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DÉFINITION

Proposition IV.

Déterminer quelque chose , c est en poser un prédicat- avec exclusion de son opposé. Ce qui dé -

termine un sujet Ipar rapport à un certain prédicat en est dit la raison. Cette raison se distingue en antécédemment déterminante y et eh conséquemment déterminante . La raison antécé-

demment: déterminante est celle dont la notion

précède ce qui est déterminé , c'est-à-dire In no-

tion sans laquelle le déterminé nest pas intelli-

gible (1 ) . La raison conséquemment déterminante est celle qui ne serait pas posée, si la notion qui en est déterminée ne Vêtait déjà pas d'ailleurs*

La première répond à la question pourquoi, cestà-dire à la raison d'être ou de devenir : la se •* 4

conde , à la question de nature, coexistence *(quod), c'est-à-dire à * la raison de connaître .

Preuves de la réalité de notre définition . ; r

La notion de raison, d’après le sens commun, opère une liaison, un enchaînement, entre un sujet et un certain prédicat. Aussi est-il toujours à la re-

cherche d’un sujet et d’un prédicat qui lui conviennent. Cherche-t-on la raison du cercle ? Je ne comprends pas bien ce qu’on cherche , à moins qu’on n’ajoute un*, prédicat fourni par la géométrie, par exemple, qu^-

(1) On peut rapporter à la raison antécédemment déterminante, la raison identique, où la notion du sujet détermine ce sujet par la parfaite identité avec le prédicat. Telle est la proposition : le triangle a trois côtés, proposition où la notion du déterminé ne suit ni ne précède la notion du déterminant.

c*est, de toutes les figures d’un égal périmètre, celle dont capacité est la plus grande. Cherchons-nous la fraj^on des maux qui affligent ce monde? Nous avons en conséquence la proposition : Le monde renferme beaucoup de maux; ce que nous cherchons ce n’est pas la raison de connaître, car l’expérience que nous en avons nous en lient lieu, mais bien la raison d’être qui répond à la question pourquoi ou *8e contingence ( fiendi ) , c’est-à-dire la raison qui, une fois posée, nous fait concevoir que le monde n’est pas antécédemment indéterminé par rapport à ce prédicat, mais qui nous permet de poser le prédicat de maux avec exclusion de son opposé. Ainsi la raison détermine l’indéterminé. Et comme toute vé^té résulte de la détermination d’un prédicat dans un sujet, la raison déterminante n’est pas seulement le critérium de la vérité, elle en est encore la source. Si l’on s’en écarte, on trouve encore une multitude de possibilités, mais on ne trouve plus aucune vérité. C’est donc pour nous un point indéterminé que de savoir si la planète dê Mercure tourne ou non autour de son axe, puisque nous n’avons pas une raison qui pose en principe l’une de ces deux hypothèses avec exclusion de son opposé; chacun des deux cas reste possible, aucun d’eux n’est le vrai par rapport à notre connaissance.

Pour expliquer par un exemple la différence entre

les raisons aniècédemment déterminantes et les rai-

tv **

sons conséquemment déterminantes, je dirai que les éclipses des satellites de Jupiter sont celles qui four-

nissent la raison de connaître par la vitesse assignable de sa lumière successive et propagée en conséquence. Mais cette raison ne détermine que cette seule vérité ; car si Jupiter n’avait pas de satellites, et si leurs révolutions n’étaient pas suivies d’occultations, la lumière n’en serait pas moins animée d’un mouvement successif, quoique nous l’ignorassions peut-être. En d’autres termes, et pour me rapprocher davantage de la définition donnée : les phénomènes des satellites de Jupiter, prouvant le mouvement successif de la lumière, supposent cette propriété même de la lumière, sans laquelle ces phénomènes seraient impossibles, et par conséquent ne déterminent par là que cette seule vérité. Quant à la raison du fait ( Jîendi ), à savoir, pourquoi le mouvement de la lumière est accompagné d’une certaine durée assignable, si l’on s’en rapporte à Descartes, cette raison tiendrait à l’élasticité des globules élastiques de l’air,

qui, d’après les lois de l’élasticité, cédant quelque peu au choc, finissent par rendre perceptible la somme, accumulée dans une immense série , des instants absorbés par chaque globule. Cette raison serait antécédemment déterminante ; c’est-à-dire que si elle n’était pas posée il n’y aurait pas lieu au déterminé.

Car si les globules de l’éther étaient parfaitement durs, il n’y aurait aucun intervalle perceptible de temps, malgré les immenses distances parcourues, entre l’émission et l’arrivée de la lumière.

La définition de l’illustre Wolf, péchant en un point essentiel, m’a semblé devoir être corrigée. Il définit en effet la raison, ce qui permet de concevoir pourquoi quelque chose est plutôt que de n’ôtre pas. Le défini se trouve certainement mêlé ici à la définition ; car, bien que la conjonction pourquoi paraisse si facile à saisir au sens commun qu’elle semble pouvoir être mise dans la définition, elle suppose encore la notion de raison. Car, en examinant bien, on trouve qu'elle signifie la même chose que par quelle raison . La

substitution ainsi faite, la définition de Wolf revient

donc à celle-ci : La raison est ce qui permet de concevoir pour quelle raison quelque chose est plutôt que de n’être pas.

J’ai cru également convenable de substituer à l’expression de raison suffisante celle de raison déterminante ; en quoi j’ai l’approbation de Crusius ;

car le mot suffisant est ambigu, comme il le fait

bien voir, parce qu'on n’aperçoit pas de suite le degré de suffisance. Au contraire, déterminer étant affirmer de telle sorte que tout opposé soit exclu, ce mot indique ce qui suffit certainement pour que la chose doive être conçue ainsi et pas autrement.

Proposition V.

Rien ri est vrai sans une raison déterminante .

