‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 3 sur 28 · DE CAL A— TAV A. N A · texte numérisé non relu

DE CAL A— TAV A. N A

le vaillant Dantavaktra ' , Sâlwa , roi de Sôbha , le noble Mahâcoûrma, le Râdjarchi * Vênoudâri , souverain de Câsmira 3 et d’autres encore , infatigables adversaires de Cricbna, se sont rassemblés en conseil auprès de Bhichmaka.

u Princes , leur disait ce monarque , vous avez l’âme trop grande pour ne pas supporter avec

meux par la résistance qu'il opposa à Criclina. Ou montre encore les ruines de son palais, et une antique statue qu’on dit être la sienne : elle représente un homme nu et armé d’une massue. On chante en son honneur des chansons martiales, et on lui fait des offrandes de fleurs. Le nom de Djar&sandha signifie union opérée par Djarà , et à ce sujet on raconte la fable suivante. Son père avait deux femmes, auxquelles un saint pénitent donna nne mangue qu’elles se partagèrent : elles conçurent , et firent chacune nue moitié d’enfant. Djarâ, un de ces esprits malfaisans appelés Râkchasa, exhuma ces deux parties, les réunit et en forma Djarâsandha.

■ Le nom de Dantavaktra désigne sans doute un défaut naturel de ce prince. Il est formé de deux mots qni signifient dent et bouche : il parait qu’il était remarquable par ses dents. Sounitba veut dire vertueux, Sàlwa est le nom qu’on donne au peuple d’une province centrale de l’Inde , dont sans doute dépendait le royaume de Sôbha. Mahâcoûrma signifie grande tortue : les Indiens supposent que le monde est supporté par une tortue. Vênoudâri veut dire briseur de roseaux.

‘ Un râdjarchi est un prince élevé à la dignité de richi , personnage sanctifié.

’ Il ne faut pas , je crois , confondre ce pays avec la province septentrionale du même nom , aujourd’hui encore connue sous le nom de Cachmir. Plus loin Vênoudâri est appelé roi d’Asmaka.

HISTOIRE

courage le triomphe d’un rival. Je vois avec peine, avec inquiétude même, la résistance opiniâtre de mon fils. Quand je pense à nos malheurs passés , je ne puis que trembler pour l’avenir. Nous devons nous soumettre à la nécessité : nous n’avons rien à opposer à la fortune de Crichna. »

Ainsi raisonnait le roi de Vidarbhâ. Sâlwa prit la parole.

« Roi , vous venez d’adresser à votre noble fils un reproche qu’il n’a point mérité. Il s’est souvenu qu’un guerrier ( Kchatriya ) devait savoir vaincre ou supporter les revers avec fermeté ; poursuivre son triomphe ou se relever de sa défaite. Toujours combattre, même sans espoir de succès, voilà notre devoir. Et, si nous exceptons Crichna et Balarâma 1 , dont je ne veux pas contester ici le courage, quel mortel peut se flatter de pouvoir combattre avec avantage votre généreux fils? Seul, dans la plaine couverte de chars innombrables, armé de son arc, il effraie et terrasse ses ennemis. Qui soutiendrait la force de son bras , quand il balance dans

■ Balarâma est le frère de Crichna , et son compagnon d’armes. Dans les combats , il se sert d’nne arme en forme de soc. Bala- * rima est l’Hercule indien : le mot Bala signifie fort, robuste (i«- Udus). Ou le nomme aussi Bala-Déra.

