QUATRIÈME LECTURE
Pradyoumna connaît maintenant par luimême les sentimens de Prabhâvatî . Elle est digne
1 Virgile a dit :
Qui legîtis flores et liumi nascentia fraga ,
Frigidus, ô pneri ! fngite bine, latet anguis in herbâ.
« Ici je me rappelle involontairement les vers de Sapho, traduits par Boileau.
Un uuage confus se répand sur ma vue j Je n’entends pins, je tombe en de douces langueurs.
Et p&le , sans haleine, interdite, éperdue.
Un frisson me saisit, je tremble , je me meurs.
DH VADJKANABHA.
d’être son épouse, etSoutchimoukhi ne l’a point trompé. Il peut se déclarer sans crainte, et soudain il a paru dans tout l’éclat de sa beauté. Le palais est rempli d’une vive lumière , et la clarté de la lune est effacée par les rayons qui jaillissent de tout son corps. Prabhâvatî le voit : ces flots d’amour dont son cœur est inondé, s’enflent et se soulèvent; ainsi croît et se gonfle l’Océan, père des fleuves, quand vient à apparaître le disque plein et arrondi de l’astre des nuits. La fille de Vadjranâbha rougit, et baisse ses yeux qu’elle relève quelquefois avec timidité. Elle est immobile : Pradyoumna lui prend la main et sent qu’elle frissonne : « Beauté céleste , objet des plus ardens désirs! s’écrie - 1 - il , pourquoi ces yeux baissés? pourquoi ce silence cruel? Voulez-vous m’envier et le son de votre douce voix et l’éclat de vos regards? Osez voir celui qui dépose à vos pieds ses hommages et sa liberté : osez l’agréer pour votre serviteur. Ah ! repoussez cette timidité frivole , laissez , laissez parler votre cœur. Un mot, un seul mot. Par un signe approuvez mes désirs, daignez m’apprendre que mes vœux sont comblés , et le rit Gândharba ' va consacrer notre union. Le lieu,
1 Les Indiens reconnaissent huit sortes de mariage. Celui qu’on
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le temps, tout nous favorise. Belle et sage Prabhâvati , consentez à mon bonheur. »
Aussitôt Pradyoumna serre la main de sa bienaimée, puis il la tient avec la sienne étendue au-dessus du feu ' qui brille sur un autel enrichi de pierres précieuses, et il récite quelques prières ( mantras ). Il offre des fleurs en sacrifice, et tous deux prononcent le serment d’amour : puis ils tournent autour du brasier en observant de commencer par le côté droit. Comme pour faire honneur au fils de Crichna , le feu , témoin divin , présent dans toute la nature , brille d’un éclat merveilleux. Pradyoumna met en réserve les dons qu’il destine aux brahmanes. « Veille à cette porte » , dit-il ensuite à Soutchimoukhi , qui le salue avec respect : puis saisissant la main de sa nouvelle épouse, il l’entraîne dans la chambre nuptiale ; il la presse doucement contre lui , dépose sur sa joue de tendres et longs baisers, savoure les parfums de son haleine, comme l’abeille ceux du lotus ; lentement il prépare sa victoire, et ne retarde son dernier triomphe
appelle gàndharba est le mariage contracté par consentement mutuel ( -voyez livre ni des lois de Manou).
' Un feu est allumé à la naissance d’un enfant ; il sert pour les sacrifices de chaque jour, pour les cérémonies de son mariage et ponr son bûcher.
DK VADJRANABH A.
que pour prolonger ses plaisirs. Cependant le précurseur du jour, Arouna ’ , annonça le retour du soleil et le moment de la séparation. Les deux époux, enchantés l’un de l’autre, se quittèrent; Prabhâvati, pour penser seule à son bonheur; Pradyoumna , pour aller rejoindre ses compagnons.
Ainsi les enfans d’Yadou exécutaient, sous un • vêtement emprunté , les volontés d’Indra et de Crichna, et, en silence, ils attendaient le moment où Vadjranàbha se lèverait pour marcher à la conquête des trois mondes. Tant que durèrent les sacrifices de Casyapa , les Dévas et les Asouras ne commencèrent point les hostilités. Et cependant l’aimable saison des pluies était venue répandre le bonheur par toute la nature a . Le jour et la nuit, les génies, messagers ailés de Crichna et du roi des dieux, transmettaient rapidement tous les ordres et les nouvelles. Des nuits de bonheur s’écoulaient pour Pradyoumna et Prabhâvatî : à côté d’eux veillait la troupe des fidèles génies. Pendant le jour le fils de Rouk-
1 C’est le frère de Garouda , conducteur du char du soleil. On le représente comme privé de jambes. C’est l’aurore moins agréablement personnifiée que dans les poètes grecs.
* La saison des pluies dans un climat chaud doit être chantée comme celle qui amène la fin des tourmens produits par la sécheresse. ( Voyez plus bas une description des plaisirs de cette saison.)
