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sophiques, on avait oublié que , si les lettres sont destinées à l’instruction des hommes, elles sont aussi faites pour le charme de la vie. C’est une vérité que semble avoir sentie un de nos savans distingués, qui, sans laisser de côté ses graves méditations sur l’origine et l’histoire des peuples orientaux, n’a pas dédaigné de consacrer quelques uns de ses loisirs à la traduction d’un roman. Je me trouve heureux d’avoir un pareil exemple à citer, lorsque je veux essayer d’adoucir la sévérité des muses sanscrites, et les tirer en quelque sorte du sanctuaire de la science pour les présenter au monde , moins étrangères et plus attrayantes. Je me trompe beaucoup , ou cette littérature , plus on la connaîtra , plus on devra l’aimer.
Pour arriver à ce but, j’ai commencé par en dresser un tableau rapide, où j’ai tâché de tracer le caractère général des
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lettres chez ce peuple ancien, d’indiquer les principaux ouvrages quelles y ont produits et les époques diverses où elles ont pu briller.
Ce tableau est suivi de quelques traductions de morceaux extraits de différens ouvrages. Six de ces morceaux sont donnés pour la première fois. Dans le premier, le poète raconte l’émigration de tout un peuple qui , des bords du Gange, va fonder une ville près des rives de l’Indus. Dans le second, il est question d’un enlèvement aussi fameux dans les annales des Indiens que l’enlèvement d’Hélène chez les Grecs.
Les morceaux qui suivent nous représentent la funeste passion du jeu ensanglantant les fêtes d’un mariage , ou les nobles délassemens des héros après la victoire. Plus loin est un petit roman où l’on voit la ruse triompher de l’ambition , et l’amour servir
X A.V ERTISSE11 liNT%
à combattre l’orgueil. A des peintures gracieuses succèdent ensuite les combats d’un magicien contre la valeur et la puissance d’un dieu.
Les traductions qui terminent le volume ne sont pas nouvelles : mais j’ai tâché de donner à la dernière une forme qui pût la rendre plus intéressante.
Je serais fâché qu’on jugeât la littérature sanscrite par les extraits que je publie. Il est des ouvrages plus importans que nous ont fait connaître Jones, MM. Wilkins, Colebrooke et Bopp. On peut surtout consulter les élégantes traductions que M. de Chézy a données de quelques morceaux choisis. Je n’ai pas la prétention d’augmenter de beaucoup les richesses que nous possédons déjà : j’ai voulu payer à la science mon léger tribut, et l’on trouvera ici peutêtre quelque nouveau tableau de ces mœurs
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antiques dont on aime toujours les souvenirs.
On m’a fait observer qu’une chose qui pourrait effrayer , rebuter le lecteur , c’était la singularité, quelquefois même la dureté des noms propres. Je n’ai pas dû prendre sur moi de les changer.
Mais comme en sanscrit tous les noms sont significatifs, pour détourner l’attention du lecteur trop prévenu contre les syllabes d’un mot, j’ai essayé, dans des notes, de donner le sens de presque tous les noms .
propres qui hérissent les récits. C’est une petite ruse dont j’avoue franchement l’intention , et qu’on excusera facilement.
Il faudra bien encore qu’on me pardonne quelques détails entièrement étrangers à notre civilisation. Si les lecteurs cherchent dans ce recueil des récits amusans, ils pourront être trompés : s’ils les veulent
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curieux , j’espère qu’ils le seront toujours assez aux yeux des littérateurs. Quelques peintures trop peu graves pourront effaroucher un censeur scrupuleux : qu’il daigne cependant en attribuer la faute au génie du peuple que je désire faire connaître par ses écrivains.
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Il y a un demi-siècle environ que les réflexions, non pas seulement philosophiques, mais irréligieuses , d’un écrivain fameux , donnèrent l’éveil sur l’existence des livres des anciens Brahmanes. L’Europe apprit avec étonnement que des monumens écrits avaient échappé à la destruction des âges, et qu’une langue, morte depuis long-temps, vivait encore dans des ouvrages conservés par la piété des sa vans indiens. Quelques personnes se flattaient que l’Orient allait fournir des armes contre les dogmes sacrés de notre Occident : on cherchait des doctrines religieuses, on découvrit une littérature tout entière. Des missionnaires l’avaient annoncée; des marchands, rois dans l’Inde, l’ont révélée au monde. Déjà les Jones et les Wilkins nous avaient étonnés , autant par la rare intelligence qu’ils déployaient dans leurs traductions que par les merveilles qu’ils racontaient aux hommes du dix-huitième siècle sur des peuples ignorés, et d’âge en âge transmettant silencieusement à
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leurs neveux les écrits de leurs premiers législateurs , les élégantes compositions de leurs poètes aimables, et les sublimes rêveries de leurs philosophes Mais tout à coup arrachés aux études littéraires par les troubles civils, les Français se trouvèrent distraits de la contemplation des temps anciens par le spectacle présent de leurs malheurs, et lorsqu’au sortir de la tourmente politique, ils pouvaient aspirer à suivre eux-mêmes le grand mouvement imprimé à la science, ils se virent, par suite de ces événemens inconcevables dont nos annales conserveront la mémoire, enchaînés, séquestrés dans cette Europe qu’ils parcouraient en conquérans, et condamnés à rester comme étrangers à ces conquêtes littéraires qui ailleurs se faisaient sans eux.
Cependant, doué par la nature d’une sagacité étonnante, d’une patience admirable, de ce tact fin et délicat qui sent les difficultés et les résout, de cet instinct précieux qui devine l’opération de la pensée dans le mécanisme des langues , un savant s’entourait en silence de tous les secours incomplets que la France pouvait
' A celte époque on avait déjà la traduction des lois de Mauou , et du drame de Sacounla/d , par Jones , et du Bhagavad-Gita , par M. Wilkins.
lui offrir. Comme prédestiné à fonder chez nous l’étude de la littérature sanscrite, M. deChézy poursuivait ses travaux solitaires; et quand le retour de nos princes nous rouvrit enfin le monde qui nous était fermé , il parut dans la carrière, digne émule des Carey, des Colebrooke ', des Wilson, des Hamilton, qui avaient noblement soutenu , avec Jones etM. Wilkins, cet apostolat scientifique.
Qu’est-elle donc cette littérature antique, qui cependant nous apparait jeune de nouveauté?
Mon dessein est ici d’examiner ce qu’elle est, ce qu’elle a produit, à quelle époque elle a pu fleurir : triple division qui me parait devoir exciter quelque intérêt ; et je crois inutile de prévenir mon lecteur qu’il serait peu équitable de juger ces Indiens avec les goûts de notre siècle , les habitudes de notre école / les exigences de notre civilisation.
La littérature, a-t-on dit, est l’expression de la société. Pour connaître le caractère de la littérature sanscrite, voyons quel est le caractère de l’Indien. Interrogeons les mœurs et les coutumes de ce peuple qui n’a jamais changé : elles nous apprendrontqueldoit être l’espritde ses écrivains.
‘ Les savans Mémoires de M . Colebrooke m’ont beaucoup servi pour cet écrit : on les trouve dans les Recherches asiatiques.
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Qu’on se figure l’Indien doux et tranquille de sa nature, pacifique et modéré par ses principes, soumis à ses lois comme on l’est à la destinée, et faisant remonter jusqu’à Dieu l’origine de ses institutions ; ne voyant dans les règles de la politique que des préceptes religieux ; assistant, moins comme partie intéressée que comme spectateur indifférent, à ces révolutions qui renversent ses dominateurs sans altérer ses mœurs, et passent à travers la nation toujours immuable comme le sol heureux qui la nourrit, comme le soleil vivifiant qui l’éclaire. Ainsi, isolé du monde par ses coutumes et son culte, placé en dehors du mouvement de la civilisation universelle , étranger à ces progrès comme à cette décadence des mœurs, qu’on appelle esprit des siècles, l’Indien ne vit qu’avec lui-même. Eloigné des distractions politiques, strictement confins dans sa caste, et soumis, par ses lois civiles et religieuses , à un joug qui semble fait pour comprimer l’esprit, cependant il n’en a pas moins ces passions vives , cette imagination ardente, ce besoin toujours renaissant de sensations nouvelles, apanage de la nature humaine. Entouré de toutes les séductions du climat , de tous les prestiges d’un culte riant, échauffé par les images d’une mythologie voluptueuse, il ne
peut échapper à l’amour. 11 cherche, par les émotions du cœur, à rompre l’uniformité d’une vie toujours égale et monotone ; ou bien trouvant pour les facultés de la volonté humaine un plus noble exercice , il met son plaisir à triompher des passions, à subjuguer la nature par la rigueur prodigieuse de l’austérité, et à livrer son âme, ainsi victorieuse du corps, à la contemplation des vérités philosophiques.
