‹ Mélanges de logique. Traduits de l'allemandChapitre 8 sur 77 · I>E LA CONNAISSANCE MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

I>E LA CONNAISSANCE MÉTAPHYSIQUE

à la nécossilé absolue, qu'il n'existe qu'un seul ôtre absolument nécessaire.

ScoLiE. Voilà une démonstralion de rcxistcncc de Dieu aussi essentielle que possible ; et bien qu'il n'y ait pas lieu à une démonstration génétique proprement dite, elle est cependant fondée sur une raison parfaitement première, à savoir, la possibilité même des choses. D'où il résulte que si l'on fait disparaître Dieu par la pensée, ce n'est pas seulement l'existence des choses qui succombe avec lui, c'est encore leur possibilité intrinsèque. Car bien qu'on ait coutume d'appeler absolument nécessaires des essences (qui consistent dans la possibilité interne), il serait plus juste de dire qu'elles conviennent aux choses d'une manière absolument nécessaire. En efiet, l'essence du triangle , qui consiste dans l'assemblage de trois côtés, n'est pas nécessaire en soi ; quel est, en effet, celui qui, sain d esprit, soutiendrait qu'il est nécessaire en soi que trois côtés soient toujours conçus réunis? J'accorde bien que cette réunion est nécessaire au triangle, c'est-à-dire que, posé l'hypothèse que le triangle soit conçu ou pensé, on conçoit nécessairement trois côtés. Ce qui revient à dire que si quelque chose existe il existe. Mais de savoir comment il serait possible d'avoir la pensée des notions de côtés, d'espace à renfermer, etc., c'est-à-dire comment il y a en général quelque chose susceptible d'être conçu,

d'où plus lard, par voie de combinaison , de limitation , de détermination, résulte une notion quelconque d'une chose à penser, c'est ce qui ne peut être parfaitement conçu qu'à la condition que tout ce qu'il y a de réel dans une notion existe en Dieu, source de toute réalité. Nous n'ignorons pas que Descartes a donné de l'existence de Dieu un argument tiré de la notion interne même de Dieu; mais j'ai fait voir aussi dans la scolie du précédent paragraphe comment il s'était abusé : Dieu est l'être unique de tous les êtres, en qui l'existence est antérieure à tout le reste, ou, si l'on aime mieux, dans lequel Fexistence et la possibilité sont une même chose. Faire abstraction de son existence, c'est en faire disparaître la notion.

Proposition VIII.

Tout ce qui est contingent doit avoir une raison cl être antécédemnient déterminante.

Supposez qu'il en manque, rien ne fera (ju'il existe. Par le fait donc que l'existence est déterminée, c'està-dire posée de telle sorte que tout ce qui est Topposé de la détermihation est complètement exclu, il n'y aura d'autre exclusion de cet opposé que celle qui part de la position de l'existence. Or, cette exclusion étant identique (puisque rien n'empêche la non-

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oxisieuceiruno clioseque le fait de sa non-existence), l'opposé de Texistencc sera exclu par liii-mème, c'est-à-dire sera absolument impossible. En d'autres termes : la chose existera nécessairement, absolument, ce qui répugne à riiypothèsc.

Corollaire. De ce qui a été démontré suit une chose, à savoir, que la seule existence des êtres contingents réclame le secours d'une raison déterminante; que cela seul qui est nécessaire est exempt do celle loi. Il ne faut donc pas admettre dans un sens absolu que le principe de la raison antécédemment déterminante comprenne l'universalité de toutes les choses possibles.

ScoLiE. Je suis donc parvenu, j'aime à le croire, à éclairer de la lumière d'une certitude complète la démonstration du principe de la raison suffisante. On sait, du reste, que des philosophes contemporains, doués d'une très-grande pénétration, parmi lesquels il faut placer l'honorable Crusius, n'ont cessé de se plaindre du peu de solidité de la démonstration de ce principe, telle qu'on la trouve exposée dans tous les écrits sur cette matière. Ce grand homme désespérait si fort de pouvoir remédier à l'essence de ce mal, qu'il soutenait sérieusement que cette proposition n'était pas susceptible de démonstration, supposé même qu^elle fut vraie. Si je n'ai pas tenu à donner de ce principe une démonstration si courte, si succincte qu'elle se ré-

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(luisît à un seul argument, comme on a généralement essayé de le faire; si j'ai cru nécessaire de prendre quelque détour pour arriver à une entière certitude, je vais en dire la raison.