Toute proposition vraie indique qu’un sujet est déterminé par rapport à un prédicat , c’est-à-dire que ce prédicat est affirmé à l’exclusion du prédicat opposé. Dans toute proposition vraie l’opposé du prédicat affirmé est donc nécessairement exclu. Or, un prédicat auquel répugne une autre notion affirmée est exclu en vertu du principe de contradiction. Il n’y a donc pas d’exclusion où il n’.y a pas de notion qui répugne à l’opposé qu’il s’agit d’exclure. Toute vérité comprend donc quelque chose qui, en excluant le prédicat opposé, détermine la vérité de la proposition.

Ce qui revient à dire, qu’on doit mettre en principe qu’il n’y a pas de vérité sans raison déterminante.

Autre preuve du même théorème .

On peut comprendre , en partant de la notion de raison, lequel de deux prédicats opposés doit être attribué au sujet, lequel doit en être nié. Supposé que quelque chose fût vrai sans raison déterminante, il n’y aurait rien qui fît voir lequel de deux opposés doit être attribué au sujet, lequel doit être nié ; ni l’un ni l’autre donc n’est exclu , et le sujet reste in-

déterminé par rapport à chacun des deux prédicats ; en sorte qu’il n’y a pas lieu à la vérité, qui cependant, par hypothèse, a été considérée cemme existante. Ce qui répugne manifestement.

Scolie. Le sens commun a toujours mis en principe que la connaissance du vrai a pour fondement la vue d’une raison. Mais nous nous contentons souvent d’une raison conséquemment déterminante, lorsqu’il ne s’agjt que de certitude; mais on voit facilement, par le théorème qui précède et par la définition, considérés ensemble, qu’il y a toujours une raison antécédemment déterminante, ou, si l’on veut, une raison génétique, ou du moins identique , puisque la raison conséquemment déterminante ne fait pas la vérité mais l’explique. Voyons maintenant quelles raisons déterminent X existence.

Proposition VI.

Il serait absurde d’admettre que quelque chose a eji soi la raison de son existence.

En effet, tout ce qui renferme en soi la raison de l’existence de quelque chose, est la cause de cette chose. Quelque chose qui aurait en soi-même la raison

de son existence serait cause de soi-même. Or, comme la notion de cause est naturellement antérieure à la notion d’effet, la notion d’effet est donc

postérieure : la même chose serait donc en même temps antérieure et postérieure à elle-même. Ce qui est absurde.

Corollaire. Tout ce qui s’offre à l’esprit comme existant d’une existence absolument nécessaire , n’existe pas par quelque raison, mais parce que l’opposé est absolument inconcevable. Cette impossibilité d'un opposé est la raison de connaître l’existence, mais elle manque absolument de raison antécédemment déterminante. Il existe ; c’est tout ce qu’il convient d’en penser et d’en dire.

Scolie. On trouve, à la vérité, cette proposition

dans la bouche de tous les philosophes modernes :

que Dieu contient en lui-même sa raison d’être. Je ne puis être de cet avis. II . peut paraître dur à ces braves gens de refuser à Dieu, au principe dernier et parfait des raisons et des causes, sa raison d’être; et comme il n’est pas possible de lui reconnaître

une cause extérieure, ils pensent que cette cause

est en lui; supposition aussi peu raisonnable que pos-

sible. Car, dès qu’on est arrivé à un principe en remontant la chaîne des raisons, il est évident qu’il faut s'arrêter et mettre un terme à la question par une réponse définitive. Je sais bien qu’ils recourent à la notion même de Dieu pour en déterminer l’existence même; mais il est facile de voir que ce n’est là qu’une opération toute idéale, qu’il n’v a rien d’ef-

féùtué réellement. On se fait une notion d'un certain être en qui est la plénitude de la réalité ; or, il faut reconnaître qu’on est obligé de lui accorder par cette ndtion jusqu’à l’existence. Tel est donc l’argument : si toutes les réalités se trouvent réunies sans distinction de degré dans quelque être, cet être existe. Si elles sont simplement conçues réunies de la sorte, l’existence de cet être n’est elle-même qu’en idée. Mieux valait donc raisonner comme il suit : en formant la notion d’un certain être que nous appelons Dieu , nous l’avons déterminé de telle sorte que l’exis-

tence s’y trouve comprise. Si donc la notion ainsi préconçue est vraie, il est vrai aussi que Dieu existe. Ceci soit dit à l’adresse de ceux qui admettent l’argument de Desçartes. , *

Proposition VII.

Il existe un être dont l'existence précède en quelque sorte la possibilité de cet être} celle de toutes choses , un être qui est par cette raison absolument nécessaire. Cet être c est Dieu .

Comme la possibilité n’a lieu que par la non-répugilance de certaines notions réunies, et qu’en conséquence la notion de possibilité résulte d’une corn-

paraison; comme il est nécessaire aussi que dans toute comparaison il y ait des . choses à comparer, et

qu’il n’y ait pas de comparaison possible oùiljn’y a rien du tout, et que la comparaison corresponde à cette notion de la possibilité ; il s’ensuit que rien ne

peut être conçu possible que ce qui existe réellement

dans toute notion possible, et que même (puisqu’autrement il n’y aurait rien du tout de possible, c’est-àdire qu’il n’y aurait rien que d’impossible) il existe d’une existence absolument nécessaire. Or, il est nécessaire que toute cette réalité de toute nature existe réunie dans un seul être.

Supposé en effet que ces réalités qui sont comme la matière de toutes les notions possibles, se trouvent réparties entre plusieurs choses existantes, chacune d’elles aurait une existence limitée par une certaine raison , c’est-à-dire qu’elle serait inséparable de quelques privations. Et comme l’absolue nécessité ne convient pas moins à ces privations qu’aux réalités, et qu’elles sont cependant nécessaires à la complète détermination de la chose, détermination sans laquelle rien ne saurait exister, les réalités limitées par cette raison n’existeraient donc que d’une manière contingente. Il faut donc, pour qu’il y ait nécessité absolue, qu’elles existent sans limitation, c’est-à-dire qu’elles constituent un être infini. La pluralité d’un pareil être, si l’on en peut imaginer une, n’étant qu’une répétition faite un certain nombre de fois, il faut dire, puisque la contingence est opposée

à la nécessité absolue, qu’il n’existe qu’un seul être absolument nécessaire.

