QUATRIÈME MÉDITATION
De la clarté et de la certitude dont les premiers principes de la théologie et de la morale naturelle sont susceptibles.
§ 1. — Les premiers principes de la théologie naturelle sont susceptibles
de la plus grande évidence.
Premièrement, il y a la différence la plus claire et la plus facile possible à saisir, entre une chose et toutes les autres, si cette chose est la seule possible de son espèce. L’objet de la religion naturelle est Tunique cause première, et ses déterminations sont telles qu’elles ne peuvent pas être facilement confondues avec les autres choses. Or, la plus grande persuasion est possible lorsqu’il est absolument nécessaire que ces prédicats, et pas d’autres, conviennent à une chose. Car il est le plus souvent difficile, avec des déterminations contingentes, de rencontrer les conditions variables de ses prédicats. Donc, l’être absolument nécessaire est un objet de telle espèce que,
du moment qu’on est parvenu sur la véritable trace de sa notion, il semble promettre plus de certitude encore que la plupart des autres connaissances philosophiques. Dans cette partie de la question, je ne puis me dispenser de parler, en général, de la connaissance philosophique qu’on peut avoir de Dieu; car il serait beaucoup trop long d’examiner les doctrines actuelles des philosophes sur cet objet. La notion capitale qui s’offre ici au métaphysicien, est l’existence absolument nécessaire d’un être. Pour y arriver, il pouvait se demander d’abord : s'il est possible quil n'existe absolument rien . S’il s’aperçoit que, dans cette hypothèse, aucun être absolument n’est donné, que rien non plus n'est concevable , que c’en est fait de toute possibilité , il ne peut légitimement recher-* cher que la notion seule de l’existence, qui doit servir de fondement à toute possibilité. Cette pensée s’étendra et affermira la notion déterminée de l’être absolument nécessaire. Mais, sans aller plus loin dans ce dessein particulier, on peut dire, qu'aussitôt que l’existence d’un être unique, parfait et nécessaire, est reconnue, les notions du reste de ses déterminations sont beaucoup mieux appréciées, parce qu’elles sont toujours les plus grandes et les plus parfaites. Elles sont aussi plus certaines, parce que celles-là seules peuvent être reconnues qui sont nécessaires. S’agit-il, par exemple, de déterminer la notion de Y omniprésence
divine : je reconnais facilement que l’être dont tout le reste dépend, puisqu’il est lui-même indépendant, déterminera par sa présence le lieu de tous les autres dans le monde, mais qu’il ne se déterminera, à luimême, aucun lieu parmi eux, puisqu’alors il ferait avec eux partie du monde. Dieu n’est donc proprement dans aucun lieu, mais il est présent à toutes les choses, dans tous les lieux où sont les choses . J’aperçois également que, les choses du monde se succédant sous son empire, il ne s’assignera pas non plus un moment dans cette série, et qu’ainsi rien n’est passé ou futur par rapport à sa durée. Quand donc je dis : Dieu prévoit l’avenir, cela ne signifie pas que Dieu voit ce qui est à venir par rapport à lui, mais bien qu’il voit ce qui est à venir pour certaines choses du monde, c’est-à-dire ce qui vient après un de leurs états. D’ou l’on voit que la connaissance de l’avenir, du passé et du présent, ne présente absolument rien de différent par rapport à l’acte de l’entendement divin ; qu’au contraire cet entendement connaît comme réelles toutes les choses de T univers ; et qu’on peut se faire une idée beaucoup plus déterminée et plus claire de cette prévoyance en Dieu qu’en aucune chose qui ferait partie de l’ensemble du monde.
Partout donc où ne se rencontre pas quelque chose d’analogue à la contingence, la connaissance métaphysique de Dieu est très-certaine. Mais le jugement
sur ses actions libres, sur la Providence, sur la marche de sa justice et de sa bonté, est encore si peu développé dans les notions que nous avons en nous de ses déterminations, que nous ne pouvons avoir dans cette science qu’une certitude approximative, une certitude morale.
5 IL; — Les premiers fondements de la morale, d’après leur état actuel,
ne sont pas encore susceptibles de toute l’évidence nécessaire.
Pour le faire voir clairement, je prouverai combien la première notion même de Y obligation est encore peu connue, et combien, par conséquent, on doit être loin de donner, dans la philosophie pratique , aux notions et aux propositions fondamentales , la clarté et la certitude nécessaires à l’évidence. On doit faire telle ou telle chose, s’abstenir de telle ou de telle autre; telle est la formule sous laquelle chaque obligation est proclamée. Or tout devoir exprime une nécessité de l’action, et peut s’entendre de deux manières. Je dois ou faire quelque chose (comme moyen) , si je veux quelque autre chose (comme fin)\ ou je dois immédiatement faire quelque autre chose (comme fin), et le réaliser. La première de ces nécessités peut s’appeler une nécessité de moyen ( necessitatem pro blematicam); la deuxième, une nécessité de fin {necessitatem legalem ). La première espèce de nécessité n’indique absolument aucune obligation, mais
seulement la prescription , comme lorsqu’il s’agit de résoudre un problème, des moyens qu’on doit employer quand on veut atteindre une certaine fin. Celui qui enseigne à un autre ce qu’il doit pratiquer ou omettre pour se rendre heureux, si telle est sa volonté, pourra peut-être bien ramener à ce point toute la morale ; mais la morale ne sera plus une affaire d’obligation ; à moins qu’on n’appelle de ce nom la nécessité où je suis de tracer deux arcs de cercle quand je veux couper une ligne droite en deux parties égales. C’est-à-dire que ce ne sont pas là des obligations, mais seulement des indications pour atteindre habilement un but proposé. Or, comme l’usage des moyens n’a pas d’autre nécessité que celle qui se rapporte à la fin, toutes les actions prescrites par la morale, sous la condition de certaines fins, sont à ce litre contingentes, et ne peuvent prendre le nom d’obligations tant qu’elles ne sont pas subordonnées à une fin nécessaire. Je dois, par exemple, travailler à une complète perfection, ou je dois suivre la volonté de Dieu. Quelle que soit celle de ces deux propositions à laquelle serait soumise toute la philosophie pratique, cette proposition , pour qu'elle doive être une règle et un fondement de l’obligation, doit prescrire l’action comme immédiatement nécessaire, et non sous la condition d’une certaine fin. Or nous trouvons ici qu’une pareille règle suprême, immédiate de toute obligation,
devrait être absolument indémontrable. Car il est impossible de connaître et de conclure, par la considération d’une chose ou d’une notion, quelle qu’elle soit, ce qu’on doit faire, quand ce qui est supposé n’est pas une fin, et quand l’action est un moyen. Or c’est ce qui ne doit pas être, parce qu’autrement il n’y aurait aucune formule d’obligation ; il n’y aurait que de l’habileté pratique ou problématique.