Il fallait d'abord distinguer soigneusement entre la raison de la vérité et la raison de Texistence, quoiqu'il eût pu sembler que Tuniversalité du principe de la raison suffisante dans le domaine du vrai, s'étende également à l'existence. Car si rien n'est vrai, c'està-dire si un prédicat ne convient à un sujet qu'autant qu'il y a raison déterminante, il s'ensuit que le prédicat de l'existence ne sera pas non plus une existence, sans cette raison même. Mais il est certain que, pour affirmer la vérité, il n'est pas besoin do la raison antécédemment déterminante, et qu'il sufiit de l'identité entre le prédicat et le sujet. Mais dans les choses qui existent, il faut chercher la raison antécédemment déterminante ; s'il n'y en a pas , l'être existe alors d'une manière absolument nécessaire; si l'existence est contingente, cette raison ne peut pas ne pas la précéder; je l'ai prouvé. Ainsi, puisant la vérité à sa source même, nous l'avons, ce me semble, recueillie plus pure.

Le célèbre Crusius pense que certaines choses existantes sont suffisamment déterminées par le fait même de leur être, et qu'il est superflu de rien demander de plus.Tiliusagiton vertudesa libre volition ; si je lui

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demaiule poun|uoi il a agi d'une façon plutôt que d'une autre, il me répondra que c'est parce qu'il la voulu. — Mais pourquoi l'a-t-il voulu? Sotte question! penso-t-il. Lui demandez-vous pourquoi Tilius n'a pas (ait plutôt autre chose? il vous répondra que c'est parce qu'il a fait cela. II pense donc que la libre volition actuelle est déterminée par son existence même, et qu'elle ne l'est pas anlécédemment par des raisons antérieures à son existence. Il soutient que toutes les déterminations opposées sont exclues par la seule position du fait de l'existence, et que par conséquent la raison déterminante est inutile. Mais qu'il me soit permis de prouver encore par un autre argument, que si l'on abandonne la raison antécédemment déterminante, la chose contingente ne sera jamais suffisamment déterminée, et qu'elle ne pourra pas même exister. L'acte de la libre volition existe ; cette existence exclut l'opposé de cette détermination; mais comme il n'a pas existé autrefois, et que l'existence ne décide pas par elle-même si elle a été ou si elle n'a pas été autrefois , l'existence de cette volition laisse indéterminée la question de savoir si elle a déjà existé auparavant ou si elle n'a pas existé. El comme, dans une détermination, quelle qu'elle soit, il faut toujours savoir si l'être a commencé ou non, l'être restera indéterminé à cet égard, et ne pourra sortir de cette indétermination qu'à la

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condition qu'on en recherche non-seulement les caractères propres à Texistencc interne, mais encore les notions qui peuvent se concevoir indépendanjment de son existence. Mais comme ce qui détermine la nonexistence antécédente d'un être réel précède la notion d'existence, etque ce qui fait que l'être actuellement existant n'existait pas auparavant, a déterminé en même temps le passage de lanou-existence à Texistence (car les propositions : pourquoi ce qui existe maintenantn'a-t-il pasexisté autrefois? et pourquoi ce qui n'a pas existé autrefois exisle-t-il maintenant ? sont identiques en réalité), c'est-à-dire est la raison antécédemment déterminante de l'existence ; il est suflisamment clair que, sans cette raison, il y a lieu aussi à une détermination indéfiniment diversifiée de l'être dont on peut concevoir le commencement de l'existence, et qu'ainsi la non-existence reste possible. Ceux qui pourraient trouver celte démonstration un peu obscure, à cause de la profondeur de notre analyse, pourront se contenter de ce que nous avons dit plus haut.

Enfin, je vais dire en peu de mots pourquoi je n'ai pas admis la démonstration employée par Wollf et ses disciples. Voici, pour résumer beaucoup de choses en quelques paroles, à quoi revient la démonstration de cet homme illustre, telle que nous la trouvons exposée avec lucidité par le pénétrant Baum- .^'artcn : Si (pielfiuc chose n'avait pas fie raison, rien