Scolie. Voilà une démonstration de l’existence de Dieu aussi essentielle que possible ; et bien qu’il n’y ait pardieu à une démonstration génétique proprement dite, elle est cependant fondée sur une raison parfaitement première, à savoir, la possibilité même des choses. D’où il résulte que si l’on fait disparaître Dieu par la pensée, ce n’est pas seulement l’existence des Choses qui succombe avec lui, c’est encore leur possibilité. intrinsèque. Car bien qu’on ait coutume d’appeler absolument nécessaires des essences (qui consistent dans la possibilité interne), il serait plus juste de dire qu’elles conviennent aux choses d'une manière absolument nécessaire. En effet, l’essence du triangle , qui consiste dans l’assemblage de trois côtés, n’est pas nécessaire en soi ; quel est, en effet, celui qui, sain d esprit, soutiendrait qu’il est nécessaire en soi que trois côtés soient toujours conçus réunis? J’accorde bien que cette réunion est nécessaire au triangle, c’est-à-dire que, posé l’hypothèse que le triangle soit conçu ou pensé, on conçoit nécessairement trois côtés. Ce qui revient à dire que si quelque chose existe il existe. Mais de savoir comment il serait possible d’avoir la pensée des notions de côtés, d’espace à renfermer, etc., c’est-à-dire comment il y a en général quelque chose susceptible d’être conçu,

d’où plus tard, par voie de combinaison , de limitation , de détermination, résulte une notion quelconque d’une chose à penser, c’est ce qui ne peut être parfaitement conçu qu’à la condition que tout ce qu’il

v a de réel clans une notion existe en Dieu, source de

toute réalité. Nous n’ignorons pas que Descartes a donné de l’existence de Dieu un argument tiré de la notion interne même de Dieu ; mais j’ai fait voir aussi dans la scolie du précédent paragraphe comment il s’était abusé : Dieu est l’être unique de tous les êtres, en qui l’existence est antérieure à tout le reste, ou, si l’on aime mieux, dans lequel l’existence et la possibilité sont une même chose. Faire abstraction de son existence, c’est en faire disparaître la notion.

Proposition VIII.

Tout ce qui est contingent doit avoir une raison d'être antêcédemment déterminante .

Supposez qu’il en manque, rien ne fera qu’il existe. Par le fait donc que l’existence est déterminée, c’està-dire posée de telle sorte que tout ce qui est l’Opposé de la détermination est complètement exclu, il n’y aura d’autre exclusion de cet opposé que celle qui part de la position de l’existence. Or, cette exclusion étant identique (puisque rien n’empêche la non-

existence d’une chose que le fait de sa non-existence), l'opposé de Inexistence sera exclu par lui-même, c’est-à-dire sera absolument impossible. En d’autres termes : la chose existera nécessairement, absolument, ce qui répugne à l’hypothèse.

Corollaire. De ce qui a été démontré suit une chose, à savoir, que la seule existence des êtres contingents réclame le secours d’une raison déterminante; que cela seul qui est nécessaire est exempt

de cette loi. Il ne faut donc pas admettre dans un sens absolu que le principe de la raison antécédemment déterminante comprenne l’universalité de toutes les choses possibles.

Scolie. Je suis donc parvenu, j’aime à le croire, à éclairer de la lumière d’une certitude complète la démonstration du principe de la raison suffisante. On sait, du reste, que des philosophes contemporains, doués d’une très-grande pénétration, parmi lesquels il faut placer l'honorable Crusius, n’ont cessé de se plaindre du peu de solidité de la démonstration de ce principe, telle qu’on la trouve exposée dans tous les écrits sur cette matière. Ce grand homme désespérait si fort de pouvoir remédier à l’essence de ce mal, qu’il soutenait sérieusement que cette proposition n’était pas susceptible de démonstration, supposé même qu’elle fut vraie. Si je n’ai pas tenu à donner de ce principe une démonstration si courte, si succincte qu’elle se ré-

cluisît à un seul argument, comme on a généralement essayé de le faire; si j’ai cru nécessaire de prendre quelque détour pour arriver à une entière certitude, je vais en dire la raison.

Il fallait d’abord distinguer soigneusement entre la raison de la vérité et la raison de l’existence, quoiqu’il eût pu sembler que l’universalité du principe de la raison suffisante dans le domaine du vrai, s'étende également à l’existence. Car si rien n’est vrai, c’està-dire si un prédicat ne convient à un sujet qu’autant qu’il y a raison déterminante, il s’ensuit que le prédicat de l’existence ne sera pas non plus une existence, sans cette raison môme. Mais il est certain que, pour affirmer la vérité, il n’est pas besoin de la raison antécédemmeut déterminante, et qu’il suffit de l’identité entre le prédicat et le sujet. Mais dans les choses qui existent, il faut chercher la raison antécédemment déterminante; s’il n’v en a pas, l’être' existe alors d’une manière absolument nécessaire; si l’existence est contingente, cette raison ne peut pas ne pas la précéder; je l’ai prouvé. Ainsi, puisant la vérité à sa source môme, nous l’avons, ce me semble, recueillie plus pure.

