‹ Mélanges de logiqueChapitre 8 sur 60 · ADDITION A LA PROPOSITION IX · texte numérisé non relu

ADDITION A LA PROPOSITION IX

Pas de prescience divine à V égard des actions libres , à moins d’admettre que leur futurition est déterminée par ses raisons.

Les partisans de notre principe ont toujours attaqué avec avantage leurs adversaires par cet argument. Je renvoie cette partie de ma tâche à un autre moment, me bornant à répondre aux objections de Crusius. Il prétend que cette opinion est indigne de Dieu, parce qu’on le ferait, pour ainsi dire, raisonner.

S’il en est, parmi mes partisans, qui pensent ainsi, je me range volontiers à l’avis de mon illustre adversaire; car j’avoue que l’immensité de l’intelligence divine s’accommode mal des détours du raisonnement. L’intelligence infinie n’a pas besoin d’abstraire les notions universelles, de les combiner ni de les comparer pour en déduire des conséquences. Mais nous affirmons que Dieu ne peut prévoir des choses dont la futurition n’est pas antécédemment déterminée; et cela non par défaut de moyens, nous reconnaissons qu’il n’en manque pas; mais parce que la prescience d’une futurition, qui est parfaitement nulle si l’exis-

tence est en soi complètement antécédemment indéterminée, est impossible en soi. On conclut de la contingence qu’elle est indéterminée par elle-même. Nos adversaires prétendent qu’étant aussi antécédemment indéterminée elle est complètement privée en ellemême de détermination, c’est-à-dire de futurition, et que l’intelligence divine est obligée de s’en faire une représentation. *

Notre honorable adversaire avoue cependant qu’il y

a là quelque chose d’incompréhensible, mais qui, grâce à la contemplation qui s’étend àl’infini, est en parfaite harmonie avec la grandeur de l’objet. Mais tout en confessant que si l’intelligence humaine veut entrer plus avant dans les profondeurs de la connaissance, elle est à jamais incapable de pénétrer certains secrets d’une intelligence plus profonde, il est cependant vrai de dire qu’il ne s’agit pas ici de savoir comment la chose même existe, mais si elle existe. C’est donc une question de fait. Or, de l’avis même de l’adversaire, l’impossibilité d’un fait est chose tout à fait accessible à la connaissance humaine.

Réponse aux instances invoquées par les défenseurs de V équilibre de V indifférence.

Nos adversaires nous défient de faire justice d’exemples qui paraissent prouver de la manière la plus po-

sitive et la plus manifeste, l’indifférence de la volonté humaine dans des actions libres. Quand nous jouons a pair ou impair, et que nous cherchons, en devinant, à gagner des fèves contenues dans la main, nous nous prononçons indifféremment, sans calcul et sans aucune raison de choisir pair plutôt qu’impair.

Ils parlent encore d’un prince, je ne sais lequel, qui donna à quelqu’un le choix de deux boîtes, parfaitement semblables par le poids, la forme et la nature; l’une contenait du plomb, l’autre de l’or ; pas de choix possible fondé sur une raison. Ils parlent, dans le même sens, de la liberté d’indifférence à se mettre en marche du pied droit ou du pied gauche.

Un seul mot suffît, je crois, pour répondre péremptoirement à tout cela. Quand, développant notre principe, nous parlons des raisons déterminantes, il ne s’agit pas ici d’une ou de deux espèces de raisons, par exemple, dans les actions libres, des raisons qui s’offrent à un entendement accompagné de conscience ; mais de quelque manière que l’action soit déterminée, il faut, si elle doit être, qu’elle soit déterminée par une raison quelconque. Les raisons objectives peuvent fort bien être étrangères à la détermination de la volonté, et l’équilibre entre les motifs qu’on se représente avec conscience peut être parfait, quoiqu’il y ait encore lieu à un grand nombre de raisons capables de déterminer l’esprit ; car cette hésitation et cette indécision de

l’esprit font seulement qu’une chose passe de la faculté supérieure à l’inférieure, depuis la représentation avec conscience jusqu’aux représentations obscures, dans lesquelles il est difficile d’établir l’identité parfaite des motifs. La tendance du désir inné à des perfections ultérieures ne permet pas que l’Ame reste dans le môme état. Il faut donc que lesprit incline dans un sens ou dans un autre par la variation même de l’état des représentations internes.