PE LV CONNAISSANCE MÉTArilYSIQlE. 31

n'en serait la raison; donc rien serait queUjuc chose; ce qui est absurde. Mais il eût été plus juste de raisonner ainsi : Si une chose qui est n'a pas de raison, la raison de cette chose n'est rien {iiihil est), c'est-àdire un non-être. Ce que j'accorde complètement : car sil n'y a pas de raison, la notion qui y répond sera celle d'une chose qui n'est pas; mais si l'on ne peut assigner d'autre raison à une chose que la raison à laquelle aucune notion ne correspond, cette chose n'aura pas de raison ; ce qui revient à la supposition. Il ne suit pas de là une proposition absurde, comme on le croyait. Je donnerai un exemple à Tappui de mon opinion. J'essayerai de donner une démonstration d'après cette manière de raisonner, à savoir que le premier homme a eu un père. Supposez, en elTet, qu'il n'ait pas été engendré, rien ne l'aurait engendré. Le premier homme aurait donc été engendré par rien. Et comme ily a là contradiction, il faut convenir qu'il a été engendré. 11 n'est pas difficile d'échapper à ce qu'il y a de captieux dans cet argument. Si le premier homme n'a pas été engendré, rien ne Ta procréé. Ce qui veut dire que celui qu'on pourrait regarder comme son auteur n'est rien ou est un non-èlre. Proposition dune parfaite certitude; mais, prise en sens inverse, elle prend une signification très-abusivement détournée.

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Proposition IX.

Enumérer et résoudre les difficultés auxquelles semble être sujet le principe de la raison déterminante^ vulgairement appelée raison suffisante.

On peut regarder à bon droit (1 ) S. . . R. . . et le profond Crusius (qui est, à mon avis, je ne dirai pas le premier des philosophes allemands, mais l'un des premiers promoteurs de la philosophie dans ce paysj, comme les chefs et les représentants des adversaires de ce principe. Si je suis assez heureux pour dissiper les doutes de celui-ci (et la vérité de ma cause me le fait espérer), je croirai avoir triomphé de toutes les difficultés. Il commence par critiquer la formule de ce principe; il la trouve équivoque et d'un sens indécis. 11 remarque avec justesse que la raison de connaître, la raison morale et d'autres raisons idéales, sont souvent employées à la place de raisons réelles et anlécédemment déterminantes; de sorte qu'il est souvent difficile de savoir quelle est de ces deux sortes de raisons

(I) Je ii'ciilcnds contester en rien le mérite de rillustre Darjes, dont les .irfiiT nie lits, ainsi que ceux de quelques autres, contre le principe de la raison déterminante, sont d'un grand poids; mais comme ils sont tout à fait analogues à ceux de M. Crusius, qui doivent être examines, j'ai cru pouvoir me borner à dissiper surtout les doutes qui naissent de CCS derniers, sans que des hommes si distingues puissent le trouver mauvais.

HE I A (".(iNNAlSSANCE MÉTAPHYSIÛLE. 3,)

celle que l'on vent sous-enlendre. Nous n'avons pas à parer ce coup, parce (pi'il ne porlc pas; nos assertions y échappent. Pour peu qu'on examine nos paroles, on verra que nous distinguons soigneusement entre la raison de vérité et la raison de réalité {actualitatis). Dans la première, il s'agit seulement de celte position du prédicat qui a lieu par Tidentitédes notions comprises dans le sujet (considéré soit en luimême, soit dans ses rapports) avec le prédicat; le prédicat, déjà inhérent au sujet, se trouve ainsi à découvert. Par la raison d'actualité, oi^i les choses sont posées comme existantes, on examine, non pas si l'existence de ces choses est déterminée, mais d'où elle Test. Si rien n'exclut l'opposé, la chose doit être affirmée existante, non-seulement d'une existence absolue, mais aussi par elle-même et d'une manière absolument nécessaire. Mais si l'existence de la chose est contingente , il faut qu'il y ait d'autres choses qui, la déterminant ainsi et non autrement, excluent déjà d'une manière antécédente l'opposé de Texistence de cette chose. Cela soit dit de notre démonstration en général.

Mais une objection de ce grand homme, qui peut donner plus d'embarras aux défenseurs de ce principe, est celle par laquelle il nous accuse, avec une vigueur de raisonnement qui n'est pas à dédaigner, de faire revivre l'immuable nécessité de toutes choses,

le fatalisme des stoïciens, et de détruire jusqu'à la liberté et à la responsabiliiémorale. Cet argument n'est pas nouveau ; mais Crusius le reproduit d'une manière plus nette et plus ferme, et avec une clarté qui ne laisse rien à désirer; je le reproduirai, autant que possible, sans rien lui faire perdre de sa force ni de sa clarté.

