PRINCIPES TÉLÉOLOGIQUES
EN PHILOSOPHIE
Si par nature on entend l'ensemble de tout ce qui est soumis à des lois, et que l'on envisage le monde (comme nature proprement dite) dans ses rapports avec une cause suprême, Pétude de la nature (qu'on appelle physique au premier de ces points de vue, et métaphysique au second) peut prendre deux directions : elle peut être ou théorique ou iéléologique. Mais, à ce dernier point de vue, la physique ne tient compte que des fins qui nous sont révélées par l'expérience; la métaphysique, au contraire, comme il est dans sa destinée de le faire, ne peut s'occuper que d'une seule fin, celle qui est établie par la raison pure. J'ai fait voir ailleurs que la raison, dans la métaphysique de la physique spéculative (par rapport à la connaissance de Dieu), ne peut atteindre complètement son but^ et qu'il lui reste encore la méthode téléologique à suivre, de telle sorte cependant qu'une fin déterminément donnée a priori (dans l'idée du souverain bien) par une raison pratique pure, et non point les fins naturelles qui ne portent que sur des preuves expérimentales, doit suppléer au défaut d'une théorie
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iusLiffisanle. J'ai cherché, dans un petit essai sur les races humaines, à démontrer le droit de parti i- aussi d'un principe tcléologique. Mais ce sont là deux cas d'une exigence à laquelle la raison ne se soumet pas volontiers, et qui peut prêter à plus d'un malentendu.
Dans toute étude de la nature, la raison aspire justement avant tout à la théorie, et plus tard seulement à la détermination finale. Ce qui manque à la théorie ne peut encore être réparé par aucune finalité pratique. Nous restons toujours dans l'incertitude par rapport aux causes efficientes, si évidente que nous puissions rendre la convenance de notre supposition des causes finales, de la part de la nature ou de la volonté humaine. Mais ce défaut n'est jamais plus réel que (comme dans ce cas métaphysique) quand des lois pratiques doivent nécessairement précéder pour donner tout d'abord la fin, en faveur de laquelle je pense à déterminer la notion d'une cause, notion qui paraît ainsi n'atteindre en rien la nature de l'objet, et n'avoir d'autre fin que nos vues et nos besoins.
11 est toujours difficile d'être forme sur dos principes dans les cas où la raison a deux sortes d'intérêts opposées l'une à l'autre. Mais il n'est si difficile de s'entendre aussi sur des principes de cette nature, (]uc parce (pi'ils tiennent à la méthode de [)enser avant la
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(li'kMiniiialioiitlu rol)j('l,L'l(iuedes j)rL't('Utioiis res[)L'(> livcMiu'ul opposées tic la raison lendunl tloulcuN. le point de vue de l'osprit d'où Ton doit cousidirer sou objet. Dans la Jxcvitc mensuelle de Berlin^ deux preniicrs essais sur deux sortes d objets lorldiirércnts, cl d'uu inlLMét très-inégal, ont été soumis à un examen approfondi. Dans l'un, je n'ai pas été compris, quoique je m'attendisse à l'èlre ; dans l'autre, ma pensée a été saisie au delà de mon attente. Ces deux articles sont d'hommes d'un talent supérieur, pleins d'une force juvénile, et déjà en possession de la renonmiée. Dans l'un je suis censé avoir voulu résoudre une question de physique par des dogmes religieux ; dans l'autre, je suis déclaré non suspect d'avoir voulu porter la moindre atteinte à la religion par la preuve de l'insuffisance d'une physique métaphysique. Dans tous les deux, la difficulté d'être compris tient au droit encore obscur de recourir au principe téléologique partout où des sources de connaissances théoriques font défaut, mais avec une telle réserve que le droit de priorité soit assuré à la recherche théorico-spéculative, afin de s'assurer avant tout de la plénitude de ses forces en pareille matière (en quoi l'on exige à bon droit de la raison pure dans les questions métaphysiques, qu'elle prouve d'abord ce point, et en général sa prétention de prononcer sur quoi que ce soit, mais qu'elle y mette eo pleine évi-
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dcnce les moyens propres à motiver une lelle coiitiance), et que cclfc liberté lui reste toujours entière dans la suite. Une grande partie du ditlérend tient ici à la crainte où l'on est que le libre usage de la raison en reçoive une atteinte ; en dissipant cette appréhension, j'aurai fait évanouir les obstacles qui s'opposent à une manière de voir uniforme.