Proposition X.

Exposition de quelques corollaires naturels du • principe de la raison déterminante .

1 . — Il ri y a rien dans le raisonné qui riait été dans la raison , car il n’y a rien sans une raison déterminante; il n’y a donc rien dans le raisonné qui ne témoigne de sa raison déterminante. Mais, pourrait-on objecter, puisque les choses créées ont des limites, ne s’ensuit-il pas que Dieu, qui contient la raison de ces choses, est également limité?

Je réponds : les limites qui circonscrivent les choses finies prouvent que leur raison est également limitée dans l’acte de la création divine. Car l’action créatrice de Dieu est limitée, en raison de la limitation del’ôtreà produire. Mais cette action étant une détermination relative de Dieu, qui doit correspondre aux choses à

DES TREMIERS PRINCIPES

produire, n’est pas interne, ni absolument intelligible en Dieu, d’où il suit que ces limitations ne conviennent pas à Dieu considéré en lui-même.

2. — De deux choses qui n'ont rien de commun , V une d'elles ne peut être la raison de Vautre . Cela revient à la proposition précédente.

3. Il n'y a pas plus dans le raisonné que dans la raison . C’est encore une conséquence de la même règle.

Corollaire. — La quantité de réalité absolue dans le monde ne change naturellement ni par augmentation ni par diminution.

Eclaircissement. — Les modifications des corps rendent frappante l’évidence de cette règle. Si, par exemple, un corps A choque et met en mouvement un autre corps B, une certaine force, une certaine réalité (1), par conséquent, s’ajoute à ce dernier. Mais une égale quantité de mouvement a été enlevée au corps choquant ; la somme des forces dans l’effet égale donc les forces de la cause. La loi qu’on a donnée du choc entre deux corps élastiques, de grosseur inégale, semble donc erronée. Mais elle ne l’est pas. Le plus petit de ces corps élastiques, en venant heurter \eplus gros , en est frappé à son tour, et acquiert, en sens op-

(I) Qu’il me soit permis de concevoir ici, avec le sens commun, la force imprimée comme 'une réalité transmise, bien qu’à proprement parler ce ne soit qu’une certaine limitation ou direction de la réalité interne.

posé, une certaine force, qui, ajoutée à celle qu’il a communiquée au corps plus gros, donne une somme de force supérieure à la force initiale du corps choquant. On le démontre en mécanique, et cette loi, qu’on appelle vulgairement absolue, serait avec plus de vérité nommée relative, car ces forces agissent eu sens divers. Aussi, la somme des forces déployées par des machines qui agissent conjointement et qui sont considérées dans leur ensemble, et en général, s’estime-telle parles effets qu’elles peuvent produire, en retranchant les mouvements en sens contraire, qui doivent finir par se détruire, et ne laisser subsister que le mouvement du centre de gravité, qui, comme l’indique la statique, est le même après comme avant le choc. Cette destruction complète du mouvement, parla résistance delà matière, loin de ruiner la règle que nous avons énoncée, ne fait que la confirmer. Car la force

qui résulte du concours de plusieurs causes, rentre dans le repos d’où elle est sortie, en dépensant, pour résister aux obstacles, tout ce qu’elle avait reçu, et l’ancien état de choses se rétablit. Le mouvement perpétuel est donc impossible ; car le mouvement dépensant toujours une partie de sa force à vaincre les résistances, sans avoir toujours le même pouvoir de réparer cette perte, la perpétuité en est également opposée et à la règle précédente et à la saine raison.