Si tout ce qui arrive ne peut arriver sans une raison antécédemment déterminante, il s'ensuit que tout ce qui n'arrive pas ne peut pas non plus arriver^ parce qu'il n'y a pas pour cela de raison, et que sans raison cependant une chose ne peut absolument pas arriver. Et comme il faut l'accorder en remontant ainsi à toutes les raisons des raisons, il s'ensuit que toutes choses arrivent en vertu d'un enchaînement si naturel et si étroit, que souhaiter Topposé d'un fait quelconque et môme d'une action libre, c'est souhaiter l'impossible, puisqu'il n'y a pas là de raison propre à produire le résultat désiré. Et, remontant ainsi la chaîne inévitable des événements , chaîne qui, d'après l'expression de Chrysippe, n'a voulu qu'une seule fois, et qui s'étend à des ordres de conséquence éternels , on ne s'arrèlo eniin qu'au commencement du monde, à l'action immédiate d'un Dieu créateur. C'est là qu'est toute raison dernière des événements, raison pleine de tant de conséquences. Une fois retfe raison posée, les choses sorlenl

liK l..\ CO.NNAISSAM'.K .MKl Al'li\ .-lyL JC. X>

ensuite les unes des autres pendant le cours des siècles à venir, suivant une loi fixe qui ne se dément jamais. Crusius attaque cette distinction rebattue entre la nécessité absolue et la nécessité hypothétique, distinction à l'aide de laquelle ses adversaires pensent lui échapper comme par une issue. Il croit donc qu'elle ne détruit en rien la force et ledicacité de la loi fatale. A quoi sert-il, en effet, de se représenter l'opposé possible (lorsqu'on l'envisage en lui-même) d'un fait exactement déterminé par des raisons antécédentes, quand ce fait n'en doit pas moins arriver en réahté, puisque les raisons qui pourraient le faire exister, ne sont pas, et qu'il existe en vertu du contraire ? L'opposé d'un fait pris séparément peut, dites-vous, se concevoir; donc, il est possible. — Et après? Il ne peut cependant pas avoir lieu, parce que les raisons déjà existantes s'opposent à ce qu'il arrive jamais. Un exemple : Caius a menti. Je vous accorde qu'en vertu de ses déterminations primitives, à savoir en tant qu'il est homme, Caius a été capable de franchise. Mais, d'après la détermination actuelle de Caius, la franchise ne lui va pas; car en lui sont des raisons qui constituent le contraire, et la sincérité ne peut lui être attribuée sans apporter le trouble dans la série de raisons qui l'enchaînent jusqu'au commencement du monde. EcoutODvS maintenant ce que Crusius en

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conclut. Par la raison déterminante, non-seulement cette action arrivera plutcit que toute autre, mais aucune autre ne peut avoir heu en sa place. Dieu a donc lellem-ent pourvu à renchaînement de tout ce qui se passe en nous, que rien autre n'y peut survenir. Nous ne sommes donc pas responsables de nos actes; la cause unique de tous ces actes, c'est Dieu, dont les lois nous assujettissent en tous cas à l'accomplissement de notre destinée. N'est-ce pas là faire qu'aucun péché ne puisse offenser Dieu ? Par le fait qu'un péché se commet, il est assez prouvé que la série des choses enchaînées ne permettait pas une autre issue. Qu'est-ce que Dieu peut donc reprocher aux pécheurs de toutes les actions qu'ils ont dû commettre depuis le commencement du monde?

Réfutation des doutes.

Quand nous distinguons en morale la nécessité hypothétique de la nécessité absolue, il ne s'agit pas alors de la force et de l'eflicacité de la nécessité, c'est-àdire desavoir si, dans l'un ou l'autre cas, la chose est plus ou moins nécessaire; mais il est question du principe nécessitant, c'est-à-dire de savoir d'où vient qu'une chose est nécessaire. J'accorde volontiers qu'ici des partisans de la philosophie deWolff s'écartent nn peu du vrai (luand ils semblent se persuader qu'une chose soumise à une séiie de raisons liypolhélique-

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nuMïl (Jélcrniinantes est exemple d'une nécessité complète parce qu'elle n'est pas diinc nécessité absolue. Mais mon illustre adversaire a mon approhalionqnand il soutient que la distinction tant prônée ote peu à la force de la nécessité et à la certitude de la détermination. Car, de m(^me (pi'on ne peut rien concevoir de i)lus vrai que le vrai^ ni rien de plus certain que le certain, de même on ne peut rien concevoir de plus déterminé qae le déterminé. Les événements de ce monde ont été déterminés d'une manière si certaine, que la prescience divine, incapable de se tromper, voit, par Tenchaînement des raisons, avec une égale certitude , et la fulurition de ces événements et l'impossibilité du contraire, tout comme si le contraire de ces événements était exclu par une notion a])solue. Mais la question n'est pas de savoir jusquà quel point, mais d^ouXdi futurition des choses contingentes est nécessaire. L'acte de la création du monde n'a rien en Dieu d'indécis; il a été déterminé avec une telle certitude que l'opposé est indigne de Dieu, c'est-à-dire est tout à fait impossible. Personne n'en saurait douter. Cependant l'action de Dieu n'est . pas moins libre parce qu'elle est déterminée par des raisons qui renferment les motifs de son intelligence infinie, en inclinant certainement sa volonté, et qui ne procèdent point de quelque efficace aveugle de la nature. De môme aussi , dans les actions libres des hora-

