SECTION IV
Du principe de le forme do monde intelligible.
Ceux qui regardent l’espace et le temps comme un certain lien réel et absolument nécessaire de toutes les choses et de tous les états possibles, pensent qu’il n’y a rien de plus à demander pour concevoir la manière dont un rapport primitif convienk*â la pluralité des existences, ou la condition primitive des inOuences possibles, et le principe de la forme essentielle de l’univers. Car de ce que toutes les choses existantes sont nécessairement quelque part, ils le croient du moins, il leur paraît inutile de rechercher pourquoi elles sont présentes entre elles d’une manière certaine, parce que la question se trouve résolue par l’université de l’espace qui comprend tout. Mais outre que cette notion, comme on l’a déjà démontré, regarde plutôt les lois sensitives que les conditions des objets mômes, si surtout on lui reconnaît une réalité, elle n’indique cependant que la possibilité intuitivement donnée d’une coordination universelle; en sorte que cette question : quel est le principe fondamental de cette relation de toutes les substances, qui^ intuitivement considérée, prend le nom d’espace, reste entière, et ne peut être résolue que par l’entendement. Toute la question du principe de la forme du monde
MONDE SENSIBLE
intelligible revient donc à faire voir comment il est possible (\MQ plusieurs substances soient en rapport 77iM<MeZ, et, parcette raison, appartiennent à un même tout qu’on appelle monde. Nous entendons parler ici non du monde quant à la matière, c’est-à-dire de la nature des substances doht il se compose, qu’elles soient matérielles ou non , mais bien du monde quant à la forme, c’est-à-dire de quelle manière en général il y a liaison entre plusieurs substances, et totalité entre toutes.
Si plusieurs substances sont données, le principe de corrélation possible entre elles ne tient pas à leur seule existence, il faut de plus quelque chose qui serve à faire concevoir leurs rapports mutuels. Il n’y a effectivement de nécessaire par rapport à la substance même que sa cause peut-être; mais le rapport de l’effet à la cause n’est pas une corrélation mutuelle, un commerciumi c’est une dépendance. Si donc il y a quelque commerce des unes aux autres, il faut que ce soit par une raison particulière qui le détermine avec précision.
Le TCpûTov de Vitaux physique, suivant le sentiment vulgaire, consiste précisément à reconnaître témérairement un commerce des substances
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et des forces passagères parfaitement connaissables par leur seule existence ; ce qui est moins un système que l’absence de tout système philosophique, parce qu’un système serait superflu dans la question.
En alTraacbissant cette notion de ce défaut , nous avons une espèce de commerce qui seul mérite d’ètre appelé réel, et qui doit donner le TotU réel du monde, et non un tout idéal ou imaginaire.
Un tout de substances nécessaires est impossible.
Car une substance nécessaire ayant sa raison d’être dans son existence même, sans dépendance d’aucune autre, dépendance qui n'existe pas pour les choses né- ,
cessaires, il est clair que le commerce des substances (c’est-à-dire la dépendance réciproque de leurs états) ne dépend pas de leur existence, mais qu’elle ne peut point du tout convenir en tantque nécessaires.
Le tout des substances est donc un tout de contingents, et le monde se compose essentiellement de purs contingents. De plus, aucune substance nécessaire n’est en rapport avec le monde, si ce n’est à titre de cause et d’effet, et non par conséquent à litre de
MONDE SENSIBLE
partie avec des compléments pour former un tout (parce que la livraison des parties entre elles est celle d’une dépendance mutuelle, dont un être nécessaire n’est pas susceptible). La cause du monde est donc un être en dehors du monde, et n’est par conséquent pas une âme du monde; sa présence dans le monde n’est non plus locale, elle est virtuelle.
Les substances qui composent le monde sont des êtres qui dépendent d'un autre être, non pas de plusieurs ; toutes^ au contraire, dépendent d’un seul. Supposez qu’elles soient des effets de plusieurs êtres nécessaires ; des effets dont les causes n’auraient entre elles aucun rapport mutuel n’auraient pas de rapports respectifs. L’Unité dans la liaison des substances de V univers est donc une conséquence de la dépendance de toutes à l'égard d'un seul être. La forme de l’univers témoigne donc de la cause de la matière, et prouve que la cause de V universalité est la cause unique de toutes choses, et qu’il n’y a pas un architecte du monde qui ne soit pas en même temps créateur.
