‹ Mélanges de logique d'Emm. Kant;Chapitre 68 sur 68 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Espoir doutens d’une prochaine paix perpétuelle en philosophie.

M. Schlosser, écrivain de beaucoup de talent, et (comme on peut le croire) très-disposé à procurer le bien, pour se distraire de la manutention réglementaire et forcée des lois par des loisirs cependant occupés , a fait une descente inattendue dans l’aréne de la métaphjrsique, où il a trouvé plus de querelles envenimées que dans la spécialité qu’il venait de quitter. — La philosophie critique, qu’il croit connaître , quoiqu’il n’en ait vu que les plus récents résultats , et qu’il doit nécessairement avoir mal compris , parce qu’il n’a pas suivi avec assez d’attention la voie qui doit y conduire, l’a excité et en a fait le maître « d’un jeune homme qui (à ce qu’il paraît) voulait étudier la philosophie criiique, » sans que lui-môme l’eût d’abord apprise pour le dissuader de le faire.

11 se propose seulement de réfuter autant que possible la critique de la raison pure. Son conseil ressemble à l’assurance de ces bons amis, qui promettaient aux brebis que si elles voulaient seulement renvoyer les chiens, ils vivraient avec elles, comme des frères, dans une paix perpétuelle. — Si le disciple écoute ce conseil il devient un jouet entre les mains du maître, qui « fortifie son goût (comme dit celui-ci) par les

EN PHILOSOPHIE

écrivains de l’antiquité (dans l’art de persuader par des raisons subjectives d’assentiment, au lieu de la méthode de conviction par des raisons objectives. Alors il est sûr que l’élève se laissera donner la vraisemblance (yerisimilitudo) pour la probabilité {prohabilitas), et la probabilité dans les jugements qui ne peuvent absolument procéder de la raison qu’à priori, pour la certitude. « Le langage inculte, barbare, de la philosophie critique» ne lui plaira pas, quand toutefois la manière de parler du bel esprit, transportée dans la philosophie, doit bien plutôt passer pour barbare. Il gémit en voyant que « c’en est fait des pressentiments, des échappées sur l’intelligible, de tout génie poétique, dont les ailes doivent être coupées » (si la philosophie prévaut).

La philosophie, dans la partie qui a pour objet la théorie du savoir (dans la théorique), et qui, tout en ayant pour but principal de mettre un frein aux prétentions de la connaissance théorique, ne peut cependant pas être passée sous silence, se voit également obligée, dans la partie pratique, de revenir à une métaphysique (des mœurs), comme à un ensemble de principes purement formels de la notion de liberté, avant qu’il soit question de la fin des actions (de la matière du vouloir). Notre philosophe anticritique ne tient aucun compte de cette marche graduée, ou plutôt il la connaît si mal qu’il entend tout de travers le

An TRAITÉ DE PAIX PERPÉTCEUE

principe qui peut servir de critérium à tout droit : Agis suivant une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle ; il lui donne une signification qui le restreint à des conditions empiriques, et le rend impropre à servir de canon à la raison moralement pratique pure (comme il faut bien cependant qu’il y en ail une). Il se jette ainsi dans un tout autre champ que celui qui lui est indiqué par ce canon ; de là les conséquences absurdes qu’il lire.

Mais il est évident qu’il ne s’agit pas ici d’un principe de l’usage des moyens propres à une certaine fin (car alors ce principe serait pragmatique , et non moral) ; qu’il ne s’agit pas de savoir si la maxime de ma volonté, devenucloi universelle, ne répugne [las à la maxime du vouloir d’un autre, mais bien de savoir si elle ne se contredit pas elle-même (ce qui peut se reconnaître par la simple notion à priori , d’après le principe de contradiction, sans aucun rapport expérimental, par exemple: « Si la communauté de biens ou la propriété est compatible avec ma maxime, » contradiction qui est un signe infaillible de l’impossibilité de l’action. — Une pure ignorance, peut-être aussi un peu de mauvais penchant à la chicane , pouvait donner lieu à celte attaque, laquelle cependant ne peut porter atteinte à V annonce d’une paix éternelle en philosophie. Car un traité de paix qui porte que ; si

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seulement les parties se comprennent réciproquement, le traité est immédiatement conclu (sans capitulation), peut aussi être annoncé comme conclu, du moins comme tout près de l’être.

Tout en représentant la philosophie simplement comme science de la sagesse (ce qui est elFectivement la signification propre du mot), elle doit cependant être aussi regardée comme science du savoir , en tant que celte connaissance (théorique) comprend les notions élémentaires employées par la raison pure, en supposant que la chose ait lieu pour faire connaître à la raison ses bornes. Il peut donc à peine être question de philosophie entendue dans le premier sens, à savoir : si l’on doii confesser librement et ouvertement ce qu’on sait réellement et d’où on le sait en fait de son objet (le sensible et le sursensible), ou si on le suppose seulement au point de vue pratique (parce que cette supposition est nécessaire à la fin dernière de la raison) ?

11 peut arriver que tout ce qu’un homme regarde comme vrai ne le soit pas (car il peut se tromper) ; mais il doit être véridique dans tout ce qu’il dit (il ne doit pas tromper), que sa parole soit purement intérieure (devant Dieu), ou qu’elle soit aussi extérieure. — La trangression de ce devoir de véracité est le mensonge. Il peut donc y avoir un mensonge intérieur aussi' bien qu’un mensonge extérieur ; et tous les deux

474 TRAITÉ DE PAIX PERPÉTEEU-E EX PniLOSOPHTE.

pouvenl Être réunis, ou bien encore se contredire.

Un mensonge , interne ou externe , est de deux sortes ; suivant 1 “ que l’on donne comme ce qu’on sait ne l’étre pas , 2“ que l’on donne pour certain ce qu’on sait être subjectivement incertain.

Le mensonge { « du père des mensonges, par lequel tout mal est entré dans le monde ») est proprement le point corrompu dans la nature humaine ; le ton de la véracité ix l’exemple de certains marchands chinois, qui mettent en lettres d’or sur leurs enseignes : a Ici on ne trompe pas »), principalement en ce qui regarde le sursensible, est le ton ordinaire. — Le précepte : Tu ne dois pas mentir (dans l’intention même la plus pieuse), pris intérieurement pour principe dans la philosophie, comme science de la sagesse , n’aurait pas l’avantage seulement d’y établir une paix perpétuelle, mais aussi d’en assurer à jamais l’avenir.

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