Cependant les folles erreurs de la jeunesse ou les ferveurs d’une piété sévère n’occupent pas tous les esprits. Des banquets joyeux, des spectacles agréables, les chants des poètes, charment les loisirs d’un peuple heureux avec nonchalance : mais ces plaisirs ont toujours une teinte religieuse. Les festins ne sont que le complément des sacrifices. La bénédiction du brahmane commence le spectacle où figurent les prêtresses des dieux; et le récit du poète, qui raconte les aventures des anciens temps , efface les péchés de ses dévots auditeurs. Telles sont les habitudes, tel est en général le caractère des Indiens; mélange heureux d’insouciance aimable et de constance, de force et d’abandon, de grâce dans l’esprit et de gravité dans les manières, de bizarrerie et de simplicité, d’ardeur pour la vérité et d’amour pour les fables et les
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fictions. Tel fut ce peuple qui, par ses arts, par ses sciences, a pu être le précepteur du monde, et qui n’a jamais figuré parmi les peuples conquérons.
Ce caractère doit être empreint dans sa littérature. Pour le fond des idées, on conçoit que le champ laissé à l’esprit ne sera pas fort étendu; et en effet l’ascendant religieux des brahmanes a réduit toute la poésie à peu près à des récits légendaires ; il a fait de la morale des règles ascétiques, et de la science philosophique une véritable théosophie. Dans les formes du style on doit reconnaître la même influence : douceur et harmonie dans la diction , monfr tonie dans les idées ; abondance dégénérant parfois en diffusion ; imagination riche et prodigue dans ses conceptions, mais peu variée dans les détails; inventions extraordinaires ; expressions toujours justes et vraies; force dans les sentimens, profondeur dans la pensée, mollesse et même négligence dans l’élocution, telles serdl^, chez cette nation soumise et isolée, les qualités du style, en général simple et naturel, le plus souvent naïf, quelquefois majestueux, rarement impétueux et véhément. Souvent même la singularité de leurs inventions forme un contraste étonnant avec la monotonie de
leur existence. On dirait que les auteurs indiens, sortant d’un long sommeil, ont écrit en se réveillant les visions bizarres de leurs rêves.
Qu’on ne s’étonne pas si , entre les abstractions métaphysiques de leurs philosophes et les productions de leurs poètes , il existe une grande lacune , où l’on cherche en vain ces importantes compositions qui tiennent de près à la politique; si l’histoire, si l’éloquence sont en quelque sorte déshéritées dans cette littérature. Il faut pour l’historien une grande scène; il faut pour l’orateur une tribune, un forum : sans cela on n’a que des rédacteurs d’annales et de chroniques ; on n’a que de sages moralistes ou des rhéteurs. Malgré l’absence de ces genres d’écrits , les lettres indiennes n’en sont pas moins riches en auteurs féconds et curieux : littérateurs étonnans , la religion est leur seule pensée , la poésie presque toujours leur langage. Ce qui est moins surprenant dans cette nation , où tout est en vers , depuis les calculs de l’astronome jusqu’aux préceptes arides des grammairiens et aux nomenclatures des lexicographes.
Mais quelle espèce d’attrait peut nous attacher à l’étude de ces écrivains ? Devons-nous y puiser quelque connaissance nouvelle? ou du
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moins serons-nous dédommagés de nos peines par quelque plaisir intellectuel ?
Aux personnes curieuses de faits et avides de notions positives , pour qui la découverte d’une date certaine, d’un nom historique est une heureuse fortune , j’avouerai qu’il est douteux qu’ici leurs efforts soient couronnés de succès; je conviendrai que sous le voile des fables et des allégories on pourrait bien aller chercher la vérité, mais qu’elle n’apparaltrait jamais que d’une manière vague et fugitive. Cependant, d’un autre côté , l’étude d’un idiome riche , harmonieux, savant, offrant des analogies frappantes avec nos langues européennes, anciennes et modernes , promet des plaisirs réels à ceux qui aiment à étudier les peuples dans leur langage même, qui estiment une expression juste, une image naïve , une pensée gracieuse ; à ceux qui cherchent de douces émotions dans les peintures vraies des mœurs et des passions ; à ceux qui ne dédaignent pas de s’égarer dans les rêves obscurs d’une philosophie sublime. Je l’accorderai, si l’on veut, cette littérature peut paraître faible , si on la compare à ces littératures grecque et latine, à quelques unes de nos littératures modernes fortifiées par le commerce des auteurs grecs et latins. Mais cette
force, qui manque à un peuple qui semble n’avoir rien appris que de lui-même , ne peut être que le fruit de la communication des sociétés entre elles, de cette lutte intellectuelle qui s’établit entre les nations devenues rivales dans la noble carrière des arts. Encouragé quelquefois par le patronage officieux de ses princes , l’écrivain indien n’a jamais connu l’aiguillon des passions politiques. D’autres qualités nous consoleront en lui de l’absence de cette vigueur, de cette énergie qu’il ne pouvait posséder. Que de vérité dans les descriptions! que de grâce dans la pensée! quel bonheur d’expression dans ces phrases sonores , dont un seul mot, savamment composé, est un tableau tout entier! Avec quel plaisir on retrouve dans les récits de ces poètes antiques ces mêmes détails de mœurs domestiques , ces mêmes scènes de la vie privée que nous représentent encore les voyageurs modernes ! Dans un siècle avide de nouveautés agréables, quelle heureuse découverte que celle d’une mythologie riante, ingénieuse , moins nébuleuse que ces mythologies du Nord, qui fixent toujours notre active curiosité! Quelle fraîcheur, quel charme piquant dans ces métaphores variées, dans ces comparaisons empruntées à une nature étran-
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gère, à un cercle d’idées peu familier pour nous , à un monde entièrement inconnu !
Remarquons' cependant qu’il n’y a ici de nouveau que ces formes du langage , modifiées partout par des circonstances naturelles ou sociales. Rien n’est changé pour le fond des pensées , qui sont constamment les mêmes sous tous les climats, dans tous les temps. C’est toujours le même homme avec ses sentimens, ses passions , ses erreurs. Comme dans le monde physique le corps reste le même , tandis que le costume seul peut changer ; ainsi dans le monde intellectuel l’expression , vêtement de la pensée, est seule changeante : la pensée, qui est l’homme lui-même , ne varie point. Il y a plus : placés aux deux extrémités de la terre, les humains se sont rencontrés , non seulement pour la vérité, qui est une, mais encore pour l’erreur, qui se produit sous tant de formes. Comment ces rêveries métaphysiques , ces abus des puissantes facultés de l’imagination et du raisonnement; pourquoi ces aberrations de l’esprit philosophique , cette exaltation de l’esprit religieux qui nous étonnent en Occident, se retrouvent-elles précisément les mêmes en Orient? D’un autre côté , en voyant les progrès que la pensée avait déjà faits dans l’Inde à une époque
fort ancienne, et le point où nous en sommes maintenant , on est humilié de l’impuissance de l’esprit humain ; loin de croire à la perfection indéfinie de l’homme , on reconnaît que ses facultés intellectuelles ont été bornées comme celles de son corps. En le douant partout des mêmes organes , le Créateur le restreint partout dans le même cercle d’idées. 11 semble lui avoir dit : Tu ne penseras que jusque-là. A l’instant où l’homme croit qu’il va dépasser les limites qui lui sont imposées, et, par la puissance de son âme, déchirer tous les voiles , une grande catastrophe survient, un déluge, une inondation de barbares : l’œuvre de l’esprit est anéantie, et l’homme, sur de nouvelles bases , reconstruira un autre édifice entièrement semblable au premier.
Nous allons maintenant exposer les richesses de la littérature sanscrite. C’est une mine sans doute féconde , mais qui n’a encore été que peu exploitée. Si quelques savans, comme Jones, MM. Wilkins, Colebrooke, Wilson, ont daigné s’occuper de traductions qui demandent presque la vie d’un homme, d’autres se sont empressés de faire des systèmes de tout genre, sans soumettre au tribunal qui pouvait les juger toutes les pièces du procès. On a d’assez longues no-
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menclatures d’ouvrages sanscrits , mais on n’en connaît encore réellement qu’un petit nombre. Cependant on peut donner un aperçu de cette littérature qui montrera et les trésors déjà découverts et ceux que l’on peut espérer encore.
Suivrai-je ici les divisions de genre données par nos cours de littérature? n’adopterai-je pas plutôt, pour la marche que je dois me prescrire, les idées des Indiens eux- mêmes? Ce dernier plan me permettra d’indiquer certains ouvrages qui ne trouveraient point leur place dans notre classification purement littéraire.
Tout ce qu’il est possible d’apprendre, la science ( vidjd ), est divisé par les Indiens en dix-huit parties. Les quatre premières sont les quatre livres appelés Védas ' , ouvrages fort anciens, considérés comme révélés, et contetant des notions sur la nature de Dieu et sur le culte extérieur et intérieur que l’homme lui doit. Ils forment un mélange de vers et de prose. On n’en connaît encore que des fragmens, et on les doit à l’érudition de M. Colebrooke * et au zèle du brahmane Rammohunroy ( Ràma-
* Le mot vida signifie connaissance ; et l’on peut reconnaître dans ce mot la racine du mot latin videre, voir.
