L'Idée de temps est singulière, et non géné
UONDE SENSIBLE
raie. En effet, un temps quelconque n’est conçu que comme partie d’un seul et même temps immense. Si l’on conçoitdeux années, on ne peut Te faire qu’en les plaçant entre elles dans un rapport détenniné, et, si elles ne se suivent pas immédiatement, qu’à la côndition d’étre séparées par une certaine durée intermédiaire. Mais à moins de tomber dans un cercle vicieux on ne peut pas indiquer par des caractères concevables à l’entendement lequel, de temps divers, est antérieur^ lequel postérieur, et l’esprit ne le distingue que par une intuition singulière. De plus on conçoit tout ce qui est actuel comme placé dans le temps, et non comme coùlehu sous la notion générale de temps comme sous un caractère commun.
3. L'idée dé temps est donc une intuition, et comme elle est conçue avant toute sensation, comme condition des rapports qui peuvent avoir lien dans les chosessensibles, c’est une intuition pure, et non une intuition sensible.
4. Le temps est une quantité continue et le principe des lois de la continuité dans les changements de l’univers. Le continu est, en effet, une quantité qui ne secomposepasd’éléments simples. Et comme le temps ne sert à concevoir que des rapports sans qu’aucun des êtres qui sont en rapport entre eux soit donné, le temps ou quantum qui lui est propre renferme une composition , dont la suppression par la pensée
ET DE l’intetxigible. 235
entraîne celle de tout lereste. Or, ce dont la composition est telle que si cette composition est supprimée par la pensée tout disparait en même temps, n’est pascomposéde parties simples. Donc une partie quelconquedu temps est un temps, et ce qu’il y a desimpie dans le temps, les moments, n’est pas une partie du temps, c’en est une limite, et les limites sont séparées par le temps ; car deux moments donnés ne font un temps qu’à la condition qu’il y ait en eux deux choses actuelles qui se succèdent; il faut donc qu’il y ait, indépendamment du moment donné, un temps dans la partie postérieure duquel soit un autre moment.
La loi métaphysique de la continuité est celle-ci : Tous les changements sont continus ou labiles {fiuunt)’, c’est-à-dire que des états opposés ne se succèdent qu’en passant par une série intermédiaire d’états divers. Car deux états opposés se trouvant dans des moments de temps divers, et un temps quelconque se trouvant toujours compris entre deux moments, une substance placée dans la série inGnie de ceS momenlsn’étantni dans l’un desétats donnés, ni dans l’antre, ni toutefois dans aucun^ elle sera dans plusieurs [in dîversis), et ainsi de suite à l’infini.
Le célèbre Kaestner, examinant cette loi de Leibniz en invite les défenseurs (1)à prouver que le mouvement continu d’un point par tous les côtés
{l) Hoehere Meehanik, 3'jk.
MONDE SENSIBLE
(ïun triangle est impossible ; ce qui doit nécessairement être prouvé si l’on accorde la loi de continuité. Voici donc la démonstration demandée. Soient oncles troisangles d’un triangle rectiligne. Si le mobile parcourt d'un mouvement continu les lignes ab, bc, ca, c’est-à-dire tout le périmètre de la Bgure, il est nécessaire qu’il se meuve par le point b dans la direction ab^ et que parle môme point b il se meuve aussi dans la direction bc. Et comme les mouvements sont divers, ils ne peuvent s’accomplir en même temps. Donc le moment de la présence du point mobile au sommet en tant qu’il se meut dans la direction oé, diffère du moment de la présence du point mobile au même sommet b, en tant qu’il se meut suivant la direction bc. Or entre deux moments est un temps; donc le mobile est présent en un même point pendant quelque temps; c’est-à-dire qu’il y est en repos; donc il ne marche pas d’un mouvement continu ; ce qui est contre l’hypothèse. La même démonstration s’applique au mouvement suivant des droites quelconques renfermant un angle à volonté (dabilem). Donc un corps ne change de direction, dans un mouvement continu, qu’en passant par une ligne dont aueune partie n’est droite, c’est-à-dire en passant par une ligne courbe, suivant l’idée de I.eibniz.