Le célèbre Crusius pense que certaines choses existantes sont suffisamment déterminées par le fait même de leur être, et qu’il est superflu de rien demander de plus. Titius agit en vertu de sa libre volition ; si je lui

demande pourquoi il a agi d’une façon plutôt que

d’une autre, il me répondra que c’est parce qu’il l’a

voulu. — .Mais pourquoi îa-Uil voulu? Sotte questiqp ! pense-t-il. Lui demandez-vous pourquoi Titius n’a passait plutôt autre chose? il vous répondra que c’est parce qu’il a fait cela. Il pense donc que lajibre

Jk 4t

volition actuelle'^esL déterminée par son existence même, et qu’elle ne l’est pas antécédemment par des raisons antérieures à son existence. Il soutient que tôules les déterminations opposées sont exclues par la seule position du fait de l’existence, et que par

conséquent la raison déterminante est inutile. Mais qu’il me soit permis de prouver §pore par un autre argument, que si l’on abandonne la -raison antécédemment déterminante, la chose contingente ne sera jamais suffisamment déterminée, et qu’elle ne

pourra pas même exister. L’acte de la libre volition

existe; cette existence exclut l’opposé de cette détermination; mais comme il n’a pas existé autre-

fois, et que*l’existence ne décide pas par elle-même si elle a été ou si elle n’a pas été autrefois , l’existence de cette volition laisse indéterminée la question de savoir si elle a déjà existé auparavant ou si elle n’a pas existé. Et comme, dans une détermination, quelle

qu’elle soit, il faut toujours savoir si l’être a commencé'ou non, l’être restera indéterminé à cet égard, et ne pourra sortir de cette indétermination qu’à la

condition qu’on en recherche non-seulement les caractères propres à l'existence interne, mais encore les

notions qui peuvent se concevoir indépendamment - •»# de son existence. Mais comme ce qui détermine la non-

existence antécédente d’un être réel précède la notion

d’existence, etque ce qui fait que l’être actuellement

existant n’existait pas auparavant^* a déterminé en

mêmetempsJe passage de la non-existence à i'existegp

(car les propositions : pourquoi ce qui existe mainte-

nantn’a-t-il pasexisté autrefois^? et pourquoi ce quiti’à pas existé autrefois existe-t-il maintenant ? sont identiques en réalité), c’est-à-dire es^la raison antécédemment déterminante de l’existence ; il est suflisamment

clair que, sarçs cette raison, il y a lieu aussi àjunedéler- * « mination indéfiniment divèrsifiée de l’être dont on peut

concevoir le commencement de l’existence, etqu’ainsi

la non-existence reste possible. Ceux qui pourraient

trouver cette démonstration un peu obscure, à cause

de la profondeur de notre analyse, pourront se contenter de ce que nous avons dit plus haut#

Enfin, je* vais dire en peu de mots pourquoi* je n’ai pas admis la démonstration employée par Wollf et ses disciples. Voici, pour résumer beaucoup de choses en1 quelques paroles, à quoi revient la démonstration de cet homme illustré, telle que nous la trouvons exposée avec lucidité par le pénétrant Baumgarten : Si quelque chose n’avait pas de raison, rien

n’en serait la raison; donc rien serait quelque chose; ce qui est absurde. Mais il eût été plus juste de raisonner ainsi : Si une chose qui est n’a pas de raison, la raison de cette chose n’est rien (nikil est), c’est-àdire un non-être. Ce que j’accorde complètement : car s’il n’y a pas de raison, la notion qui y ^répond sera celle d’une chose qui n’est pas; mais si l’on ne peut assigner d’autre raison à une chose que la raison à laquelle aucune notion ne correspond, cette chose

n'aura pas de raison ; ce qui revientà la supposition. Il ne suit pas de là une proposition absurde, comme on le croyait. Je donnerai un exemple à l’appui de mon opinion. J’essayerai de donner une démonstration d’après cette manière de raisonner, à savoir que le premiers homme a eu un père. Supposez, en effet, qu’il n’ait pas été engendré, rien ne l’aurait engendré. Le premier

homme aurait donc été engendré par rien. Et comme

il y a là contradiction, il faut convenir qu’il a été engendré. Il n’est pas difficile d’échapper à ce qu’il y a de captieux dans cet argument. Si le premier homme n’a pas été engendré, rien ne l’a procréé. Ce qui veut dire que celui qu’on pourrait regardercomme son auteur n’est rien ou est un non-être. Proposition d’une parfaite certitude; mais, prise en sens inverse, elle prend une signification très-abusivement détournée.

Proposition IX.

Enumérer et résoudre les difficultés auxquelles semble être sujet le principe de la raison déterminante, vulgairement appelée raison suffisante .

On peut regarder à bon droit (1 1 ) S. . . R. . . et le profond Crusius (qui est, à mon avis, je ne dirai pas le

premier des philosophes allemands, mais l’un des

premiers promoteurs de la philosophie dans ce pays), comme les chefs et les représentants des adversaires de ce principe. Si je suis assez heureux pour dissiper les doutes de celui-ci (et la vérité de ma cause me le fait espérer), je croirai avoir triomphé de toutes les

difficultés. Il commence par critiquer la formule de ce

principe; il la trouve équivoque et d’un sens indécis. Il remarque avec justesse que la raison de connaître, la raison morale et d’autres raisons idéales, sont souvent employées à la place de raisons réelles et antécédemment déterminantes; de sorte qu’il est souvent difficile de savoir quelle est de ces deux sortes de raisons

(1) Je n’entends contester en rien le mérite de l’illustre Darjes, dont ^arguments, ainsi que ceux de quelques autres, contre le principe de la raison déterminante, sont d’un grand poids; mais comme ils sont tout à fait analogues à ceux de M. Crusius, qui doivent être examinés, j’ai cru pouvoir me borner à dissiper surtout les doutes qui naissent de ces derniers, sans que des hommes si distingués puissent le trouver mauvais.

celle que Ton veut sous-entendre. Nous n’avons pas à parer ce coup, parce qu’il ne porte pas; nos assertions y échappent. Pour peu qu’on examine nos paroles, on verra que nous distinguons soigneusement entre la raison de vérité et la raison de réalité ( actuel litatis). Dans la première, il s’agit seulement de celte position du prédicat qui a lieu par l’identité des notions comprises dans le sujet (considéré soit en luimême, soit dans ses rapports) avec le prédicat; le prédicat, déjà inhérent au sujet, se trouve ainsi à découvert. Par la raison d’actualité, où les choses sont posées comme existantes, on examine, non pas si l’existence de ces choses est déterminée, mais d’oà elle l’est. Si rien n’exclut l’opposé, la chose doit être affirmée existante, non-seulement d’une existence absolue, mais aussi par elle-même et d’une manière absolument nécessaire. Mais si l’existence de la chose est contingente , il faut qu’il y ait d’autres choses qui, la déterminant ainsi et non autrement, excluent déjà d’une manière antécédente l’opposé de l’existence de cette chose. Cela soit dit de notre démonstration en général.