Souvent nous voyons des forces considérables pro-

céder d’un principe de cause infiniment petit. Quelle immense force d’expansion acquiert une étincelle jetée sur de la poudre ! Et si cette étincelle tombe sur une matière inflammable, elle produit des incendies terribles, détruit des villes entières et ravage longtemps dévastés forêts. Combien de corps détruits et dissous par l’action à peine sensible d’une légère étincelle? Mais ici, la cause capable d’aussi grands effets par le déploiement de forces immenses, la cause qui a son foyer dans la structure intime du corps, c’est-à-dire la matière élastique soit de l’air, comme dans la poudre à canon (d’après les expériences d’Halez), soit de la matière ignée, comme dans un corps combustible quelconque, est plutôt manifestée que produite par une faible excitation. Des espèces de ressorts ( elastra ) comprimés sont renfermés dans les corps, et, pour peu qu’ils soient excités, déploient des forces proportionnelles à l’effort réciproque de l’attraction et de la répulsion.

Les forces des esprits et J a progression continue de ces forces vers des perfections ultérieures semblent, il est vrai, n’étre pas soumises à cette loi ; mais je suis persuadé qu’elles n’en sont pas exemptes. Sans doute, quoique très-obscure, la perception infinie de l’ensemble de l’univers, perception interne toujours présente à l’ème, contient déjà toute la réalité qu’auront plus tard les pensées quand une lumière plus vive les aura

éclairées; et l’esprit, en donnant ensuite son attention à certaines de ces pensées, quand il la retire au même degré de certaines autres, jette ainsi sur celles-là une lumière plus vive, et acquiert une connaissance de plus en plus étendue. Il n’agrandit point par là le domaine de la réalité absolue (car le matériel de toutes les idées résultant des rapports avec l’univers, reste constamment le même); mais le formel de cette réalité, qui consiste dans la combinaison des notions et dans l’attention appliquée à leur diversité ou à leur convenance, s’en trouve certainement diversifié. C’est précisément ce qui se passe dans la force inhérente aux corps. Les mouvements, si nous voulons nous en faire une idée exacte, étant, non pas des réalités, mais des phénomènes, et la force d’un corps, modifiée par le choc d’un autre corps qui résiste à cette impulsion en vertu de son principe interne d’action ( efficaciœ ), dans la mesure même des forces acquises dans le sens du corps choquant, tout le réel des forces dans les phénomènes du mouvement équivaut au réel qui était déjà dans le corps à l’état de repos; seulement, dans l’état de repos, la puissance interne était indéterminée relativement à la direction, tandis qu’elle prend une direction par l’impulsion extérieure.

Tout ce que j’ai dit jusqu’ici de la quantité immuable de réalité absolue dans l’univers doit s’entendre

de çe qui arrive suivant l’ordre naturel des choses.

Personne ne saurait douter, en effet, que Dieu peut rétablir la perfection déchue du monde matériel, illuminer d’en haut d’une manière surnaturelle les intelligences, et porter toutes choses à un degré de perfection supérieur.

Proposition XI.

Citer et réfuter quelques faux corollaires , tirés peu logiquement du principe de la raison déterminante.

1 . Il n'y a rien sans raisonné (sine rationato); ou bien : tout ce qui est porte avec soi sa conséquence. C’est le principe de la conséquence. Parmi les métaphysiciens qui l’ont préconisé, il faut citer en première ligne, si je ne me trompe, le philosophe Baumgarten.Mais, comme Baumgarten l’a démontré de la même manière que le principe de la raison, ce nouveau principe se trouve ruiné en même temps que l’autre. S’il s’agit seulement des raisons de connaître, la vérité de ce principe est incontestable ; car la notion d’un être quelconque est ou générale ou individuelle ; si elle est générale, il faut reconnaître que ce qui est affirmé de la notion générique convient à toutes les notions inférieures qu’elle comprend. Si la notion est individuelle, on peut conclure que les prédicats qui convfennent à ce sujet, dans un certain rapport, doi-

vent toujours lui convenir dans les mômes conditions. En partant d'un cas donné, on détermine ainsi la vérité dans tous les cas semblables. De là aussi le moyen de connaître les conséquences ( rationata ) de la connaissance (< cognoscendi ). Mais s’il s’agit des conséquences de fait ou d’existence [rationata exis tendi ), les êtres n’en renferment pas à [l’infini ; c’est ce qu’on vient de voir, et ce qu’on verra encore dans la dernière section de ce travail, où nous montrerons par des raisons décisives, que l’état d’une substance qui n’a pas de rapport avec d’autres n’éprouve aucun changement.