’ Voyez y* et 8' vol. Rech. asiat.
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mohana râdjâ). On en trouve encore quelques uns e'pars dans les livres appelés Oupanichad , et traduits par Anquetil sous le nom à'Oupnékhat. Mais il parait que XEzour- Védam , qu’on nous a donné comme traduction de X Yadjour-Véda, est un ouvrage entièrement apocryphe. 1
Après ces quatre premières parties, on en place quatre autres nommées Oupavedas ’, qui contiennent, la première, l’art de connaître et de guérir les maladies ; la deuxième , les règles de la musique ; la troisième, la manière de fabriquer et d’employer les armes et les instrumens guerriers, et la quatrième, des traités sur un assez grand nombre d’arts et de métiers. On a , dit-on , perdu ces livres ; mais nous n’en admirerons pas moins cette division, où la science de la religion précédait ainsi immédiatement celles qui peuvent nous apprendre les moyens de conserver, d’embellir, de protéger et de soutenir la vie.
Cependant, pour être initié à ces huit branches de la science , il fallait être pourvu de certaines connaissances que l’on acquérait dans six
1 Voyez i4 e vol. Rech. asiat.
* Ce mot oupa, ajouté au mot vida, signifie adjonction , appendice. «
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autres appelées Angas 1 ou Védângas , et qui enseignaient l’art de la prononciation, la grammaire, la prosodie, l’explication des mots obscurs et extraordinaires des Pédos; l’astronomie nécessairement liée avec les mathématiques ; enfin les rites à observer dans les cérémonies religieuses. De ces ouvrages on connaît la prosodie de Pingala et la grammaire de Pânini, qui, fort curieuses sous le rapport de leur concise érudition, ont besoin, pour être entendues, des nombreux commentateurs dont elles ont exercé la sagacité . Elles sont en vers , comme le traité d’astronomie qui porte le nom de Soûrjya. Il convenait à la poésie de prêter son langage divin pour dépeindre les merveilles du ciel. Il existe en ce genre plusieurs autres ouvrages renommés; mais on distingue surtout, sous le rapport de la science et du style , l’ouvrage nommé Lilâvati, d’un savant du douzième ou treizième siècle, de Bhâscarâtchâryya aussi distingué comme poète que comme astronome.
L’ensemble de la science était complété par quatre dernières parties appelées Oupângas, et renfermant la logique, la philosophie morale, la jurisprudence et l’histoire.
* Anga signifie membre; védinga, membre des 'vidas , complétant le corps des vidas.
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La logique ( nyâya ) et la philosophie morale ( mîmânsâ ) étaient un champ trop étroit pour l’esprit contemplatif des Indiens. D’abord, chez eux , comme chez les Grecs , on voit apparaître en première ligne sept sages renommés. Ils sont suivis d’une foule de saints personnages, dont les livres sacrés nous ont conservé les noms et les ouvrages appelés Smrilis ' ; puis il se forma successivement six écoles de philosophie sous le nom général de Darsana. On dit que le plus ancien chef de secte fut Capila *; il fonda le Sânkhya, ou la philosophie des nombres, et Patandjali le système de Y Yoga, ou union avec Dieu, qui de son nom fut appelé Pâtandjala. Deux autres doctrines furent établies par Gotama et Canada sur les fondemens de la logique; l’une s’appela Nyâya, l’autre Véséchica 1 * 3 . Cette branche de philosophie
1 Smriti est ce que nous entendons par tradition ; Sroûti est ce que nous désignons par le mot Écriture.
* On ne sait pas cependant quel est le plus ancien des Darsanas. On les a disposés aussi dans l’ordre suivant : le Véséchica, le Nyâya , le Mîtnânsa, le Sàukhva , le Pâtandjala et le Védânta.
Le mot darsana signifie vue, vision, ou miroir.
3 Véséchica vient d’un mot qui signifie différence. Les uns disent que ce système fut ainsi nommé à cause de sa différence avec le Nyâva : les autres, parce que le fondateur Canâda reconnaissait quatre espèces d’atomes séparés.
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nommée Mîmânsâ , donna aussi naissance à deux écoles, distinguées par les titres de première et de dernière ou supérieure , et fondées, l’une par Djêmini, l’autre par Vyâsa, son maître, aussi grand philosophe que poète renommé. La première est comme l’introduction de la seconde, qui porte aussi le nom de Védânta. 1
On a voulu comparer ces différentes sectes à celles qui ont autrefois partagé les Grecs. Dans les partisans du Nydya on a vu les péripate'ticiens; ceux du Vêséchica sont devenus les philosophes ioniens ; les sectateurs des -deux Mîmânsas rappelaient l’école de Platon ; le Sdnkhya la secte italique, et Y Yoga les stoïciens; de manière que dans ce parallèle Gotama représenterait Aristote ; Canâda, Thalès; Djêmini, Socrate; Vyâsa, Platon; Capila, Pythagore ; et Patandjali, Zénon. Je doute que la comparaison puisse être toujours extrêmement exacte. Il est au reste assez difficile de distinguer les nuances qui séparent les six Darsànas. Les sujets communs des discussions philosophiques sont l’éternité de la matière, l’action d’une première cause, l’existence d’un Dieu, âme du monde, la doctrine des atomes, la création de l’univers,
■ Védânta veut dire fin, but du vidas.
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le dogme de la destinée , la transmigration des êtres, les révolutions de la nature créée, l’absorption dans Dieu , qui est le grand tout. Mais ces hautes questions ne se trouvent guère traitées que dans les nombreux commentaires (o«padarsanas ) publiés par les sectateurs des anciens philosophes 1 , et on a voulu donner une idée de la science de ces maîtres, en disant qu’ils réunissaient plus de mille disciples. On n’en saurait juger d’après leurs propres écrits, qui ne sont que des aphorismes ( soufra ) ’. Leurs traités, d’ailleurs fort obscurs, ne renferment qu’une espèce d’analyse plus semblable à une table de matières qu’à l’exposition régulière d’une doctrine. Cependant Vyâsa , qui a commenté l’opinion de Patandjali , a aussi développé ses propres idées dans son poème du Mahâbhârata, et il a trouvé plus tard dans le fameux Sànharâtchàryya un interprète habile et estimé. Le Nyâya Darsana est maintenant le plus suivi , parce que c’est celui qui est le plus
■ Voyez, pour plu» de détails, l’ouvrage de Ward , A view of lhe history, literature and mythology of the Indoos , 1. 1 , p. 3 1 3.
« Le Capila Soufra, ou les sentence» originales de Capila , sont en prose et fort succinctes; celles de Patandjali ont 198 lignes; celle» de Gotaina , 46a; celles de Canâda renferment 55o aphorismes ; le Mimânsd de Djêmini contient douze cliapitres en quatre sections; le Védànta Soufra a 4<)8 ver».
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dégagé de ces détails théosophiques qui remplissent les autres.
En efl’et, quelles que soient les différences qui existent entre ces écoles, elles ont toutes un point d’unité ; ardens promoteurs du spiritualisme, ces philosophes rapportent tous leurs efforts vers un seul but, vers la religion. C’est chez les Bouddhistes, divisés aussi en six sectes, que l’on trouve, dit-on, la doctrine du matérialisme et les maximes des sceptiques, l’opinion d’Epicure et celle de Pyrrhon. Chez eux, si l’on en croit les Brahmanes , leurs ennemis , on enseigne l’éternité du monde, on soutient qu’il n’y a point d’esprit et de vie future, que l’âme est matérielle ; et cependant il est juste de dire que l’orthodoxie des accusateurs eux-mêmes peut être quelquefois contestée; soumis en apparence aux principes des Védas, ils semblent les compromettre souvent dans leurs théories, et il est plus d’une de leurs assertions, qui , bien suivie, arriverait à la même conclusion que celle de l’athée Diagoras.
On compte encore quelques autres sectes, distinguées par les noms de Sâtwata, de Pauranica, de Tchandana. L’auteur de cette dernière est le prince Srî-Harcha , que nous retrouverons tout à l’heure comme poète. Protecteur
des lettres , il payait un poëme de Dhâvaka par un don de cent mille roupies. Plus tard, un roi de Dhârâ 1 , Bhodja Déva , ne dédaignait pas de commenter aussi la doctrine de Patandjali.
Ce système de Patandjali , appelé Yoga, avait été retouché, comme je l’ai dit, par Vyâsa, qui en forma la secte qu’on distingua par le nom de Védânta. Rammohunroy (Rama mohanarâdjâ), que j’ai déjà cité , nous a donné un résumé de cette doctrine, dont le but est de démontrer que l’objet des Védas est l’unité de Dieu, et que par le polythéisme on l’adore sous le nom d’êtres métaphysiques , représentant ses différens attributs. Il est curieux de retrouver ainsi dans l’Inde, entre les Brahmanes et leurs adversaires qui les accusaient d’idolâtrie, cette même discussion établie entre les premiers docteurs de notre Église et les derniers Platoniciens.