S’il y avait plusieurs causes premières et nécessaires
ET DE l’inteluoible. 253
avec leurs effets, leurs œuvres seraient des mondes et non un monde, parce qu’elles ne se rattacheraient ea aucune manière à un même Tout. Réciproquement, s’il y avait plusieurs mondes actuels en dehors les ' uns des autres, il y aurait plusieurs causes premières nécessaires, mais de telle sorte que ni un monde ne serait en relation avec un autre, ni une cause de l’un avec un monde qui serait l’effet d’une autre cause.
Donc plusieurs mondes actuels en dehors les uns des autres ne sont pas impossibles par leur notion même (comme Wolf l’a conclu mal à propos en partant de la notion de complexité ou de multitude, qu’il croyait suffire à un tout, comme tout), mais bien à cette seule condition quil n existe qu'une seule, cause nécessaire de toutes choses. Mais si l’on en reconnaît plusieurs, il y aura plusieurs mondes possibles en dehors les uns des autres , dans le sens métaphysique le plus strict.
Si, de même qu’on peut valablement conclure d’un monde donné à une cause unique de toutes ses parties, on pouvait semblablement argumenter en sens contraire d’une cause commune donnée pour toutes à leur liaison respective, et par conséquent à la forme do monde (bien cependant, je l’avoue, que cette conclu-
MONDE SENSIBLE
sioQ ne semble pas également claire), la liaison primitive des substances ne serait pas contingente ; elle serait nécessaire pour expliquer la conservation {sustentaüo) de toutes choses par un principe commun/ et l’harmonie qui résulterait de leur existence {subsistentia), fondée sur une cause commune, s’accomplirait aussi d’après des règles communes. J’appelle cette harmonie une harmonie généralement établie, puisque celle qui n’a lieu qu’autant que les étals individuels d’une substance sont en rapport avec l’état d’une autre substance, est une harmonie singulièrement établie, et que le commerce qui résulte de ta première espèce d’harmonie est réel et phy sique, tandis que celui qui résulte de la seconde est idéal et sympathique. Donc tout commerce des substances de l’univers est établi du dehors (par la cause commune de toutes) ; mais il est ou établi généralement, par influence physique (voir le§ 17 amendé), ou individuellement approprié {conciliatum) à leurs états. Et, dans ce dernier cas, il a sa raison originelle dans la constitution première de toute substance, ou il est imprimé à l’occasion d’un changement quelconque.; le premier est Vharmonie préétablie, le second est Voccasionalisme. Si donc la conservation de tontes les substances par un seul être rendait nécessaire cette liaison de toutes choses, qui fait d’elles toutes comme une seule, le conimerce des substances aurait lieu par un injlux phy-
ET DE L’l2«TEIXiaiBLE. 255
sique, el le monde serait un tout réel ; autrement le commerce serait sympathique (c’est-à-dire qu’il yaur rait harmonie sans commerce véritable), et le monde ne serait qu’un tout idéal. Le premier de ces- commerces, quoique peu démontré, me semble suffisamment prouvé par d’autres raisons.
Scolie.
S’il était permis de sortir un peu des limites de la certitude apodictique qui convient à la métaphysique, je ferais quelques recherches, non-seulement sur les lois de l’intuition sensitive, mais encore sur les causes de cette intuition qui ne peuvent être connues que de y entendement. Car l’esprit humain n’est affecté par les choses extérieures, et le monde ne lui offre un spectacle infini qu’autantqu’d est lui-même conservé, avec tout le reste, par la même Jorce infinie d'un seul. Il ne sent donc les choses du dehors que par la présence d’une même cause conservatrice commune; aussi l’espace, qui est la condition universelle et nécessaire connue de la présence simultanée de toutes les choses, peut s’appeler V omniprésence phénoménale. Car si la cause de l’univers est présente à toutes les choses et à chacune d’elles en particulier, ce n’est pas parce qu’elle est dans les lieux qu’elles occupent, mais bien parce que les lieux, c’est-
MONDE SENSIBLE
à-dire les relations des substances sont possibles parce qu’elle est intimement présente aux choses. Or comme la possibilité de tous les changements et de toutes les successions dont le principe, en tant qu’il est sensitivement connu, réside dans la notion de temps, suppose la durée indéfinie du sujet dont les états opposés se succèdent, et que ce dont les états passent ne dure qu’autant qu’il est maintenu par autre chose, la nolion du temps, comme temps unique, infini, immuable (1), en quoi sont et durent toutes choses, est l’etemité, le phénomène de la cause universelle. Mais il parait plus prudent de côtoyer le rivage des connaissances qui nous viennent de la médiocrité de notre entendement que de nous laisser emporter en la pleine mer de ces recherches mystiques, comme le fait Malebranche, dont le sentiment, à savoir, que nous voyons tout en Dieu, diffère de celui qu’on vient d’exposer.