2. L’ universalité des choses nen présente aucune qui soit semblable , en tous points , à une autre . C’est le principe des indiscernables. Pris dans le sens le plus large, comme on le fait ordinairement, il devient très-faux. On le démontre par deux raisons principalement : la première, tout à fait expéditive, franchit d’un bond léger la question et mérite à peine les honneurs de l’examen.

Voici les arguties dont on use : des choses dont tous les caractères sont parfaitement pareils, et qui ne se distinguent par aucune différence, semblent ne devoir être regardées que comme un seul et même être. Donc, toutes les choses parfaitement semblables ne sont qu’un seul et même être, qui occupe plusieurs lieux. Ce qui, étant contraire à la saine raison, fait dire

que la proposition implique. Mais qui ne voit le côté faux de ces arguties? Pour qu’il y ait identité parfaite entre deux choses, il faut qu’il y ait aussi identité entre tous leurs caractères ou déterminations, tant in-

ternes qu’externes. Qui donc alors ne fera pas entrer dans cette universelle détermination la circonstance du lieu? Donc les choses qui, tout en présentant les mômes caractères internes, ne diffèrent que par la place qu’elles- occupent, ne sont pas un seul et même être. Mais nous devons nous attacher principalement à l’examen de la démonstration donnée et acceptée également à tort, du principe de la raison suffisante.

On ne cesse de répéter qu’il n’y aurait pas de raison pour que Dieu eût assigné des lieux divers à deux choses qui auraient été parfaitement identiques entre elles, à tous autres égards. Quelles sottises ! Et ce qui m’étonne, c’est que des hommes très-sérieux se complaisent dans ces puérilités logiques. Appelez A une substance, et B une autre substance ; faites que A occupe la place de B ; a’iors A, occupant la place de , B, et présentant les mêmes caractères internes que B, sera identique à B, et ce qui s’appelait A s’appellera B. D’un autre côté, la substance B, transportée à la place de A, devra s’appeler A ; car la différence de ces caractères indique seulement la différence des lieux. Montrez-moi maintenant, je vous prie, comment Dieu aurait fait autre chose, si, comme vous le prélen-

dez, il avait déterminé les positions. Les deux choses n’en sont véritablement qu’une seule ; le changement imaginé par vous n’existe pas; or, à mon avis, le néant n’est susceptible d’aucune raison. •

La fausseté de cette loi se trouve très-bien établie par l’universalité entière, des choses et par la gloire de la sagesse divine. En effet, les corps que nous appelons homogènes : l’eau, le vif-argent, l’or, les sels les plus simples, se ressemblent parfaitement par les caractères internes et homogènes de leurs éléments ; il y a la même ressemblance dans l’identité de l’usage et de la fonction qu’ils doivent remplir. On voit aussi cette ressemblance par l’identité presque absolue des effets qu’ils produisent. Il ne convient pas de présumer qu’il y ait une certaine différence cachée, qui échappe à nos sens, comme si Dieu en avait besoin pour reconnaître les parties de son propre ouvrage ; ce serait là chercher des difficultés où il n’y en a pas.

11 est vrai que Leibniz, l’auteur de ce principe, a toujours remarqué dans la constitution des corps organisés, et même dans la composition d’autres corps, de ceux qui sont le plus composés, une notable diver-

sité,et l’on peut présumer qu’il en est ainsi dans tous les cas semblables; car,dèsque plusieurs choses doivent nécessairement faire partie d’une autre, il n’est pas évident que des déterminations dissemblables puissent toujours en résulter. Aussi trouverait-on difficilement

sur un même arbre deux feuilles parfaitement semblables. Maison ne conteste ici que T universalité métaphysique de ce principe. Aureste, il paraît difficile de nier que, dans les figures des corps naturels, il n'y ait souvent une identité d'exemplaire. Qui oserait soutenir que dans les cristaux, par exemple, entre une v infinie diversité, on ne rencontre une forme ou une autre qui en exprime parfaitement une seconde ou une troisième ? .

SECTION III

Deux nouveaux principes de la connaissance métaphysiquey très- féconds en conséquences , et découlant du principe de la raison déterminante.

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