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mini ne peut se résoudre à quitter son épouse : mais , se doublant par un prodige de son art magique, son image est auprès de ses compagnons, sa réalité reste auprès de Prabhâvatî.
Aveuglés par le dieu de la mort, les Asouras ne s’aperçoivent point des projets de ces faux comédiens. Ils admirent leur retenue, leur sagesse et leur aimable gaîté; et leurs femmes elles-mêmes rendent justice à la beauté, aux grâces vives et piquantes, à l’élégance, à l’esprit, mais surtout à la décence des compagnes de ces charmans étrangers.
Vadjranâbha avait un frère, nommé Sounâbba ' , et ce Sounâbha , deux filles aussi bonnes que belles : l’une se nommait Tchandravatî ’, l’autre Gounavatl. Dans les visites qu’elles firent à leur cousine , elles en virent assez pour surprendre son secret , et cette découverte amena des confidences. «Je possède, leur dit-elle , un talisman merveilleux (vidjâ ) 3 . Celle qui en fait
' Sounâbha est le nom que l’on donne à l’Himâlaja, qui est comme l 'ombilic du monde. Sounâbha signifie donc habitant de l'heureux ombilic du monde. J’avoue que, dans ce cas, il serait mieux de dire Séndblia.
* Tchandravatî veut dire brillante comme la lune , et Gounavatî douée de bonnes qualités.
’ Un vidjrà est une espèce de bol enchanté, auquel on suppose
1)F. VADJRANABHA.
usage , par la force du charme , attire près d'elle l'époux qu’elle a désiré ; Déva ou Dànava , il ne peut résister, et le bonheur couronne promptement leur union. Pour moi , j’ai choisi parmi les Dévas, et je n’ai pas lieu de m’en repentir». Et pour les en convaincre , elle leur montre Pradyoumna, dont elles admirent la jeunesse et la beauté. « Quelledifférence, continue Prabhâvatî, entre un Déva et un Dànava, amis, par leur nature, l’un de la justice, l’autre de l’iniquité; attachés l’un à la piété , l’autre au plaisir , l’un à la vertu, l’autre au vice. N’en doutons pas, là où se trouvent la justice, la piété, la vertu, là sera la victoire. Les Dévas doivent l’emporter, c’est parmi eux que vous devez choisir un époux, et je vous prêterai mon talisman. Vous
une grande vertu. Il suffit de le mettre dans sa bouche et de former un souhait, pour qu’il soit de suite exauce. Je vois d’ici quelques lecteurs impitoyables rire de mes pauvres Indiennes, et cependant je sais (me pardonnera-t-on cette indiscrétion?), je sais que quelques dames françaises , voulant connaître d’avance l’époux qu’elles devaient avoir , ont placé sous leur chevet un miroir merveilleux , et que, pendant leur sommeil, elles ont très certainement vu l’heureux mortel qui leur était destiné. Voulezvous savoir encore le prénom de votre futur époux ? le jour de l’an, en sortant de l’église, faites l’aumône à un pauvre, et demandez-lui son nom de baptême , ce sera infailliblement celui de l’homme que le ciel vous réserve. .. . Nous sommes tous de la même famille !
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verrez de suite paraître les deux héros que vous aurez désirés. » Les deux cousines acceptent avec joie la proposition. Prabhâvatî prie son époux de les diriger dans leur choix : il leur désigne Gada , son oncle , et Sàmbha , son frère , doués tous les deux de beauté et de vertu , et tous les deux fameux par leur bravoure. « Voici , leur dit alors Prabhâvatî, le sort que m’a remis autrefois Dourwâsas 1 en me promettant qu’il me procurerait l’époux que je souhaiterais, quel qu’il fut, Déva, Dânava, Yakcha 1 même.
Faites comme moi , prenez ce talisman , et vous allez voir paraître celui que votre cœur désire. » De sa bouche elle tire le talisman , qu’elle donne à ses cousines : elles pensent alors à Gada et à Sâmbha, qui se présentent aussitôt accompagnés de Pradyoumna. Le fils de Crichna a répandu autour d’eux un nuage magique, qui les a dérobés à tous les regards. Ils demandent à être unis aux jeunes princesses par le rit gândharba ; et , prononçant les paroles sacrées ( montras ) , Gada reçoit la main de Tchandravati, et Sàmbha celle de Gounavatî. C’est
■ C’est le nom d’un mouni fameux, redoutable par son caractère susceptible et emporté. Ce mot signifie mal habillé.
• C’est une classe de demi-dieux attachés au scryice de Couvéra.
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ainsi que, se conformant aux ordres qu’ils ont l’eçus , les héros , enfans d’Yadou , mettent dans leur parti les filles des Dânavas , et par l’amour commencent déjà à saper la puissance de Vadjranâbha.