V3G I*"UN TON ÉLEVÉ
On en produit un nouveau, qui n'a rien du tout de commun avec la logique, qui ne doit pas être un progrès de rentendement, mais une prévision sensitive {prœvisio sensit'wa) de ce qui n'est point du tout un objet des sens; c'est-à-dire un pressentiment du sursensible.
11 est évident qu'il y a là un certain tact mystique, un ç,di\\{{salto 7?zor/rt/e) des notions à l'inconcevable, une faculté de saisir ce que n'atteint aucune notion, une attente de mystères, ou plutôt un appât dont ils sont les moyens, mais en réalité le renversement des
sensible nVst pas seulement possible, elle en est même inséparable. En etîet, la somme de la moralité en moi , quoique sursensible, par conséquent pas empirique, est cependant donnée avec une autorité et une vérité incontestable (par un impératif catégorique); mais elle prescrit une fin qui, considérée théoriquement, sans une puissance d'un créateur du monde qui y conduise, est inaccessible par mes seules forces (le souverain bien). Mais croire en lui d'une manière moralement pratique, ce n'est pas en admettre théoriquement et par avance la réalité comme vraie, afin d'en tirer une lumière propre à faire comprendre la lin prescrite, et des mobiles pour agir, car déjà la loi delà raison y suffit objectivement; mais c'est i)0ur agir suivant l'idéal d'une lin, comme s'il y avait réellement un pareil gouvernement du monde, parce que cet impératif (qui ne prescrit pas la foi, mais l'action) contient du côté de l'homme obéissance et soumission de sa volonté à la loi, et en même temps du côté de la volonlèqm lui prescrit une lin, une faculté conforme k cette fin (faculté qui n'est pas celle de l'homme), en considération de laquelle la raison humaine peut .sans doute prescrire les actions, mais non la conséquence de actions (la lin à obtenir), qui n'est pas toujours, ou totalement au pouvoir (le l'homme. H y a donc déjà, dans l'impératif catégorique de la raison pratique, quajil à la matière, qui dit à l'homme : je veux que tes actions soient eu harmonie avec la lin dernière de toutes choses, la supposition d'une volonté légi.slativc, qui contient tout pouvoir (do la volonté divine); il n'est donc pas besoin de l'y faire entrer d'une manière spéciale.
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lélos au profit du niyslicisniL'. Car un pressmliment csl uno ohscuiv prévision; il contient I'l'sjjoIi- diinc solution, mais ijui n'est possibledans les questions de la raison (pie par des notions. Quand donc ces (piestionssont transcendanlesct ne peuvent conduire à ■aucune connaissance propre deTobjet, elles doivent j)romettre une coiuuiunication surnaturelle (une illumination mystique); ce qui est la mort de toute philosophie. Platon, Tacadémicien, a donc été, quoique involontairement (car il n'usait de ses intuitions intellectuelles que dans un sens rétrospectif pour expliquer la possibilité d'une connaissance synthétique à priori, et non d'une manière prospective pour étendre la connaissance par cette idée lisible dans l'entendement divin), le père de tout mysticisme e/i philosophie. — 3Iais je ne voudrais pas confondre Platon Vépistolographe (depuis peu traduit en allemand) avec le précédent. Celui-ci veut, indépendamment « des quatre choses » requises pour la connaissance, le nom de l'objet, la » description^ V exposition et la science., une cin- » quième (roue au chariot), à savoir, l'objet même » et sa 'Véritable existence. )) — « Cet être immuable, )j qui ne s'aperçoit que dans l'âme et par l'àrae où » s'allume d'elle-même une lumière, comme d'une » étincelle jaillissante de feu, il prétend (comme phi- » losophe illuminé) l'avoir saisi, bien cependant qu'on )) n'en puisse absolument parler au peuple, parce
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» qu'on serait à chaque instant convaincu rrigno- » rance. Toute tentative de cette espèce serait péril- ^) leuse, parce que ces hautes vérités seraient expon sées à un mépris grossier, et (ce qui est ici la seule » chose raisonnable) que l'âme pourrait se livrer à des >» espérances chimériques et à la vaine présomption » de connaître de grands mystères. -»
Qui ne voit ici le mystagogue, qui ne délire pas seulement pour lui seul, mais qui fait en môme temps partie d'une association, et qui, parlant à sas adeptes, en opposition avec le peuple (par lequel il faut entendre tous ceux qui ne sont pas initiés), fait de la hauteur avec sa prétendue philosophie ?