Si des hauteurs de la philosophie nous descendons aux règles et aux formules de la jurisprudence ( dharma ), nous serons étonnés de rencontrer un phénomène littéraire, un corps complet de lois et d’institutions, en douze livres,
1 Dhàrà est dans la province de Mâlava , ainsi qu’Oudjdjayanî , et c’est probablement la même ville sous deux noms différens.
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orné des couleurs et des richesses de la poésie. Je veux parler des livres de Manou, antique monument d’une civilisation fort extraordinaire Je ne sais pas si les vers sont faits pour donner plus de clarté au texte des lois ; ils doivent au moins leur donner plus de fixité , et tel est le but que voulaient atteindre, et auquel sont parvenus ces anciens législateurs. Le littérateur, déjà charmé de cette espèce d’hommage rendu à la poésie , apprendra avec plaisir qu’au milieu de cette monotonie sèche et aride, naturelle au sujet, on retrouve quelquefois les membres épars du poète.
Outre ce livre de législation, que l’on a mis sous le nom du fondateur de la race humaine , Manou, on en cite plusieurs, qui, sans être sacrés comme celui-ci , sont toutefois fort estimés; tels sont les ouvrages anciens d’Yâdjgnavalkya , et le traité plus moderne de Djimoùta Vâhana sur les héritages. Mais nous laisserons ce sujet pour arriver à un autre qui est purement littéraire : je veux dire l’histoire.
D’après ce que j’ai dit, on ne s’attend pas à trouver l’histoire, telle que nous la connais-
' On possède deux éditions de cet ouvrage, avec une traduction de Jones. L’édition 1a plus moderne est due au savant M. Haughton.
sons, éclairée par une saine critique, purgée de fables, exempte d’exagérations. Il est possible qu’on découvre un jour chez les Indiens un recueil d’événemens anciens rédigé sous une forme régulière et grave, tel que cette histoire du Cachmir, que le docte Wilson vient de publier. Jusqu’à présent leurs traditions ne sont qu’un tissu de fables arrangées par leurs poètes ; c’est ainsi que l’histoire des temps héroïques de la Grèce nous apparaît ornée par une imagination mensongère.
Les souvenirs des premiers temps se trouvent ainsi confondus dans dix-huit grands poèmes , appelés Pourânas Nous n’en connaissons qu’un très petit nombre de fragmens. Le dernier, nommé Bhâgavata , nous a été donné, d’une manière défigurée, dans une traduction tronquée et incomplète , qui même n’avait pas été faite sur l’original. Au reste, il est probable que ces ouvrages n’offrent pas une très grande variété ; présentés sous la forme de récits que racontent divers interlocuteurs, ils sont tous tracés sur le même plan ; et , par une épithète donnée à ces grandes compositions ( Pantchalakchana ) , on désigne qu’elles doivent renfermer cinq sujets principaux, la création des
* Ce mot veut dire ancienne histoire.
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mondes, leur destruction et leur rétablissement ; la généalogie des dieux et des héros; les règnes des Manous ou pères de la race humaine , et les actions de leurs descendans.
Voilà tout le corps de la science sacrée ; voilà les ouvrages qui ont mérité le nom de livres par excellence, Sdstra. Mais il est deux autres poèmes qui sont en haute estime et même en grande vénération parmi les Indiens. Comme à la tête de la littérature grecque s’avancent deux poètes vénérables, Homère et Hésiode; de même ici , et peut-être à des époques contemporaines , on voit apparaître deux figures majestueuses, Vâlmîki et Vyâsa. Même incertitude, mêmes traditions fabuleuses sur l’existence et la vie des poètes grecs et des poètes indiens. On a révoqué en doute l’authenticité du personnage d’Homère. Vyâsa lui-même a-t-il existé? ses chants ne seraient-ils que des Rhapsodies rassemblées par un compilateur? questions fort difficiles à éclaircir, peut-être même inutiles, quand les ouvrages restent : c’est toujours la partie la plus importante de l’homme. On peut appeler colossales ces deux compositions. Pour se rendre raison d’un poème de deux cent mille vers et plus, il faut connaître et la facile négligence de la versification sanscrite , aussi simple.
aussi libre que l’antique poésie grecque ; et en même temps l’extrême patience de l’auditeur pour qui sont faits ces longs récits. Assis paisiblement , l’Indien , une feuille de bétel dans la bouche, écoute avec dévotion 1 . Peu lui importe la science du poète, pourvu que son oreille soit toujours frappée de sons complets, et son esprit languissamment occupé. Il ne peut même pas avoir l’exigence de nos auditeurs d’occident, qu’il faut avoir soin d’amuser. L’histoire qu’on raconte à l’Indien a toujours en soi le mérite d’ effacer ses péchés. Si le récit est agréable , la pénitence est sans doute bien douce. Mais, en tout cas, qu’il doit être bienveillant l’auditeur
' Pendant certains mois de l’année, à un jour réputé heureux , un homme riche réunit quatre ou cinq mille personnes sous un hangar couvert de chaume et ouvert de tons côtés. A un bout est une place réservée pour le lecteur ; à l’autre bout , qui est ordinairement le portique de la maison , est un rideau derrière lequel les femmes voient et entendent. On est assis sur des nattes, chacun séparément suivant sa caste. Avant la lecture , on adore le livre en disant : O livre , sois la déesse de l’instruction , donnemoi la science. On honore par un sacrifice , par une offrande de fleurs et de riz, et l’auteur et le héros du poëme. On commence, et dans les endroits passionnés, l’auditoire vivement ému témoigne au lecteur sa reconnaissance par des cadeaux d’argent, Le soir on se retire et l’on cause long-temps de ce qu’on a entendu On revient le lendemain et les jours suivans, jusqu’à ce que le livre soit fini : le Mahàbhârata occupe ainsi quatre mois, le Bhàgatata , un mois.
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qui gagne toujours ainsi quelque chose, même à un mauvais discours !
Ces deux poèmes sont appele's l’un, le Râmâjana, et l’autre, le Mahâbhârata. Vâlmîki, dans le premier 1 , nous représente les aventures d’un dieu, de Rama, roi d’Ayodhya, allant, les armes à la main, reconquérir sa femme enlevée par le tyran de Lanka (Ceylan). Le poète ne s’est pas assujetti à la règle de l’unité épique : car il raconte la naissance de son héros et les exploits de sa jeunesse; le poème n’est pas fini , quand la femme de Râma a été délivrée des mains de son ravisseur. Le dieu conçoit des soupçons jaloux , il exile cette épouse pour laquelle il vient de combattre ; et si elle revient avec les deux fils qu’elle a mis au monde sur la terre d’exil, c’est pour être soumise à l’épreuve du feu. La terre ouvrant son sein la soustrait à cette nouvelle injure, et Râma, époux et frère malheureux, termine luimême sa carrière par un acte de désespoir. On n’a traduit de cet ouvrage que les deux premiers livres. M. W. de Schlégel nous en promet une édition : ce serait une bonne fortune pour le poète indien d’avoir pour éditeur un homme du goût et du savoir de M. de Schlégel.
* Voyez l’analyse de ce poëme dans Ward , 1. 11 , p. 187.
Le Màhâbhârata est encore moins connu.
Si l’on en excepte l’épisode de Nala, et quelques fragmens publiés par le savant et laborieux M. Bopp, et le chant appelé Bhagavad- Gîta , traduit d’abord par M. Wilkins, et dernièrement reproduit dans la belle édition de M. de Schlégel, nous ne pouvons juger de cet ouvrage que sur sa réputation. Vyâsa raconte en dix-huit chants * les malheurs d’une famille royale, qui, persécutée par celui même qui devait la protéger, est bannie de la fameuse ville d’Hastinapoura. Ces jeunes princes, descendans du grand roi Bharata, ne succombent point sous l’infortune : ils se relèvent bientôt glorieux et triomphans, car ils ont un dieu pour ami : c’est Vichnou sous la forme de Crichna. Au moment d’une bataille décisive, ce dieu se révèle à son favori Ardjouna, qu’il instruit de l’origine et de la nature de l’univers entier. C’est le sujet de cet épisode que nous venons de citer, du Bhagavnd-Gîta , ouvrage fort remarquable, non comme un modèle de clarté dans une discussion philosophique, mais comme un monument curieux de la sagesse antique d’une nation qui depuis long-temps n’enfante plus rien dans les arts.
1 Voyet l’analyse de ce poème dans Ward , t. i , p. 544-
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Ce poème est suivi d’une espèce d’appendice, intitulé IJavivansa 1 , dans lequel on a rejeté sans doute quelques détails sur la famille des héros qui figurent dans le grand poème, et d’autres récits qui n’avaient pu y trouver place. C’est un recueil qui peut être intéressant par la variété des sujets qu’il renferme.
