LE SÉNATEUR COMTE MOSCATI
Pierre Moscati, né a Milan vers 1786 , a fixé l’attention des contemporains sous trois points de vue différens, comme un homme très-versé dans les sciences physiques, comme médecin habile, et enfin comme homme d’état.
A l’étude des lettres, Moscati fit succéder celle de la physique, de la chimie et de l’histoire naturelle. Préparé par une éducation aussi solide, il se livra aux dissections anatomiques et à la théorie comme à la pratique de la chirurgie, suivant en cela la marche philosophique des restaurateurs de la mé-r decine en Italie, quand ce beau pays eut la gloire de faire renaître et fleurir les lettres, les sciences et les arts. Moscati passa ensuite à l’étude de la partie de la thérapeutique la plus difficile de toutes, nous vouions dire celle qui s’occupe des maladies' internes. Il eut, de très-bonne heure, dans le grand et magnifique hôpital de sa patrie, des succès qui le firent désigner pour enseigner la médecine dans i’üniversilé de Pavie qui, déchue pour un temps de son antique renommée, a brillé depuis un demi-siècle et continue à briller du plus grand éclat.
Des biographes qui jugent les vivans et les morts avec une égale partialité ont prétendu que la l^rtune politique de Moscati avait commencé par la guérison de l’un des chiens de madame Bonaparte. Rien n’est moins prouvé que cette historiette, car le général avait peu d’attachement pour les carlins de son épouse, et il est assez connu qu’il n’appelait au maniement des affaires publiques que les hommes dont il
avait éprouvé les talens dans ce genre. Tous ceux qui ont eu l’honneur d’approcher Joséphine savent qu’il était impossible de se refuser à répondre avec empressement a ses désirs, tant elle avait de grâces, et surtout de bonté, L’auteur de cette JVotice se souvient de lui avoir donné une fois très-sérieusement des avis sur la santé de l’un de ses chiens, dont elle lui parlait avec une affectueuse sollicitude.
Moscati aimait son pays avec passion et supportait en gémissant le joug autrichien ; il n’en fallut pas davantage pour le déterminer à se précipiter au devant de l’armée française et à concourir de tous ses moyens aux changemens qu’elle devait produire dans la Lombardie. Moscati fut, en février 1796, l’un des commissaires chargés de l’enlèvement de la madone de Lorette, ce qui dut être regardé en Italie, par la multitude , comme un sacrilège qui mettait le sceau b ses principes politiques et religieux. Successivement membre du conseil des Quarante et du congrès national, notre savant entra, en 1798, dans le directoire de la république cisalpine, dont il devint bientôt président. Le gouvernement français d’alors, naturellement ombrageux, et qui paraît n’avoir aimé la liberté que pour lui seul, soupçonna Moscati de vouloir établir l’indépendance de sa patrie, et il l’obligea, en conséquence, b quitter les affaires publiques et a donner sa démission entre les mains du général, depuis maréchal Brnue,
Lorsque les Austro-Sardes envahirent la Lombardie, Moscali fut arrêté, chargé de fers, et conduit avec plusieurs autres de ses concitoyens les plus éminens dans la forteresse de Cattaro, où ils furent traités, b peu de choses près, comme les galériens. L’archiduc Charles étant tombé malade b Vienne, Ferdinand, son frère, qui avait une confiance illimitée dans les talens de Moscati, le fit appeler en grande diligence, ce qui lui procura une lueur de liberté, accompagnée de beau-; coup d’égards pour sa personne.
