « O ma bien-aimée , tu n’as rien à redouter. Nos ennemis ne sauraient résister aux héros qui te protègent. » Et en effet, Gada ’, Balarâma

* Crichna, dans sa jeunesse , avait été élevé parmi les bergers.

* Gada est un des frères de Crichna. Son nom peut signifier un héros armé d’une massue. Ce même mot veut dire parleur.

MARIAGE

et leurs compagnons, irrités de cette attaque, renversaient éléphans, chars et chevaux. Ou voyait par milliers tomber à terre les guerriers qui les montaient; leurs tètes roulaient, tout ornées de boucles d’oreilles, de diadèmes, de riches turbans. La terre était jonchée de bras et d’épées, de massues, d’arcs, de mains, de jambes , de pieds , de têtes de chevaux , de mulets, d’ànes, de chameaux, d’éléphans. Les enfans d’Yadou, poursuivant leur victoire, mirent en fuite ou taillèrent en pièces les troupes des princes réunis contre eux; et ces rois, se voyant abandonnés de leurs soldats , furent obligés d’imiter l’exemple que leur donnait Djarâsandha, de quitter le champ de bataille. Seul, Sisoupàla , furieux de se voir enlever sa fiancée , persistait , malgré leurs avis , dans la résolution de vaincre ou de mourir.

L’esprit égaré , le visage desséché par la chaleur, il cherchait le trépas. « Héros trop généreux, lui criait-on, renoncez à ce projet insensé. « Djarâsandha lui-même lui rappelait ces principes de haute philosophie que son désespoir lui faisait oublier. « Sur la terre, lui disait-il, les maux et les biens sont également passagers. Comme ces figures de bois que sur un théâtre mobile fait mouvoir un fil invisible ,

DE ROllKMINI.

l’homme est aussi poussé par la main d’un maître souverain qui le conduit à son gré dans les voies du bonheur ou de l’adversité. Dix-sept fois j’ai cédé devant Crichna : mais vingt fois victorieux , il peut dans une seule affaire expier ses victoires. Pourquoi m’affliger de ces défaites ? pourquoi me livrer à l’abattement ? Le temps marche, et amène le moment marqué par le destin où le monde change de face. Ainsi malgré notre courage et nos forces , nous avons été vaincus par ces Yàdavas que conduit Crichna et que favorise une fortune légère et trompeuse. Ils triomphent aujourd’hui, parce que leur tour est venu; le nôtre viendra aussi, quand il en sera temps, et la victoire se tournera de notre côté. »

Ainsi conseillé par ses amis, le roi de Tchédi les suivit et retourna dans sa capitale , comme tous les autres que le fer des Yàdavas n’avait pas atteints. Mais Roukmî, toujours ennemi de Crichna, et furieux de voir sa sœur unie à ce héros par le rit râkchasique , revint avec une armée puissante pour l’attaquer une seconde fois. En présence de tous les princes assemblés , couvert de ses armes et levant son arc terrible , il avait juré dans sa colère de ne revoir Coundina, qu’après avoir tué le ravisseur et délivré

MARIAGE

Roukminî. Puis montant sur son char, il avait dit à l’écuyer qui le conduisait: « Où tu verras Crichna, c’est là qu’il faut pousser tes chevaux : c’est lui seul que je veux combattre. Aujourd’hui mes flèches aiguës puniront l’orgueil de cet insolent berger qui a porté ses violences jusque sur ma sœur. »

L’insensé, dans sa folle présomption, ne pensait pas que le ciel pouvait l’avoir condamné. Son char était lancé, seul et loin des autres : «Crichna, criait-il, arrête, cesse de fuir! » Et de son arc, tendu avec vigueur, trois flèches sont parties pour aller frapper Crichna. « O le plus vil des Yâdavas, répétait-il , arrête! Tel que le lâche corbeau qui enlève l’offrande du sacrifice , tu viens ravir ma sœur. Où emmènes-tu ta proie? Perfide guerrier, je vais aujourd’hui confondre ton audace. Jouis d’un triomphe qui sera mortel pour toi ; ou bien , avant que , frappé de mes flèches , tu ne dormes de ton dernier sommeil, rends-moi celle que tu déshonores. »