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mes, en les considérant comme déterminées, l'opposé se trouve sans doute exclu; mais il ne l'est pas par des raisons indépendantes des désirs et des inclinations spontanées du sujet, comme si l'homme était poussé, même malgré lui, par une inévitable nécessité, à faire ce qu'il fait. Mais dans l'inclination même de nos volitions et de nos désirs, en tant qu'elle cède volontairement aux attraits des représentations, nos actions sont déterminées par une liaison très-certaine sans doute mais volontaire, qui est une loi invariable. La dilîérence entre les actions physiques et celles qui résultent de la liberté morale, ne consiste pas dans la différence de l'enchaînement et de la certitude, comme si les actions morales seules étaient soumises à une futurition douteuse, et qu'exemptes de l'enchaînement des raisons elles avaient une raison d'être vague et incertaine. Elles seraient peu clignes alors de compter parmi les prérogatives d'êtres intelligents. Mais la manière dont la certitude de ces actions est déterminée par leurs raisons, nous permet d'aflirmer qu'elles portent le caractère de la liberté morale ; car elles n'ont lieu que par suite de l'application des motifs de l'intelligence à la volonté. Dans les brutes, ou dans les actions physico-mécaniques, au contraire, tout est nécessité en conséquence des sollicitations et des impressions extérieures, sans qu'il y ait aucune inclination spontanée du libre arbitre. On reconnaît que

l)K lA CONNAISSANCE MÉTAPllYSKjL'K. M

riiomiiK^ prul indilTéreniment se déterminer à agir ilaiis un sens ou dans un autre; raais (ju'il est dcterujiné par la seule inclination de son bon plaisir aux choses qu'il se représente comme agréables. Et plus la nature de 1" homme est plus sûrement assujettie à celle loi, plus il est libre; car ce n'est pas être libre que d'être porté eu tout sens par un vague effort vers les objets. — 11 n'agit pas, dites-vous, par une autre raison que celle de son l^on plaisir. — Je vous tiens par vos propres aveux . Qu'est-ce donc que ce bon plaisir, sinon l'inclination de la volonté dans un sens plutôt que dans un autre, suivant l'attrait de l'objet? Ce bon plaisir ou l'agrément dont vous parlez, indique par conséquent que laction est déterminée par des raisons internes. Car, à voire avis, le bon plaisir détermine l'action; or, le bon plaisir n'est que l'acquiescement à l'objet, en conséquence de la raison de l'atlrait par lequel cette raison invile. Il y a donc une détermination relative dans laquelle, en supposant que la volonté soit également attirée, et qu'il y ait plus d'agrément d'un côté, c'est supposer qu'il y a plaisir tout à la fois égal et inégal ; ce qui répugne. Mais il peut y avoir des cas où, n'ayant pas une parfaite conscience des raisons qui inclinent la volonté dans un sens ou dans un autre, on opte cependant pour l'un des deux; mais alors le fait s'accomplit par le passage de la faculté supérieure de l'esprit à l'infé-

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rieure, et l'esprit est ainsi dirigé d'un côté ou d'un autre suivant la prédominance d'une représentation obscure, prédominance dont nous parlerons plus amplement par là suite.

Qu'il me soit permis de faire de cette célèbre controverse l'objet du dialogue suivant entre Caius, défenseur de la liberté d indillérence, et Titius, partisan de la raison déterminante :

Caius. — J'avoue que ma conscience me tourmente et me reproche ma conduite passée ; je n'ai plus qu'un motif de consolation, celui de pouvoir adopter les idées ; alors je ne serais pas responsable de mes actions. Garrotté que j'aurais été pour ainsi dire par les raisons qui s'enchaînent tour à tour depuis l'origine des choses, j'aurais été l'agent forcé de toutes mes actions, et quiconque me reproche aujourd'hui mes vices , et me fait vainement un crime de ne m'ôtre pas conduit autrement, n'agit pas avec plus de raison que s'il me reprochait de ne pas avoir arrêté le cours du temps.