SFXTION V.
De la méthode à taivre dani les ohotet tentiblef et daiu les inteUeetuelles en métaphjsi<|ae.
Dans toutes les sciences dont les principes sont donnés intuitivement, soit par une intuition sensible,
(1) Les moments du temps ne semblent pas se succéder parce qu’un autre temps devrait précéder la succession des moments; mais les choses actuelles semblent descendre par l’intuition sensitive comme par une série continue de moments.
KT DE l’|>'TEI,U«IBI.E. 2.')7
{sensualem, par rcxpérience), soit par une intuition sensitive encore [sensitivum], mais pure (notions d’espace, de temps et de nombre), c’est-à-dire dans la science de la nature et dans la mathématique, I’msage donne la méthode, et en essayant, en trouvant, après que la science est parvenue à un certain développement, à un certain arrangement, on voit clairement alors la marche à suivre et les moyens à prendre pour l’achever, et pour qu’elle brille d’un éclat plus pur, après que les erreurs et les notions confuses qui la déparent encore en auront disparu. Il en est des sciences comme de la grammaire , de la poétique et de la rhétorique,, qui n’ont donné leurs règles et leurs préceptes qu’après un long usage de la parole, après des exemples élégants do poëmes et de discours. Mais Vusage de V entendement dans des sciences dont les notions premières et les axiomes sont donnés par l’intuition sensitive est purement logique; c’est-à-dire qu’il ne sert qu’à subordonner entre elles nos connaissances au point de vue de l’universalité, suivant le principe de contradiction, à subordonner les phénomènes à d’autres phénomènes plus généraux, des conséquences de l’intuition pure à des axiomes intuitifs. Mais dans la philosophie pure, comme est la métaphysique, où Vusage de l'entendement à l’égard des principes est réel, c’est-à-dire où les notions premières des choses et des relations, et les axiomes
MONDE SENSIBLE
mêmes sont originellement donnés par l’entendement pur, et où, par le fait qu’ils ne sont pas des intuitions, l’erreur est possible, la méthode prévient toute science; tout ce qui est tenté avant que les préceptes soient bien examinés et fermement établis, semble témérairement conçu, et devoir être rejeté parmi les vains jeux de l’esprit. Car le légitime usage de la raison constituant ici les principes de la raison , et 1^ objets, ainsi que' tous les axiomes qui en peuvent être conçus, n’étant connus d’abord que par leur seul caractère rationnel , l’exposition des lois de la raison •pure est la genèse même de la science, et la distinction de ces lois d’avec des préceptes arbitraires, le critérium delà vérité. Ktcommeon n’adonné jusqu’ici pour cette science d’autre méthode que celle quiest prescrite par la logique pour toutes tes sciences en général, et qu’on ignore complètement celle qui est propre au génie tout individuel de la métaphysique, il n’est pas étonnant que les amis de cette espèce d’étude en roulant sans fin leur éternel rocher de Sisyphe semblent n’avoir fait aucun progrès. Quoique je n’aie ni l’intention ni la faculté de traiter ici plus longuement d’un sujet si important et si étendu, j’esquisserai cependant d’une manière rapide la partie essentielle de cette /néthode, je veux dire le contact jâcheux {contagium) de la connaissance sensitive avec Vintellectuelle, non -seulement parce qu’il pénètre furlive-
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ment dans l’application des principes, mais encore parce qu’il fabrique des faux principes, même sous forme d’axiomes.
