HISTOIRE DE CALA-YAVANA
moins vigoureux. Il ne chercha point à réclamer son trône > qui n était pas reste vacant. D’autres pensées que celles de l’ambition l’occupaient; il se retira sur l’Himâlaya 1 pour s’y livrer aux pratiques de la pénitence , et par la mortification il parvint à se délivrer de ce corps mortel, et à s’élever jusqu’au ciel que ses œuvres lui avaient mérité.
Crichna, victorieux par la ruse, voulut ensuite achever son triomphe par la force. Il réunit une armée nombreuse , se présenta devant ses ennemis privés de leur chef, les mit en déroute, et s’empara d’un immense butin dont il enrichit la ville de Dwàrakâ.
• C’est la chaîne de montagnes qui règne dans le nord de l’Inde, l'Imaüs des anciens. Ce mot veut dire séjour de l'hiver.
MARIAGE DE ROUKMINÏ.
(tiré DD BHAGAVATA.)
VF-
On s’expose à de grandes erreurs, quand on veut appliquer, aux jugemens que l’on porte sur les peuples de l’Asie , les règles de notre morale civile et de notre politique.
Quelques censeurs, accoutumés à condamner le Jupiter des Grecs, ont prétendu flétrir de même le Crichna des Indiens , et ils n’ont voulu voir en lui qu’un dieu libertin; plaignant l’aveuglement des peuples qui pouvaient reconnaître quelque chose de divin dans un être souillé de vices et d’impuretés. Il serait difficile de justifier toutes les fautes de Crichna , mais on pourrait les atténuer en établissant bien son caractère. Ce dieu est un Kchatriya , c’est-à-dire qu’il appartient à la caste militaire , et la loi n’exige pas de lui la régularité de mœurs qu’on peut imposer aux brahmanes. Il est prince, et doit jouir de tous les privilèges de ces rois de l’Orient, qui , mal gré le nombre des femmes renfermées dans leur harem , n’encourent pas les reproches qu’on fait à Crichna. Mais
les traditions lui donnent seize mille épouses : on reconnaît bien ici l’exagération poétique, et c’est dans ce cas surtout que celui qui dit trop ne prouve rien. Crichna est un sultan indien, que ses partisans ont déifié, sans penser qu’on pût lui faire un crime de choses qui dans l’Orient ne sont point criminelles , qui annoncent le luxe et non le libertinage.
Les censeurs insistent : Crichna n’est pas seulement un dieu impur et voluptueux, c’est un ravisseur sacrilège. Et voilà quelle divinité , quel maître de morale et de philosophie les auteurs indiens proposent à notre admiration ! Roukminî , qui devint son épouse , fut par lui enlevée à son père dans une cérémonie sacrée. — Le reproche est juste : il paraît même que la chose était assez commune dans ces anciens temps , pour que les lois aient cru devoir consacrer cette espèce d’union. C’était une liberté que l’on ménageait aux Kchatriyas de ces siècles antiques , et le code de Manou , parmi les huit modes de mariage qu’il établit, reconnaît le mode rakckasique , qui consiste à en-
lever à des rivaux , le fer à la main , au milieu des cris , des pleurs et du sang , la femme dont on veut faire son épouse (Man. , 1. m).
Je l’avoue en rougissant, la conduite de ' Grichna était légale. Les poètes ont essayé de la justifier encore par une autre raison.
Crichna est un avatâre ou incarnation du dieu Vichnou , dont l’épouse est Lakchmi.
Quand un dieu prend une forme humaine , d’après leur croyance , il doit retrouver sur la terre son épouse immortelle, qui partage aussi ses destins. Or, quand Vichnou prit la forme de Grichna , Lakchmî descendit aussi sous celle de Roukminî, fille du roi Bhîchmaka, et rien ne pouvait empêcher les deux célestes époux de reprendre dans leur vie mortelle ce lien indissoluble qui les unissait dans leur existence divine. C’étaient deux âmes qui s’entendaient , qui sentaient que , faites l’une pour l’autre , elles devaient se retrouver dans ce monde terrestre. Cette considération servira à expliquer l’espèce d’inconséquence que va nous offrir, dans le morceau suivant, la conduite de Roukminî,
quoiqu’elle se trouve peut-être déjà excusée par l’usage de ces temps héroïques , où une jeune princesse était appelée à choisir ellemême son époux. Ainsi , la cérémonie du swayamvara, c’est-à-dire l’élection libre d’un mari , précédait toujours le mariage.
Sans vouloir être apologiste exclusif des mœurs indiennes, je désire cependant qu’on ne fasse le procès de ces anciens temps qu’avec réserve et en connaissance de cause.
J’ai défendu Crichna, parce que je crois qu’on ne s’intéresse à un héros qu’autant qu’on peut l’estimer ; et, comme dans ces essais de traduction , il est souvent question de lui , j’ai voulu réhabiliter un peu sa mémoire attaquée, et lui rendre son caractère national .
L’ouvrage qui a fourni l’extrait que l’on va lire, est le Bhagavatci, dont on a prétendu nous donner une traduction, qui n’est réellement qu’une analyse sommaire de ce poëme.
C’est le dernier des Pouranas ; on le croit moderne et postérieur à notre ère. Cette assertion est rendue assez probable par certaines parties , dont le style est entièrement diffé-
rent de celui des autres Pourdnas : on y trouve plus de recherche et d’affectation.
Cependant le fond de l’ouvrage pourrait bien
être fort ancien , et avoir été successivement
enrichi et augmenté de quelques fragmens nouveaux ; ainsi , par exemple , on y aura ajouté les prédictions qui se rapportent à des époques modernes. Ces interpolations sont faciles et fréquentes dans les livres orientaux ; et c’est une règle fautive , en fait de critique, que celle de juger de l’âge d’un ouvrage par ces morceaux rapportés peutêtre après coup.
Le Bhâgavata n’est pas seulement destiné, comme on l’a dit, à faire l’éloge et à décrire les aventures de Crichna. Il com-
mence , comme les autres Pourdnas, avec la
création du monde : il donne quelques notions sur les différentes dynasties indiennes, antérieures à ce héros ; et il arrive à celles des temps postérieurs , qu’il annonce sous la forme de prophétie. 1
1 Quelques autres Pourdnas ont aussi tic pareilles prédictions; il v en a dans le Harivansa.
Dans la traduction abrégée de ce poème, l’histoire que nous allons donner est racontée en quelques lignes : dans l’original le récit a trois cents vers. C’est une preuve de l’infidélité de cette traduction défectueuse sous plusieurs rapports. Après avoir achevé de traduire le Harivansa, mon intention est de donner une nouvelle version du Bhdgavata, si mes occupations peuvent me le permettre. Je me résigne au rôle de traducteur, parce que de pareils ouvrages doivent être connus dans leur ensemble pour mériter de fournir des bases aux conjectures de nos savans. Je regarde comme une tentative imprudente de vouloir faire des systèmes, quand on manque des élémens de la science.
Des fragmens ne suffisent pas ; il faut un corps de doctrine.
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MARIAGE
DE ROUKMINÎ.