Dans la nouvelle langue mystico-platonicienne on dit : (( Toute la philosophie des hommes ne peut indiquer qu'une aurore; le soleil doit être pressenti.» Personne cependant ne peut pressentir un soleil, s'il n'en a jamais vu ; car il pourrait bien arriver que sur notre globe le jour succédât régulièrement à la nuit (comme dans la Genèse mosa'ique) ^ sans qu'on vît jamais de soleil, à cause des nuages qui couvriraient constamment le ciel, et que tout cependant allât son train suivant cette succession (de jour et de saison). Dans un pareil état de choses, un vrai philosophe ne presse/itiraii pas un soleil, il est vrai (car ce n'est pas son afl'aire), mais il pourrait peutêtre présumer en conséquence, pour expliquer ce
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pliCnomèiK^ par rii\ [)Ollièsc d un pareil corps célesle, et rencontrer assez juste. — A la vérité''', il n'est pas possible de voir dans le soleil (le sursensible} sans percevoir; maison peut très-bien le voir d'une manière rèlléeliie (par la réllexion de la raison illuminant lame moralement), et même sullisamment au point de vue pratique, comme le faisait Platon l'ancien. An contraire, les néoplatoniciens « ne nous donnent certainement qu'un soleil de théâtre, w parce qu'ils veulent îious faire iIIu^ion par des sentiments (pressentiments), c'est-à-dire par quelque chose de purement subjectif, qui ne donne aucune notion de l'objet, pour nous attirer par la présompiion de la connaissance d'un objectif transcendant. — Le philosophe sentimenlaliste qui platonise de la sorte est inépuisable en expressions figurées, destinées à faire comprendre ce pressentiment; par exemple : « appro- » cher de si près la sagesse divine qu'on peut enten- » dre le frôlement de sa robe. )> Il n'est pas moins fécond dans l'éloge de l'art par le faux Platon : (( puisque s'il ne peut lever le voile d'Isis, il sait du » moins le rendre si léger, qu'on peut pressentir la di ' M vinité qu'il recouvre. » Quel est le degré de cette finesse du voile, c'est co qu'on ne nous dit pas; mais il reste probablement assez épais pour qu'on puisse faire ce qu'on veut du fantôme : car autrement il y aurait vision ; ce qui devait être évité.
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La même cause est soutenue, à défaut de bonnes preuves, par des « analogies, des vraisemblances » (dont il a déjà été question tout à l'heure), qu'on donne pour des arguments, ainsi que « la crainte de rendre la raison impuissante, en l'énervant par une sublimation métaphysique si débilitante, qu'elle pourra difficilement tenir dans la lutte avec le vice (1 ). « C'est
(i) Ce que le platonicien a dit jusqu'ici est, en ce qui concerne le traité de son thème, de la pure métaphysique, et ne peut par conséquent intéresser que les principes formels de la raison. Mais insensiblement la métaphysique insinue Vhyperphysique, c'est-à-dire pas à beaucoup prés des principes de la raison pratique, mais une théorie de la nature du sursensible (de Dieu, de l'esprit humain), et entend la tiler « pas aussi finement. » L'exemple suivant fera vo'wcombiin vaine et nulle est une philosophie qui s'attache ici a la matière (à l'objet) des notions pures de la raison.