Crichna sourit tranquillement à ce discours : il bande son arc , et bientôt six flèches ont frappe Roukmi , huit ont atteint ses chevaux, deux son écuyer, trois ont percé sa bannière. Roukmi arme encore son arc , et répond à Crichna en

UE ROUKMINI.

lui envoyant cinq flèches. Celui-ci lui brise successivement entre les mains deux arcs, et sa massue, sa javeline ( pattisa :), son trident (soûla), son bouclier, son épée, un fer dont la pointe est aiguë (sakti), un autre dont le bout est recourbé ( tomara). Toutes les armes qu’il prend sont de suite mises en pièces par Crichna. Alors Roulmi , outré de colère, descend de son char, un poignard à la main, et marche vers son ennemi : le malheureux! c’est comme le papillon qui vole vers le feu qui doit le dévorer. Il approche ; Crichna lance une dernière flèche qui brise également le poignard de son adversaire , et il tire son glaive dont il va le percer. En ce moment Roukmini, qui voit la mort suspendue sur la tête de son frère , effrayée , hors d’elleméme, tombe aux pieds de son époux; elle lui dit d’un air tendre et suppliant : « Héros tout puissant, ô toi qui règnes sur tes passions comme sur le monde, souverain des Dévas , aurais-tu le courage de donner la mort à mon frère? Non, tu es trop grand , tu es trop généreux. » Et en même temps tremblante, éperdue, le visage pâle, la bouche muette, faible et prosternée, traînant dans la poussière le collier d’or dont son sein estorné, elle arrête les pasde Crichna, qui la regarde avec bonté et commande à son ressenti-

DE ROUKMIM.

malheur de votre frère. Soyez plus généreuse , et daignez vous rappeler qu’un homme est toujours le premier auteur du bien ou du mal qui lui arrive. Le parent même, assez malheureux pour avoir immolé son parent qui méritait la mort, ne peut être coupable '. Pourquoi serait-il puni du crime de celui qu’il a été obligé de frapper? Le devoir du guerrier {, kchatriya ) est pénible, mais il lui a été imposé par le Créateur. Son frère même , ô rigueur de l’obéissance ! il doit avoir le triste courage de l’immoler, s’il le faut. Malheureux mortels que nous sommes, nous nous consumons en vains désirs : nous nous perdons en courant après des trônes, des terres, des richesses, des honneurs, après une frivole réputation d’esprit et de grandeur. Apprenons à regarder le monde sous un autre aspect. Vous y trouverez vous-même, ô Roukminl, un sujet de consolation : le triomphe d’un ennemi vous afflige, celui d’un ami vous réjouit : erreur, illusion que tous ces sentimens !

gulier par ses raisonnemens métaphysiques. Je n'ai pas cru devoir l’omettre , quoiqu’il me paraisse déplacé dans la bouche d’un guerrier.

‘ Les principes développés en cet endroit se retrouvent dans le discours que Crichna adresse à Ardjouna , en le voyant gémir sur la nécessité de combattre ses parens. (Voyez Bkagavat-fiita , liv. I.)

MARIAGE

Les hommes ne songent pas que tout ce qui nous entoure n’est qu’un tableau magique (jndjâ) où se joue le grand esprit. Celui qui a réfléchi sur la nature de l’àme et du corps , est indifférent à ces distinctions d’ami et d’ennemi : il ne voit partout qu’un seul et même esprit animant tous les êtres. Ainsi que l’onde qui réfléchit les feux des astres et l’azur du ciel , nous sommes , à notre insu , comme les miroirs de cette âme universelle. Un corps doué de commencement et de fin, formé des élémens, orné de sens, d’organes et de facultés , mais dépourvu d’intelligence : voilà ce qui constitue l’être qui existe dans le grand esprit. Simple qu’est cet esprit, on ne peut pas dire qu’il s’unit à une substance divisible ou qu’il s’en sépare. Comme le soleil , dont la lumière n’est sensible que par le moyen de l’œil et de l’objet qu’elle éclaire, le grand esprit ne se manifeste que par l’intermédiaire des corps. Le corps naît, croît et périt, l’âme ne change point. Ainsi l’astre des nuits offre des phases différentes, mais n’est point altéré luimême. Pour l’âme, la mort est la nouvelle lune. Nous jouissons de l’existence , plongés dans la même ignorance de nous-mêmes que l’homme endormi auquel un songe imposteur présente et la conscience apparente et la douceur momen-

