DÉFINITION
Proposition IV.
Déterminer quelque chose ^ cest en poser un prédicat avec exclusion de son opposé. Ce qui dé-
termine un sujet par rapport à un certain prédicat en est dit la raison. Cette raison se distingue en antécédemmont déterminante , et en conséquemmcnt déterminante. La raison antécédemment déterminaiite est celle dont la notion précède ce qui est déterminé, c'est-à-dire la Jiotion sans laquelle le déterminé nest pas intelligible (1 ) . La raison conséquemment déterminante est celle qui ne serait pas posée ^ si la notion qui en est déterminée ne Vêtait déjà pas d'ailleurs. La première répond à la question pourquoi, c'està-dire à la raison d'être ou de devenir; la seconde , à la question de nature , {^'existence (quod), c'est-à-dire à la raison de connaître.
Preuves de la réalité de notre défmition. — La notion de raison, d'après le sens commun, opère une liaison, un enchaînement, entre un sujet et un certain prédicat. ^Vussi est-il toujours à la recherche d'un sujet et d'un prédicat qui lui conviennent. Cherche-t-on la raison du cercle? Je ne comprends pas bien ce qu'on cherche, à moins qu'on n'ajoute un prédicat fourni par la géométrie, par exemple, que
(1) On peut rapporter à la raison antéccdcmment déterminante, la raison xdciwique, ou la notion du snjet détermine ce sujet par la parfaite identité avec le prédicat. Telle est la proposition : le Irianfilc a trois cotés, proposition où la notion du déterminé uc suit ni ne précède la uotion du déterminant.
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c'est, (le toutes les figures d'un égal périmètre, celle dont la capacité est la plus grande. Cherchons-nous la raison des maux qui aflligent ce monde? Nous avons en conséquence la proposition : Le monde renferme beaucoup de maux ; ce que nous cherclions ce n'est pas la raison de connaître, car l'expérience que nous en avons nous en lient lieu, mais bien la raison d'être qui répond à la question pourquoi ou de contingence {fiencli) , c'est-à-dire la raison qui, une fois posée, nous fait concevoir que le monde n'est pas antécédemment indéterminé par rapport à ce prédicat, mais qui nous permet de poser le prédicat de maux avec exclusion de son opposé. Ainsi la raison détermine l'indéterminé. Et comme toute vérité résulte de la détermination d'un prédicat dans un sujet, la raison déterminante n'est pas seulement le critérium de la vérité, elle en est encore la source. Si l'on s'en écarte, on trouve encore une multitude de possibilités, mais on ne trouve plus aucune vérité. C'est donc pour nous un point indéterminé que de savoir si la planète de Mercure tourne ou non autour de son axe, puisque nous n'avons pas une raison qui pose en principe l'une de ces deux hypothèses avec exclusion de son opposé; chacun des deux cas reste possible, aucun d'eux n'est le vrai par rapport à notre connaissance.
Pour expliquer par un exemple la différence entre
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les raisons aniécédemment déterminantes et les raisons coiiséquemment déterminantes, je dirai que les éclipses des satellites de Jupiter sont celles qui fournissent la raison de coimaître par la vitesse assignable de sa lumière successive et propagée en conséquence. Mais cette raison ne détermine que cette seule vérité ; car si Jupiter n'avait pas de satellites, et si leurs révolutions n'étaient pas suivies d'occultations, la lumière n'en serait pas moins animée d'un mouvement successif, quoique nous l'ignorassions peut-être. En d'autres termes, et pour me rapprocher davantage de la définition donnée : les phénomènes des satellites de Jupiter, prouvant le mouvement successif de la lumière, supposent cette propriété même de la lumière, sans laquelle ces phénomènes seraient impossibles, et par conséquent ne déterminent par là que cette seule vérité. Quant à la raison du fait (fiendi)^ à savoir, pourquoi le mouvement de la lumière est accompagné d'une certaine durée assignable, si l'on s'en rapporte à Descartes, cette raison tiendrait à l'élasticité des globules élastiques de l'air, qui, d'après les lois de l'élasticité, cédant quelque peu au choc, finissent par rendre perceptible la somnie^ accumulée dans une immense série , des instants absorbés par chaque globule. Celle raison serait antécédemmcnt déterminante ; c'esl-à-dire que si elle n'était pas posée il n'y aurait pas lieu au déterminé.