La méthode de toute métaphysique à l’égard du sensible et de l’intellectuel se réduit essentiellement à ce précepte ; de veiller soigneusement à ce que les principes propres à la connaissance sensitive ne jranchissent pas leurs limites et ne touchent pas à V intellectuel. En effet, le prédicat, dans tout jugement énoncé intellectuellement, étant une condition sans laquelle la non-existence d’un sujet concevable est affirmée, étant par conséquent un principe de connaissance, il s’ensuit que si c’est une notion sensitive, il ne sera que la condition d’nne connaissance sensitive possible, et cadrera parfaitement avec le sujet du jbgement, dont la notion est aussi sensitive. Mais s’il est rapporté à une notion intellectuelle, un pareil jugement ne vaudra que suivant des lois subjectives ; il ne pourra donc être affirmé objectivement ni énoncé de la notion intellectuelle même j il ne pourra l’être que comme condition sans laquelle ü n’j a pas lieu à la connaissance sensitive de la notion donnée (1). Mais comme les illasions de l’entende-
(1) L'application de ce critérium est féconde et facile pour distinguer les principes qui énoncent seulement les lois de la connaissance sensi-
MONDE SENSIBLE
ment par subornation de la nolion sensitive, coimiie caractère intellectuel, peut s’appeler (par analogie avec une signiGcation reçue) un vice de subreption^ riutellectuel pris pour le sensitif et réciproquement sera un vice de métaphysique de subreption (un phénomène intellectualisé, si je puis employer ce barbarisme), de sorte que cet axiome hjrbride qui donne du sensitif pour quelque chose de nécessairement adliérent à une notion intellectuelle, est pour moi un axiome subreptice. De ces faux axiomes sont sortis des principes qui devaient tromper l’entendement et qui ont infesté toute la métaphysique. Mais pour avoir un critérium et comme une pierre de touche de ces jugements, qui soit évidentet facilement reconnaissable, à l’aide duquel on distingue ces jugements faux des véritables, et pour avoir en même temps, si par hasard ces jugements paraissent tenir fermement à l’in-
tire de ceux qui prescrivent quelque chose do plus concernant les objets mêmes. Car si un prédicat c^t une notion intellectuelle, le rapport au sujet du jugement, si sensitivement que ce sujet puisse être conçu , indique toujours un caractère qui convient à l'objet même. Mais si le prédicat est une nolion sensitive, comme les lois de la connaissance sensitive ne sont pa.s des conditions de la possibilité des choses mêmes, il ne vaudra pas du sujet intellectuellement conçu du jugement, et par cette raison ne pourra être énoncé objectivement. Ainsi , dans l’aiiomc vulgaire : tout ce qui existe es! quelque part, le prédicat contenant les conditions de la connaissance sensitive, ne pourra être énoncé du sujet du jugement, c’est-à-dire de tout sujet existant; cette formule qui prescrit objectivement, est donc fausse. Mais si la proposition est convertie, de telle sorte que le prédicat devienne une notion intellectuelle, elle deviendra très-vraie : par exemple : tout ce qui est quelque part existe.
ET DE l'intelligible.
telleci, un certain art docimastique ou d’essai qui serv'e à distinguer nettement ce qui est sensitif et ce qui esf intellectuel, je crois qu’il faut pénétrer plus' avant dans la question.
Voici donc le principe de réduction de tout axiome subreptice ; ji, en général, d'une notion intellectuelle quélcojiqueestaJJirrrié quelque chose qui tient aux rapports «^'espace et de temps, Une doit pas être énoncé objectivement, et il ii indique que la condition sans laquelle la notion donnée n'est pas sensitivement connaissable. Oïi s’aperçoit qu’un axiome de cette espèce est faux et qu’il alTirmeau moins témérairement et précairement s’il n’est pas faux^ à ceci : que le sujet du jugement qui est conçu intellectuellement, appartient à un objet , mais que le prédicat contenant des déterminations d’espace et de temps n’appartient qu’aux conditions de la connaissance sensitive liumaine qui, par le fait qu’elle ne tient pas nécessairement à toute connaissance du même objet , ne peut être énoncée universellement de lanotion intellectuelle donnée. Si l’entendement tombe aussi aisément dans ce vice de subreption, c’est qu’il est trompé par l’intervention de quelque règle très-vraie. C’est avec raison, en effet, que nous supposons que rien de tout
UOND£ 8ENSIBL£
mi
ce qui ne peut être connu parfaitement par quelque intuition n'est concevable , et par là même est impossible. Mais comme nous ne pouvons par aucun effort de la pensée, ni même par une fiction, atteindre quelque autre intuition que celle qui a lieu d’après la forme de l’espace et du temps, il arrive que nous estimons impossible (oubliant ainsi l’intuition intellectuelle pure et affranchie des lois de la sensibilité, telle ■ que l’intuition divine, que Platon appelle idée) toute intuition absolument qui n’est pas soumise à ces lois, et que nous soumettons ainsi tous les possibles aux axiomes sensitifs de l’espace et du temps.