Je puis donc faire voir en peu de mots qu’après avoir longtemps réfléchi sur cet objet, je suis convaincu que la règle: Agis avec toute la perfection dont tu es capable, est le premier fondement formel de toute obligation A' agir, comme la proposition : Abstiens-toi de tout ce qui est pour toi un obstacle à la plus grande perfection possible, est le premier fondement formel par rapport au devoir de s'abstenir . Et de même que des premiers principes fondamentaux formels de nos jugements en matière de vérité, il ne suit rien quand des premiers principes matériels ne sont pas donnés, semblablement de ces deux seules règles du bien ne découle aucune obligation particulièrement déterminée, si des principes matériels indémontrables de la connaissance pratique ne s’y ajoutent.
Ce n’est que de nos jours qu’on a commencé à s’apercevoir que la faculté de connaître le vrai est la connaissance, mais que celle de sentir le bon est le senti -
ment, et que les deux ne doivent pas être confondues. De même donc qu’il y a des notions indécomposables du vrai, c’est-à-dire de ce qui se rencontre dans les objets de la connaissance considérés en soi, il y a de même un sentiment irréductible du bien (qui ne se trouve jamais dans une chose absolument, mais toujours relativement à un être sensible). C’est l’œuvre de l’entendement de décomposer la notion complexe et obscure du bien et de l’éclairer, en faisant voir comment il provient des sentiments simples du bien. Mais si ce sentiment est simple, alors le jugement: Ceci est bon, est parfaitement indémontrable; c’est un acte immédiat touchant la conscience du sentiment du plaisir
avecla représentation de l’objet. Et comme il y a en «
nous un grand nombre de sentiments simples du bien tout à fait sûrs, il y en a beaucoup de représentations indécomposables. Donc quand une action est représentée comme immédiatement bonne, faire qu’elle contienne d’une manière cachée un certain autre bien qui puisse y être reconnu par l’analyse, et qui la fasse appeler parfaite ; la nécessité de cette action est alors un principe matériel indémontrable de l’obligation. Cette proposition, par exemple : Aime celui qui t’aime, est une proposition pratique, qui est, il est vrai, subordonnée à la règle formelle suprême et affirmative de l’obligation, mais immédiatement. Car puisqu’on ne peut faire voir par l’analyse pourquoi l’amour réci-
proque renferme une perfection, cette règle n’est pas démontrée pratiquement, c’est-à-dire au moyen de la réduction à la nécessité d’une autre action parfaite; mais elle est immédiatement subsumée aux règles générales des bonnes actions. Peut-être que l’exemple choisi ne montre pas la chose clairement et d’une manière assez persuasive; mais les limites d’un mémoire tel que celui-ci, limitesquej’ai peut-être déjà dépassées, ne me permettent pas d’être aussi complet que je le désirerais. C’est une laideur immédiate attachée à l’action, qui s’oppose à la volonté de celui dont provient notre existence et toute espèce de bien. Cette difformité
est claire, quoiqu’elle ne soit pas aperçue dans les in-
convénients qui peuvent en accompagner l’exécution comme conséquences. La proposition : Fais ce qui est conforme à la volonté de Dieu, est donc un principe matériel de la morale, principe néanmoins subordonné formellement, mais immédiatement, à la formule
universelle suprême déjà mentionnée. Il ne faut pas
plus légèrement regarder comme indémontrable, dans la philosophie pratique, que dans la théorique, ce qui ne l’est pas. Néanmoins, les principes qui contiennent comme postulats les fondements de toutes les autres propositions pratiques sont indispensables. Hutche son et d’autres ont déjà fait sous le titre de : sentiment inoral, de belles remarques à ce sujet.
Il résulte de ce qui précède, que, si l’on doit pou-
i26 RECHERCHES SUR LA CLARTÉ DES PRINCIPES.
voir atteindre au plus haut degré possible d’évidence philosophique dans les premiers fondements de la morale, néanmoins, les notions fondamentales suprêmes de l’obligation doiventêtre avant tout déterminées avec certitude. A cet égard, le vicedela philosophie pratique est encore plus grand que celui de la philosophie spéculative, puisqu’il faut encore,, et tout d’abord,, décider si la faculté de connaître, ou le sentiment (le premier fondement intérieur de la faculté appétitive), est la seule règle des premiers principes à cet égard.