‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 17 sur 28 · TROISIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LECTURE

Une proclamation de Vadjranâbha ordonna aux Asouras habitans de Swapoura , de fournir à leurs nouveaux hôtes des logemens somptueux, des domestiques aussi beaux qu’intelligens, et de leur offrir, comme un témoignage de satisfaction, des pierreries magnifiques et des étoffes précieuses. La volonté du prince fut exécutée avec empressement. Cependant Bhadra, pour justifier sa réputation, paraît en public; et les Dètyas, ravis de le voir, l’accueillent avec de bruyantes acclamations, accompagnées des présens les plus riches, des bijoux les plus éclatans qu’il est obligé d’accepter. Le spectacle commence , et les habitans de Swapoura étaient dans l’enchantement. Du grand poème qui porte le nom de Râmâyana, on avait composé un drame ' à la gloire du grand Vichnou, naissant sous une forme humaine, dans l’intention de susciter un ennemi mortel au roi des Râkchasas. Les acteurs, vêtus de costumes brillans, représentaient Ràm a’, qui est

1 II existe un drame intitulé Mahàruitaka , ou ta grande Comédie, en l’honneur de Râma, et composé par Hanouman.

1 Ce Iiàma , surnommé Tchandra , ou semblable à la lune , est le héros des poèmes intitulés Râmâyana. 11 était regardé comme un aeatàre , ou incarnation du dieu Vichnou. Un roi d’Ayodhya, nommé Dasaratha, était son père. Ce mot de Dasaratba est composé de dasa,

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Vichnou lui-même, et ses trois frères Lakchmana, Satroughna et Bharata, Sltâ, la belle et malheureuse épouse de Rama, Dasaratha, père du dieu incarné. On vit aussi paraître sur la scène le roi d’Anga, Lomapàda; le solitaire Richyasringa amené à sa cour par les Bayadères qui l’ont arraché à son ermitage, et la belle Santa qui devient son épouse. Tous les Dânavas, jeunes et vieux, étaient dans l’admiration : ils contemplaient avec étonnement cette imitation merveilleuse de la nature, ces costumes, ces gestes mesurés avec tant d’art. Frappés d’abord par un prologue intéressant (prastdvanâ) , ils se trouvaient attachés , émus par un enchaîne-

dix , et de rallia , char; non pas que ce prince puissant n’eût que dix chars de guerre, mais on l’explique en disant qu’il pouvait conduire son char vers les dix points du ciel , c’est-à-dire les huits points cardinaux avec le zénith et le nadir. Le nom de Lakchmana signifie heureux ; celui de Satroughna , tueur d'ennemis ; celui de Bharata , protecteur. Le mot Sitd rappelle la naissance de cette princesse, qui fut trouvée dans un sillon, et qui est fille de la Terre. Sântà veut dire calme , tranquille. Anga , royaume de Lomapàda, est la partie orientale du Bengale. Deux mots forment le nom de Lomapàda, loma , qui veut dire cheveux, et pdda, qui veut dire pied : ce qui désigne sans doute sa longue chevelure , qui lui descendait jusqu’aux pieds. Pour Bichyasringa , ce mot signifie bois de cerf . Tel était, dit- on , l’ornement de la tête de ce solitaire, dont l’aventure , ici mentionnée , est racontée dans le Ràmàyana , et est sans doute le premier type du conte graveleux des oies du frère Philippe. *

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ment adroit de scènes touchantes (dhârana , pravésa ). Le plaisir que les Asouras éprouvaient, se peignait sur leurs visages en traits enflammés, et s’exprimait par de longs frémissemens d’approbation. Ils se levaient en applaudissant, à plusieurs reprises , et dans les transports de leur joie, ils donnèrent aux acteurs des étoffes magnifiques, des colliers, des bracelets, de superbes rivières de perles , dont la blancheur était relevée par l’éclat de l’or, et la teinte sombre de la pierre lazuli. A ce spectacle succéda un autre divertissement : on donnait aux acteurs un sujet, et de suite ils improvisaient en vers les louanges des Asouras et des Mounis , dont ils célébraient la naissance et la famille.

