‹ Mélanges de logique d'Emm. Kant;Chapitre 53 sur 68 · ENTRE · texte numérisé non relu

ENTRE

lAIT ET LAIBERT

Première Lettre.

LAMBERT A KANT

Berlin , le ... novembre 1706.

Monsieur,

Si la ressemblance dans la manière de penser autorise à s’alTraneliir des ambages du style, je puis m’y croire autorisé dans cette lettre, puisque je vois que dans un grand nombre de questions neuves nous avons les mêmes idées et la même méthode. L’occasion qui m’est offerte par le voyage de monsieur le professeur et pasteur Reccard à Koenigsberg, est trop belle pour que je ne donne pas un libre cours au désir que j’ai depuis fort longtemps de vous écrire. Vous ne tarderez pas à vous apercevoir, monsieur, que ,M. Reccard est fait en quelque sorte pour l’astronomie, et qu’il joint à cette inclination et à cette aptitude naturelles tout

le soin, toute l’exactitude et toute la précision quere-

quiert ce genre d’étude. Vous avez jeté, monsieur, le regard astronomique d’un œil pénétrant dans les espaces célestes ; vous en avez parcouru la profondeur et l’ordre admirable. Je devais donc présumer que

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cette nouvelle connaissance vous serait une source de satisfaction.

Il y a un au, M. le professeur Sulzen me montrait votre Seule preuve possible de l’existence de Dieu, Il me fut très-agréable d’y retrouver l’une des miennes entièrement semblable pour la manière de penser, le choix des matériaux et l’emploi des expressions. Je me suis dit, monsieur, que si vous aviez connaissance de mon organon vous vous y retrouveriez pour ainsi dire dépeint dans la majeure partie de l’ouvrage, et qu’il conviendrait, pour éviter le soupçon de plagiat, de nous dire réciproquement par écrit ce que nous avons l’intention d’exprimer, ou de nous partager l’exécution des parties d’un plan commun.

Je puis vous assurer, monsieur, que vos idées cosmologiques ne me sont pas encore connues. En 1749, un jour après souper, ayant quitté la compagnie, contre mon habitude d’alors, et m’étant retiré dans une chambre, l’idée me vint d’écrire les Lettres coS' mologiques, comme je le raconte p. 149. Je déposai la pensée qui en fut l’occasion, sur un morceau de papier, et, en 1 760, lorsque j’écrivais les Lettres cosmo- - logiques^ je n’avais pas encore de matériaux sur ce sujet. En 1761, étant à Nuremberg, on me dit que peu d’années auparavant un Anglais avait fait imprimer dans des lettres adressées à certaines personnes, des idées semblables, mais qu’il n’était pas encore très-

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avancé, elquela traduction qu'on en avait conomencée à Nuremberg n’était pas encore achevée. Je répondis que je ne croyais pas que mes lettres cosmologiques fissent jamais grand bruit, mais qu’un jour peut-être un astronome découvrirait dans le ciel quelque chose qui ne pourrait s’expliquer autrement ; et que si le système se trouvait ainsi justifié à posteriori, viendraient des amateurs de la littérature grecque, qui n’auraient ni paix ni cesse, jusqu’à ce qu’ils eussent prouvé que tout le système était parfaitement bien connu de Philolaüs, ^ Anaximandreow de quelque autre philosophe grec, et qu’on n’a fait, dans les temps modernes, que de le retrouver et de l’arranger, etc. Si j’avais un jour la pensée de donner une suite à ces lettres, la première chose que je ferais, serait d’épargner à ces fins littérateurs la peine de leurs in • vesligatioDs, en recherchant moi-même tout ce qu’ils pourraient trouver, et en l’exposant dans un style convenable. Mais ce qui m’étonne, c’est que Newton ne soit pas tombé là-dessus, puisqu’il avait déjà pensé au poids respectif des étoiles fixes.