Titius. — Voyons un peu ; quelle est cette série de raisons à laquelle lu te plains d'avoir été asservi? Tout ce que tu as fait, ne Tas-tu pas fait volontairement? Sur le point de mal faire, n'as-tu pas été averti par la voix secrète de ta conscience, et par la crainte de Dieu , qui vainement te remontrait au fond de rûme? N'as-lu pas préféré boire, jouer, sacrifier à

liK lA CONNAISSANCE MÉTAPHYSIQl.'E. il

Véiuis, cl ainsi île suile? As-lu jamais élé entraîné an mal, à ton corps défendant?

Caius. — Je ne le nie pas le moins du monde. Je sais bien que ce n'est pas de vive force, et tout en résistant avec courage que j'aurais été entraîné violemment à mal Taire. C'est en toute connaissance de cause et avec pleine volonté que j'ai été l'esclave de mes vices. Mais d'où m'est venue cette inclination de ma volonté vers le mal ? Avant que j'eusse mal fait, alors que les lois divines et humaines m'invitaient, dans mon hésitation, à les suivre, n'était-il pas déterminé déjà par l'ensemble des raisons, que j'irais plutôt au mal qu'au bien? Quand une raison complète de tout point existe, est-il plus possible d'en empêcher l'elTet que de faire que ce qui est accompli ne le soit pas? Or, dans ton système, toute inclination de ma volonté a été parfaitement déterminée par une raison antécédente, et celle-ci par une raison antérieure, et toujours ainsi jusqu'au début de toutes choses.

Tiliiis. — Je dissiperai cependant tes scrupules. La série des raisons impliquées dans chaque point de toute action à faire, a fourni des mobiles attrayants ]^our et contre i tu t'es rendu de ton plein gré aux uns ou aux autres, parce que tu as trouvé {)lus agréable dagir ainsi qu'autrement. Mais, dis-tu, il était déjà décidé par l'ensemble des raisons que tu inclinerais dans le sens prédéterminé. Penses-tu donc que lin-

Au UES PREMIERS PKl.NC.ll'ES

cliiiation spontanée de la volonté, l'attrait de l'objet, soit nécessaire pour qu'il y ail raison parfaite de Taction!

Cahis. — Pl'ends garde, lu parles d'inclination spontanée; or, je dis qu'elle n'a pas pu ne pas pencher dans ce sens.

Titius. — Tant s'en faut que la spontanéité se trouve par là détruite qu'elle en est plutôt rendue très-certaine, pourvu toutefois qu'on entende bien la chose. En effet, la spontanéité est une action partie d'un principe interne. Quand celte action est déterminée conformément à la représentation du mieux possible , on l'appelle Liberté. Un homme est d'autant plus libre qu'il se conforme plus sûrement à cette loi, et que par conséquent il est plus déterminé par tous les motifs de vouloir. Ton argumentation ne prouve pas que la liberté soit détruite par la force des raisons antécédemment déterminantes. Tu t'es suffisamment réfuté loi -même en disant (pie tu as agi volontairement, et non malgré loi. Ainsi, Ion action n'a pas été inévitable comme tu parais le soupçonner, car tu n'as pas clieiché à l'éviter; mais elle a élé infaillible par suite de la tendance de tes goûts dans les circonstances où lu étais placé. Et cela même t'accuse plus hautement. Car telle a été la violence de les désirs qu'ils ne l'ont pas permis de changer de résolu

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lion. ]Mai^: ju veii\ timiiioleravec tes propres armes. Voyons : (iifest-ce (jui le fait penser (prou doit se former plus aisément, selon toi, une notion de la liberté?

Caius. — Je pense, en effet, que si tu faisais bon marché de tout cet enchaînement de raisons qui se déterminent par un événement inflexible, si tu admetlais que l'homme, dans toute action libre, se prononce indifféremment dans un sens ou dans un autre, et que, posé toutes les raisons déterminantes dans une situation quelconque, il peut cependant choisir à volonté entre un parti et un autre, alors je reconnaîtrais que la question de la liberté a été bien traitée.