Toutes les illusions des connaissances sensitives avec apparence de connaissances intellectuelles, illusions d’où procèdent les axiomes subreplices, peuvent se réduire à trois espèces, dont voici les formules :
V La condition sensitive sous laquelle seule \'intuition de l’objet est possible, est aussi la condition de la possibilité même de l’objet;
2® La condition sensitive sous laquelle seule des choses données peuvent être comparées pour former la notion intellectuelle de l’objet, est aussi la condition de la possibilité même de l’objet;
3® La condition sensitive sous laquelle seule la sub-
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somption de quelque objet présent à une notion intellectuelle donnée est possible, est aussi la condition de la possibilité même de l’objet.
Axiome subreptice de la première classe : Tout ce qui est ^ est quelque part et en quelque temps (1). Ce faux principe soumet l’existence de tous les êtres, de ceux-là mêmes qui sont connus intellectuellement, aux conditions de l’espace et du temps. De là, la question oiseuse des lieux occupés par les substances immatérielles (dont cependant nous n’avons, par cette même raison, aucune intuition sensible, ni aucune représentation sous une pareille forme) dans 1 univers corporel, du siège de l’àme, etc. Et comme le sensible est abusivement mêlé à l’intellectuel, comme si Ion confondait le rond avec le carré, les disputants présentent souvent le spectacle ridicule de deux personnes dont
(1) L’espace et le temps sont conçus comme comprenant en *ux tout ce qui s’offre aux sens, de quelque manière qne ce soit. C’est pour cette raison que, d’après les lois de l’esprit humain, il n y a pas d être donné en intuition qui ne soit contenu dans l espace et le temps. A ce préjugé peut en être comparé un autre, qui n’est pas proprement un axiome subreptice, mais qui est un jeu de la fantaisie, et qui poutraitètre formulé ainsi : l'espace et le tempssont dans tout ce quiexiste, c’est-à-dire, toute substance est Uendue, etc. continuellement modifiée. En effet, ceux-là mêmes dont les notions sont le plus grossières, quoique fort asservis à cette loi de l’imagination , conçoivent néanmoins qu’il ne s’agit là que, de l’effort que fait l’imagination pour se représenter les formes (sprcics) des choses, et non des conditions de leur existence.
MODE SE.NâlULE
l’une trairait un bouc dans un tamis tenu par l'autre. La présence des choses immatérielles dans le monde des corps est une présence virtuelle, et non locale (quoiqu’elle soit improprement appelée ainsi) ; l’espace contient les conditions des actions mutuelles possibles de la matière seule; quant aux^ rapports externes des forces propres aux choses immatérielles, tant entre elles qu’avec les corps, c’est ce qui échappe complètement à l’esprit humain, ainsi que l’a judicieusement remarqué le perspicace Euler, grand investigateur et grande autorité dans un autre ordre de faits (dans ses Lettres à une princesse (V Allemagne). Mais quand ils arrivent à la notion d’un être suprême et au dehors du monde, il est impossible de dire jusqu’à quel point ilssontle jouet de cesombres qui tourbillonnent autour de leur entendement. Ils imaginent une présence locale de Dieu ; ils enveloppent Dieu du monde, puis il le conçoivent comme contenu dans un espace infini, pour le dédommager de cette limitation, en imaginant une localité conçue comme par excellence {per eminçntiam), c’est-à-dire infinie. Mais il est absolument impossible d’ôlrc en môme temps dans plusieurs lieux, parce que les lieux divers sont respectivement en dehors les uns des autres, et qu’ainsice qui est en plusieurs lieux est en dehors de soi-même et présent extérieurement à soi-même, ce qui implique. Pour ce qui est du temps, ils ne se bornent pas à soustraire les loi.s
ET DK L’I-NTELLIUIBLE. 2ü5
delà connaissance sensitive, ils l’étendent au delà du monde, le transportent à l’être même qui en est en dehors, comme une connaissance de son existence même, et s’engagent ainsi dans un labyrinthe inextricable. De là des questions absurdes qui font leur torture, par exemple, pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé le monde plus têt de quelques siècles. Ils se persuadent qu’ils peuvent concevoir aisément de quelle manière Dieu voit le présent, l’actuel du temps où il est, mais ils croient qu’il est diflicile de concevoir comment il prévoit le futur, c’est-à-dire l’aclucl du temps où il n est pas encore. Comme si l’existence d’un être nécessaire passait successivement par tous les moments d’un temps imaginaire, et qu’après avoir épuisé une partie de la durée, il prévoyait l’éternité qu’il doit vivre encore, avec tous les événements du monde qui doivent arriver dans cette durée! Toutes ces difiicullés disparaissent comme des songes dès qu’on sc fait une juste idée du temps.