Le bruit de cette brillante représentation ne manqua pas d’arriver jusqu’à Vadjranàbha. On lui parla du merveilleux comédien, qu’il avait désiré de posséder dans ses états. Il ordonne de l’amener à Vadjrapoure; on s’empresse d’exécuter ses volontés, et les Yâdavas, sous l’habit de comédiens , sont introduits dans cette ville où ils ne devaient point entrer. Un logement riche et superbe leur est assigné ; ils n’ont qu’à souhaiter, rien n’est refusé à leurs désirs. Il n’est rien de trop recherché pour eux. Cependant Vadjranàbha préparait une grande fête

DE VADJRAIYAMJA.

en l’honneur d’Yama : un théâtre élégant a été construit, et placé de manière à ce que les habitans du gynécée puissent tout voir sans être vus. Ses nobles voisins ont été invités, et, à leur arrivée, accueillis par de riches présens. Enfin le prince entre dans la salle de spectacle, environné de toute sa famille, et d’avance animé par le plaisir. De leur côté, les Yâdavas , réunis au foyer du théâtre ( ’népa thya) , se révêtent de leurs costumes , et se préparent à des jeux qui sont le prélude de scènes terribles et trop réelles. Ils paraissent; sur le devant du théâtre était placée une large et vaste timbale : à côté se trouvaient disposés des tambours de diverses dimensions ; plus loin des musiciens tenaient des instrumens à cordes. Un concert commence, et des sons dignes des Gandharbas s’élèvent avec une harmonie toute céleste. Pour achever de charmer et l’oreille et l’âme, au bruit des instrumens, des femmes marient leurs voix mélodieuses *.

Par des sons doux , moelleux et flexibles , elles chantent la déesse Gangâ descendant du ciel * ,

' Le mode sur lequel elles chantent est celui de la troisième note de la gamme indienne , appelée Gdndhâra.

5 On célèbre, le troisième jour du mois de Vésaka, l’anniversaire de la descente de Gangi , ou la déesse du Gange. Le Gange,

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traversant l’air sous la forme de nuages légers, amoncelant ses eaux dans un vaste bassin , et s’élançant bientôt en torrent majestueux pour le bonheur de la terre. Cet hymne solennel, les nobles expressions du poète, les molles inflexions de la voix des chanteuses, les sons d’une musique tour à tour grave et légère, tout concourt à charmer les Asouras , qui , par des trépignemens de joie, témoignent leur admiration. Mais bientôt le silence se rétablit. Pradyoumna , accompagné de Gada et de Samba , prononce la prière ( nândî ) qui précède la représentation : puis le fils de Roukmini, dans une pièce de vers digne des chants que l’on vient d’entendre , réclame l’attention de l’assemblée, et explique le sujet de la pièce qu’on va jouer. C’était un trait de l’histoire du dieu Couvéra 1 , les amours de Rambhâ et de Nalacoû-

dit-on, sort de dessous les pieds de Vichuou sous le pôle, traverse l’air en vapeurs insensibles qui remplissent le lac appelé Mànasarovara , puis vient tomber sur un rocher, nommé la tète de Mahàdcva , dans les cheveux duquel il s’embarrasse. C’est la chute du Gange, Gangotri. Le Gange descendit du ciel , à la suite des dévotions du prince Bhagîratha.

' Couvéra , comme nous l’avons vu , est le dieu des richesses. Rambhâ est une des Apsaras, dont il a été question ailleurs. Ce Nalacoûvara est un fils de Couvéra : son nom est composé de nala, roseau, et de cofivara ,joug d’un char. Râvana, dont le nom indique qu’il est l'auteur des cris, est le fameux tyran de Lankâ

DE VADJRANABUA.

vara, ouvrage fameux d’un savant Mouni, du grand Nârada ; on y dépeint les effets de l’imprécation lancée par la colère du terrible Ràvana. Le rôle de ce Râvana était joué par Soûra, celui de Rambhâ par Manomatî : Pradyoumna représentait Nalacoûvara, et Samba était son bouffon et son confident ( vidoûchaka ). Les Yâdavas, avec un art véritablement magique, avaient imité sur les décorations le montKêlasa, . séjour enchanté du dieu Couvéra.