5. Le temps ri est pas quelque chose d’objectij et de réel, ni une substance, ni un accident, ni un rap-
ET DE l’iNTEUlCIBLE. 237
port; c’est une condition subjective, rendue nécessaire par la nature de l’esprit humain, pour se subordonner par une loi certaine tout ce qui est sensible, et de plus une intention pure. Ceux qui affirment la réalité objective du temps, ou qui le conçoivent comme un certain flux continu d’existence [in existendo), sans cependant qu’il y ait rien là d’existant (conception des plus absurdes), comme le font surtout des philosophes anglais, ou comme quelque chose de réel qui serait abstrait de la succession des états internes, comme Leibniz et ses partisans. La fausseté de la seconde opinion se révélant très-clairement d’ellemême par le cercle vicieux qui atteint la déflhition donnée du temps, et négligeant en outre complètement la simultanéité (1), la plus grande conséquenexî du temps, jette ainsi le trouble dans l’entier usage de la saine raison, en voulant qu’on détermine, non pas
(1) Les timuUanés ne sont pas tels parce qu'ils ne se succèdent pas; en faisant abstraction de la succession, on écarte bien une certaine liaison , celle qui avait lieu en vertu de la série du temps; mais une autre relation véritable ne résulte pas immédiatement de là, telle que la liaison de toutes choses dans un même moment. En effet, les simultanés sont réunis dans le même moment, do la même manière que les successifs aux moments divers. Aussi, quoique le temps n’ait qu’une seule dimension , cependant l’ubiquité du temps (pour parler comme Newton), qui fait que tout ce qui est sensitivement concevable est dansquelque temps (aliquando), ajoute à la quantité {quanta) des choses actuelles, une autre dimension, en ce sens qu’elles dépendent pour ainsi dire du même point du temps. Car si l’on désigne le temps par une ligne prolongée à l'infini, et la simultanéité dans chaque point du temps par des lignes coordonnées avec ordre {ordinatim applicatas), la surface qui est ainsi engendrée représentera le monde phénoménal , tant par rapporta la substance que par rapport aux accidents.
MONDE SENSIBLE
les mouvements d’après les lois du temps, mais le temps lui-même, sa nature, d’après l’observation de ce qui est en mouvement, ou par une série quelconque de changements internes; ce qui rend impossible toute certitude des règles. Mais si nous ne pouvons estimer la quantité du temps que d’une manière concrète, c’est-à-dire ou par le mouvement ou par une série de pensées, c’est que la notion de temps n’a pour fondement qu’une loi interne de l’esprit, qu’elle n'est pas quelque intuition innée, et qu’ainsi cet acte de l'âme coordonnant les sentiments [sensa] n’a lieu qu’à l’aide des sens. Mais tant s’en faut qu’on puisse jamais expliquer et déduire d’une autre manière par la raison la notion de temps, que le principe même de contradiction la supposerait, et en ferait plutôt sa condition. En effet, A et non A ne répugnent entre eux qu’autant qu’ils sont conçus simultanément (c'esl-k-dlre dans le même temps) damême sujet, mais ils peuvent convenir au même sujet l’un a/>ràr l’autre (dans des temps différents). La possibilité du changement n’est donc concevable que dans le temps, mais le temps n’est pas concevable par les changements, c’est le contraire.
6® Quoique le temps pris en soi et absolument, soit un être imaginaire, cependant, considéré comme appartenant à la loi immuable des choses sensibles comme telles, c’est une notion très-vraie et unecondi-
ET DE l’iSTEUI CIBLE. 2^9
tion de la représentation intuitive, qui s’étend sans exception à tous les objets possibles des sens. Car, de ce que les choses simultanées ne peuvent, comme telles, s’offrir aux sens qu’à l’aide du temps, et que les changements ne sont concevables que par le temps, il est clair que cette notion universelle contient la forme des phénomènes, que tous les mouvements, toutes les vicissitudes internes concordent nécessairement avec les axiomes à connaître sur le temps, et que nous avons en partie exposés, parce que les objets des sens ne peuvent être ni être coordonnés qu'à ces conditions. Il est donc absurde de vouloir soulever la raison contre les premiers postulats du temps pur, par exemple, contre la continuité, etc., puisqu’ils découlent de lois qui n’ont rien d’antérieur, de plus ancien, et que la raison même ne peut faire usage du principe de contradiction sans recourir à cette notion, tant elle est primitive et originelle.