DE ROUKMINI.

tanée du plaisir. Ainsi ce sentiment de douleur naît de notre aveuglement, qui nous ferme les yeux sur la nature du grand esprit. Que la vérité vienne aujourd’hui dessiller les vôtres , belle et vertueuse Roukmini , et vous serez à l’épreuve du chagrin. »

Ainsi Balaràma cherchait à consoler la sœur de Roukmî. Elle écoutait ses avis, et sentait, avec la sagesse , la paix qui peu à peu entrait dans son âme. Roukmi , à qui ses ennemis venaient d’enlever sa gloire et de laisser la vie, seul et se représentant son ignominie , honteux de ses prétentions insensées, n’osa plus retourner à Coundina. 11 se rappelait trop bien le serment qu’il avait fait ; il s’était condamné lui-même , puisqu’il n’avait pu vaincre Crichna, ni ramener sa sœur. Poussé par le désespoir, il alla chercher un autre séjour, et devint le fondateur d’une grande ville, nommée Bliodjacata. *

Crichna, victorieux, voulut donner quelque solennité à son mariage avec la fille du roi Bhichmaka. H la conduisit à Dwârakâ, siège de sa gloire et de sa puissance. Les enfans d’Yadou s’empressèrent de célébrer le bonheur de leur héros, de leur défenseur. La joie régnait dans la ville et dans les maisons particulières. Une

1 Aujourd’hui Bhojpur.

MARIAGE

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troupe d’hommes et de femmes , le front rayonnant d’allégresse, les cheveux ornés de pierres précieuses, vinrent en grand appareil présenter aux deux époux un vêtement riche et magnifique. De tout côté on voyait des bannières royales , des arcs de triomphe enrichis de pierres brillantes et entourés de guirlandes. A chaque porte, parée comme pour un jour de fête , on avait disposé des vases où l’on brûlait et l’encens et le parfum de l’aloès. Les rues, lavées avec soin, étaient couvertes des éléphans des princes amis , invités à cette cérémonie , et ça et là des troupes de bayadères donnaient plus d’éclat à la pompe de ces réjouissances. Pour féliciter Crichna et prendre part à la joie publique, on voyait arriver les enfans de Courou de Sandjaya *, de Kékeya s , de Vidarbha 4 , d’Yadou , de Countî 5 . Le bruit de l’enlèvement

* Courou était le nom d’un ancien prince qui régnait dans le nord-ouest de l’Inde aux environs de Dehli. Il est l’ancêtre commun des deux branches de princes 'qui, dans le Mahdihârata , se disputent le trône.

’ Sandjaya était un prince de cette cour. C’est lui qui raconte le chant fameux, appelé Bhaguvat-Gita. Son nom signifie victorieux.

5 Kékeya est un prince de la race d’Yadou.

4 Vidarbha était le nom de l’aïeul de Bhichmaka.

5 Countî était la femme de Pandou et la mère de cinq princes , dont Crichna fut le protecteur.

D£ HOUKM1NI.

de Roukminî se répandit au lôin , portant la surprise chez les princes et la tristesse de l’envie chez les filles de rois. Pour les nobles habitans de Dwârakâ, ils s’abandonnaient aux transports de la joie la plus vive, en voyant que Crichna trouvait dans l’amour de Roukmini le bonheur que la divine Lakchmi 1 fait goûter à l’immortel Vichnou. ' *

■ Lakchmi est la femme de Vichnou , comme Pârwati est celle de Siva : c’est la déesse de la prospérité. EUe était , comme V énus , sortie de la mer, et avait par ses charmes subjugué tous les dieux. On l’appelle encore Sri , qui veut dire richesse : de ce mot semble être dérivé le nom de la déesse Cérès. Le mot Lakchmi indique l’existence de ces signes cpii présagent le bonheur.

FÊTES DE DWÂRAKÂ.

(TIRÉ DD HARIVAWSA.)