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Car si les globules de Téther étaient parfaitement durs, il n'y aurait aucun intervalle perceptil^le de temps, maljj'ré les immenses distances parcourues, entre l'émission et l'arrivée de la lumière.
La définition de l'illustre Wolf, péchant en un point essentiel, m'a semblé devoir être corrigée. Il définit en eiTet la raison, ce qui permet de concevoir pourquoi quelque chose est plutôt que de n'être pas. Le défini se trouve certainement mêlé ici à la définition ; car, bien que la conjonction /;o«rf/«o/ paraisse si facile à saisir au sens commun qu'elle semble pouvoir être mise dans la définition, elle suppose encore la notion de raison. Car, en examinant bien, on trouve qu'elle signifie la même chose que par quelle raison. La substitution ainsi faite, la définition de AVolf revient donc à celle-ci : La raison est ce qui permet de concevoir pour quelle raison quelque chose est plutôt que de n'être pas.
J'ai cru également convenable de substituer à l'expression de raison suffisante celle de raison déterwdnante ; en quoi j'ai l'approbation de Crusius; car le mot suffisant est ambigu, comme il le fait bien voir, parce qu'on n'aperçoit pas de suite le degré de suffisance. Au contraire, déterminer étant affirmer de telle sorte que tout opposé soit exclu, ce mot indique ce qui suffit certainement pour que la chose doive être conçue ainsi et pas autrement.
20 DES PREMIERS TRINCIPES
Proposition V.
Rien n'est vrai sans une raison déterminante.
Toute proposition vraie indique qu'un sujet est déterminé par rapport à un prédicat , c'est-à-dire que ce prédicat est affirmé à l'exclusion du prédicat opposé. Dans toute proposition vraie l'opposé du prédicat affirmé est donc nécessairement exclu. Or, un prédicat auquel répugne une autre notion affirmée est exclu en vertu du principe de contradiction. Il n'y a donc pas d'exclusion où il n'y a pas de notion qui répugne à l'opposé qu'il s'agit d'exclure. Toute vérité comprend donc quelque chose qui, en excluant le prédicat opposé, détermine la vérité de la proposition. Ce qui revient à dire, qu'on doit mettre en principe qu'il n'y a pas de vérité sans raison déterminante.
Autre preuve du même théorème.
On peut comprendre, en parlant de la notion de laison, lequel de deux prédicats opposés doit être attribué au sujet, lequel doit en être nié. Supposé (jue quelque chose fôt vrai sans raison déterminante, il n'y aurait rien qui fît voir lequel de deux opposés doit (Hrc attribué au sujet, lequel doit être nié; ni l'un ni l'autre donc n'est exclu, et le sujet reste in-
DE LA f.ONMAISSA.NCE MÉTAPHYSIQUE. 21
«Ictermiiu' par ra[)port à chacun des deux prédicats; en sorle qu'il n'y a pas lieu à la vérité, qui ccpeiidaDt, par hypothèse, a été considérée cérame existante. Ce qui répugne manifestement.
ScoLiE. Le sens commun a toujours mis en principe que la connaissance du vrai a pour fondement la \ue d'une raison. 3Iais nous nous contentons souvent d'une raison conséqucmmcnt déterminante, lorsqu'il ne s'agit que de certitude; mais on voit facilement, par le théorème qui précède et par la déQnilion, considérés ensemble, qu'il y a toujours une raison antécédemment déterminante, ou, si l'on veut, une raison génétique, ou du moins identique , puisque la raison conséquemment déterminante ue fait pas la vérité mais l'explique. Voyons maintenant quelles raisons déterminent Vexistence.
Proposition VI.
Il serait absurde d'admettre que quelque chose a en soi la raison de son existence.
En effet, tout ce qui renferme en soi la raison de l'existence de quelque chose, est la cause de cette chose. Quelque chose qui aurait en soi-même la raison de son existence serait cause de soi-même. Or, comme la notion de cause est naturellement antérieure à la notion d'effet, la notion d'effet est donc
^2 DES PREMIERS PRIXCirES
postérieure : la même chose serait donc en môme temps antérieure et postérieure à elle-même. Ce qui est absurde.