La notion transcendantale de Dieu, comme Cire de Ions les êtres le plus réel, ne peut être omise en philosophie, si abstraite qu'elle soit; car elle appartient à rentendement, et sert en même temps à épurer toutes les notions concrètes, qui peuvent entrer plus tard dans la théologie appliquée et dans la religion. Or, on se demande si l'on peut concevoir Dieu comme ensemble (complexus, aggregatnm) de toutes les réalités, ou comme leur principe suprême.' Si je suppose la première de ces alternatives, je devrai donner des exemples de cette matière dont j'ai composé l'Etre suprême, afin que la notion ne soit pas tout àfait \ idectsanssignilication. Je lui attribuerai donc un entendement, ou même une volonté, etc., comme autant de réalités. Mais l'entendement que je connais est une faculté de penser, c'est-à-dire une faculté discursive de représentation , ou une faculté qui est possible par un caractère commun à plusieurs choses (de la différence desquelles je dois faire abstraction dans la pensée) , par conséquent pas sans limitation du sujet. Un entendement ne doit donc pas être regardé comme une faculté de penser. Et comme je n'ai pas la moindre notion d'un autre entendement, qui serait une sortede faculté intuitive, celle d'un entendement que je plaçais dans le Souverain Etre est entièrement vide de sens. — De même, quand je lui attribue- une autre réalité, une volonté par laquelle il est cause de toutes choses hors de lui, je
suis forcé de l'admettre telle que le contentement qu'il y trouve (ar;-
rius L.N niiL(V-;oiiiiK. AU
au contraire, c'est dans ces principes a priori (\nv, la raison pratique sent parliculièrenient une force, qu'elle
quirscentia) no ilrpeiulc absolument point de l'cxislence des choses qui lui >ont exlérieuiis, car il y aurait là limitation (negutio). Or. ici encore je n'ai jkis la muindre notion, je ne puis donner aucun exemple d'une volonté dans laquelle le sujet ne fonde pas sa satisfaction sur le succès de ce qu'il veut, et qui par conséfjucnl ne dépende pas de l'exislence de l'objet extérieur. La notion d'une volonté du Souverain Etre, comme d'une réalité qui lui est inhérente, comme celle qui précède, est donc ou une notion vide et vaine, ou (ce qui est encore pis) une notion anliinipoinorphiqae, qui, si aile passe dans la pratique, comme c'cit inévitable, corrompt toute religion, la convertit en idolàlrio. — Si maintenant je conçois Vens realissimuvi comme fondement de toute réalité, aiorsjc dis : Dieu est l'être qui contient le principe de tout ce qui est dans le monde ; ce qui nous oblige, nous autres hommes, de supposer une intelligence (par exemple de tout ce qu'il y a de finalité dans le monde). 11 est l'être principe de l'existence de tous les êtres cosmiques, non parla nécessité de sa nature {per émanai ionem), mais suivant un ra|)porl qui nous oblige, noiis, hommes, k reconnaître une volonté libre, pour en comprendre la possibilité. Ici la nature du Souverain Etre (sa nature objective) peut nous êtreentièiement inaccessible, et tout à fait en dehors de la sphère de toute connaissance théorique à nous possible, et cependant rester (subjectivement) une réalité pour ces notions au point de vue pratique (pour la conduite de la vie); réalité à l'égard de laquelle on ne peut établir qu'une simple analogie de l'entendement et de la volonté de Dieu avec les deux facultés dans l'homme et sa raison pratique , quoiqu'au point de vue théorique il n'y ait aucune analogie. De la loi morale que nous prescrit avec autorité notre propre raison, et non de la théorie de la nature des choses en soi, sort donc la notion de Dieu, que la raison pratique pure nous oblige de nous faire à nous-mêmes.
Quand donc l'un des forts qui proclament aujourd'hui par inspiration une sagesse qui ne leur donne aucune peine, parce qu'ils prétendent attraper cette déesse par la queue de sa robe et s'en être rendus maîtres, dit : » qu'il méprise celui qui pense se fabriquer son dieu, n c'est là un des traits de la caste au ton e'/ere (comme particulièrement favorisée). Il est clair en efifet qu'une notion qui doit procéder de notre raison , doit être notre œuvre. Mais si nous voulions la tirer de quelque phénomène (d'un objet de l'expérience), le fondement de notre connaissance serait empirique, et sans valeur pour personne, par conséquent inutile à la certitude pratique apodictique, qui doit avoir une loi universellement obligatoire. Bien plus, nous devrions
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ira pas pressentie d'ailleurs; c'est bien plutôt par un empirisme supposé (qui est par cette raison inutilement donné comme législation universelle) que la raison est énervée et paralysée.