Les préjugés de la seconde espèce en imposant à l’entendement par les conditions sensitives auxquelles l’esprit est astreint, sont encore plus difliciles à découvrir lorsqu’il veut, en certains cas, arriver à l’inlellecluel. L’un de ces préjugés affecte la connaissance de la
MONDE ÏENSIBLE
quantité, l’autre la connaissance des qualités en général. Le premier peut s’énoncer ainsi : toute multitude actuelle est numériquement exprimable, et par conséquent tout quantum fini. Voici le second : Tout ce qui est impossible se contredit. Dans l’un et l’autre la notion de temps n’entre pas dans la notion même du prédicat, et n’est pas censée caractériser le sujet, mais elle sert de moyen pour former la notion du sujet, et affecte ainsi, ou comme condition, la notion intellectuelle du sujet, en ce que nous n’atteignons que par ce moyen cette notion.
Quant au premier, comme aucun quantum aucune série n’est connue distinctement que par coordination successive, la notion intellectuelle du quantum et de la multitude ne se forme donc qu’à l’aide de celte notion de temps, et n’atteint son maximum qu’autant que la synthèse peut être achevée dans un temps fini. Telleest la raison pour laquelle une série infinie de coordonnées ne peut être distinctement comprise à cause des limites de notre entendement, et parait impossible par un vice de subreption. En effet, d’après les lois de l’entendement pur, toute série d’effets a un principe, c’està-dire qu’il n’y a pas de régression sans limite dans une série d’effets. Mais comme, d’après les lois sensitives, toutesériede coordonnées a son commencement assignable, les propositions dont la dernière comprend la commensuvnhilité de toute la série, la première qui
£T i)K l’intklugible. 367
CD coinpt'end la dépendance, sont mal à propos regardées comme identiques. De même, à Vargument de V entendement qui sert à prouver que le composé substantiel étant donné, les principes de la composition, c’est-à-dire les simples sont aussi donnés, j’ajoute l’argument (supposititium), suborné
(subornatum) par la connaissance sensitive, à savoir, que, dans un semblable composé, il n’y a pas dans la composition des parties de régression à l’infini, c’està-dire que dans tout composé de parties se trouve un nombre défini ; ce qui ne signifie pas la même chose que la première proposition, et qui, par conséquent, lui est mal à propos substitué. Que le quantum cosmique soit limité (qu’il ne soit pas le plus grand possible), qu’il ait un principe, que les corps soient composés d’élémenls simples, c’est ce qui peut assurément se reconnaître à un signe certain de la raison. Mais que l'univers soit mathématiquement fini quant à la masse, que sa durée passée soit mesurable, que le nombre des éléments qui composent les corps soit défini, ce sont là des propositions qui décèlent ouvertement leur origine d’une connaissance sensitive, et, quelle qu’en puisse être d’ailleurs la vérité, elles portent toujours la tache certaine de leur origine.
Quant au second axiome subreptice, il a son origine dans la conversion abusive du principe de contradiction. La notion de temps tient ici au jugement
-MONDE SE.NSIBLE
primitif, en ce sens que si deux opposés contradictoires sont donnés en même temps dans le môme sujet, l’impossibilité est manifeste ; ce qui s’énonce ainsi : Tout ce qui est et nest pas en même temps est impossible. Comme on affirme ici par l’entendement quelque chose dans un cas qui est donné suivant les lois jsensitives, le jugement est très-vrai et très-évident. Au contraire, lorsque le même axiome est converti de cette façon ; Tout impossible est et Jiest pas en même temps, on implique contradiction, on affirme par la connaissance sensitive en général quelque chose d’un objet de la raison ; on soumet donc une notion intellectuelle du possible ou de l’impossible aux conditions de la connaissance sensitive, c’est-à-dire à des rapports de temps; ce qui est très-vrai sans doute des lois auxquelles l’entendement humain est assujetti et limité, mais ce qui ne peut en aucune façon s’accorder objectivement et généralement. Notre entendement îi'aperçoit sans doute V impossibilité qu’où il peut noter l’énonciation simultanée de deux opposés touchant un même sujet, c’est-à-dire dans le cas seulement où il y a contradiction. Partout donc où ne se rencontre pas une condition de cette nature, il n’y a lieu pour l’entendement humain à aucun jugement d’impossibilité; mais on en conclut témérairement qu’aucun entendement n’en est capable, etqu’ainsi/or^i ce qui ti implique pas contradiction est par là même
ET PE l’iXTEI.IIGIDLE.