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l’air l’arme terrible et divine que lui donna le petit-fils de Bhrigou , le puissant Râma * ? Mais s’il est vaillant, il sait aussi qu’il est des obstacles que la valeur elle-même ne peut surmonter.. Instruit par la lecture de nos livres sacrés, il sait que ce Crichna, dont nous sommes obligés de reconnaître la nature divine, peut être attaqué par d’au très bras que les nôtres. Oui, opposons à notre vainqueur un ennemi protégé par sa propre destinée. Le mouni Gârgya, en se soumettant à une pénitence rigoureuse de douze années , a obtenu de Siva 1 un fils qui , par un don particulier de ce dieu , ne doit pas succomber sous les coups des guerriers de Mathourâ 3 . Ce mortel privilégié, c’est Cala *-Yavana. C’est à lui qu’est réservée la gloire de vaincre Crichna, compris, par sa naissance, dans l’arrêt qu’à

■ Il y eut trois Ràmas ; le premier, Parasourâma ; le second , Râmatcliandra (c’est celui dont il est ici question); le troisième, Balarâroa , dont nous venons de parler plus haut.

* Siva ou Mahâdéva ( grand dieu ) est une des divinités de la triade indienne ; c’est le dieu terrible et destructeur.

3 Mathourâ est la ville où naquit Crichna ; aujourd’hui Matra ou Matura, sur le Gange, dans la province d’Agra. C’est un lieu de pèlerinage pour les Indiens.

4 Càla est le nom que l’on donne au temps qui détruit tout , ou au dieu de la mort. Sous ce rapport aucun nom ne convenait mieux à l’ennemi de Crichna.

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porté le dieu Siva. Princes, tel est le conseil que j’ai cru devoir vous donner. Je l’abandonne à vos réflexions : si vous l’approuvez, qu’un ambassadeur aille de votre part auprès du roi des Yavanas 1 , et qu’il sache à quel honneur il est appelé par vous. »

Par un murmure flatteur, les princes approuvent cet avis. Chef de tous ces rois, le grand Djarâsandha répond avec un air d’embarras qui montre que son orgueil est blessé.

« La crainte de l’ennemi commun avait réuni autour de moi des princes effrayés. Leurs armées se sont rassemblées sous mes ordres , et leurs trônes, quoique ébranlés, sont encore debout. Cependant ils veulent aujourd’hui recourir à un autre auxiliaire, et l’on voit chez eux cette légèreté, cette inconstance que l’on n’est accoutumé à trouver que dans une femme. Je sais que le destin se déclare pour Crichna ; mais serait-ce une raison pour moi d’aller implorer les secours d’un étranger? Non, plutôt la mort. Si je dois périr de la main de Crichna , de Balaràma ou de quelque autre, je veux seul aller au-devant de mon sort. Combattre , et mourir s’il le faut , telle est la loi de Brahma , fel

' C’est le nom donné par les Indiens aux mlttchhas ou barbare» occidentaux.

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est mon devoir, je n’en connais point d’autre.

« Mais si d’un côte' jerougirais pour moi-même de compter sur un autre bras que le mien, je me fais aussi un scrupule de m’opposer à ce que vous croyez être le bien général. Je consens à envoyer au prince des Yavanas un ambassadeur qui lui portera votre prière royale. Mais il faut qu’il franchisse rapidement les distances. Crichna peut reparaître, et nous punir de nos délais. Roi de Sôbha , c’est vous-même que je charge de cette mission délicate. Allez, montez sur votre char étincelant comme celui du soleil.

Rendez-vous promptement auprès du prince Yavana, et que de votre bouche il apprenne que l’assemblée des rois le convie à venir triompher de Crichna. Il est grand, il est généreux, et nous ne doutons point du succès de votre entremise. »

En même temps Djarâsandha , saluant Bhlchmaka, reprend avec son armée le chemin de son royaume. Sâlwa s’élance sur son char, et semble fendre l’air, porté sur l’aile des vents. Les autres princes se retirent également : ainsi se termina ce conseil, d’où devaient éclore tant de maux.

