PREMIÈRE LECTURE
Dans le pays de Vidarbha régnait un prince appelé Bhîchmaka : il avait cinq fils , nommés Roukmi, Roukmaratha, Roukmabâhou, Roukmakésa et Roukmamâli, et une fille d’une grande beauté, dont le nom était Roukminî Les voyageurs qui venaient à Coundina , capitale de la contrée de Vidarbha, vantaient la beauté , le courage , les vertus et les richesses de Crichna; et Roukminî, en écoutant ces récits, souhaita de l’avoir pour époux. De son côté Crichna connaissait la sagesse et l’esprit de Roukminî : il savait qu’elle était aussi belle que vertueuse , et qu’à une âme noble et généreuse elle joignait un esprit éclairé : il l’avait deman-
1 Le» noms de ce» prince» sont un peu durs , et expriment cependant une chose bien agréable à l'homme. Roukmi , comme Roukminî , signifie dore. Les autres mots veulent dire le prince an char , au iras, à la chevelure, à la couronne d'or. Pour réconcilier le lecteur ditlficile avec le nom de Roukminî, je lui dirai que c’est le même que Roxane et Roxelane.
MARIAGE
dée en mariage. Cette union, approuvée des parens, trouvait un obstacle dans la haine que Roukmî portait à Crichna : c’était au roi de Tcbédi 1 , à Sisoupâla ’, qu’il avait résolu de la donner pour épouse. Effrayée de ce projet , la jeune vierge aux yeux noirs réfléchit aux moyens d’échapper à ce cruel avenir, et envoya promptement auprès de Crichna un fidèle brahmane.
Celui-ci , arrivé à Dwârakâ se présente aux huissiers, qui l’introduisent. Le héros était assis sur un siège brillant d’or. Il aperçoit le brahmane , il se lève , lui fait prendre sa place , et lui rend les honneurs que les habitans du ciel lui prodiguent à lui-même. Il lui offre les premiers présens de l’hospitalité ( arghya ), et quand il le voit remis de ses fatigues , il s’approche , de sa main il touche ses pieds 3 , et avec respect il l’in-
1 Aujourd’hui le Tchandail.
’ Sisoupâla signifie protecteur, soutien des enfans. Ce prince était fils de Damaghocha , dont le nom peut se traduire par ces mots , éclat de la mortification. Le mot dama rappelle le verbe grec et le verbe latin d’où vient notre verbe dompter.
3 Toucher les pieds d’une personne, en détacher de la poussière , et y faire toucher son front , c’est une marque de respect envers celui que l’on honore. Au reste, les Indiens ont cinq espèces de salut. r°. Ils se prosternent de manière à faire toucher à terre huit parties de leur corps, les genoux, les mains , les tempes , le nez et le menton, a 0 . Ils se prosternent et font toucher à terre cinq parties dn corps, le front, les
DE nOUKMIJNI.
terroge : « Vénérable brahmane, accoutumé à imposer à vos désirs le frein de la mortification , auriez-vous cependant formé quelque vœu qu’il me serait donné de satisfaire ? Sans manquer à vos devoirs, vous pouvez souhaiter, et voir tous vos souhaits accomplis. Indra lui-même, le roi des dieux, s’il vient à former un désir qui ne soit pas rempli, cesse de jouir du plaisir de régner sur les trois mondes 1 : tandis que le pauvre qui a désiré peu, mais qui l’a obtenu, dort paisiblement. Mon bonheur est d’obliger les brahmanes modestes, pieux, bons et désintéressés. Parlez : tous les rois voisins sont mes amis , et je puis quelque chose sur leur esprit. Quel motif vous amène dans cette contrée? Confiez-moi votre secret , je promets de vous servir. » Ainsi parlait Crichna , et le plus tendre intérêt était peint sur son visage. Le brahmane prend une lettre et la lui remet. Roukminî écrivait en ces termes à celui qu’elle avait choisi pour son époux :
tempes et les mains. 3°. Ils se prosternent et ne font toucher à terre que le front. 4». Ils élèvent l«s mains rapprochées et ouvertes à la hauteur du front, qu’ils touchent plusieurs fois des deux pouces. 5°. Ils portent la main droite à leur front , en inclinant la tête; c’est le salut ordinaire.