Je ne donnerai qu’une analyse de ce morceau , parce que , si je voulais en présenter tous les détails , je m’exposerais à des répétitions. J’ai pensé que quelques lecteurs pourraient être curieux de savoir comment on s’amusait dans ces temps reculés , de quoi se composaient les fêtes de ces anciens mortels. Ce sont des bagatelles ; mais elles révèlent quelquefois l’état d’une civilisation plus ou moins perfectionnée : et puisque j’ai annoncé que mon but , dans ces traductions , était de faire connaître les mœurs et les usages des Indiens, je ne dois pas oublier que les amusemens d’un peuple tiennent une grande place dans le tableau de sa vie morale et politique.

FÊTES

DE DWÂRAKÂ.

Crichna, vainqueur de ses ennemis, songe à récompenser ses compagnons d’armes pour lesquels il vient de fonder la ville de Dwârakâ. Il y réunit tous les agrémens qu’on peut désirer, et comme à la guerre il a donné l’exemple du courage , il montre aussi de quelle manière on peut employer les loisirs de la paix. Tandis que Balarâma , son frère , s’enivre tour à tour ou de l’amour de Révatl son épouse, ou du jus spiritueux qu’on tire des fleurs du cadamba, le dieu , qui dans sa jeunesse fut berger, partage aussi ses soins entre ses femmes , toutes également heureuses , toutes également fières de ses empressemens. Sans cesse variant leurs plaisirs , c’est l’onde surtout qu’elles prennent pour théâtre de leurs jeux. Afin d’agacer Crichna, elles remplissent d’eau le creux de leurs mains, et de

1 Révati était fille de Révata , roi du pays qui environnait Dwârakâ. Ce prince descendait d’Anartta. Dans ce pays est le mont Révata , qui tire son nom de cc prince , ou de la rivière de Révâ, qui y prend sa source.

FÊTES

toute part font tomber sur lui une pluie dont il rit de se- voir inondé : ainsi les nuages fondent sur l’Océan. A son tour Criehna fait rejaillir sur elles les flots d’une onde légère : ainsi la rosée du ciel descend sur la plante fleurie. L’une feint de glisser, pour se faire soutenir par son divin époux; une autre fuit, pour qu’il la poursuive; quelques unes, formant sur la mer des courses et des joutes, conduisent des barques dont la forme est différente , et qui représentent dés hérons, des paons, des poissons et des serpens.

Le dieu cependant, n’oubliant pas les plaisirs de ses compagnons , appelle à ses fêtes ces nymphes merveilleuses qui font l’ornement de la cour de Couvéra 1 et de celle du grand Indra. Les divines Apsaras , par leurs chants et leurs danses , par leurs gestes expressifs et le son de leurs divers instrumens, charment les jeunes Yàdavas ’. Leurs parfums, leurs guirlandes,

* Couvera est le dieu des richesses. Il est représenté comme difforme , ainsi que le Plutus des Grecs. Il est lépreux et a une tache jaune sur l’œil. Il a trois jambes, et n’a que huit dents ; son nom même désigne un être monstrueux. Il possède un char, nommé Pouchpaka , qui le transporte où il veut , et s’agrandit suivant son désir.

’ On reconnaît dans cette description les modernes bayadères attachées aux temples des dieux , comme les Apsaras étaient attachées à la cour d’Indra.

DE DWARAKA.

i va-

leurs robes élégantes, leurs sourires gracieux, leurs doux regards, leurs mouvemens passionnés, tout en elles séduit, enchante les sens. Puis , au gré de leurs désirs , Crichna présente aux Yâdavas ou des palais somptueux ou de frais bosquets. Des tables chargées des mets les plus exquis , des boissons les plus agréables , s’élèvent de tout côté. Ils se promènent sous de longs portiques, dans de vastes salons, dans d’immenses galeries où l’art et la nature étalent tou tes leurs merveilles. On se croirait transporté au séjour de Couvéra, sur le mont Kélàsa ’, ou dans le palais des dieux , sur le mont Mérou . On y voit représentés des parcs délicieux , peuplés de cerfs et d’oiseaux : ici des arcs de triomphe où brillent les pierres précieuses, l’émeraude, le cristal , la pierre lazuli, l’or le plus pur, les métaux les plus éclatans ; ailleurs des oiseaux magnifiques ou de superbes éléphans. Leurs oreilles étaient ravies tout à l’heure, leurs yeux sont maintenant éblouis.