Mais une objection de ce grand homme, qui peut donner plus d’embarras aux défenseurs de ce principe, est celle par laquelle il nous accuse, avec une vigueur de raisonnement qui n’est pas à dédaigner,

de faire revivre l’immuable nécessité de toutes choses,

le fatalisme des stoïciens, et de détruire jusqu’à la liberté età la respoDsabiliiémorale. Cet argument n’est pas nouveau ; mais Crusius le reproduit d’une manière plus nette et plus ferme, et avec une clarté qui ne laisse rien à désirer; je le reproduirai, autant que possible, sans rien lui faire perdre de sa force ni de sa clarté.

Si tout ce qui arrive ne peut arriver sans une raison antécédemment déterminante, il s’ensuit qu atout ce qui il arrive pas ne peut pas non plus arriver , parce qu’il n’y a pas pour cela de raison, et que sans raison cependant une chose ne peut absolument pas arriver. Et comme il faut l’accorder en remontant ainsi à toutes les raisons des raisons, il s’ensuit que toutes choses arrivent en vertu d’un enchaînement si naturel et si étroit, que souhaiter l’opposé d’un fait quelconque et même d’une action libre, c’est souhaiter l’impossible, puisqu’il n’y a pas là de raison propre à produire le résultat désiré. Et, remontant ainsi la chaîne inévitable des événements , chaîne qui, d’après l’expression de Chrysippe, n’a voulu qu’une seule fois, et qui s’étend à des ordres de conséquence éternels , on ne s’arrête enfin qu’au commencement du monde, à l’action immédiate d’un Dieu créateur. C’est là qu’est toute raison dernière des événements, raison pleine de tant de conséquences. Une fois cette raison posée, les choses sortent

ensuite les unes des autres pendant le cours des siècles à venir, suivant une loi fixe qui ne se dément jamais. Crusius attaque cette distinction rebattue entre la nécessité absolue et la nécessité hypothétique, distinction à l’aide de laquelle ses adversaires pensent lui échapper comme par une issue. Il croit donc qu’elle ne détruit en rien la force et l’efiicacité de la loi fatale. A* quoi sert-il, en effet, de se représenter l’opposé possible (lorsqu’on l’envisage en lui -meme) d’un fait exactement déterminé par des raisons antécédentes, quand ce fait n’en doit pas moins arriver en réalité , puisque les raisons qui pourraient le faire exister, ne sont pas, et qu’il existe en vertu du contraire? L’opposé d’un fait pris séparément peut, dites-vous, se concevoir; donc, il est possible. — Et après? Il ne peut cependant pas avoir lieu, parce que les raisons déjà existantes s’opposent à ce qu’il arrive jamais. Un exemple ; Caius a menti. Je vous accorde qu’en vertu de ses déterminations primitives, à savoir en tant qu’il est homme, Caius a été capable 'de franchise. Mais, d’après la détermination actuelle de Caius, la franchise ne lui va pas; car en lui sont des raisons qui constituent le contraire, et la sincérité ne peut lui être attribuée sans apporter le trouble dans la série de raisons qui l’enchaînent jusqu’au commencement du monde. Ecoutons maintenant ce que Crusius en

conclut. Par la raison déterminante, non-seulement cette action arrivera plutôt que toute autre, mais aucune autre ne peut avoir lieu en sa place. Dieu a donc tellement pourvu à l’enchaînement de tout ce qui se passe en nous, que rien autre n’y peut survenir. Nous ne sommes donc pas responsables de nos actes; la cause unique de tous ces actes, c’est Dieu, dont les lois nous assujettissent ën tous cas à l’accomplissement de notre destinée. N’est-ce pas là faire qu’aucun péché ne puisse offenser Dieu ? Par le fait qu’un péché se commet, il est assez prouvé que la série des choses enchaînées ne permettait pas une autre issue. Qu’est-ce que Dieu peut donc reprocher aux pécheurs de toutes les actions qu’ils ont dû. commettre depuis le commencement du monde?

Réfutation des doutes.

Quand nous distinguons en morale la nécessité hypo* thétique de la nécessité absolue, il ne s’agit pas alors de la force et de l’efficacité de la nécessité, c'est-àdire de savoir si, dans l’un ou l’autre cas, la chose est plus ou moins nécessaire ; mais il est question du principe nécessitant, c’est-à-dire de savoir d'où vient qu’une chose est nécessaire. J’accorde volontiers qu’ici des partisans de la philosophie deWolff s’écartent un peu du vrai quand ils semblent se persuader qu’une chose soumise à une série de raisons hypothétique-