Enfin la nouvelle sagesse allemande invite à philosopher par sentiment (non sans doute, comme celle d'il y a quelques années, pour ranimer et fortifier le se?is moral par la philosophie), comme à une épreuve ; elle y trouvera nécessairement sa perte. Tel est son défi : « Le caractère le plus sur de la vérité de la philosophie humaine n'est pas de nous rendre plus certains, mais meilleurs. ■» On ne peut exiger de cette épreuve que l'amendement de Tliomme (opéré par un sentiment mystérieux) soit attesté par un essayeur qui en mettrait la moralité au creuset ; car chacun peut facilement apprécier le titre des bonnes actions; mais s'il s'agit de dire combien elles contiennent de fin dans le sentiment, personne n'en peut donner un témoignage d'une valeur publique. Tel il
comparer toul d'abord une sagesse, qui nousapparailrailen personne, a la notion que nous nous serions faite, comme à un prototype, pour nous assurer si celte personne correspond aussi au caractère de ce prototype de notre façon ; et dans le cas même où nous n'y trouverions rien qui y contredit, il serait cependant impossible absolument d'en reconnaître l'accord avec ce prototype, autrement que |)ar une expérience surscnsible (i)arce que l'objet e>t sursensible). Ce qui est contradictoire. I.a (heophanie fait de l'idée de IMaton une idole, qui ne peut être honorée que par superstition. Au contraire la théologie, qui part (k's notions de nuire propre raison, propose un idéal (jui nous force à prier, puisqu'il résulte des plus saints devoirs, indépendants de la théologie.
l'iiis EX riiii.o.-^oiMiiE. -443
«Icviait (' (10 cependant s'il devait prouver cpie eo senliment'rend en général les hommes meilleurs, lorsque au contraire la tliéorie scientifique est inféconde et inerte. La pierre de touche demandée ne peut donc être donnée par aucune expérience; elle doit être cherchée dans la seule raison pratique, ou elle est donnée a priori. L'expérience interne, le senliment (qui est de sa nature empirique et contingent) n'est excité que par la voix delà laison (dictamejirationis)^ qui pafle clairement à chacun, et qui est capable d'une connaissance scientifique, et n'est pas une règle pratique particulière pour la raison, et comme introduite par le sentiment; ce qui est impossible, une pareille règle ne pourrait jamais avoir une valeur universelle. On doit donc pouvoir reconnaître a priori quel principe est capable de rendre les hommes meilleurs, pourvu toutefois qu'il soit porté clairement et constamment à leur âme, et qu'on fasse attention à l'impression puissante qu'il exerce sur eux.
Or, chaque homme trouve dans sa raison l'idée du devoir, et tremble à sa voix d'airain, lorsque les passions le sollicitent a l'enfreindre. Il est persuadé qu'alors même que toutes les passions seraient conjurées contre elle, la majesté de la loi que lui prescrit sa propre raison, doit les vaincre toutes, et que sa volonté doit par conséquent pouvoir en venir à bout. Tout ceci peut et doit être présenté à l'homme, sinon
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scientifiquement, du moins avec clarté, afin qu'il soit assuré de l'autorité de la raison qui lui commande, et de celle de ses ordres mêmes. La théorie va jusque là. — Si maintenant je suppose un homme qui se demande : Qu'est-ce qui fait en moi que je puis sacrifier les attraits les plus intimes de mes appétits, et tous les désirs qui procèdent de ma nature, à une loi qui ne me promet aucun avantage en retour, qui ne me menaced'aucunepeineencasdetransgression; àuneloi que j'honore d'autant plus même qu'elle est plus stricte et qu'elle offre moins en compensation ? Celte question excite l'âme entière par l'admiration qu'occasionne la grandeur et la sublimité des dispositions intérieures de l'homme, comme par l'impénétrabilité du mystère qui la recouvre (car la réponse : c'est la liberté, serait tautologique, parce que la liberté est précisément le mystère même). On ne se rassasie pas de contempler ce spectacle, ni d'admirer en soi-même une puissance qui ne cède à aucune puissance de la nature ; et cette admiration est tout juste le sentiment produit par les idées, sentiment qui pénétrerait profondément dans l'âme, et ne manquerait pas de rendre les hommes moralement meilleurs, si, en sus de l'enseignement de la morale dans les écoles et dans les chaires, les docteurs s'attachaient d'une manière particulière à l'exposition fréquente de ce mystère.