A ces deux écrivains, princes de la poésie épique chez les Indiens , on en voit succéder quatre autres, auteurs de six poèmes, qui ont mérité le nom de grands ( Mahâcdvya ). Ce sont les chefs-d’œuvre de leur littérature profane. Trois de ces poèmes sont attribués à celui de leurs poètes que je regarde comme le plus poli et le plus ingénieux , à Càlidâsa : ce sont le Coumdra-Sambhava , ou la naissance de Cdrtikeya, dieu de la guerre 3 ; le Raghou-Vansa s , ou l’histoire , en dix-huit chants , des descendans de Raghou , aïeul de ce Ràma, héros du Rdmâyana ; et enfin le Mégha-Doûta ou le
' Je compte donner un jour U traduction de oet ouvrage. On en trouvera quelques fragmens parmi le» extraits qui suivent. Ce mot de Harivansa signifie famille de Hart. Hari est un nom de Vichnou , et du dieu Crichna dont les aventures sont racontées dans ce livre. On y parle aussi des destinées de sa famille.
’ Ce poëme parait incomplet : car il finit au mariage de la mère de Cârtikeya. Il avait, dit-on, vingt-deux chants.
1 Voyez l'analyse de cet ouvrage , t. x, p. , des Récit, asiat.
DK LA LITTÉRATURE 6AJSSCRITE. 2 ']
nuage messager. Ce dernier ouvrage, qui a été traduit par le savant Wilson, est plutôt grand par l’estime qu’on en fait que par son étendue : car il n’a que cent seize stances. C’est une espèce d’idylle du genre descriptif, où le nuage voyageur est chargé de transmettre les soupirs d’un époux malheureux et banni. Le quatrième de ces poèmes est de Bhâravi ; il est nommé Kirâtârdjounîja ; c’est le récit de la guerre soutenue par Ardjouna contre des tribus sauvages; sujet peu intéressant par lui-même et surtout par la manière obscure et diffuse dont il est présenté. Le cinquième, plus riche en descriptions qu’en incidens heureux, est le Nëchadîya du prince Sri-Harcha. Le sujet est tiré du Mahdbhârata : c’est l’épisode de Nala, roi de Nichada, développé en vingt -deux chants. On y raconte l’histoire d’un prince qui , aveuglé par un mauvais génie, joue aux dés son royaume , et cause le malheur d’une fille de roi qui l’a choisi pour époux. Ce sujet a été aussi traité dans un poème en quatre chants, intitulé Nalodaya , et attribué à Câlidâsa :
mais il faut ou se refuser à mettre sous son nortt un ouvrage remarquable seulement par ses mesures et ses rimes compliquées, ou bien avouer que ce n’est qu’un jeu de l’imagination
28 TABLEAU
de cet écrivain si judicieux, qui , connu encore par un poème des saisons et par ses drames, n’a pas besoin d’un pareil titre à la gloire.
Le Mahâbhârata a également fourni le sujet du sixième Mahâcâvya , production due au noble patronage plutôt qu’au talent poétique du roi Mâgha. Cet ouvrage porte le nom de Sisoupdla-Badha 1 , mort de Sisoupâla, et on y raconte en vingt chants et d’une manière un peu prolixe la guerre qui éclata entre Grichna et les princes jaloux de ses triomphes , et alliés de Sisoupâla.
Comme les poètes grecs et latins allaient de préférence chercher les sujets de leurs chants dans les événemens des guerres de Thèbes et de Troie , de même les auteurs indiens revenaient continuellement aux histoires de Rama et de Crichna , sources inépuisables d’inspirations poétiques. ILs ne craignaient pas de s’engager sur les traces de rivaux déjà couronnés par le succès. C’est ainsi qu’après Vâlmiki d’autres ont célébré le héros d’Ayodhya. On comptait plusieurs Râmâyanas, etVyâsa lui-même s’était essayé sur le même sujet. Quelques auteurs n’ont pris que de légers incidens des grands poèmes, qui, sous leur plume, sont devenus
1 Voyez l’analyse de ce poème , t. x, p. 4«7 y des Bec h. asiat.
des drames attachans ou des compositions aimables. Ainsi Bhavabhoûti , Mourâri - Misra , Pakcha-Dhara-Misra ont célébré les malheurs et les guerres de Rama, tandis que Djlva- Goswâmî , Roûpa - Goswâmî , Gopâla - Déva chantaient les amours du dieu Crichna.
Le poète Câlidâsa , doué d’un talent flexible et varié, avait composé sur les règles de la versification un traité ( srouta-bodha ) où il donnait à la fois le précepte et l’exemple. Enchérissant sur lui , Bhartri-Hari composa un poème grammatical de vingt- deux chants, intitulé Bhatli-Câvja. Le sujet de ce poème est encore l’histoire de Rama, et le but du poète est de fournir et la leçon et le modèle de tous les genres de locution. Elégant et clair malgré les difficultés du plan qu’il s’était tracé, il a fait un travail louable. Mais je ne saurais également approuver l’intention d’un autre ouvrage, appelé Râghava-Pândavîja , et dont l’auteur se nomme lui-même Caviràdjà*. Ce poème est un tour de force , merveilleuse et futile production d’un homme de talent ; chaque mot , employé avec un soin vraiment artificieux, présente un sens tellement étudié qu’il peut , au gré du lecteur, s’appliquer à l’histoire de Râma, petit-fils
1 Ce mot signifie roi des poètes ou poète-roi
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de Raghou , ou à celle des fils de Pandou , protégés par Crichna. ï /apparition de pareils ouvrages me semble, en littérature, un phénomène déplorable : elle annonce un temps de faiblesse et de décadence, où l’esprit, désormais inhabile à créer, n’a plus de force et d’imagination , mais seulement de la mémoire et de la patience. Au rapport de Cavirâdjâ , ce funeste exemple lui avait été donné par Soubandhou et Vâna-Bhatta , le premier dans un roman allégorique où il célèbre les amours de Candarpakétou et de la princesse Vâsavadattâ, le second dans un ouvrage du genre descriptif, non achevé et intitulé Câdambarî. Ces livres, ainsi que le Dasacoumâra de Dandî, renferment une série d’allusions à double sens. L’allégorie est une figure spirituelle, mais elle devient froide quand elle est prolongée. Tel est le défaut de ces compositions ; défaut qui n’approche pas de celui du Rdghava- Pândaviya , où deux histoires différentes se trouvent racontées dans les mêmes termes.
Ces derniers ouvrages portent le nom de poèmes, quoiqu’ils soient écrits en prose :
mais cette prose est élégante, fleurie et relevée quelquefois par le nombre poétique. Un genre particulier de compositions, appelées tcham-
UE LA LITTÉRATURE SANSCRITE. 3l
pou, offre un mélange habilement varié de vers et de prose. On en cite un grand nombre, et l’on semble distinguer particulièrement le Nala- Tchampou de Trivicrama-Bhatta, où cet auteur développe à sa manière les malheurs du roi Nala et de son épouse Damayanti. C’est là, comme nous l’avons vu , un sujet déjà traité sous d’autres formes.
Mais c’est surtout dans les drames que les Indiens ont usé de cette faculté d’introduire dans une même composition les deux genres d’écrire.
Chez tous les peuples civilisés , les écrivains ne se sont pas contentés de raconter les faits : ils ont aimé aussi à les remettre sous les yeux de spectateurs attentifs ; à leur rendre , par le mensonge de la représentation dramatique, cette existence réelle qu’ils ne pouvaient plus avoir. La comédie a de tout temps charmé les Indiens. Leurs pièces de théâtre s’appellent ndtacas. Des trois unités d’Aristote, ils ne connaissent que l’unité de sujet. Ils ont la division par actes , mais le nombre n’en est pas limité. Une pièce intitulée Hâsjârnava (océan de plaisanterie) a trois actes; le drame de Sacountalà en a sept, le Mdlatî-Mddhava en a dix.
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Parmi les auteurs qui se sont exercés dans ce genre , deux surtout sont nommés avec distinction : ce sont Bhavabhoùti et Câlidàsa. On vante du premier une pièce qui est tout entière d’invention, et qu’on appelle Mâlalî-Mâdha va'. L’intrigue est fondée sur les traverses qu’éprouvent les amours de Mâlati et de Mâdhava. Les deux pères, ministres de deux rois puissans, sont convenus d’unir leurs enfans pour cimenter leur vieille amitié. L’un des princes veut donner la jeune Màlati à son vieux favori : le ministre craint de déplaire à son maître, et cependant frémit à l’idée de sacrifier sa fille. Après de longues aventures, où l’on voit figurer des magiciens et des sorcières, on finit, à l’aide d’un déguisement comique, par dégoûter le favori de l’épouse que la protection royale lui destinait , et la pièce se termine par le mariage des deux jeunes amans.
On cite trois drames de Câlidàsa : il dépeint dans le premier les amours de Mâlavikâ et d’Agnimitra ; dans le second, ceux de Vicramaséna, fils d’Indra et de la belle Ourvasî ; dans le troisième , les malheurs de Saeountalâ, qui forment aussi le sujet d’un épisode du Mdhâbhârata.