' Le Kélàsa est une partie du mont Mérou dans la chaîne de l’Himâlaya. Le Mérou est le séjour des dieux ; on le divise par étages : le premier, vers le nord , est le Swarga, paradis d’Indra ; le second , vers l’est , est le Kélàsa, séjour de Convéra ; le troisième , vers le midi , est le Vékountha , paradis de Vichnou; sur la cime est le Satya-Loka , habitation des saints.

FÊTES

Bientôt après, la mer est couverte de leurs vaisseaux élégamment décorés. Le séjour de Varouna ' retentit des éclats de leur joie. Des villes volantes, chargées de Gandharbas ( musiciens célestes), descendent sur les ondes; les heureux enfans d’Yadou y abordent gaîment, et dans ces habitations mobiles et délicieuses , la terre , et le ciel, et la mer semblent s’accorder pour leurs plaisirs. Le divin Viswakarmâ, employant les ressources que lui offrent les arts , y a tout réuni : on y trouve des jardins, des maisons, des arbres , des étangs , des chars. Les bois résonnent des accens doux et variés de célestes. cokilas ’. Les paons déploient toutes les richesses de leur beau plumage. Les oiseaux viennent s’arrêter sur les pavillons, et les abeilles, en bourdonnant, s’y attachent en forme de grappes. Un vent doux et voluptueux répand au loin les parfums des fleurs de toutes les saisons, qui s’empressent d’éclore.

Ainsi, à plusieurs lieues au loin, la mer retentissait du bruit de la musique, des chants et de la danse. Mais la plus belle de ces villes flot-

■ Varouna est le dieu des eaux, et le génie qui préside à l'ouest. On le représente un nœud de corde à la maiu.

* Le cokila est un oiseau dont le chant est estimé des Indiens , comme cher nous celui du rossignol. C’est une espèce de coucou.

DE DWAKAKA. ISïg

tautes, c’était celle où Crichna se trouvait avec toute sa cour. Immense et magnifique, elle offrait des habitations séparées pour les femmes, qui , ornées d’or et de pierreries , parées de fleurs, parfumées d’essences, étaient servies par des génies ailés.

Les Apsaras sont introduites devan t Balaràma. Couvert de la poussière de sandal et richement habillé, la tête appesantie par les fumées du câdambarî, les yeux enflammés, les bras pendans , le corps mal assuré , il cède au sommeil , penché sur le sein de Révatî. Ainsi brille la lune à travers le voile des nuages qui la couvrent. Les mouvemens de sa tète vacillante agitent les deuxbrillans qui ornent ses oreilles. De temps en temps , du coin de l’œil , il regarde sa bienaimée et sourit à ses charmes. Les Apsaras prennent ses ordres, et aussitôt, au son des instrumens, les unes chantent, les autres dansent.

Quelques unes, par leur pantomime, représentent la naissance, les progrès, le succès des amours de Balaràma lui-même et de Révati ; d’autres, prenant le langage le costume et les ma-

* Les différens peuples de l’Inde ont des dialectes particuliers, que l’on voit , comme 110s patois , employés dans les comédies ; ce qui en rend la lecture difficile. Je saisis cette occasion de réparer une omission involontaire que j’ai faite dans le Tableau de la Littérature sanscrite. Je n’y ai point parlé du travail précieux

fAtüs

nièresdes divers pays, et se formant en chœur, célèbrent dans des hymnes, et figurent par leurs gestes les aventures et les exploits de Crichna et de son frère Balarâma , ou l’histoire de leurs nobles épouses. Elles chantaient, puis frappant leurs mains en mesure , entrelaçant leurs bras , elles offraient à l’œil les groupes les plus gracieux. Balarâma est ravi, et prenant Révatî par la main , il imite leurs pas et leurs mouvemens; Crichna le voit, et lui-même avec Roukmini vient se mêler à leurs jeux , suivi de sa cour, accompagné de sa brillante famille , et tous ensemble , ils exécutent une danse à caractère, un ballet d’un genre noble et sérieux '. La joie des Yâdavas se communique au monde entier : à la vue du bonheur de Crichna, la terre tressaille de plaisir. Le divin Nàrada descend du ciel pour prendre part à leurs ébats. Ses cheveux sont relevés en nœud sur le haut de sa tête : dans sa main il tient son luth , et c’est lui qui conduit la fête, placé sur le devant du bâtiment. Ensuite

publié récemment sur un de ces dialectes, appelé le Pdli, par M. K. Bumouf , qui , comme moi , disciple de M. de Chézy, a su profiter des excellentes leçons de ce professeur, de manière à faire avancer la science

1 On joue encore de ces pantomimes, qui portent le nom à'ydtrâ : pour jouir de ce spectacle , on se rassemble la nuit pendant certains mois de l'année.