Corollaire. Tout ce qui s'offre à Icsprit comme existant d'une existence absolument nécessaire , n'existe pas par quelque raison, mais parce que l'opposé est absolument inconcevable. Cette impossibilité dun opposé est la raison de connaître l'existence, mais elle manque absolument de raison antécédemment déterminante. // existe; c'est tout ce qu'il convient d'en penser et d'en dire.
ScoLiE. On trouve, à la vérité, cette proposition dans la bouche de tous les philosophes modernes : que Dieu contient en lui-môme sa raison d'être. Je ne puis être de cet avis. Il peut paraître dur à ces braves gens de refuser à Dieu, au principe dernier et parfait des raisons et des causes, sa raison d'être; et comme il n'est pas possible de lui reconnaître une cause extérieure, ils pensent que cette cause est en lui; supposition aussi peu raisonnable que possible. Car, des qu'on est arrivé à un principe en remontant la chaîne des raisons, il est évident qu'il faut sarrôter et mettre un terme à la question par une réponse défmitive. Je sais bien qu'ils recourent à la notion môme de Dieu pour eu déterminer l'existence môme; mais il est facile de voir que ce n'est là qu'une opération toute idéale, (ju'il n'y arien d'ef-
1»E L.V CONNAISSANCE MÉTAPIIYSIOLE. 23
foclué réellenioiil. On so fait une notion d'un cerlain ùlre en qui est la plénitude de la réalité ; or, il faut reconnaître qu'on est obligé de lui accorder par cette notion jusqu'à Texislence. Tel est donc l'argument : si toutes les réalités se trouvent réunies sans distinction de degré dans quelque être, cet être existe. Si elles sont simplement conçues réunies de la sorte, l'existence de cet être n'est elle-même qu'en idée. Mieux valait donc raisonner comme il suit: en formant la notion d'un certain être que nous appelons Dieu , nous l'avons déterminé de telle sorte que l'existence s'y trouve comprise. Si donc la notion ainsi préconçue est vraie^ il est vrai aussi que Dieu existe. Ceci soit dit à l'adresse de ceux qui admettent l'argument de Descartes.
Proposition VII.
// existe un être dont V existence précède en quelque sorte la possibilité de cet être, celle de toutes choses, un être qui est par cette raison absolument nécessaire. Cet être cest Dieu.
Comme la possibilité n'a lieu que par la non-répugnance de certaines notions réunies, et qu'en conséquence la notion de possibilité résulte d'une comparaison; comme il est nécessaire aussi que dans toute comparaison il y ait des choses à comparer, et
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qu'il n'y ait pas de comparaison possible où il.n'y a rien du tout, et que la comparaison corresponde à cette notion de la possibilité ; il s'ensuit que rien ne peut être conçii possible que ce qui existe réellement dans toute notion possible, et que même (puisqii'autrement il n'y aurait rien du tout de possible, c'est-àdire qu'il n'y aurait rien que d'impossible) il existe d'une existence absolument nécessaire. Or, il est nécessaire que toute cette réalité de toute nature existe réunie dans un seul être.
Supposé en efTet que ces réalités qui sont comme la matière de toutes les notions possibles, se trouvent réparties entre plusieurs choses existantes, chacune d'elles aurait une existence limitée par une certaine raison, c'est-à-dire qu'elle serait inséparable de quelques privations. Et comme l'absolue nécessité ne convient pas moins à ces privations qu'aux réalités, et qu'elles sont cependant nécessaires à la complète détermination de la chose, détermination sans laquelle rien ne saurait exister, les réalités limitées par cette raison n'existeraient donc que d'une manière contingente. Il faut donc, pour qu'il y ait nécessité absolue, qu'elles existent sans limitation, c'est-à-dire qu'elles constituent un être infini. La pluralité d'un pareil être, si l'on en peut imai^incr une, n'étant qu'une répétition faite un certam nombre do fois, il faut dire , puisque la contingence est opposée