ment déterminantes est exempte d’une nécessité complète parce qu’elle n’est pas d’une nécessité absolue. Mais mon illustre adversaire a mon approbalionquand il soutient que la distinction tant prônée ôte peu à la force de la nécessité et à la certitude de la détermination. Car, de même qu’on ne peut rien concevoir de plus vrai que le vrai, ni rien de plus certain que le certain , de même on ne peut rien concevoir de plus déterminé que le déterminé . Les événements de ce monde ont été déterminés d’une manière si certaine, que la prescience divine , incapable de se tromper, voit, par renchaînement des raisons, avec une égale certitude , et la futurition de ces événements et l’impossibilité du contraire, tout comme si le contraire de ces événements était exclu par une notion absolue. Mais la question n’est pas de savoir jusquà quel point , mais d’oü la futurition des choses contingentes est nécessaire. L’acte de la création du monde n’a rien en Dieu d’indécis; il a été déterminé avec une telle certitude que l’opposé est indigne de Dieu, c’est-à-dire est tout à fait impossible. Personne n’en saurait douter. Cependant l’action de Dieu n’est pas moins libre parce qu’elle est déterminée par des raisons qui renferment les motifs de son intelligence infinie, en inclinant certainement sa volonté, et qui ne procèdent point de quelque efficace aveugle de la nature. De même aussi , dans les actions libres des hom-

mes, en les considérant comme déterminées, l’opposé se trouve sans doute exclu; mais il ne l’est pas par des raisons indépendantes des désirs et des inclinations spontanées du sujet, comme si l’homme était poussé, même malgré lui, par une inévitable nécessité, à faire ce qu’il fait. Mais dans l’inclination même de nos volitiens et de nos désirs, en tant qu’elle cède volontairement aux attraits des représentations, nos actions sont

déterminées par une liaison très-certaine sans doute mais volontaire, qui est une loi invariable. La différence entre les actions physiques et celles qui résultent de la liberté morale, ne consiste pas dans la différence de l’enchaînement et de la certitude, comme si les actions morales seules étaient soumises à une futurition douteuse, et qu’exemptes de l’enchaînement des raisons elles avaient une raison d’être vague et incertaine. Elles seraient peu dignes alors de compter parmi les prérogatives d’êtres intelligents. Mais la manière dont la certitude de ces actions est déterminée par leurs raisons, nous permet d’affirmer qu’elles portent le caractère de la liberté morale ; car elles n’ont lieu que par suite de l’application des motifs de l’intelligence à la volonté. Dans les brutes, ou dans les actions physico-mécaniques, au contraire, tout est nécessité en conséquence des sollicitations et des impressions extérieures, sans qu’il y ait aucune inclination spontanée du libre arbitre. On reconnaît que

l’homme peut indifféremment se déterminer à agir dans un sens ou dans un autre; mais qu’il est déterminé par la seule inclination de son bon plaisir aux choses qu’il se représente comme agréables. Et plus la nature de l’homme est plus sûrement assujettie à cette loi, plus il est libre; car ce n’est pas être libre que d’être porté en tout sens par un vague effort vers les objets; — il n’agit pas, dites-vous, par une autre raison que celle de son bon plaisir . — Je vous tiens par vos propres aveux . Qu’est-ce donc que ce bon plaisir, sinon l’inclination de la volonté dans un sens plutôt que dans un autre, suivant l’attrait de l’objet?

Ce bon plaisir ou l’agrément dont vous parlez, indique par conséquent que l’action est déterminée par des raisons internes. Car, à votre avis, le bon plaisir détermine l’action ; or, le bon plaisir n’est que l’acquiescement à l’objet, en conséquence de la raison de l’attrait par lequel cette raison invite. 11 y a donc une détermination relative dans laquelle, en supposant que la volonté soit également -attirée, et qu’il y ait plus d’agrément d’un côté, c’est supposer qu’il y a plaisir tout à la fois égal et inégal ; ce qui répugne. Mais il peut y avoir des cas où, n’ayant pas une parfaite conscience des raisons qui inclinent la volonté dans un sens ou dans un autre, on opte cependant pour l’un des deux; mais alors le fait s’accomplit par le passage de la faculté supérieure de P esprit à l’infé-

rieure, et l’esprit est ainsi dirigé d’un côté ou d’un autre suivant la prédominance d’une représentation obscure, prédominance dont nous parlerons plus amplement par la suite.

Qu’il me soit permis de faire de cette célèbre controverse l’objet du dialogue suivant entre Caius, défenseur de la liberté d’indifférence, et Titius, partisan de la raison déterminante :

Caius . — J’avoue que ma conscience me tourmente et me reproche ma conduite passée; je n’ai plus qu’un motif de consolation, celui de pouvoir adopter tes idées; alors je ne serais pas responsable de mes actions. Garrotté que j’aurais été pour ainsi dire par les raisons qui s’enchaînent tour à tour depuis l’origine des choses, j’aurais été l’agent forcé de toutes mes actions, et quiconque me reproche aujourd’hui mes vices , et me fait vainement un crime de ne m’être pas conduit autrement, n’agit pas avec plus de raison que s’il me reprochait de ne pas avoir arrêté le cours du temps.

Titius, — Voyons un peu ; quelle est cette série de raisons à laquelle tu te plains d’avoir été asservi? Tout ce que tu as fait, ne l’as-tu pas fait volontairement ? Sur le point de mal faire, n’as-tu pas été averti par la voix secrète de ta conscience, et par la crainte de^Dieu , qui vainement te remontrait au fond de l’âme? N’as-tu pas préféré boire, jouer, sacrifier à

Vénus, et ainsi de suite? As-tu jamais été entraîné au mal, à ton corps défendant?

Cciius. — Je ne le nie pas le moins du monde. Je

sais bien que ce n'est pas de vive force, et tout en ré-

sistant avec courage que j’aurais été entraîné violemment à mal faire. C’est en toute connaissance de cause et avec pleine volonté que j’ai été l’esclave de mes vices. Mais d’où m’est venue cette inclination de ma volonté vers le mal ? Avant que j’eusse mal fait, alors que les lois divines et humaines m’invitaient, dans mon hésitation, à les suivre, n’était-il pas déterminé déjà par l’ensemble des raisons, que j’irais plutôt au mal qu’au bien? Quand une raison complète de tout point existe, est-il plus possible d’en empêcher l'effet que de faire que ce qui est accompli ne le soit pas ? Or, dans ton système, toute inclination de ina volonté a été parfaitement déterminée par une raison antécédente, et celle-ci par une raison antérieure, et toujours ainsi jusqu’au début de toutes choses.

