D'UN TON ÉLEVÉ
NOl'TELLEM£>T PRIS
EN PHILOSOPHIE
Le nom do |)hilosophio, depuis qu'il a perdu sa première significalion, celle d'une sagesse scientifique delà vie, fut de bonne heure recherché comme tilre glorieux d'une intelligence adonnée aux spéculations exceptionnelles; c'est maintenant je ne sais quelle révélation d'un mystère. — Les ascètes^ dans le désert de l'île de Macquarie, appelaient leur vie monastique une philosophie. V alchimiste se disait phiLosophus per igîiem. Les Zog-e^ des temps anciens et des modernes sont des adeptes d'un mystère traditionnel dont ils ne 'veulent rien révéler [philosophus per initiatioîiem). Enfin les derniers possesseurs de ce mystère sont ceux qui V oui en eux-mêmes, mais qui ne peuveTit malheureusement pas le révéler, ni le communiquer à tout le monde par la parole {philosophas per inspiratiojiem). Si donc il y avait une connaissance du sursensible (qui seul est un vrai mystère au point de vue théorique), qui peut certainement être révélée l'entendement humain au point de vue pratique, ce sursensible résultant de l'entendement comme faculté de connaître par notions^ serait cependant bien inférieur à ce qui pourrait être perçu immédia-
-424 d'un ton élevé
lement par l'eulendement, comme faculté de Vintuition. L'entendement discursif doit employer beaucoup de travail à l'analyse et ensuite à la synthèse de ses notions suivant. des principes, et s'élever péniblement de degrés en degrés dans le progrès de la connaissance, quand au contraire une intuition intellectuelle embrasserait d'un seul coup d'œil, et ferait connaître immédiatement l'objet. — Celui-là donc qui croit être en possession de l'intuition intellectuelle verra avec dédain l'entendement discursif; et réciproquement, la facilité d'un tel usage de la raison est une forte tentation d'admettre hardiment une semblable faculté intuitive, et de recommander très-spécialement une philosophie qui la prend pour fondement; ce qui s'explique facilement par le penchant naturel des hommes à Tégoïsme, penchant que favorise secrètement la raison.
Ce n'est pas seulement la paresse naturelle, mais aussi la vanité humaine (une liberté mal comprise), qui fait que ceux qui ont de quoi vi^^re, largement ou parcimonieusement, comparés à ceux qui sont dans la nécessité de travailler pour vivre, se tiennent pour notables {Vornehme). V! Arabe ou le Mon^^ole méprise le citadin et se croit au-dessus de lui, parce qu'il trouve plus agréable de circuler dans les déserts avec ses chevaux et ses brebis que de travailler. Le Toun- ^ouse des bois (JValdtutiguse) croit décocher à son
ruis K.N rniLosoi'HiE. 425
frère une inalcdiclioii, (iiiuiid il lui dit : u Puisscs-lu élever loi-uiènie lou Iroupcau comme le Burinte! » Celui-ci lui rend avec usure son im[)récalion en disant : « Puisses-tu labourer la terre comme le Russe! » Ce dernier dira peut-être, suivant sa manière de voir : « Puisses-tu être assis à une machine à tisser comme l'Allemand! » Tous, en un mot, s'estiment supérieurs en raison même qu'ils se croient dispensés de travailler. D'après ce principe , les choses en sont récemment venues à ce point, qu'une prétendue philosophie, suivant laquelle on n'a pas besoin de travailler, parce qu'il suffit de prêter l'oreille à l'oracle qui est au dedans de soi et d'en jouir pour acquérir d'une manière fondamentale toute la sagesse à laquelle peut prétendre la philosophie , se proclame sans déguisement. Elle se fait même d'un ton qui montre qu'elle n'entend pas être comparée à ceux qui, — scolastiquemeiit, — se croient obligés d'avancer lentement et avec circonspection, en s'élevant de la critique de leur faculté de connaître à la connaissance dogmatique, mais qu'elle ne veut être comparée qu'à ceux-là qui, — à lajaçon du génie, — sont capables d'acquérir d'un seul regard sur leur intérieur, tout ce que le travail soutenu peut donner, et bien au delà. Permis à quelques-uns de s'enorgueillir pédanlesquement des sciences qui demandent du travail, comme les mathématiques, l'histoire naturelle, Thistoire ancienne, la