Cette dernière pièce, et une autre de Crichna-
' Voyez l’analyse de cette pièce, t. x , p. 453 , des Rcch. asiat.
Misra , intitulée Prabodha - Tchandrodaja ' (le lever de lune de l’intelligence), drame métaphysique où figurent les vices et les vertus, voilà tout ce qui jusqu’à présent a été traduit du théâtre indien. Une difficulté particulière semble avoir arrêté les savans. Par une singularité remarquable les diverses classes de personnages ont un langage différent. Tandis que les Brahmanes , les princes et leurs officiers parlent sanscrit, les femmes et les gens des classes inférieures s’expriment dans un dialecte appelé Prâcrit, qui même varie suivant la nature du personnage ’ , plus doux dans la bouche des dames , plus énergique chez les hommes d’une profession rude et agreste. Dans la tragédie grecque , le dialecte change dans les chœurs et dans les morceaux lyriques; mais ici c’est une observation de la nature, ou peut-être aussi des règles sociales , extrêmement curieuse : car pourquoi les femmes, accoutumées à la société des hommes, n’auraient-elles pas parlé le même langage qu’eux? pourquoi cette distinction, qui
' Traduites , la première par Jones , et la seconde par le docteur Taylor. On annonce , comme une chose certaine , que M. Wilson va donner la traduction ou l’analyse de douze pièces, parmi lesquelles on en trouvera plusieurs de Câlidâsa.
a Observation de M. de Chézy.
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ne se comprend bien que pour les classes inférieures? Le droit de parler sanscrit aurait-il été un privilège? En tout cas, cette introduction de différens dialectes dans les drames indiens a, jusqu’à présent, restreint l’étude que l’on pouvait en faire. Mais la belle édition de Sacountalâ que l’on va devoir à l’érudition modeste, autant qu’à la patience peu commune de M. de Chézy, donnera les moyens de résoudre bien des difficultés , en même temps que la nouvelle traduction qu’il compte y ajouter nous fournira l’occasion d’admirer encore plus ces grâces légères, ces nuances délicates, cette aménité de détails, cet intérêt touchant que Càlidàsa a su répandre sur cette composition , que l’on doit regarder comme son chef-d’œuvre. Quelle douceur en effet! quelle suavité dans la description des jeux de Sacountalâ et de ses compagnes, dans la peinture de sa première entrevue avec Douchmanta ! Par quel charme secret s’attache-t-on au destin de cette amante, qui, bientôt oubliée par son époux, gémit dans l’abandon ! Quelle scène noble et déchirante que celle où elle est méconnue et repoussée par Douchmanta , ministre involontaire de la malédiction d’un solitaire outragé ! Avec quelle anxiété on attend le dénoûment où l’anneau de
UK LA LITTÉRATURE SANSCRITE. 35 mariage, miraculeusement retrouvé, doit dessiller les jeux de Douchmanta et le rendre à l’épouse qui l’adore! Il faut certainement une connaissance profonde du cœur humain, il faut un grand art pour nous intéresser ainsi pendant sept actes à des malheurs imaginaires; et ce grand art, on ne peut disconvenir que Câlidàsa ne l’ait possédé. C’était certes un écrivain peu ordinaire que ce Câlidàsa, qui, chargé des palmes de l’épopée , et cueillant en se jouant le myrte de la poésie érotique ou les fleurs de l’idylle , aspirait encore à parer son front de la couronne dramatique.
Dans ce drame , on peut trouver des modèles de tous les genres de style. Mais les tableaux naïfs de l’amour, l’expression naturelle de ces inquiétudes, de ces angoisses du cœur qu’il n’est donné qu’à un petit nombre d’auteurs de savoir décrire, il faut surtout les aller chercher dans une composition lyrique de Djaya-Déva ; elle est intitulée Gita-Govinda (le chant du dieu pasteur) , et a été traduite par Jones 1 . C’est une suite de peintures charmantes où l’on retrouve tout ce qu’il peut y avoir de plus riant dans l’imagination, de plus délicat dans l’esprit, de plus tendre dans le cœur humain. Le héros du
' Voyez Rech. asiat t. ni , p. i83.
TABLKAIT
poëme est Crichna , dieu aussi aimable qu'il est aimé. Les Athéniens, dit-on, après la mort de Sophocle , lui réservèrent une place distinguée au théâtre, et avant les représentations, ils invitaient son ombre à venir présider à leurs jeux. Ailleurs, des fêtes annuelles se célébraient en l’honneur d’Homère. Les Indiens ne sont pas moins reconnaissans envers leurs grands poètes. A Calinga (Cenduli), patrie de Djaya-Déva , une nuit de fête est tous les ans consacrée à sa mémoire , et le plus bel hommage que l’on croie pouvoir lui rendre , c’est de chanter ses hymnes, et de réciter son poëme avec une pompe toutà-fait théâtrale.
Une autre pièce du même genre, mais moins importante, est le Ghata-Carparam , qui a été traduit par M. de Chézy; l’auteur inconnu de cet ouvrage, dont on ne peut que blâmer la brièveté, y exprime avec une grâce de style et une fraîcheur de sentimens admirables les regrets d’une épouse éloignée de son époux. 1
* Je ne dois pas manquer de faire remarquer qu’on doit être d’autant plus surpris de trouver chez les Indiens ce genre de poésie, que leur législation semblait s’y refuser. Quelle espèce d’amour peut-il exister dans un pays où l’épouse est regardée comme une esclave ? Ici , comme ailleurs , la nature a triomphé des lois humaines.
DE LA LITTÉRATURE SANhCltlTE.
On cite encore une petite pièce de cinquante stances ( Tchora-Pantchâsicâ ) où un poète, condamné à mort pour avoir été aimé d’une princesse, se rappelle son bonheur passé, et, au moment du supplice, triomphe encore par le souvenir On trouve aussi des modèles en ce genre de poésie dans les mélanges de Djagannâtha, intitulés Bhâmanî-Vilâsa , et dans ceux de Govarddhana, nommés Sapta-Satî. Dans un recueil de cent stances , que l’on a attribué à la jeunesse du grand docteur Sàncarâtchàryya , un autre poète , sous le nom d’Amarou , a aussi retracé quelques unes de ces pensées qui forment le domaine de la poésie érotique. Mais sous ce rapport , il faut rendre justice au goût des Indiens; dans ce genre de littérature ils ont su régler leur imagination : leurs tableaux peu-
‘ Cette aventure est attribuée à Soundara , fils du roi de Cautchîpoure. Épris des charmes de Vidyâ , fille de Vîra-Singha , roi de Burdwan , il s’introduisit dans le palais par un souterrain. Une nuit , il y fut surpris et condamné , comme voleur, à être pendu En allant au supplice, il composa la pièce de ver9 dont il est ici question. On dit qu’au moment de l’exécution, les cordes qui l’attachaient se rompirent , et que les bourreaux tombèrent sans connaissance. Il fut reconduit en prison. La nuit suivante, une déesse apparut en songe à Vira-Singha, et lui apprit que , par sa naissance , Soundara était digne d’étie son gendre. Le mariage fut bientôt après célébré avec la plus grande pompe.
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vent être voluptueux, mais sans cesser d’être honnêtes. Leurs vers ne sont point souillés de ces peintures que le sage Virgile reproduit dans son Alexis , payant ainsi son honteux tribut aux mœurs de la Grèce. Ce sentiment coupable, préconisé par Horace et par les philosophes grecs eux-mêmes, est inconnu dans les livres indiens : dans leur législation il porte un nom qui le flétrit, comme étranger à la nation (Sankarî-Caranam ). L’amour, dans les ouvrages sanscrits , est toujours mystique , ou du moins vertueux. La modestie peut quelquefois rougir de leurs expressions , la nature n’en est jamais outragée.