7® Le temps est donc le principe formel., absolument premier, du monde sensible. .Car rien de tout ce qui est sensible, de quelque manière que ce soit, ne peut être conçu que comme donné ou simultanément ou successivement, et par là môme comme enveloppé dans un temps unique (unici iemporis tractu), et en relation dans toutes ses parties par une position déterminée; de telle sorte que cette notion, qui est ce qu’il y a de primitif dans tout ce qui est sensitif (o/nmr
MONDE SENSIBLE
sensitivi primarium) , donne naissance à un Tout formel, qui n’est point partie d’autre chose, le monde phénoménal.
DE l’espace.
A. La notion d’espace nest pas abstraite des sensations externes. En effet, je ne puis concevoir quel- ' que chose placé hors de moi, qu’à la condition de me le représenter comme dans un lieu différent de celui que j’occupe , ni les choses en dehors les unes des autres qu’à la condition de les placer dans différents lieux de l’espace. La possibilité des perceptions externes, comme telles, suppose donc la notion d'espace et ne la crée pas.' Et comme les choses qui sont dans l’espace affectent les sens, l’espace lui-même ne peut être tiré des sens.
B. La notion d’espace est une représentation singulière comprenant tout en soi, et non une notion abstraite et commune qui comprendrait tout sous elle. En effet, ce qu’on appelle des espaces ne sont que des parties d’un même espace immense, qui sont corrélatifs par une position certaine, et l’on ne peut concevoir un pied cube qu’en le concevant limité de tous côtés par l’espace ambiant.
ET SE L’iNTELUeiBLE.
C. La notion d‘ espaceest donc uneintuition pure, puisqu’elle est une notion singulière, non formée de sensations, mais au contraire le fondement de toute notion externe. Il est aisé de voir cette intuition pure dans les axiomes de géométrie et dans toute construction mentale des postulats, ou même des problèmes. 11 n’y a que trois dimensions dans l’espace ; entre deux points il n’y a qu’une seule droite ; d’un point donné sur une surface plane,, avec une droite donnée, décrire un cercle, etc., sont en effet des propositions qui ne se concluent pas de quelque notion universelle de l’espace ; mais elles se voient dans l’espace môme comme à l’état concret. Il n’y a pas de pénétration d’esprit qui poisse décrire discursivement, ou ramener à des caractères intellectuels les choses qui sont d’un côté dans un espace donné, ni celles qui sont du côté opposé. Aussi, comme il y a dans des solides parfaitement semblables et égaux, mais disconvenants (discongruentes), tels, par exemple, que la main droite et la main gauche (considérées seulement quant à l’étendue), ou les triangles sphériques des deux hémisphères opposés, une diversité qui rend impossible la coïncidence des limites de l’étendue , quoiqu’elles puissent être substituées les unes aux autres, d’après tout ce qu’il est permis de dire en parlant des caractères rendus intelligibles à l’esprit par la parole,
il en résulte qu’une diversité, une disconvenance (dis-
242 MONDE SENSIBLE
congruontia) ne peut être notée que par une intuition pure. Aussi la géométrie se sert-elle de principes non-seulement certains (non indubitatis solum) et discursifs, mais encore susceptibles d’être perçus de l’esprit. Aussi Vévidence dans les démonstrations (évidence qui est la clarté d’une connaissance certaine, en tant qu’elle est assimilée à une connaissance sensible) est non-seulement très-grande en géométrie, la plus grande possible; mais elle est encore la seule qui soit donnée dans les sciences pures , comme aussi Vexemplaire et le moyen de toute évidence dans les autres sciences, parce qu’en géométrie, c’est-à-dire en considérantles rapports de l’espace, del’espace, dis-je, dont la notion contient la forme même de toute intuition sensible, rien dans les perceptions externes ne peut être clair et lucide qu’à l’aide de cette même intuition qui est l’objet de cette science. Au surplus, la géométrie ne démontre pas ses propositions universelles; elle conçoit par une notion universelle un objet qui a lieu dans les choses sensibles, et en mettant sous les yeux, par une intuition singulière, ce qui a lieu dans les choses de l’ordre sensible (sensitivis) (1 ).