Il s'agit donc ici de ce qui manquait à Archimède,
PUIS EN rniLOsoniii:. Ait)
vl qu'il ne trouva pas, jo vtMix dire d'un point fixe où la laisDn puisse appuyer son levier, de telle façon, il est vrai, qu'elle le pose, non sur le inonde actuel ni sur le monde à venir, mais uniquement sur son idée intérieure de liberté, qui est donnée comme l'ondement assuré par l'inébranlable loi morale, pour de là mettre en mouvement, par ses principes, la volonté humaine, malgré môme la résistance de la nature entière. Tel est donc le mystère qui ne peut être sensible qu'après un long développement des notions intellectuelles, qu'après l'examen soigneux des principes, c'est-àdire le travail. — Il n'est pas donné empiriquement (proposé à résoudre à la raison), mais a priori [comme im aperçu réel dans les limites de la raison;, et qui étend même la connaissance rationnelle jusqu'au sursensible, mais au point de vue pratique seulement; non pas, sans doute, par un sentiment qui servirait de fondement à une connaissance (le sentiment mystique), mais par une connaissance claire qui agit sur le sentiment (le sentiment moral). — Le ton de celui qui s'estime posséder ce véritable mystère ne peut être élevé; car le savoir dogmatique ou historique seul donne cette enflure. Le savoir du dogmatique tempéré par la critique de sa propre faculté, le rend inévitablement mesuré dans ses prétentions (modeste); mais la fatuité de l'historien, la lecture de Platon et des classiques, qui ne servent qu'à former le goût, ne
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peuvent autoriser, avec de la critique, à faire le plii-
losoplie.
Dans un temps comme le nôtre, où il est de mode de se parer du titre de philosophe, et où le philosophe de la vision (s'il peut y en avoir un semblable) pourrait bien finir par se faire de nombreux partisans, grâce à la facilité d'atteindre sans etfort, par un bond hardi, le faîte de la connaissance (car l'audace est contagieuse), il ne m'a pas semblé inutile de châtier celte prétention : la police du royaume des sciences ne peut la tolérer.
La manière dédaigneuse de traiter le formel de notre connaissance (ce qui est cependant la principale affaire de la philosophie) comme une pédanterie, en l'appelant « une Jaùrique de formes, » confirme le soupçon d'un dessein secret de proscrire en réalité, sous couleur de philosophie, toute philosophie véritable, et de chanter hautement victoire : ♦
Pedibus subjecta vicissim Obteritur, nos esaequat vicloria cœlo. (Lucrft.)
Mais on verra par Texeinple suivant le peu de succès laissé à celte tentative par la vigilance d'une critique toujours attentive.
L'essence de la chose consiste dans la forme {forma dat esse rei, disaient les scolastiques), en tant que celte essence doit être connue de la raison. Si celte
nus i:.\' IMIILOSOPHIE. -il?
chose osl un olijol des sens, alors la forino des choses esl dans riiidiilioii (comme l'orme des phénomènes), et im'^me la mallicinatiquc pure n'est qu'une théorie des formes de V intuition [)ure; de môme que la métaphysique, comme j)hilosophie pure, fonde souverainement sa connaissance sur ]es formes de la pensée auxquelles tout objet (matière de la connaissance) doit être subsumé. A ces forces tient la possibilité de toute connaissance synthétique a priori, connaissance d'une réalité incontestable. — Or, le passage au sursensible auquel la raison nous porte irrésistiblement, et qu'elle ne peut effectuer qu'au point de vue moralement pratique, n'est opéré par la raison qu'au moyen de lois (pratiques), qui ont pour principe non la matière des actions libres (leurfin)^ mais bien leur forme, l'utilité de leurs maximes pour l'universalité d'une législation en général. Dans le double champ (de la théorie et de la pratique), la production d'une forme n'est pas conçue arbitrairement, comme pourrait l'être celle d'une ej^wzji-e ou d'un mode dejabricationÇa l'usage d'un Etat); c'est un travail préalable, fait avec soin et scrupule, avant toute manipulation de l'objet donné, sans y penser même, travail qui a pour but d'accepter et d'apprécier notre propre faculté (la raison). Au contraire le digne homme, qui s'annonce comme l'oracle de la vision du sursensible, ne pourra pas se justifier de l'avoir fait consister dans un traité mécanique des
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intelligences, et de ne Tavoir décoré du nom de philosophie que pour l'honneur.