UE llWAlUKA.

s’avançant au milieu de la société , il se met à jouer le rôle de bouffon. Il compose sa figure, arrange son extérieur et contrefait tour à tour toutes les personnes de cette noble réunion : tantôt c’est Balaràma ou son épouse, tantôt Crichna lui-même, ou bien les Apsaras, dont il répète les gestes , imite les sourires et rappelle les mouvemens passionnés. Écho burlesque des paroles qu’il entend , il rend le ton, l’accent de la voix. Tour à tour il est grave ou plaisant ; les éclats de son rire bruyans ou son sérieux affecté ; ses manières grotesques appellent et propagent la joie. Cependant , par l’ordre de Crichna , on distribuait aux dames des pierreries, des robes magnifiques, des colliers de perles ou de bois de santâna et des bouquets où étaient réunies les fleurs de toutes les saisons.

Mais d’autres jeux allaient commencer. Crichna prend par la main l’ingénieux Nârada , et le conduit sur le bord de son vaisseau ; puis il commande à l’Océan de calmer ses flots, de les rendre purs et transparens, de leur ôter leur amertume, et surtout d’éloigner les monstres marins. Il fait aussi disposer çà et là des buffets où , dans des coupes d’or, sont versées d’avance des boissons rafraîchissantes : c'est le lait de l’aselépias, ou

' Le santâna est un des arbres dont les poètes ornent le séjour céleste.

FÊTES

la sève du palmier ; ce sont les baies de la salicaire fermentées avec du sucre, ou les feuilles de l’illipé infusées dans une eau qu’elles parfument. Puis il dit à Balarâma : « Séparons-nous en deux partis. Sois à la tête de l’un avec mes enfans; avec tes fils je commanderai l’autre. Qu’un combat sur les eaux s’établisse entre nous , et que les femmes elles-mêmes y prennent part. » 11 dit , et pousse à la mer Ardjouna et Sàtràdjitî. Celleci commence l’attaque : Crichna en secret lui a donné le mot; etNârada en un instant se trouve tout inondé. Aussitôt Balarâma s’élance dans les flots avec Révatî , suivi des fils de Crichna. Ses enfans, Nisàtha et Oulmouka ', se rangent de l’autre côté , et les nobles Yàdavas se divisent en deux partis, distingués par de brillantes bannières. Les combattans ont pour arme une espèce de pompe * maniable et légère : ils s’approchent, s’évitent, se menacent de loin, s’attaquent à l’improviste ; et l’eau , contenue dans le

1 Les Jeux fils de Ilalaràma ont des noms terribles : l'uu signifie un chat-huant , l’autre un brandon.

3 11 est assez difficile de déterminer cet instrument. Le texte porte djalajantra, machine à mouvoir l’eau. Dans le Siddbànta- Siromani de Bhâscara, il est question d’un djalayantra , auquel il compare le cercle que parcourent les astres à l’équateur. C’est sans doute une machine circulaire en forme de chapelet, et qui sert à puiser de l’eau; mais ce n’est pas celle dont on parle dans la description de ces jeux.

DE DWABAKA.

sein du tube , est lancée par l’assaillant sur l’adversaire inattentif. Des cris de joie, des chants de triomphe , de bruyantes fanfares résonnent sur l’Océan . F ,a voix des Apsaras célèbre la gloire des vainqueurs, et. se marie doucement aux accens mâles et vigoureux des Yàdavas emportés par le plaisir et échauffés par les liqueurs. Les femmes n’ont pas moins d’ardeur que les hommes : elles luttent avec eux de souplesse et de dextérité , et la mer, ainsi couverte de mille beautés superbes, ressemble à un ciel chargé de nuages, à travers lesquels mille lunes viendraient tout d’un coup à briller. 1