Après le spectacle, les Dânavas, émerveillés de la beauté des vers et du jeu des acteurs, ne tarissaient point en fait de louanges, qu'ils accompagnaient de présens, tels que des robes magnifiques, des pierreries, des tapis, des colliers de perles entremêlées de grains de jais et de brillans. Les fêtes se succédèrent, et la générosité du prince se distinguait envers tout le monde, surtout envers les femmes des chefs Dànavas. Ses cadeaux étaient d’une richesse étonnante : c’étaient des pierreries , de superbes palanquins, des chars magnifiques, deséléphans d’une race divine, si rapides qu’ils semblaient

( Ceylan ); il en avait chassé Couvéra, qui l’avait d’abord occupé. Soûra est le nom du grand-père de Crichna : ce mot signifie ■raillant, fort. Manomatî est une des femmes de Crichna. Son nom veut dire remplie d ame ou passionnée.

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fendre l’air; du sandal odorant; des eaux de senteur; du bois précieux de l’aloès embaumé; enfin de ces pierres merveilleuses appelées Tchintâmani' , et qui procurent à leur possesseur tout ce qu’il peut désirer.

’ Cependant Soutchimoukhî se rend auprès de Prabhâvatî , et lui dit : « Je reviens de Dwârakâ où j’ai vu Pradyoumna. Je lui ai confié votre secret : son bonheur est extrême, il a voulu hâter le moment de se trouver avec vous, et aujourd’hui même, ce soir, il doit être à vos pieds. Ne craignez rien, ô ma charmante amie, les enfans d’Yadou ne manquent jamais à leur parole.» Prabbâvati, agitée par l’espoir et par une espèce de terreur secrète , répondit à Soutchimoukhî : « Ta place est désormais près de moi ; ne me quitte plus. Tu seras à mes côtés, quand je verrai le fils de Crichna ; il me semble que ta présence contribuera à me rassurer : je pourrai lui parleravec plus de confiance.» Le génie obéissant promet de se conformer à ses désirs, et dans l’intérieur des appartemens de Prabhâvatî , tout est préparé pour l’arrivée de Pradyoumna.

1 Ce mot signifie joyau de la pensée.

9 Les détails qu'on vient de lire peuvent être curieux , quand il est question d’un peuple aussi anciennement civilisé. Ceux qui suivent seront souvent bizarres ; c’cst peut-être une raison pour ne pas les omettre davantage.

DE V V DJ H A N.VBII X .

Soutchimoukhi s’élance ensuite par la route des airs; et bientôt l’heureux messager revient et annonce le fils de Rouhminî. Mais Pradyoumna, en approchant, a vu une guirlande de fleurs que les femmes de Prabhâvatî venaient de tresser, et sur laquelle se reposaient de légères abeilles. Il lui plaît de prendre cette forme, et de contempler ainsi , sans être connu , celle qui lui est destinée. La guirlande est présentée à Prabhâvatî , toutes les abeilles s’envolent et se dispersent au loin : mais Pradyoumna, c’est sur l’oreille de sa bien-aimée qu’il cherche un asile : il semble s’être réfugié dans le calice d’un lotus. En ce moment la lune majestueuse s’élevait sur l’horizon. Prabhâvatî la contemple avec inquiétude, et ne peut s’expliquer le trouble secret qu’elle éprouve. « Fidèle Soutchimoukhi, s’écrie-t-elle, quel feu me brûle ! ma bouche est desséchée , mon cœur est abattu, tout mon corps est faible et languissant. Je ne puis définir le mal que je souffre. En vain je voudrais le guérir, la vue de cet astre silencieux a quelque chose qui accroît mon tourment et ajoute à ma faiblesse. Quand verrai-je les rayons de cet astre bien différent que tu m’as annoncé, et que je ne connais encore que par tes discours? Quand viendront-ils doucement apaiser cette chaleur qui me con-

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sume? Malheureuses femmes que nous sommes!

Hélas ! je sens que je succombe ; je tremble , et cependant tu m’as bien assuré qu’il allait venir, celui que mon cœur désire. Je me disais : Je vais entrer dans une route semée de fleurs! Fuis, fuis , imprudente ! le serpent d’amour y est caché... ' Est-ce donc l’astre des nuits, si doux et si paisible , dont les rayons allumeraient dans mon sein ce feu qui le dévore? La brise du soir, fraîche et odorante, est aujourd’hui comme une flamme qui me brûle. Ah! c’est lui, lui seul qui occupe mon âme. Remplie de sa pensée, je n’ai plus de force, plus de volonté! Interdite, éperdue, je frémis, ma vue se trouble, je sens que je me meurs! » 1

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