possible; c'esl [iremlre des conditions subjectives de jugement pour des conditions objectives. Delà tant de Jorces fictives, imaginées comme à plaisir, qui s’échappent en foule, sans rencontrer l’obstacle de la contradiction des intelligences architectoniques, ou plutôt portées aux chimères. En effet, nne force n’étant que \q rapport de la substance A à quelque autre chose B (un accident), comme rapport de la raison au raisonné, la possibilité d’une force ne tient pas à l'identité de la cause et du causé, ou de la substance et de l’accident; donc l’impossibilité des forces faussement imaginées ne dépend pas de la seule contradiction. On ne peut donc regarder une force imaginaire comme possible qu’autant qu’elle est donnée par l'expérience^ et aucune pénétration de l’entendement n’en peut concevoir à priori la possibilité.
Les axiomes suhreptices de la troisième espèce ne sortent pas si nombreux des conditions propres au sujet, d’où ils sont abusivement • transportés aux objets, que (ainsi qu’il arrive dans ceux de la seconde classe) il n’y ait moyen de parvenir à la notion intellectuelle que par des données sensibles; seulement, ce n’est qu’à l’aide de ces données, que la notion peut être appliquée cas donné par l’expérience; c’est-
MONDE lENSiHLE
à-dire qu’on peut connaître si quelque chose est ou n’est pas contenu sous une notion intellectuelle certaine. De ce nombre est ce principe reçu dans les écoles : tout ce qui existe d'une mamère contingente ^ na pas existé autrefois. Ce principe subreptice provient de la pénurie de l’entendement, qui considère le plus souvent les caractères verbaux de la contingence ou de la nécessité, rarement les caractères réels. On ne saura donc si l’opposé de quelque substance est possible, puisque c’est à peine si on le reconnaît à des caractères pris à priori, rpx' autant quil sera certain quelle na pas existé autrefois. Leschangements attestent mieux la con tingence que lacontingence n ’atteste la mutabililité; de telle sorte que si on n’observait rien de passager et transitoire dans le monde, c’est à peine si l’on aurait la notion de contingence. C’est pourquoi la proposition directe étant très- vraie : tout ce qui na pas été autrefois est contingent., l’inverse ne fait connaître que les conditions sous lesquelles seules il est possible de reconnaître si quelque chose existe nécessairement ou d’une manière contingente. Aussi, lorsqu'elle est énoncéecomme loi subjective (ce qu’elle est en effet), elle doit se formuler ainsi : Le sens com^ mun ne donne pas des caractères suffisants de la contingence de ce dont la rwn-existence antérieure n est pas certaine. Ce qui finit par aboutir tacitement à une condition objective, comme si, sans cet acces-
KT DE l’INTEUIGIBLE. iH
soire, il n’y avait évidemment pas lieu à la contingence; mais cette addition en fait un faux axiome, un axiome erroné ; car ce monde, existant d’une existence œntingente, est permanent [sempiternui), c’est-à-dire simultané en tout temps, de sorte qu'on dirait faussement qu’il a été un temps ou il n’a pas existé.