M. le conseiller intime, Georges Forster, dans le Mercure allemand d'octobre et de novembre 1T8G, élève contre une explication de mon opiniou depuis longtemps publiée dans la Revue mensuelle de Berlin de novembre 1785, des objections qui, à mon sens, n'ont leur raison que dans la manière vicieuse d'entendre le principe d'où je pars. L'illustre critique trouve tout d'abord périlleux de débuter par l'établissement d'un principe d'après lequel le naturaliste devrait se régler jusque dans la recherche et \ observation^ un principe tel même qu'il conduirait à une histoire naturelle (^\ difiererait de la simple description de la nature : distinction qui n'est pas plus admissible que le principe même. Mais on peut aisément faire disparaître cette dissidence.
Pour ce qui est du premier scrupule, il n'est pas l)0ssible de douter ([u'on puisse jamais rien trouver de régulier par un tâtonnement tout empirique, c'est-àdire sans un principe qui dirige dans Pinvestigalion; rai observer \\v<\ pas autre chose (|ue eonslitucr
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incLlioiliqiicincnt l'cxpériona'. Je tais peu di; cas du voyageur puienieut empirique et de son ncit, lors surloul qu'il sagit d'une connaissance synthétique d'où la raison doil tirer (}ucl(iue chose pour une ihéoric. 11 répond d'ordinaire quand on le lui demande : « J'aurais bien pu remarquer cela si j'avais su qu'on me le demanderait. » ]\ï. Forster lui-même suit le principe de Linné, de la constance du caractère des organes reproducteurs dans les plantes, principe sans lequel la description systématique du règne végétal n'aurait pas atteint la remarquable perfection et le développement connus. Il n'est malheureusement que trop vrai que des savants ont la témérité de faire passer leurs idées dans l'observation même (et, comme le sait fort bien le grand naturaliste, de regarder la ressemblance de ces caractères, à la suite de certains exemples, comme un indice delà similitude des propriétés des plantes), de même que la leçon faite aux raisonneurs intempérants (ce qui, nous aimons à le penser, ne nous regarde pas) est très-fondée; mais cet abus ne peut cependant pas prévaloir contre la justesse de la règle.
Quant à ce qui concerne la différence douteuse, absolument inadmise même, entre la description de la nature et l'histoire naturelle, elle serait, si Ton voulait entendre par histoire naturelle un récit des événements naturels, récit au(|uel nulle raison hu-
:\H0 l»K l'usAGK des riUNCU'ES TÉLÉOLOCilnUES
jDaine ne siidit, par exemple, la première formation des plantes et des animaux, elle serait sans doute, comme le dit M. Forster, une science à faire par des Dieux qui auraient été contemporains du fait, ou même les auteurs, et non une science à attendre des hommes. Mais si Thistoire naturelle consiste à dériver des forces de la nature, telles qu'elles s'offrent à nous maintenant, l'enchaînement de certaines propriétés ucluelles ae la nature des choses avec leurs causes dans un temps antérieur, et cela aussi loin seulement que l'analogie permet de remonter, une pareille histoire naturelle est non-seulement possible, mais elle a été assez fréquemment essayée par des naturalistes profonds, quels qu'aient été leurs succès, par exemple dans les théories de la terre (où celle de Tillustre Linnéc trouve aussi sa place). La conjecture de M. Forster lui-même, sur la première origine du nègre, n'appartient certainement pas non plus à la description de la nature, mais seulement à Ihistoirc naturelle. Cctle différence lient à la nature des choses, et je ne demande par là rien de nouveau ; je veux seulement qu'on sépare avec soin une chose d'une autre chose, parce qu'elles sont entièrement hctévogènes, et que si l'une (la description de la nature) fait relTel d'une science dans tout le luxe d'un grand système, l'autre (l'histoire naturelle) ne peut montrer i|ue (les tVagments ou de!^ li\ |)()llièifej5 iucertaine^.