(1) Je m’abstiendrai de faire voir combien il serait facile de démonlier que l'espace doit être nécessairement conçu comme une quantité continue. Mais de ce que l'espace est continu, il s'ensuit que le simple dans l'espace n’est pas une partie ; c’est une limite. Or une limite est en général ce qui dans un continu contient la raison des limites. Un espace qui n’est pas une limite d’un autre est complet (solide). La limite du solide est la superfieie, celle de la superflcie est la ligne, celle
ET DE l’intelligible. 243
D. L'espace n’est pas quelque chose (VobjecÜJ et de réel ; ce n’est pas non plus une substance, ni un rapport. C’est quelque chose de subjectif ei procédant de la nature de l’esprit par une. loi fixe, une sorte de schème, servant à se coordonner tout ce qui est senti extérieurement. Ceux qui soutiennent la réalité de l’espace, ou ils le conçoivent comme le réceptacle absolu et immense des choses possibles, opinion qui, d’après lesAnglais, sourità la plupart des géomètres, ou bien ils soutiennent que c’est la relation même des choses existantes ; qu’en faisant disparaître ces choses par la pensée, celte relation s'évanouit, et qu’elle n’est concevable que dans les choses réelles, comme le pensent la plupart de nos philosophes allemands d’après Leibniz. La première de ces opinions est une vaine fiction de la raison, puisqu’on imagine de véritables relations infinies sans des êtres en rapport entre eux; ce qui n’appartient qu’au monde des chimères. Ceux qui suivent la seconde opinion sont encore plus loin du vrai. En effet, ne mettant d’obstacle que pour certaines notions rationnelles, pour celles qui appartiennent aux nouraènes, choses du reste les plus cachées à l’entendement, les questions sur le monde spirituel, par exemple, la toule-
de la ligne est le potni. Il y a donc trois sortes de limites dans l’espace , comme il y a (rois dimensions. Deux de ers limites (la superlicie et la ligne) sont elles-mêmes des espaces. La notion de limite nti comprend d’autre quantité que l’cs|iacc ou le temps.
HONDE SENSIBLE
présence, etc., ils contredisent carrément les phénomènes eux-mêmes, et l’interprète le plus sûr des phénomènes, lagéométrie. Car, pour ne pas parler du cercle vicieux dans lequel ils tombent en définissant l’espace, ils font tomber la géométrie du faîte de la certitude au rang d’une de ces sciences dont les principes sont empiriques ; car si toutes les déterminations (affectiones) de l’espace ne sont prises que des rapports extérieurs par l’expérience, les axiomes de la géométrie n’ont plus qu’une universalité comparative, telle fiu'elle s’acquiert par induction, c’est-à-dire qui s’étend juste aussi loin que l’observation; il n’y a plus d’autre nécessité que celle qui se fonde sur la stabilité de^ lois de la nature; plus d’autre précision que celle qu’il plaît d’imaginer, et l’on peut espérer, comme dans les choses expérimentales, 'qu’on découvrira quelques jours d’autres propriétés primitives à l’espace, peut-être celles d’être bilinéaire, rectiligne, etc.
E. Quoique la notion d’espace^ comme notion de quelque être objectif et réel, ou de quelque détermination réelle encore, fort imaginaire, néanmoins par rapport à tout ce qui est sensible, elle est non-seulement très-vraie, mais aussi le fondement de toute vérité dans la sensibilité externe; car les choses ne peuvent apparaître aux sens sous aucune espèce, qu’à l’aide de celte vertu de l’âme qui coordonne toutes les