Titius. — Je dissiperai cependant tes scrupules. La série des raisons impliquées dans chaque point de toute action à faire, a fourni des mobiles attrayants pour et contre ; tu tes rendu de ton plein gré aux uns ou aux autres, parce que tu as trouvé plus agréable d’agir ainsi qu’autrement. Mais, dis-tu, il était déjà décidé par l’ensemble des raisons que tu inclinerais dans le sens prédéterminé. Penses-tu donc que l’in-

clination spontanée de ta volonté , l’attrait de l’objet, soit nécessaire pour qu’il y ait raison parfaite de l’action!

Caius. — Prends garde, tu parles d’inclination spontanée; or, je dis qu’elle n’a pas pu ne pas pencher dans ce sens.

Titius. — Tant s’en faut que la spontanéité se trouve par là détruite qu’elle en est plutôt rendue très-certaine, pourvu toutefois, qu’on entende bien la chose. En effet, la spontanéité est une action partie d’un principe interne . Quand cette action est déterminée conformément à la représentation du mieux possible , on l’appelle Liberté . Un homme est d’autant plus libre qu’il se conforme plus sûrement à cette loi, et que par conséquent il est plus déterminé par tous les motifs de vouloir. Ton argumentation ne prouve pas que la liberté soit détruite par la force des raisons antécéderament déterminantes. Tu t’es suffisamment réfuté toi -même en disant que tu as agi volontairement, et non malgré toi. Ainsi, ton action n’a pas été inévitable comme tu parais le soupçonner, car tu n’as pas cherché à l’éviter; mais elle a été infaillible par suite de la tendance de tes goûts dans les circonstances où tu étais placé. Et cela même t’accuse plus hautement. Car telle a été la violence de tes désirs qu’ils ne t’ont pas permis de changer de résolu

tion. Mais je veux t’immoler avec tes propres armes. Voyons : qu’est-ce qui te fait penser qu’on doit se former plus aisément, selon toi,; une notion de la liberté ?

Caius. — Je pense, en effet, que si tu faisais bon marché de tout cet enchaînement de raisons qui se déterminent par un événement inflexible, si tu admettais que l’homme, dans toute action libre, se prononce indifféremment dans un sens ou dans un autre, et que, posé toutes les raisons déterminantes dans une situation quelconque, il peut cependant choisir à volonté entre un parti et un autre, alors je reconnaîtrais que la question de la liberté a été bien traitée.

Titius . — Juste ciel! si quelque divinité permettait que ton souhait fût exaucé, quels malheurs ne viendraient pas continuellement t’assaillir? Suppose que tu aies résolu d’entrer dans la voie de la vertu. Suppose que tu aies fortifié ton âme des préceptes de la religion, et de tout ce qui peut affermir de * bonnes résolutions. Maintenant s’offre l’occasion d’agir. Tu tombes subitement dans le mal , car les raisons qui t’invitent ne te déterminent pas. Quelles plaintes ne seront pas les tiennes? Il me semble t’entendre. Ah! quel destin ennemi m’a fait tout à coup abandonner une résolution salutaire! A quoi sert -il de s’attacher aux préceptes de la vertu, puisque nos actions dépendent de la fortune,

et qu’elles ne sont pas déterminées par des raisons? Assurément, dis-tu, je ne me plains pas d’une violence qu’un destin irrésistible exercerait sur moi, mais j’abhorre ce je ne sais quoi, qui me rend complice de ma propre chute dans le mal. O honte! Comment cette inclination que je déteste m’a-t-elle fait tomber juste dans le pire des partis, quand elle pouvait aussi bien me porter au parti contraire!

Caius . — C’en est donc fait de toute liberté.

Titius. — Vois à quelles extrémités je t’ai réduit. Ne t’arrête pas à des semblants d’idées; car tu te sens libre, mais ne te fais pas de celte liberté une idée peu conforme à la droite raison. Agir librement, c’est agir conformément à son désir, et avec conscience. Il n’y a rien là qui ne se concilie fort bien avec la loi de la raison déterminante.

Caius . — Bien que je n’aie pas grand’chose à te répondre, cependant le sens interne me paraît en désaccord avec ton sentiment. Fais-moi une faible concession : accorde-moi que, si je m’observe attentivement, je remarque que je suis libre d’incliner d’un côté et de l’autre, et qu’ainsi je suis très-persuadé qu’une série de raisons antécédentes n’a pas déterminé la direction de mon action.

Titius . — Je vais te dévoiler la secrète imposture de ton imagination, qui te fait croire à un équilibre de rinfluence. La force naturelle du désir enraciné dans

le cœur de l’hotnme se porte non-seulement sur les objets, mais encore sur leurs représentations variées qui peuvent se fixer dans l’esprit. II nous est d’autant plus difficile de ne pas croire que l’application de notre volonté est exempte de toute loi, affranchie de toute détermination fixe, que nous nous sentons les auteurs de représentations qui renfermeraient les motifs de notre choix dans un cas donné, de telle sorte que nous pouvons très-bien appliquer notre attention à ces motifs, l’en détourner, l’appliquer à autre chose; d’où la conscience encore, non-seulement de tendre vers les objets, suivant nos goûts, mais aussi de pouvoir changer à volonté les raisons objectives ellesmêmes. Mais en nous attachant à bien comprendre que si, dans un cas donné, telle tendance de l’attention à combiner les représentations l’emporte sur telle autre, c’est par des rasons qui ont leur côté attrayant, comme si également, pour faire au moins preuve de liberté, nous reportons notre attention dans le sens contraire, nous lui donnons l’avantage, nous resterons alors facilement convaincu que l’appétit se dirige ainsi , pas autrement , et qu’il doit y avoir des raisons certainement déterminantes.