Or, ce Câla-Yavana , espoir et refuge de ces princes, était un roi plein de courage et de sa—

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gesse. Il avait eu pour père le sage Gârgya, maître spirituel ( gourou ) des enfans d’Yadou , qui, par piété , avait voulu rester dans l’état de brahmatchâri ' , et ne s’était point marié. Syâla un jour, se moquant de lui, avait attribué à une autre cause cet^ excès de vertu , et le saint mouni ’, sensible à cette injure, avait souhaité un fils qui pût par sa valeur faire repentir ceux qui avaient tourné son père en dérision. Par les rigueurs d’une mortification inouïe, il avait cherché à s’attirer la faveur du dieu qui porte le trident 3 : douze ans il avait vécu dans la solitude, couchant sur la poussière ou sur un lit hérissé de pointes de fer. Touché de ses pénitences, Siva lui avait annoncé qu’il aurait un fils, puissant dans les combats, et non moins fort que tous les enfans d’Yadou. Le roi des Yavanas était sans successeur. 11 entendit parler de cet oracle, attira dans ses états le pieux solitaire, et l’établit dans une campagne ( ghocha ) entourée de pâturages fertiles et habitée par de riantes bergères. Une d’entre elles (et c’était

' C’est le premier degré de la vie du brahmane : c’est le temps qu’il met à étudier. Il passe ensuite à l’état de grihastha, ou maître de maison.

’ Ainsi s’appellent les personnages qui vivent dans les œuvres de piété et de sagesse.

3 Ce dieu , c’est Siva.

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une apsara ' déguisée ) fixa ses regards et devint mère de Càla-Yavana. L’enfant fut élevé dans le gynécée du roi, qui l’adopta et lui laissa ses états. Prince juste et vertueux, Câla-Yavana régissait son royaume avec autant de force que de modération; instruit, éclairé, religieux, c’était un héros brave à la guerre et prudent au conseil.

Il était tranquillement assis au milieu de ses courtisans et des pieux brahmanes. Tour à tour chacun racontait une histoire , dont les dieux le plus souvent étaient les héros. En ce moment un vent doux et parfumé rafraîchissait les airs. Tout à coup leurs yeux sont frappés d’un objet qui attire leur attention. Un char s’approchait, du côté du midi, tout brillant d’or et de pierres précieuses, surmonté d’une bannière éclatante, et orné de peaux de tigres. Les chevaux qui l’entraînaient paraissaient aussi rapides que la pensée. On examine, on reconnaît de loin le roi de Sôbha. « Qu’on prépare les présens d’honneur ( argha ’) et le bain de pieds » , dit Câla-Yavana à l’un de ses officiers; celui-ci se lève en entendant l’ordre du roi , prend les présens et và se

1 Les apsaras sont des musiciennes célestes de la cour d’Indra. Voilà comme la poésie sait embellir les détails grossiers de ces naissances rulgaires , si communes dans l’Orient , et produites par le caprice des sens.

* L ’ Argha ou Arghya est une offrande de riz , de fleurs, d’eau,

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placer sur le passage du nouvel hôte qui arrive. Sâlwa a remarqué tous ces mouvemens, et dans son cœur il s’en réjouit. Il descend de son char, entre dans le palais , et en voyant les honneurs qu’on veut lui rendre : « Attendez , s’écrie-t-il , noble prince ; je ne viens pas seulement auprès de vous comme votre ami , je suis l’envoyé des rois et du sage Djarâsandha. Voyez si, à ce titre, je dois être accueilli de vous. »

Càla-Yavana lui répond : « Ce titre , que vous a donné la juste confiance d'une assemblée royale, est sacré. En vous honorant, je prétends honorer et le roi de Magadha et les princes ses alliés. Daignez accepter ces offrandes , cette eau, ce trône : prenez place près de moi. »

A ces mots les deux rois se serrent la main , se parlent avec affection ; et, entourés de toute la cour , ils vont s’asseoir sur le trône.

« La confiance, dit Càla-Yavana, que nous mettons en un roi protecteur, ressemble à la confiance des dieux en leur souverain , le juste et puissant Indra 1 : elle doit être entière ; elle

de graines de sézame , d’orge et de bois de Sandal rouge , que l’on présente dans un vase en forme de bateau à la personne que l’on veut honorer. Ces objets sont utiles , ou pour la toilette , ou pour apaiser la première faim.