Mais la conque marine de Crichna a donné le signal , et les jeux ont cessé. Chacun a quitté le séjour de Varouna; et bientôt après on passe dans la salle du banquet. Suivant leur rang et leur âge, les Yàdavas se placent à une table

* Ces jeux rappellent ceux qui ont encore lieu dans les sérails d’Orient , ou l’on se jette de même , avec les mains ou une seringue , une poussière rouge appelée phalgou , dont on est comme inondé. Cette fête dure pendant quinze jours avant la pleine lune du mois phalgouna, au printemps On m’a raconté qu’à Tarascon il existe une coutume qui a quelque rapport avec cette espèce de jeu. Le jour de la fête patronale, à la procession, on traîne un chariot charge d’un grand baquet d’eau bénite { car, dans le Midi , on mêle un peu le sacré et le profane ) : des hommes , montés sur ce chariot , jettent cette eau de toute manière sur les curieux qui sont dans les rues et aux fenêtres ; et lo plaisir est de voir une personne ainsi copieusement mouillée.

I 34 FÊTES

chargée de mets choisis et de liqueurs délicieuses. Sur de larges plats les chefs d’office ont servi des viandes de toute espèce : ce sont des quartiers de mouton rôti , entourés de beurre et assaisonnés de poivre et de sel, ou des tranches de jeune buffle grillées , et placées sur une couche de beurre avec quelques grains de sel et quelques gouttes d’un acide tiré du tamarin; ce sont des pièces de chevreuil et d’autres gibiers, marinées dans une saumure où séjournèrent long-temps des grenades , et des mangues , et d’autres fruits, dont l’arôme a pénétré toutes les chairs ; ou bien des oiseaux rôtis avec soin et arrosés d’une sauce composée de beurre, de jus de mangue, d’huile et de sel. Pour stimuler l’appétit et la soif, on a disposé en entremets des grenades, des citrons, des radis, des feuilles de bétel, de Y as s a fœtida, du gingembre et de l’andropogon *. Les liqueurs les plus variées remplissent les coupes. Leur faim est apaisée, et les tables se couvrent alors de mets plus légers : on sert des fruits naturels et confits, du fromage, des crèmes, des sorbets ( soûpa ). Tous les cœurs sont épanouis : la voix des femmes commence des chants joyeux que les hommes répètent avec

1 Cinq fruits acides , le jujube , la grenade, l’oseille , le spondias el le citron , forment une saumure , appelée pantchâmfa.

* C’est l’andrôpogon , surnommé 4chaenanthus y ou jonc odorant.

DE DWARAKA.

transport; le geste s’anime et l’esprit est plus vif.

Mais Crichna les avertit que la nuit est venue, qu’il est temps de songer au concert. Nârada prend son luth sur lequel, avec tant de science, il parcourt les six modes ; Crichna lui-même et ses enfans tiennent les cymbales ; les Apsaras , les tambourins et les autres instrumens de musique. Pour terminer dignement la fête , la gracieuse Rambhà à la taille élégante et svelte, Ourvasi aux grands yeux, Hémâ, Misrakésî, Tilottamâ et Ménakà *, les plus belles de ces nymphes divines , tâchent de mettre dans leurs chants, dans leurs danses, dans leurs gestes, tout ce qu’il y a de plus aimable , de plus touchant, de plus enchanteur. Crichna, pour reconnaître le zèle des Apsaras, peint lui-même leur front de la couleur rouge du sandal , leur donne le bétel d’honneur % et leur permet en-

' Ce sont les noms de plusieurs Apsaras. Rambhà signifie sonore ; Oorvasî exprime la victoire de la beauté ; Hémà , la couleur blonde de 1a chevelure, ou l’éclat des parures en or. Misrakésî doit son nom à sa chevelure chargée de fleurs ou d’autres ornemens; Tilottamâ, aux signes que l’on distingue sur sa peau; et Ménakà , par son nom , semble dire qu’aucune beauté n’est comparable à elle.

* Une marque d'honneur, qu'on accorde à un liôle, est de lui frotter le front avec de la poudre rouge de sandal qu’on apporte sur un plat de cuivre ou d’argent. Ensuite on lui présente le pana, ou le bétel.

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