Je viens d’indiquer à peu près tous les ouvrages marquans que l’Inde peut présenter à notre curiosité : je n’ai même parlé que des livres écrits dans la langue sanscrite. Mais les différens dialectes dont elle est mère ont aussi leur littérature particulière. Si sur de simples titres on voulait juger de ces richesses, on pourrait consulter l’ouvrage de Ward (A view of the histotjj literature and mythology of the Indoos). On peut croire aussi avec quelque fondement que les préventions nous ont dérobé encore plus d’un trésor littéraire. Des sectes ennemies régnent dans ces contrées : elles doi-
DF. L A LITTÉRATURE SANSCRITE. 3g
vent avoir leurs livres entièrement différens entre eux, comme leurs opinions. Ces divisions peuvent tourner au profit de la science , et de la vérité, qui brille parla contradiction. Le temps encore nous fera mieux connaître et apprécier ces recueils populaires d’histoires, d’anecdotes et de fables morales , que j’aurais tort d’oublier : tels que le Vrïhat-Cathâ, de Somadéva, auteur d’unpoëme sur la mort de Nanda etl’avénement au trône de Tchandragoupta, et le V êtdla-Pantchavimsati, de Sivadâsa ; tels encore que le Pantcha-Tantra source féconde ou modèle de tous ces répertoires d’apologues qui ont circulé dans l’Orient sous les noms d’Ésope , de Lokman , de Pilpaï, et entre autres de l’ouvrage appelé Hitopadésa. C’est un livre de morale divisé en quatre chapitres : le texte est une prose entrecoupée de vers empruntés aux meilleurs poètes. Cette imitation du Pantcha-Tantra est attribuée à Vichnou-Sarmâ, auteur présumé de l’écrit original ; et ceux qui connaissent l’esprit humain trouveront peut-être que ce n’est pas pour cet ouvrage un médiocre titre de recommandation que d’avoir été au sixième siècle de notre ère
■ M. Wilson vient de donner l’analyse de cel ouvrage , dont M. l’abbé Dubois avait donné une traduction , qui n'a pas été faite sur le texte sanscrit , mais snr une version en dialecte télinga.
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introduit en Perse , en même temps que le jen des échecs, par Nushirvan, qui ne dédaigna pas de le faire traduire. Il a été deux fois reproduit en anglais par Jones et M. Wilkins :
c’est un honneur qu’il mérite sans doute par le ton de simplicité qui domine dans les récits et qui semble en faire un ouvrage original.
Je me reprocherais , en finissant cet aperçu, de ne pas ajouter un mot à la gloire des philologues indiens. La philologie est une science qui, dans cette contrée, a été poussée fort loin. On cite avec honneur les travaux de Vararoutchi, de Bopadéva, d’Amara-Singha surtout, qui a mérité d’avoir pour éditeur un savant tel que M. Colebrooke.
Cette exposition, que je viens de faire des richesses bttéraires des Indiens, doit nécessairement amener une question. Cette littérature, quel que soit d’ailleurs son mérite, est-elle sœur, est-elle mère de celles dont nos langues modernes ne sont que les élèves? Ces ouvrages qu’elle nous présente, n’étaient-ils que des imitations de modèles étrangers, ou bien par leur antiquité ont-ils bien pu servir de modèles? Enfin à quelle époque est-il permis de les assigner ? Ce sont là des questions qu’il est difficile de résoudre. D’après le caractère que j’ai tracé
de l’Indien , on a dû prévoir qu’il tenait peu de compte du temps. Il n’a point de chronologie , ou il n’en a qu’une entièrement fabuleuse. Le peuple indien vit depuis si long-temps qu’il confond tous les souvenirs. Il ressemble à ces bons vieillards qui ont prolongé leur carrière au-delà du terme ordinaire de la vie humaine : ils ont vu tant de choses que toutes les images se retracent à la fois dans leur mémoire incertaine, qui sans raison éloigne ou rapproche les époques. Pour eux, tous les souvenirs de la vie sont pour ainsi dire contemporains.
Nous manquons d’élémens certains pour établir avec fondement un ordre chronologique dans l’histoire littéraire des Indiens. Cependant l’étude de leurs livres semble indiquer trois et même quatre âges d’écrivains. Le premier âge, que Jones recule de quinze cents ans et plus avant Jésus-Christ, est celui où furent composés les trois premiers Védas ; car le dernier par son style appartient évidemment à une époque moins ancienne. Le dialecte de ces Védas en quelques parties est une espèce de sanscrit suranné : on n’y trouve pas ce genre de rhythme attribué à Vâlmlki, que l’on nomme Sloka , et qui est la base ordinaire des ouvrages de l’âge suivant. Ils forment donc une ère spéciale dans cette lit—
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térature : il serait même possible qu’ils fussent étrangers. Mais en tout cas, si l’on en croyait Jones, Moyse et l’auteur des Védas auraient été contemporains.
Pythagore, près de six cents ans ayant Jésus- Christ, fut, dit-on, attiré dans l’Inde par la réputation de ses sages. Cette réputation, répandue au loin dans l’Occident, ne pouvait être fondée que sur une bonne renommée de plusieurs siècles, et nous sommes naturellement conduits à reporter le second âge de la littérature indienne à une époque bien antérieure, époque pendant laquelle plusieurs princes sont cités comme protecteurs des lettres, tels que Djanaka, Kékaya, Lomapàda, Sonaka, Youddhisthira et ses frères Sahadéva et Nacoula.
Parmi les productions de ce deuxième âge, je rangerai d’abord le poème de Vâlmîki, inventeur du Slofta, puis les lois de Manou, et les ouvrages des anciens philosophes; enfin presque tous les Pourdnas et le grand poème de Vyâsa. Le style de ces livres offre en général un caractère d’uniformité qui semble indiquer qu’ils sont de la même école : c’est partout la même simplicité, les mêmes longueurs, et, il faut le dire, souvent la même négligence de diction.
Ce sentiment est appuyé par la tradition qui
rapporte que, pour suppléer à la perte des livres sacrés, Vyàsa (et ce mot veut dire compilateur) rassembla tout ce qu’il put retrouver des ouvrages anciens , et fit un choix des vieilles histoires dont il forma les Pourdnas. Le Bhâgavata , qui, par son style recherché et ses phrases quelquefois spirituelles, porte en certaines parties l’empreinte d'un autre siècle, nous le représente partageant entre ses disciples le soin de recomposer la littérature nationale. A la place de ce personnage, qui peut être imaginaire, supposez une réunion de brahmanes instruits, animée par la protection d’un prince puissant, tel que Djanamédjaya , et vous pourrez alors concevoir l’immensité d’un travail auquel se refusent les forces d’un seul homme.
Djanamédjaya , fils de Parikchit, est le personnage à qui l’on raconte le Mahâbhârata, et l’on a été surpris de retrouver son nom dans les Védas. C’est la reconnaissance qui l’y aura inséré à cette époque. Roi puissant et ami des lettres, il aura mérité cet hommage des muses indiennes, autant par la protection accordée aux savans que par la grandeur de son rang.
On comprend qu’après les luttes sanglantes qui avaient déchiré l’Inde sous ses prédécesseurs, après ces commotions violentes dont le Mahâ-
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bhdrata nous a transmis la mémoire , un prince ait senti le besoin de ranimer le flambeau des arts éteint pendant les guerres civiles et étrangères. De même que dans la ville d’Ayodhya (Oude) les princes de la dynastie solaire avaient vu leur gloire exaltée par Vâlmlki, chantre de Rama, ainsi la noble cité d’Hastinapoura (Déhli) vit plus tard Vyâsa célébrer, dans la personne d’Ardjouna , les brillans destins de la dynastie lunaire. Si cette supposition est vraie , le nom de Djanamédjaya nous indiquerait un des termes de cette époque littéraire qui aurait existé mille ans à peu près avant Jésus-Christ. 1
Quelques années avant le siècle d’Auguste , régnait dans l’Inde Vicramâditya , sous lequel on peut placer le troisième âge des lettres indiennes. Ainsi par un hasard étonnant, presque à la même époque, aux deux extrémités du monde, l’esprit humain jetait le plus brillant éclat. C’était le siècle de Djaya-Déva et d’Horace, de Câlidâsa et de Virgile. Comme Auguste , qui s’entoura des beaux génies de son
' Le savant Haïuilton attribue la compilation des Védaset des Pourànas à un Vyâsa, précepteur de Sàncarâtchâryya , qu’il place dans le onzième siècle , et il fonde son opinion sur la mention que font ces livres de certains faits postérieurs à notre ère. Je crois qu’il est possible d’expliquer ce fait par l’habitude des interpolations , commune à tous les copistes orientaux.
temps , Vicramàditya avait appelé à sa cour les hommes les plus distingués par leur esprit ou leur savoir; et l’antique ville d’ Avant!, Oudjdjayani (Ougein) vit alors cette précieuse réunion des neuf perles , heureuse confraternité de talens, qui rappelle la pléiade littéraire d’Alexandrie. Les ouvrages de cette époque se recommandent par l’élégance et le bon goût. Ils sont plus travaillés que les anciens, le style en est plus soigné , la diction plus variée . Vers le même temps le roi Màgha rassemblait autour de lui des poètes, qu’il encourageait par l’appât de la gloire et des richesses : et, payant pour chaque vers une somme convenue, il dépensait cinquante-deux mille huit cents roupies pour le poëme de la Mort de Sisoupâla, que la postérité a nommé, non sans raison, le poëme de Màgha.
Mais plus nous avancerons, plus nous remarquerons la décadence ordinaire des lettres, où l’abondance remplace la force, où l’abus de l’esprit conduit à la recherche et même à l’afféterie. Tel est le caractère de quelques ouvrages de la littérature sanscrite, que je crois devoir assigner à un quatrième âge. La rime, déjà employée dans l’âge précédent, mais avec sagesse , devint un ornement nécessaire et prodigué ; on ne fut plus satisfait des simples beau-
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tés d’un rhythme harmonieux et cadencé, on voulut encore charmer l’oreille par le retour des mêmes sons ingénieusement redoublés.