’ Le paradis des Indiens (swarga) et l’empire sur les divinités

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doit exclure toute espèce de crainte. En quoi donc le prince qui vous envoie peut-il tromper vos espérances? Dites-moi toute la vérité. Quel est l’objet de votre mission? Usez de ma puissance : quelle que soit votre demande , je n’ai rien à refuser à celui qui vous envoie. »

k Roi des Yavanas, répond Sàlwa, je vous dévoilerai toute la pensée du prince de Magadha. C’est lui qui vous parle par ma bouche; et, pour mieux vous intéresser en notre faveur , je crois d’abord devoir vous faire le pénible récit du dernier combat que nous avons eu à soutenir contre un ennemi qui semble né pour triompher de tous nos efforts. Crichna (c’est le nom de ce rival qui résiste à toute la puissance de Djaràsandha ) , Crichna était retranché sur le mont Gomanta. Enveloppé par les forces de tous nos princes réunis, il semblait que sa perte était certaine. Pour mieux l’assurer, Djarâsandha fait mettre le feu aux bois qui environnaient la montagne, et la flamme qui s’élève de

secondaires ( dévas ) sont confiés à un souverain, nommé Indra : il est amovible ; il peut être déplacé par le prince qui aurait fait le sacrifice de cent chevaux, ou par le saint qui aurait accompli des austérités extraordinaires. Cette considération le rend jaloux du mérite des mortels dont il redoute la vertu et qu’il cherche à faire succomber. Ce prince des dieux change à chaque révolution de temps, nommée manwantara.

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tout côté ressemble à celle qui doit un jour consumer le monde à la fin de cet âge ( jouga ) Balaràfna , frère de Crichna, du haut de la montagne , a mesuré le danger : il s’élance à travers le feu, et tombe au milieu des rangs de notre armée qu’on aurait pu prendre pour les flots d’une vaste mer agitée. Chevaux, éléphans, chars et guerriers, rien ne résiste à ses coups. Comme un serpent rapide , son soc 1 guerrier va et revient, traçant dans nos bataillons un sillon ensanglanté : ou bien sa massue tombe et porte la mort avec elle. Il renverse, il entasse l’éléphant sur l’éléphant, le fantassin sur le fantassin, le char sur son conducteur, le cheval sur son cavalier. Il est partout, et si dans la mêlée nos princes brillaient comme des soleils resplendissans , pour lui , il ressemblait au soleil d’été qui brûle et qui dévore. Non moins éclatant que Balaràma, à quelque distance on distinguait Crichna. Du haut de la montagne embrasée, qui tremble sous ses pieds, il est descendu avec impétuosité, pénétrant au loin dans nos rangs , et pareil à la pierre qui jaillit

■ Les Indiens, comme les Grecs, comptaient quatre âges. Nous sommes dans le dernier, appelé caiiyouga.

' Nous avons déjà dit que l’arme de Balaràma avait la forme d’un soc de charrue.

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du sein d’un nuage , et poussée par la tempête, laboure profondément la terre qu’elle brûle en passant. Soldats et princes, tous succombent, moissonn 's de loin par son tchakra ' , ou de près abattus par sa massue. Le sable est couvert des cadavres d’hommes, d’éléphans, de chevaux qu’il a terrassés. En un moment deux ennemis ont semé le désordre et la destruction dans une grande armée , tout d’un coup emportée par le vent de leur colère et consumée comme par les feux de leur tchakra ou de leur soc meurtrier.

(f Djarâsandha voyant ses troupes dispersées et tremblantes, se présente lui-même au combat, entouré d’un grand nombre de chars guerriers. Balarâma est devant lui; comme un bon furieux, il l’attaque, et prétend achever une victoire remportée sur une armée entière. Ses coups sont comme la foudre, et portent la terreur jusqu’au fond de l’âme. A le voir on dirait Cârtikeya * combattant Crôntcha. Ses yeux ar-

■ Le tchakra est une arme en forme de roue , dont les bords sont aigus et tranchans. Cette roue , lancée avec force , était sans doute ramenéee j>ar le moyen d’une courroie qui la retenait. Sur les peintures , elle parait comme fixée au bout d’un long manche.