Caius. — Me voilà, j’en conviens, avec plus d’une difficulté sur les bras; mais je suis sûr que tu n’es pas moins embarrassé que moi. Comment crois- tu pouvoir concilier avec la bonté et la sainteté de Dieu la

futurition déterminée des maux dont il est la cause dernière et déterminante?

Titius. — Ne perdons pas inutilement nôtre temps dans de vaines disputes ; les hésitations qui te tiennent en suspens, j’en ferai prompte justice, et je vais dissiper tes doutes. La certitude de tous les événements physiques ou moraux étant déterminée, ce qui suit se trouve contenu dans ce qui précède, ce qui précède dans ce qui remonte plus avant, et ainsi toujours par un enchaînement ininterrompu dans des raisons de plus en plus reculées, jusqu’à ce que le commencement du monde, qui réclame immédiatement Dieu pour auteur, apparaisse comme la source et l’origine d’où toutes choses découlent comme par un canal incliné, en vertu d’une nécessité infaillible.

Partant de là, tu penses que Dieu est très-clairement désigné comme l’auteur du mal ; à ton avis, il ne peut haïr son propre ouvrage, ni rien de ce qui s’accomplit sur son prototype pendant la durée indéfinie des siècles; il semble ne devoir punir aucune des fautes que sa sainteté a permis d’entrer dans la composition du monde, car la faute retombe en définitive sur Dieu, cause première de tous les maux. Voilà tes doutes. Essayons d’en dissiper les ténèbres. Dieu, en mettant la main aux commencements de l’universalité des choses, a commencé une série. Cette série renferme dans la contexture étroite et fixe de renchaînement des

raisons, les maux de l’ordre moral même, et les maux physiques qui en sont la suite. Mais il ne suit pas de là qu’on puisse accuser Dieu d’être l’auteur de nos mauvaises actions morales.

Si, comme cela a lieu pour les machines, les êtres intelligents se portaient d’une manière toute passive aux choses qui tendent à des déterminations et à des changements fixes, je ne trouverais pas mauvais que la faute de toute chose fût, en fin de compte, rejetée sur Dieu, l’architecte de la machine. Mais des actions qui se font par la volonté d’êtres intelligents, et doués de la faculté de se déterminer comme il leur convient, proviennent, sans aucun doute, d’un principe interne, de désirs dont on a conscience et d’un choix dans un sens ou dans l’autre, selon le bon plaisir de la volonté.

Ainsi, quoique une créature intelligente puisse être si fort engagée dans l’établissement raisonné des choses avant l’émission d’actes libres, et si étroitement prise dans ce tissu de circonstances qu’elleme puisse douter qu’elle commettra des fautes morales, qu’elle puisse le prévoir, toujours est-il que cette futurition est déterminée par des raisons dans lesquelles la direction volontaire de ces actes vers le mal est l’affaire essentielle, et que les fautes commises avec le plus d’entraînement ne sont pas moins imputablesaux pécheurs; ils n’en sont pas moins les auteurs, et c’est parfaite justice qu’ils portent la peine d’un plaisir défendu.

Quant à l’aversion (le Dieu pour le péché, aversion dont sa sainteté lui fait une loi, mais qui semble peu d’accord avec le plan du monde connu, puisque la futurition de ces maux devait en faire partie, c’est là une difficulté qui n’est pas insurmontable, sois-en sûr.

L’infinie bonté de Dieu tend à la plus grande perfection possible des créatures, ainsi qu a la félicité du monde spirituel. Mais dans cet effort infini de se manifester, il ne s’est pas seulement occupé des séries plus parfaites d’événements qui devaient un jour se réaliser par ordre de raisons, mais il a pourvu encore à ce qu’aucun des biens d’un degré inférieur ne fût omis, afin que l’universalité des choses enveloppât tout dans son immensité, depuis le plus haut degré de perfection, qui comprend les choses finies, jusqu’à tous les degrés inférieurs, et même, si je puis le dire, jusqu’au néant. Il a même permis que son dessein se reconnût dans les choses, qui présenteraient encore à sa sagesse quelque bien à retirer même des plus grands maux, afin de manifester sa gloire divine par la diversité infinie des choses. Il était digne de la sagesse, de la puissance et de la bonté divine, que cet ensemble ne fût pas privé de l’histoire du genre ; si lugubre qu’elle soit, elle porte néanmoins avec elle, à travers un déluge de maux, des témoignages infinis de la bonté divine.

Ce n’est pas adiré que Dieu ait voulu faire entrer

les maux eux-mêmes dans le plan de son œuvre ébauchée , et qu’il les en ait tirés à dessein.

Il a voulu les biens et a reconnu qu’ils ne pouvaient subsister sans leurs raisons d être, et sa souveraine sagesse ne lui a pas permis de les arracher avec le mal qui s’y trouvait mêlé. Du reste, les hommes ont péché volontairement, et en vertu d’une passion qui tient à l’âme; l’ordre des raisons antécédentes ne les a ni poussés, ni entraînés, il les a attirés ; et, bien qu’il ait été prévu qu’ils céderaient aux excitations, cependant, comme l’origine des fautes réside dans un principe interne de détermination de soimême, il est évident que les pécheurs seuls doivent porter la responsabilité de ces fautes. Et, parce qu’en permettant ces maux, la Divinité s’y est en quelque sorte arrêtée, ee n’est pas une raison pour croire qu’elle déteste moins le péché. Car, la compensation que Dieu s’applique activement à obtenir pour les maux permis, employant à cette fin les avertissements , les menaces, les encouragements, les moyens, est pioprement la fin qui a déterminé le divin architecte. En retranchant ainsi les causes du mal, en les contenant dans la mesure permise par l’entier respect de la liberté, Dieu fait assez voir qu’il est ennemi du mal moral, tout en montrant son amour pour les perféctions qui peuvent provenir du mal même. Mais je

reviens à mon sujet, après en être resté trop longtemps éloigné.

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