Ainsi l’on mit l’esprit dans les mots plutôt que dans les choses. On fit plus de cas du matériel de la phrase que de la pensée. I.es grâces natives de l’antique versification ne suffirent plus au goût .des Indiens : ils eurent recours quelquefois aux beautés étrangères de l’Arabie et de la Perse. Pour expliquer l’espèce de faveur dont la prose semble alors avoir joui un moment, il faut croire que le bon sens de la nation ramenait les lettres égarées vers la simplicité de la nature dont la poésie tendait à s’éloigner. Cette révolution avait lieu au dixième siècle de notre ère , c’était sous le règne d’un autre roi d’Oudjdjayanî (Ougein ), de Bhodja. Sa cour eut aussi , dit-on , ses neuf perles ; elle eut même son Càlidàsa, si l’on en croit M. Wilson : mais ces perles ne brillèrent, point d’un éclat aussi pur ; majs ce Càlidâsa n’eut point le goût de son devancier , et c’est à lui peut-être qu’il faut abandonner la gloire d’avoir fait le Nalodaja. C’est dans ce temps que vécurent Soubandhou et Vâna-Bhatta. Bhavabhoûti est regardé comme contemporain de Càlidâsa, qui l’estimait. Est-ce de l’ancien ? est-ce du second ? En tout cas, par
son esprit, il était digne de vivre avec le premier.
Dans les siècles qui ont suivi, les Indiens, attaqués par les armes des étrangers, n’ont fait que changer de maîtres : toute littérature nationale a dû être à peu près anéantie, et si aujourd’hui le sultan de l’antique Ayodhya fait à ses frais imprimer un volumineux dictionnaire, ce dictionnaire est persan, et les doctrines mahométanes. Ainsi s’éteint, pour le commerce habituel de la vie , cette langue antique, qui n’existe plus maintenant que dans le sanctuaire. Mais ses chefs-d’œuvre, étudiés encore par un petit nombre de brahmanes instruits, ne sont pas faits sans doute pour mériter les dédains de l’Europe savante.
Je suppose un instant qu’un de ces laborieux érudits qui consument leur vie à tirer de la poussière des palimpsestes, pour les rendre à notre admiration, les trésors inconnus de l’antiquité grecque et latine , vienne un jour s’écrier : Vous avez long-temps regretté ces épopées de Varius si vantées autrefois, ces élégies de Gallus si maladroitement supposées, ces poésies dramatiques de l’illustre Pollion, ces traités philosophiques, ou de Panétius ou d’Epicure, que vous ne connaissez que par la renommée ;
eh bien! nous les avons retrouvés, nous les présentons à votre docte curiosité. Quelles acclamations, quels transports de joie par toute la république littéraire ! Qu’il serait vanté , l’auteur de cette heureuse découverte! avec quel empressement on courrait à ces trésors qu’il nous aurait révélés ! Et pourquoi donc ces auteurs indiens, si long-temps inconnus et annoncés tout à coup au monde savant, ne seraient-ils pas accueillis du même enthousiasme? Pourquoi désormais ne seraient-ils pas admis avec honneur dans cette nombreuse galerie de noms illustres qui font la gloire de l’esprit humain? Que ce Parnasse, où nous trouvons réuni ce que les arts ont produit de plus distingué, cesse d’être exclusivement européen, et que nos muses d’Occident daignent à côté d’elles accorder une place à la Minerve du Gange , à l’indienne Saraswatî ! 1
' C’est la déesse des lettres et des arts.
DE
HISTOIRE DE CÂLA-YAVÀNA.
(tirée du uarivansa.)
La mort de Câla-Yavana appartient à une époque que l’on regarde comme historique :
c’est un épisode de la guerre de Djarâsandha contre Crichna. Le mot Y avaria, qui rappelle l’antique nom de Javan et celui à' Ionien, a fait soupçonner à quelques personnes que ce prince était Alexandre, ou quelque autre conquérant grec. Ce raisonnement tendrait à faire placer, à une époque plus moderne de mille ans , et Crichna et les poètes qui l’ont célébré. Le fait est que par ce mot Y avana les Indiens désignent un peuple occidental, et ils ont appelé de ce nom les différens envahisseurs de leur pays, et les Mahométans et les Anglais eux - mêmes. Par un excès contraire, Wilford retrouvait l’antique Deucalion dans Déva Câla- Yavana. Il est peut-être plus naturel de ne voir dans les Yavanas que les Assyriens ou les Perses , qui , à différentes époques , parurent dans l’Inde , et précisément , à peu près vers le temps présumé de Crichna , la dynastie babylonienne
nous présente un Chalaüs, successeur d’Ara- Bélus J’ai cru devoir mettre ce fragment sous les yeux du lecteur, pour lui montrer jusqu’à quel point peut égarer l’esprit de système. Il jugera s’il est possible de voir dans Câla-Yavana, ou le macédonien Alexandre , ou Darius le roi des Perses ; car, dans l’opinion de quelques savans, le personnage deCrichna ne serait autre que le conquérant grec, vainqueur de l’Asie, défiguré par les fictions indiennes. Au reste, ce Câla-Yavana paraît avoir régné dans la contrée que les anciens nommaient Arachosie, aujourd’hui le Candahar. Fils simplement adoptif du prince son prédécesseur, il avait hérité de ses états, et jouissait d’une certaine renommée. Il était seigneur suzerain d’un grand nombre de nations , que nous verrons marcher sous ses ordres. 11 n’est donc pas étonnant que , dans leur détresse , les rois , qui habitaient au-delà del’Indus, soient venus implorer son secours contre leur ennemi commun. Si le fond de ce récit est historique , n’oublions pas que c’est un poète qui parle.
* Voyez X Art de vérifier les dates.
HISTOIRE
DE CÂLA-YAVANA.
Les rois unis ensemble contre Crichna 1 , avaient vu plus d’une fois tous leurs efforts échouer contre la valeur du chef des Yàdavas. Non content de leur enlever la victoire sur le champ de bataille, il était encore venu à la cour de Bhiehmaka, roi de Yidarbhâ disputer et
1 Crichna est un des dieux les plus célèbres de la mythologie indienne. Son nom signifie noir, et les peintres, qui, comme les poètes, ont le pouvoir de mentir, donnent à sa figure une teinte bleuâtre. Ses exploits forment le sujet du Mahàbhdrata. Crichna fut un soldat heureux de ces temps anciens, qui, par sa valeur et ses exploits , se fit craindre des rois et admirer des peuples. Il fut fondateur de villes et législateur, et ses partisans l’ont déifié. Un de ses ancêtres s’était nommé Yadou : de là le nom d’Yâdava, donné et à lui et à ses compagnons. On a cru trouver de la ressemblance entre ce mot et le mot Judœi; quelques autres noms offraient aussi des allusions du même genre. On en a conclu que l’histoire de Crichna , dans quelques uns de ses récits merveilleux, n’était qu’une mauvaise imitation de nos histoires sacrées.
1 Vidarbhâ, contrée et ville au sud-ouest du Bengale, aujourd'hui Barra-Nagpour ou Bérar. Ce mot désigne; une contrée privée de l’espèce de gazon appelée Darbha. On prétend qu’un saint , blessé par une tige de ce gazon, l’avait maudit, et qu’il avait disparu de cette contrée.
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ravir le cœur de Roukminî 1 aux jeunes amans rassemblés pour fixer le choix de cette belle princesse. Bhlchmaka, vieux et pacifique, aurait volontiers accepté pour gendre le héros que la gloire lui recommandait; mais son fils Roukmi, jeune et impétueux, s’opposait aux vœux de son père et de sa sœur, et voulait avoir pour beau-frère un de ces princes qui luttaient avec lui contre l’ascendant de Crichna.
Celui-ci venait de quitter Coundina % capitale du royaume de Vidarbhà, où, par la splendeur de sa gloire et la magnificence de son cortège divin, il avait humilié tous ses rivaux. 11 partait ; et déjà frémissant de honte et de courroux, ses ennemis méditaient la vengeance.
Les princes des régions du centre , du nord , de l’orient et de l’occident ont pris congé de Bhlchmaka pour retourner dans leurs contrées. Mais ceux du midi, Djarâsandha 3 , Sounitha,
* Roukmini signifie dorée. Ce mot nous rappelle l’épithète donnée par les Latins à Vénus , aurea Venus. Le nom de Bhîchmaka forme un contraste avec celui de Roukmini : il signifie terrible.
' Les poètes confondent Vidarbhà et Coundina; mais le cent quatorzième chapitre du Hariransa indique que Vidarbhà , situé dans la partie méridionale du Vindhya , était le nom d’un pays et celui de l’ancienne capitale de Vidarbha, aïeul de Bhîchmaka , et que celui-ci résidait à Coundina.
1 Djarâsandha , roi de Magadha ou Béhar méridional , est fa-