’ Cârtikeya est le dieu de la guerre. Crôntcha est un géant qu’il a vaincu. Cârtikeya a six faces et douze bras , et il est monté sur un paon.

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tiens semblaient dévorer son ennemi. Qui pouvait résister à ce guerrier, tenant sa massue élevée et menaçante , comme le dieu de la mort 1 tient son sceptre terrible ? Je ne sais quels pleurs nous aurions eu à verser sur l’issue de ce combat, si une voix divine, partie du sein d’un nuage , si Brahma lui-même n’eût séparé les deux héros : « O toi qui lances le soc destructeur, s’écrie un être invisible , cette victime ne doit pas tomber sous tes coups ; à tin autre est réservé l’honneur de l'immoler. » A ces mots la fureur des deux guerriers s’apaise; Balarâma s’éloigne, et Djaràsandha reste interdit et frémissant.

« Instruits par leur malheur, les rois qifi trt’ont envoyé auprès de vous, grand prince, cèdent à l’empire de la destinée; et, puisque leur valeur est impuissante contre Crichna, ils ont recours à un autre moyeri de défense. C’est, vous qui pouvez leur offrir ce secours. Un oracle vous met à couvert de tous les coups portés par les guerriers deMathourâ. Balarâma et Crichna, nés tous les deux dans cette contrée , sont condamnés par vos destins. Venez, prince, la victoire vous est réservée ; et nous vous invitons

■ Le dieu de la mort se nomme Yama , ou Kâla. Il est noir et d’un aspect terrible.

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à remplir votre sort. C’est à vous qu’il appartient d’arrêter Crichna dans le cours de ses triomphes. C’est une gloire que vous ne sauriez refuser. Jaloux de votre honneur, tel est sans doute l’avis que vous donneront vos sages conseillers. Oui, Crichna doit être vaincu par vous j il va disparaître à votre aspect comme la rosée aux rayons du soleil.

« — Je me trouve trop fortuné, répondit Câla- Yavana , de pouvoir remplir votre attente. Je rends grâce au destin qui m’appelle à réprimer l’ambition de Crichna. Quoi! les trois mondes, les Souras 1 et les Asouras se réuniraient vainement pour le vaincre; et c’est moi que la fortune désigne pour un triomphe si glorieux ! Oui , je m’associe à la cause que soutiennent des rois si magnanimes; je me rends à leur voix qui m’invite; et si l’on pouvait jamais se réjouir d'une défaite , je me féliciterais de celle qui va être pour moi la source d’une pareille victoire. Sans balancer, je m’engage dans une guerre honorable. Ce jour, la constellation ’, l’aspect des

’ C’est un nom des dévas ou dieux, dont les ennemis sont appelés Asouras.

1 Chez les Indiens, le mois , qui est lunaire , est sous l’empire de 17 constellations , plus ou moins heureuses. Les jours de la semaine, consacrés aux mêmes planètes que les nôtres , ne sont pas

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astres , tout nous favorise. Je marche sur Mathourà; c’est marcher au triomphe. »

Il dit, et lui-même présente au roi de Sôbha de riches et précieux cadeaux. Il donne aux brahmanes et à son grand-pontife (pourohitn) de fortes sommes d’argent , en les chargeant de faire des vœux pour le succès de ses armes.

Lui-même, il s’empresse d’offrir un sacrifice au Feu , et se dispose à poursuivre son projet.

Sàlwa, heureux d’avoir réussi dans sa négociation, embrasse le roi des Yavanas, et reprend la route de son royaume.