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Graco à celle (listiiiclion vl ;"i Texpoî-ilioii de l'Iiisloire naturelle, comme science pioprc, (|ii()i(]iie maintenant (peut-être aussi à jamais) plus exécutable pouil'apparence que pour la réalité (dans laquelle pourrait bien se trouver indifiuc pour réponse à la plupart des questions un vacat), j'espère faire en sorte que par une prétendue connaissance on n'attribue pas à lune ce qui n'appartient qu'à l'autre, et qu'on apprenne à distinguer plus nettement la circonscription des connaissances réelles en histoire naturelle (car on en possède quelques-unes), en même temps que les limites qui lui sont assignées par la raison, et les principes qui pourraient servir à la faire cultiver avec le plus de succès. On doit me pardonner cet embarras, puisque j'ai constaté et fait ressortir dans d'autres cas, quoique pas précisément' au gré de chacun, un grand nombre d'inconvénients résultant du peu de soin qu'on a pris de délim.iter les sciences, et qu'en outrejesuis très-persuadé que la simpleséparation de rhétérogène qu'on avail auparavant pris pêle-mêle, doit souvent apporter aux sciences une lumière toute nouvelle, en même temps sans doute qu'elle décèlera bien des pauvretés qui pouvaient auparavant se déguiser sous des connaissances étrangères. Mais aussi elle mettra en évidence un grand nombre de véritables sources de la connaissance dont on n'aurait pas soupçonné la place. La plus grande diffi-
;JS"2 Dr. LL'SAGE DES riU.NCirES TÉI.Kdl.OGlijUErf
cullë dans celle innovation prélendue, c'est la dénomination. Le mot histoire signifiant la même chose que le mot grec ÎGTopta (récit, description), est trop usité et depuis trop longtemps, pour qu'on doive facilement se permettre d'y donner une autre signilicalion qui indiquerait Tinvesligalion naturelle de Torigine. Ajoutons qu'il ne serait pas facile de trouver une autre expression technique qui convînt parfaitement (i). Cependant la difliculté de la distinction dans les termes ne peut faire disparaître la différence dans les choses. Ce malentendu , résultat de la manière inévitablement différente d'entendre 'des Q^T^VQSSiows classiques ^ se retrouve aussi dans la notion de race^ et s'étend à la chose même. On retrouve ici un exemple de ce que dit Sterne à Toccasion d'une discussion physiognomique qui, suivant le récit plaisant qu'il en fait, aurait mis en rumeur toute l'Université de Strasbourg : les logiciens auraient vidé le dilférend, si seulement ils ne s'étaient pas heurtés à une définition. Qu'est-ce qu'une race? Le mot ne se trouve pas, certes, dans un système descriptif de la nature, parce qucla chose môme n'est vraisemblablcmentnulle part non plus dans la nature. IMais la noiion que cette expression désigne est cependant fondée dans la raison de tout observateur de la nature, qui conçoit à une
(1) .le proposerais, au lien de desrriplion de la nature, le nml physùxjraphip, el au lieu d'hisloiro naturelle, j)/i.i/si"!t/"»»''-
KN l'iiiLiisoi'iiii:. 383
I)m[)rii'lo liiMt'dilaiirdc (lillcrcnls iniiiii;iii\ (jui .s(; rcpioiluisont par le cmisenient, propriété (pii m; (ait point partie de la notion de leur genre, une conununaulé de la cause, et môme d'une cause qui se trouve oriiiinellement dans la souchedu genre lui-même. Que ce mot ne se rencontre que dans la description de la nature (maiscpi'on y trouve au lieu de celui-là le mot variété), je n'en conclurai pas qu'on n'ait pas le droit de le trouver nécessaire au point de vue de Thistoire naturelle. Seulement, il convient d'en déterminer nettement l'usage, et c'est ce que j'entreprends ici . Le nom dune race CQmme propriété radicale, qui désigneunesoucliecommune, et permet en même temps plusieurs caractères qui passent d'une génération à l'autre, non-seulement dans le même genre animal, mais aussi dans la même souche, n'est pas d'une invention maladroite. Je le traduirais ^diV différence [Abartung, progejiies classifica) pour distinguer une race de la dégénératioîi{Ausartungj degejieraiio, s. progenies specifica) (1), que l'on ne peut accorder, parce
(1) Les dénominations de classes et d'ordres expriment d'une mauiorc parfaitement claire une séparation toute logique opérée par la raison entre les notions, à la faveur d'une simple comparaison. Mais les dénominations de genres et d'espèces peuvent indiquer aussi la séparation physique établie par la nature même entre les créatures par rapport à leur reproduction. Le caractère des races peut donc suffire pour classer en conséquence des créatures, mais non pour en faire une espèce particulière, parce que celle espèce pouri'àit aussi indiquer une dérivation particulière, que nous n'entendons pas faire entrer sous la dénomination de race. Il va sans dire que nous ne prenons pas ici le