1 Ces trois mondes, dont il est souvent question dans les livres indiens, sont le ciel, la terre et les enfers. Quelques personnes les expliquent par la terre , l’air et le ciel ( eartli , sky and hearen ).
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« O toi, qui es fortement du monde, et qui gagnes les cœurs par le simple récit qu’on fait de tes vertus, j’ai entendu parler de tes hautesqualités , de cette beauté qui enchante tous les yeux, et mon âme, comme par un penchant naturel, s’est trouvée entraînée vers toi. Je ne rougis pas de faire cet aveu. Et quelle femme, fût-elle du sang le plus illustre , pourrait avoir honte d’un pareil choix! Quel autre époux, comparable à toi pour la naissance , le caractère, la beauté, la science, l’âge et la fortune! Tu es Nârâyana sur la terre, tu es l’âme du monde. Oui, tu es mon époux, je t’ai choisi; ô seigneur, sois le protecteur de ton épouse. O toi , dont l’œil ressemble à la fleur du lotus , ne souffre pas que le prince de Tchédi prenne ce qui t’appartient. Que le léopard craigne de toucher à la part du lion ! Actions pieuses, sacrifices , aumônes , pèlerinages , mortifications 1 , je n’ai rien négligé : j’ai honoré les dieux, les brahmanes et les maîtres de la science sacrée.
1 Le texte porte les mots de pourtta, niyama , 'vrata. Pourtta est une œuvre pieuse, comme de creuser un puits, de former un étang , de construire un escalier vers un torrent sacré , de planter un bosquet, de bâtir un temple. Le mot niyama signifie un acte de pénitence, comme jeûne, veilles, pèlerinage, etc, Vrata est aussi un acte de mortification , comme le jeune, la continence, la patience à souffrir le chaud et le froid.
UE HOUKMINI.
Etre divin, si j’ai pu acquérir quelque mérite, viens recevoir ma main, et ne m’abandonne pas au fils de Damaghocha 1 ou à d’autres que toi. C’est demain qu’ils veulent accomplir ce funeste mariage. Arrive à Vidarbhâ avec tes chefs les plus vaillans. Caché d’abord à tous les yeux, apparais subitement pour dissiper les soldats des rois de Tchédi et de Magadha : que je sois soustraite au destin qu’ils me préparent, et environnée de toute la gloire de l’époux qui aura eu la force de m’enlever à mes persécuteurs. Mais ne viens pas, le fer à la main et levé sur mes parens, me chercher jusque dans le gynécée : cette violence n’est pas nécessaire. Il est d’usage que la jeune fiancée se rende en cérémonie, hors dé la ville, au temple de la déesse Pârwati ’. C’est là que j’ose t’attendre, ô toi
1 C’est Sisoupâla.
* Pârwati est un des noms de la femme du dieu Siva. C’est la nature personnifiée, et elle rappelle tantôt Cybèle, tantôt Junon, ou Pallas. Ce nom de Pârwati signifie montagnarde, parce qu’on la suppose fille du mont Himâlaya. C’est aussi le sens d’un autre de ses surnoms , qui est Giridjâ. Elle a beaucoup de noms, et elle a paru sur la terre sous une infinité de formes. Comme épouse de Siva , elle s’appelle Sivâ. Son époux porte le nom de Roudra, comme séchant les larmes des mortels; elle aussi se nomme Roudrâni. On l’appelle Dourgâ, parce qu’elle vainquit le géant Dourga. Sous cette forme terrible elle a dix bras ; et elle est encore connue sons les noms de Tchandt, c’est-à-dire furieuse,
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vers qui l’on voit accourir, avides d’éclairer leur âme, les mortels aussi grands que l’époux d’Oumâ *, désirant, pour se purifier, l’eau où se sont baignés tes pieds divins Ne repousse point ma prière ; plutôt périr, et toujours rejetée du sein de Brabma , renaître pour mourir cent fois encore. » 3
« Voilà, dit le brahmane, le secret que j’avais à vous dire. Voyez ce que vous devez faire, et agissez avec promptitude. » *