également favorables , et , parmi les mois , il y en a qui sont notés comme malheureux. Ainsi les mardiset les samedis étaient des jours néfastes. Dans un jour heureux , la onzième heure et midi 1 et demi sont des heures funestes. A l’apparition de Saturne, les Indiens sont tremblans : si on les insulte alors , ils le supportent comme un résultat naturel du temps. Saturne , dans la neuvième constellation lunaire , présage de grands malheurs. Suivant le mois où l’on se marie , on est riche ou pauvre , malade ou bien portant, aimé ou trompé par sa femme , heureux ou malheureux en enfans. La superstition et la crédulité sont de tous les temps. Les Mahométans , qui ont succédé aux Indiens , n’en sont pas plus exempts. En 1 554, le sultan Humaioun, revenant dansl’Indostan, voulut savoir quel serait le succès de son entreprise. Il envoie en avant trois cavaliers avec l’ordre d’arrêter chacun la première personne qu’ils rencontreraient (c’était , disait-on , l’ancien usage), et de lui demander son nom. L’un rencontra un voyageur dont le nom signifiait prospérité; l’autre, un homme dont le nom voulait dire inclination ; et le troisième , un villageois qui s’appelait ionheur. C’étaient là des présages favorables pour son expédition.

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Cependant Crichna retournait à Mathourà, et pensait à l’orage qui allait fondre sur cette ville. Depuis long -temps le divin Nàrada ' l’avait averti des destinées de Câla-Yavana, et Crichna, qui avait sans cesse les yeux ouverts sur cet ennemi, dont il était un jour menacé, suivait de loin ses mouvemens. Il ne tarda pas à connaître sa dernière résolution , et il sentit que Mathourà aurait de la peine à résister à cette invasion , dans laquelle Câla-Yavana , s’avançant à la tête de son armée et des troupes des princes coalisés, se trouverait encore défendu par le sort. De quels désastres vont être accablés ces généreux enfans d’Yadou ! Crichna saura les mettre à couvert des fureurs de ses ennemis. A l’extrémité occidentale de la chaîne du Rêva ta 1 est une contrée appelée Cousasthali 3 , et habitée par les Ràkchasas 4 ; contrée agréable et baignée

' Nàrada est un saint , fils de Brahma et ami de Crichna. Il est l’inventeur du luth indien , appelé vinà.

* C’est le nom de la partie occidentale des monts Vindhyas , qui séparent la presqu’île occidentale de l’Inde de l’Indostan. Le Révata tire son nom de la rivière de Révà , qui y prend sa source.

3 C’est un nom qu’on a donné à plusieurs contrées. C’est ici la partie du Guzarate au fond du golfe de Cutch.

4 Ce sont des êtres malfaisans et voleurs , qui habitent les cimetières , troublent les sacrifices, et dévorent même les hommes. Leur contrée est au sud-ouest.

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par l’Océan; riche, fertile, couverte de plantes et d’arbres divers , peuplée d’animaux destinés à partager les travaux de l’homme ou à devenir sa nourriture. Crichna envoie Garouda 1 la visiter, et le charge d’y choisir un emplacement pour une ville nouvelle. Pour lui , il poursuit son chemin vers Mathourâ, où l’attendaient les honneurs du triomphe.

Sur des autels étaient placées les offrandes ( poudjâ ) que la reconnaissance des hommes présentait aux dieux. Le palais de Yasoudéva * , père de Crichna, était orné d’un arc de triomphe, couvert d’étendards, de bannières et de guirlandes. La porte de la ville brillait d’un vernis formé avec la poudre jaune du mjrrobalan. A l’endroit où le héros devait s’arrêter, on avait placé des bayadères avec des drapeaux et des couronnes, des musiciens, des chanteurs, et des comédiens qui devaient exécuter des danses. Dans les rues, qui étaient pavoisées, on avait étendu des tapis et des étoffes précieuses , par-

* Garouda est un être moitié homme , moitié oiseau , qui sert de monture à Crichna. Il est fils de Casyapa et de Vinatâ.

’ Vasoudéva, père de Crichna, était gendre du roi de Mathourâ. Sa femme se nommait Dévakî. Vasoudéva est formé de vasou, riche, et de déva , dieu, titre de respect que l’on donne aux princes et à des personnages renommés par leur sainteté. De même les empereurs romains prenaient le titre de divin .

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