Titiiis. — Juste ciel! si quelque divinité permet lait que ton souhait fut exaucé, quels malheurs ne viendraient pas continuellement l'assaillir? Suppose que lu aies résolu d'entrer dans la voie de la vertu. Suppose que tu aies fortifié ton àme des préceptes de la religion, et de tout ce qui peut affermir de bonnes résolutions. Maintenant s'offre l'occasion d'agu-. Tu tombes subitement dans le mal , car les raisons qui l'invitent ne te déterminent pas. Quelles plaintes ne seront pas les tiennes? Il me semble l'entendre. Ah! quel destin ennemi m'a fait tout à coup abandonner une résolution salutaire! A quoi sert -il de s'attacher aux préceptes de la vertu, puisque nos actions dépendent de la fortune,

el qu'elles ne sont pas déterminées par des raisons ! Assurément, dis-tu, je ne me plains pas d'une violence qu'un destin irrésistible exercerait sur moi, mais j'abhorre ce je rie sais quoi, qui mie rend complice de ma propre chute dans le mal. 0 honte! Comment cette inclination que je déteste m'a-t-elle fait tomber juste dans le pire des partis, quand elle pouvait aussi bien me porter au parti contraire!

Caius. — C'en est donc fait de toute liberté.

Titius. — Vois à quelles extrémités je t'ai réduit. Ne t'arrête pas à des semblants d'idées; car tu te sens libre, mais ne îo fais pas de cette liberté une idée peu conforme à la droite raison. Agir librement, c'est agir conformément à son désir, et avec conscience. Il n'y a rien là qui ne se concilie fort bien avec la loi de la raison déterminante.

Caius. — ■ Bien que je n'aie pas grand'chose à te répondre, cependant le sens interne me paraît en désaccord avec ton sentiment. Fais-moi une faible concession : accorde-moi que, si je m'observe attentivement, je remarque que je suis libre d'incliner d'un côté et de l'autre, cl qu'ainsi je suis très-persuadé qu'une série de raisons antécédentes n'a i):is déterminé la direction de mon action.

Titius. — Je vais te dévoiler la secrète imposture de ton imagination, ([ui te fait croire à un é{iuilil)rc de rinlluencc. I.a force naturelle du désir enraciné dans

l'K l.V CMNNAISSA.Nf.K MKTArinSlOUE. 45

le cœur do llioiiunc se porte non-seulement sur les objets, mais encore sur leurs re[)résenlalions variées (jui peuvent se fixer dans l'esprit. Il nous est d'autant plus dilUcile de ne pas croire que rapplication de notre volonté est exempte de toute loi, allVanchie de toute détermination fixe, que nous nous sentons les auteuis de représentations qui renfermeraient les motifs de notre choix dans un cas donné, de telle sorte que nous pouvons très-bien appliiiuer notre attention à ces motifs, l'en détourner, l'appliquer à autre cliosej d'où la conscience encore, non-seulement de tendre vers les objets, suivant nos goiits, mais aussi de pouvoir changer à volonté les raisons objectives ellesmêmes. Mais en nous altachant à bien comprendre que si, dans un cas donné, telle tendance de l'attention à combiner les représentations l'emporte sur telle autre, c'est par des rasons qui ont leur côté attrayant, comme si également, pour faire au moins preuve de liberté, nous reportons notre attention dans le sens contraire, nous lui donnons l'avantage, nous resterons alors facilement convaincu que l'appétit se dirige ainsi^ pas autrement, et qu'il doit y avoir des raisons certainement déterminantes.

Caius. — Me voilà, j'en conviens, avec plus d'une difficulté sur les brasj mais je suis sûr que tu n'es pas moins embarrassé que moi. Comment crois-tu pouvoir concilier avec la bonté et la sainteté de Dieu la

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futurition déterminée des maux dont il est la cause dernière et déterminante?

Titius. — Ne perdons pas inutilement notre temps dans de vaines-disputes ; les hésitations qui te tiennent en suspens, j'en ferai prompte justice, et je vais dissiper tes doutes. La certitude de tous les événements physiques ou moraux étant déterminée, ce qui suit se trouve contenu dans ce qui précède, ce qui précède dans ce qui remonte plus avant, et ainsi toujours par un enchaînement ininterrompu dans des raisons de plus en plus reculées, jusqu'à ce que le commencement du monde, qui réclame immédiatement Dieu pour auteur, apparaisse comme la source et Torigine d'où toutes choses découlent comme par un canal incliné, en vertu d'une nécessité infaillible.

Partant de là, tu penses que Dieu est très-clairement désigné comme l'auteur du mal ; à Ion avis, il ne peut haïr son propre ouvrage, ni rien de ce qui s accomplit sur son prototype pendant la durée indéOniedes siècles; il semble ne devoir punir aucune des fautes que sa sainteté a permis d'entrer dans la composition du monde, car la faute retombe en définitive sur Dieu, cause première de tous les maux. Voilà tes doutes. Essayons d'en dissiper les ténèbres. Dieu, on mettant la main aux commencements de l'universalité des choses, a commencé une série. Cette série renferme dans la conloxtiHv étroite rt fixo de rpuoliaînomenl des

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raisons, les maux do Tordre moral môme, et les maux physiques (jui en sont la suite. Mais il ne suif, pas de là qu'on puisse accuser Dieu d'élre rautour de nos mauvaises actions morales.