Je ne m’arrêterai cependant pas plus longtemps, • monsieur, sur ce sujet, parce que j’ai à vous parler encore d’autres choses, auxquelles je sais que vous vous intéressez. Il s’agit de V amélioration de la métaphysique, et tout d’abord du perfectionnement de la méthode qui doit y servir. 11 faut bien voir, avant

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tout, le chemin qui doit conduire au résultat désiré.

pouvait bien enchaîner des syllogismes, tirer des conséquences, et de cetle façon réduire toutes les difficultés à des définitions. Il a fait voir comment on peut avancer, mais il n’a pas bien connu comment il faut commencer. Des définitions ne sont pas le commencement ; le véritable commencement c’est ce qu’on doit nécessairement savoir pour faire les définitions. Les définitions ne sont dans Euclide qu’une sorte de nomenclature, et chez lui les mots per definitionem ne signifient rien de plus que les mots per hypothes'an. Wolff me semble aussi ne pas avoir suffisamment remarqué combien Euclide est attentif à prouver la possibilité des figures, à 'déterminer leurs limites, et avec quel soin il dispose en conséquence l’ordre de l’exposition. Autrement Wolff se serait fait des postulats, qui lui servent proprement à cela, des i<lées bien différentes; il aurait également vu alors qu’on ne doit pas commencer pur V universel, mais par le simple, et que les axiomes diffèrent des principes à peu près comme la matière diffère de la forme, etc. Je crois donc qu’on fait mieux lorsqu au lieu du simple en métaphysique on cherche le simple dans la connaissance. quand on possède tout cela on peut ensuite le diviser, non pas comme l’indique le nom des sciences admises jusqu’ici, mais comme l’exige la chose même.

En réfléchissant au simple dans la connaissance, je

fais tout d’abord des distinctions et des classes : je sépare les notions simples de relations particulières, par exemple, avant, après, pendant, à côté, etc., àes, notions simples de réalité, par exemple, substantiel, espace, durée, etc., et je fais abstraction des degrés que les choses peuvent avoir, et qui servent à les multiplier à l’infini, sans que In qualité en soit changée. Alors je distingue encore ce qui est générique dans le simple, de ce qui ne l’est pas; par exemple, substance est un générique, parce qu’il convient à la substance matérielle et à l’immatérielle. Au contraire, espace et durée ne sont pas des génériques, parce qu’il n’y a qu’r/« seul espace, une seule durée, si étendus qu’ils puissent être l’un et l’autre.

Quelques notions simples, mais qui peuvent avoir des différences en degrés, suffisent pour accroître à l’infini le nombre des notions composées. De l’espace, du temps, de la matière et des forces suffisent pour former une infinité d’espèces de systèmes cosmiques. Si je n’ai pas mêlé la quantité et la qualité, c’est que je crois que pas une seule de nos notions simples ne doit rester innommée, parce qu’elles sont trop facilement connues, trop distinctement faites, trop différentes les unes des autres. Cela étant, il suffit pour ainsi dire de parcourir un vocabulaire pour trouver toutes nos notions simples, et pour en dresser une table. Leur comparaison conduit sans peine ensuite aux axiomes

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postulats; caries uns et les autres devant précéder toutes les notions composées, ils ne doivent contenir que des notions simples, parce qu’elles seules sont concevables par elles-mêmes, et, par cela qu’elles sont simples, exemptes de toute contradiction interne.

Telle est à peu près la manière dont je pense attaquer la chose. Mais je dois vous demander, monsieur, si vous ne l’auriez déjà pas fait ; je crois fort que nous sommes sur la même voie. Écrivez-moi, en tout cas, ce que vous en pensez; car il est nécessaire avant toutes choses d’aller pas à pas, et si une science doit être méthodiquement conduite au début, c’est la métaphfsique. 11 faut à chaque instant prouver qu’il n’y a ni saut ni déviation. Un grand nombre de notions métaphysiques sont composées, par exemple celle A' une chose ^ la plus composée que nous ayons, parce qu’elle comprend tous les Jondements des divisions et dès subdivisions . Il faut donc se bien garder de commencer par là, si l’on ne veut pas s’engager et se perdre dans une analyse sans fin ; il faut au contraire marcher synthétiquement, à la manière A'Euclide.

Deuxième Lettre.

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