Mais à quoi bon toute cette dispute entre deux partis qui sont, en définitive, animés d'un dessein également louable, celui de rendre les hommes sages et justes? — C'est du bruit pour rien, une querelle par malentendu, où il n'est besoin d'aucune réconciliation; une explication réciproque suffit pour arriver à une conclusion qui rendra Taccord j)lus intime encore à l'avenir.
La divinité cachée, devant laquelle nous fléchissons tous deux le genou, est la loi morale en nous, dans son inviolable majesté. Nous en entendons la voix sans doute, nous en comprenons même très-clairement les ordres, mais en l'écoutant nous doutons si elle vient de l'homme, de la toute-puissance de sa propre raison, ou si elle part d'un autre dont la nature lui est inconnue, et de ce qu'elle dit à l'homme par sa propre raison. Au fond, peut-être ferions-nous mieux de laisser là cette recherche, puisqu'elle est toute spéculative, et que ce qui se présente à faire (objectivement) est toujours le même, quelque principe qu'on admette pour fondement : il y a seulement cette dilfércnceque le procédé didactique de ramener, par une méthode rationnelle, la loi morale en nous à des notions claires est seul pliilosopliique, tandis (jue celui de person-
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nifier ccUo loi, cl de faire de la raison moralement législative une Isis voilée (tout en ne lui attribuant d'autres qualités que celles qu'on trouve par la première raéthodcj, est une manière esthétique de se représenter exactement la même chose; manière dont on peut assurément user, quand, par la première, on a tiré au clair les principes, pour animer cette Idée par une exposition sensible, quoique seulement analogique. Mais il y aura toujours là un certain danger de tomber dans les visions chimériques qui sont la mort de toute philosophie.
La faculté de pressentir cette divinité serait donc une expression qui ne signifierait autre chose qu'être conduit par le sens moral aux notions de devoir, avant d'avoir pu s'éclaircir les principes dont dépend ce sentiment. Ce pressentiment d'une loi, traité méthodiquement, politiquement, se transforme en une connaissance claire; ce qui est l'œuvre propre de la philosophie, sans laquelle celte expression de la raison serait la voix d'un oracle (1) exposé à toutes sortes dinterpréla lions.
(1) Ce commerce de mystères est d'une tout autre espèce. Ses adeptes ne font aucune difficulté de convenir qu'ils ont allumé leur flambeau chiz Platon , et ce prétendu Platon confesse naïvement, si on lui demande en quoi cette lumière consiste, qu'il ne peut le dire. Tant mieux! car il est entendu que lui, comme un autre Promcthée, en a iraraédiatemenl tiré l'étincelle du feu du ciel. On peut parler tout à son aise d'un ton élevé quand on est d'une antique et noble race, et qu'on peut dire : « dans ce siècle de sagesse, tout ce qui est dit ou
450 li'l -N' TON ÉLEVÉ TRiS ES rniLOsorii[E.
Du reste, « si, sans admettre cette proposition d'accommodement, comme Fontenelle le disait dans une autre occasion, « M, N. veut absolument croire aux oracles, personne ne l'en peut empêcher. >i
■ fait par sentiment, est regardé comme nij's^ticisme. Pauvre Plaloii ! » si tu n'avais i)as pour toi le sceau de l'antiquilé, et si l'on pouvait » prétendre à l'érudition sans t'avoir lu, qui voudrait te lire encore » dans un siècic prosaïque où la plus haute sagesse consiste à ne voir » que ce qui est à nos pieds, à n'admettre que ce qui peut se saisir avec » les mains! » — Mais, par malheur, le raisonnement conclutîraal ; il prouve trop; car un philosophe extrêmement prosaïque, Aristote,;i bien aussi en sa faveur le cachet de l'antiquité; e*, à ce compte, il pourrait aussi prétendre à être lu! — Au fond, toute philosopiiie est l)ien un peu prosaïque; et le conseil de philosopher aujourd'hui d'uue manière poétique pourrait bien être pris pour ci'lui qu'on donnerait à un marchand de ne plus écrire désormais en prose ses livres de commerce, de les rédiger en vers.