Si, comme cela a lieu pour les machines, les êtres intelligents se portaient d'une manière toute passive aux clioses qui tendent à des déterminations et à des changements fixes, je ne trouverais pas mauvais que la faute de toute chose fût, en fin de compte, rejetée sur Dieu, l'architecte de la machine. Mais des actions qui se font par la volonté d'êtres intelligents, et doués de la faculté de se déterminer comme il leur convient, proviennent, sans aucun doute, d'un principe interne, de désirs dont on a conscience et d'un choix dans un sens ou dans l'autre, selon le bon plaisir de la volonté.

Ainsi, quoique une créature intelligente puisse être si fort engagée dans l'établissement raisonné des choses avant l'émission d'actes libres, et si étroitement prise dans ce tissu de circonstances qu'elle ne puisse douter qu'elle commettra des fautes morales, qu'elle puisse le prévoir, toujours est-il que cette futurition est déterminée par des raisons dans lesquelles la direction volontaire de ces actes vers le mal est l'alTaire essentielle, et que les fautes commises avec le plus d'entraînement ne sont pas moins imputablesaux pécheurs; ils n'en sont pas moins les auteurs,* et c'est parfaite justice qu'ils portent la peine d'un plaisir défendu.

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Quant à Ta version de Dieu pour le péché, aversion dont sa sainteté lui fait une loi, mais qui semble peu d'accord avec le plan du monde connu, puisque la futurition de ces. maux devait en faire partie, c'est là une difficulté qui n'est pas insurmontable, sois-en sûr.

L'infinie bonté de Dieu tend à la plus grande perfection possible des créatures, ainsi qu'à la félicité du monde spirituel. Mais dans cet elTorl infini de se manifester, il ne s'est pas seulement occupé des séries plus parfaites d'événements qui devaient un jour se réaliser par ordre de raisons, mais il a pourvu encore à ce qu'aucun des biens d'un degré inférieur ne fut omis, afin que l'universalité des choses enveloppât tout dans son immensité, depuis le plus haut degré de perfection, qui comprend les choses finies, jusqu'à tous les degrés inférieurs, et même, si je puis le dire, jusqu'au néant. Il a même permis que son dessein se reconnût dans les choses qui présenteraient encore à sa sagesse quelque bien à retirer môme des plus grands maux, afin de manifester sa gloire divine par la diversité infinie des choses. Il était digne de la sagesse, de la puissance et de la bonté divine, que cet ensemble ne fut pas privé de l'histoire du genre ; si lugubre qu'elle soit, elle porte néanmoins avec elle, à travers un déluge de maux, des témoignages infinis do la bonté divine.

Ce n'est pas à dire (jur Dieu ait voulu faire entrer

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les maux eux-niônios dans lo [)laii d' son œuvre ébancbéc , et (jiril les en ait firés à dessein.

Il a voulu les biens et a reconnu qu'ils ne pouvaient subsister sans leurs raisons d'ôlre, et sa souveraine sagesse ne lui a pas permis de les arracber avec le mal qui s'y trouvait mêlé. Du reste, les bommes ont pécbé volontairement, et en vertu d'une passion qui tient à l'ànie; l'ordre des raisons antécédentes ne les a ni poussés, ni entraînés, il les a attirés ; et, bien qui! ait été prévu qu'ils céderaient aux excitations, cependant, comme l'origine des fautes réside dans un principe interne de détermination de soimême, il est évident que les pécbeurs seuls doivent porter la responsabilité de ces fautes. Et, parce qu'en permettant ces maux, la Divinité s'y est en quelque sorte arrêtée, ce n'est pas une raison pour croire qu'elle déteste moins le pécbé. Car, la compensation que Dieu s'applique activement à obtenir pour les maux permis, employant à cette fin les avertissements, les menaces , les encouragements , les moyens , est proprement la fin qui a déterminé le divin architecte. En retranchant ainsi les causes du mal, en les contenant dans la mesure permise par l'entier respect de la liberté, Dieu fait assez voir qu'il est ennemi du mal moral, tout en montrant son amour pour les perfections qui peuvent provenir du mal même. Mais je

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reviens à mon sujet, après en être resté trop longtemps éloigné.

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