Certaines autres choses, qui ne communiquent à la notion intellectuelle aucune tache de connaissance sensitive, mais où cependant l’intellect est tellement abusé qu’il les prend pour des arguments tirés de l’objet, quand elles nous sont seulement recommandées par leur convenance avec le libre et vaste usage de l'entendement, suivant sa nature individuelle, s'attachent par une grande alTinité aux principes subreptices. Aussi, comme les choses qui ont été plus haut énumérées, elles sont fondées sur des raisons subjectwes, non sur les lois de la connaissance sensitive, mais bien sur celles de la connaissance intellectuelle, c’està-dire sur les conditions qui lui permettentd’userfacilemeut et promptement de sa clairvoyance. Qu’il me soit permis de dire an mot, en finissant, de ces principes, qui, si je ne me trompe, n’ont été exposés distinctement nulle part ailleurs. J’appelle principes de convenance les règles du jugement auxquelles nous
MONDE SF.NSWLE
nous soumettons volontiers, auxquelles nous nous attachons comme à des axiomes, par la raison seulement que si nous nous en séparions^ notre entendement ne pourrait porter aucun jugement d’un objet donné. Au nombre de ces principes sont les suivants : Le PREMIER, par lequel nous admettons que tout dans l'univers arrive suivant un ordre de la nature. Ce principe a été admis sans restriction par Epicure; et tous les philosophes sont unanimes à reconnaître qu'il ne doit y être apporté que de très-rares exceptions, au nom môme de la plus impérieuse nécessité. Nous en décidons ainsi, non que nous ayons une aussi vaste connaissance des événements cosmiques suivant les lois communes de la nature, ou parce que l’impossisibilité d’événements surnaturels nous serait démontrée, ou que la possibilité hypothétique de ces sortes d’événements soit la plus petite possible, mais parce que si l’on déserte l’ordre de la nature, il n’y a plus ■ aucun usai,'e possible de l’entendement, et que l’afïirmaliou téméraire du surnaturel est l’oreiller d’un entendement paresseux. Par cette raison, nous écartons avec soin de l’exposition des phénomènes les miracles relatifs {comparativa) , je veux dire l’influence des esprits, par la raison que leur nature nous étant inconnue, l'entendement serait, à son grand dommage, détourné de la lumière de l’expérience, vers des ombres de causes et d’espèces ou formes inconnues, clque ce-
ET DE l INTELLIGIBLE.
pendant l’expérience seule donne à l’esprit le moyen déjuger d’après des lois connues. Le secon» de ces principes est cette faveur de Punité, propre à l’esprit philosophique, d’ouest venu ce canon vulgaire: que les principes ne doivent pas être multipliés sans nécessité. Si nous l’admettons, ce n’est jias que nous voyions par la raison ou par l’expérience une unité de cause dans le monde, mais c’est que nous cherchons par un instinct de l’entendement cette unité même, parce qu’il ne croit avoir avancé dans l’explication des phénomènes qu’en raison des progrès qu’il lui a été donné de faire en allant de ce môme principe à un plus grand nombre de conséquences. Le troisième principe de cette espèce est celui-ci : Aucune matière absolument ne naît ni ne périt, et toutes les vicissitudes du monde n’en atteignent que la forme. Ce postulat, suggéré par le sens commun, est reçu de toutes les écoles de philosophie. Ce n’est pas qu’il soit évident ou démontré par des arguments a priori, mais c’est parce que si l’on regarde la matière comme passagère, transitoire, l’entendement n’aura plus rien de parfaitement fixe et durable pour expliquer les phénomènes par des lois universelles et perpétuelles.
Voilà ce que j’avais à dire de la méthode, surtout en ce qui regarde la différence entre la connaissance sensitive et l’intellectuelle; si cette méthode est un
jour traitée d’une manière plus approfondie, elle sera,
MONDE SENSIBLE
pour Ions ceux qui s’engageront dans les profondeurs secrètes de la m'étaphysique, une scieuce propédeuliqued’un incalculable profil.
Nota. La recherche de la méthode étant l’objet unique de cette dernière section, et les règles qui prescrivent la véritable forme du raisonnement à l’égard du sensible étant évidentes, et comme elles ne tirent pas celle lumière d’exemples donnés pour éclaircir le sujet, je n’en ai cité qu’en passant. Il n’est donc pas étonnant que la plupart des lecteurs croient y voir des assertions plus hardies que vraies, et qui demanderaient d’une exposition plus développée, quand on pourra la donner, une plus grande force dans les arguments. C’est ainsi que ce que j’ai dit § 27 de la localisation des choses immatérielles a besoin d’une explication, qu’on voudra bien chercher dans Euler, l. H, c. I, p. 49-52. EnelTet, l’âme n’est pas en relation avec le corps parce qu’elle est fixée dans une partie déterminée du corps, mais on lui assigne un lieu déterminé dans tout le corps parce qu’elle est en commerce mutuel avec un certain corps, à la dissolution duquel tout le lieu qu’il occupe dans l’espace disparaît. La localisation de l’âme est donc dérivée et attribuée à l’âine accidentellement {contingenter), par la raison que tout ce qui ne peut pas être par soi-mème objet (tes sensexternes (tels que leshommes les possèdent), c’està-dire les choses immatérielles, n’est pas du tout sou-
ET DE l’iNTEUIGIBLE. 27 .')
mis à la condition universelle des choses extérieurement sensibles, c’est-à-dire à l’espace. On peut donc nier que Tâme soit susceptible d’une localisation absolue et immédiate, mais on peut lui eu attribuer uni' hypothétique et médiate.