La bataille de Marengo, dont l’issue prépara pour l’Europe de nouvelles destinées, rendit Moscati a sa patrie, et on le vit, en 1801, siéger a Lyon dans la consulta qui changea la forme du gouvernement cisalpin et plaça l’antique couronne des Lombards sur le front enorgueilli d’uii; guerrier qui .préludait alors b l’anéantissement de plus d’une république. Moscati fui bientôt nommé comte, sénateur, directeur de rjnstruction publique, déploya dans les fonctions de cette dernière place beaucoup de talens, et créa ou petfeçî
tiônna plusieurs élablissemens utiles. Sou attachement au nouvel ordre de choses et à la nouvelle dynastie fut sincère ; il en dontia des preuves indubitables en 1814, en faisant tous ses efforts pour faire nommer le loyal Eugène Eeauharnais roi dltalie, Les connaissances variées de Moscati, et particulièrement son affabilité comme homme public, lui avaient procuré beaucoup d’amis, qui ont entouré sa vieillesse de consolations. Il jouissait d’ailleurs d’une fortune plus qu’indépendante , dont à toutes les époques de sa vie il sut faire le plus noble usage. Une riche bibliothèque, un laboratoire de chimie et un beau cabinet de physique qu’il avait formés étaient ouverts h ses amis, et même h tous ceux qui s’occupaient des mêmes études que lui. Renfermé depuis i 8 i 4 d’une manière absolue dans son intérieur et la culture des sciences, Moscati fit cependant publiquement, en 1817, et en présence de l’archiduc gouverneur^général des états autrichiens en Italie, une suite d’expériences intéressantes sur la fusion de quelques substances réfractaires au moyen de la combustion du gaz hydrogène et du gaz oxigène.
C’est plus particulièrement comme médecin que nous nous proposons maintenant d’envisager Moscati. Nous aurons d’autant plus de facilité pour remplir cette tâche, qu’il nous a révélé en quelque sorte sa profession de foi médicale dans un discours sur l’usage des systèmes dans la pratique de la médecine, prononcé en 1799, alors qu’il prit possession de la chaire de clinique dans l’Université de Pavie.
Le professeur commença par présenter, entourée de respects, la médecine hippocratique, consistant en une suite d’observations exactes et raisonnées, recueillies et transmises près du lit des malades. Galien lui imprime ensuite un caractère dogmatique, et nous voyons depuis lui, et sans interruption jusqu’au dix-huitième siècle, une foule d’esprits supérieurs s’égarer dans des systèmes plus ou moins séduisans. A l’époque qui vient d’être indiquée, trois hommes de génie apparaissent sur l’horizon médical ; ce sont Hoffmann, Stahl et Boerhaave. La domination plus long-temps prolongée qu’imposa le professeur de Leyde fut principalement ébranlée par l’Ecole de Montpellier, dont Bordeu, Venel et Lamure ont principalement exposé la doctrine. On sera bien étonné d’apprendre que Moscati, qui avait su peindre d’une manière a la fois large et vraie le génie de Boerhaave, ait osé placer Cullen sur la même ligne, et doiv^-
ner même de l’avantage sur lui au professeur d’Edimbourg. Comment peut-on se dissimuler que ce dernier, tout estimable que fût son talent, appartient à l’école d’Hoffmann et qu’il n’a fait qu’ajouter aux principes fondamentaux de ce grand homme ce que l’étude plus approfondie du système nerveux ou de la sensibilité avait appris depuis lui. Jugeant aujourd’hui avec sévérité nos plus anciennes affections, ayons le courage d’avouer que si Cullen est souvent un guide ingénieux et fertile en aperçus, il est désolant par l’aveu trop fréquent de ses incertitudes, et que ses écrits ne peuvent servir de texte habituel a un professeur de'clinique, qui doit s’exprimer d’une manière plus positive ou se renfermer dans, le silence.
Préoccupé de l’Ecosse, Moscati oublie l’Allemagne, l’Italie, la France, et, sans s’arrêter même quelques instans aux Stoll, aux Selle, aux Quarin, a Borsieri, a Barthez, il arrive à Brown.
Elève de Cullen, son esprit indépendant avait reconnu que la classification des maladies établie par son maître n’élait point assez déduite des phénomènes de la nature, et que cet ordre vicieux influait d’une manière désavantageuse sur les indications pratiques, et plongeait souvent les médecins dans l’incertitude. Moscati expose le système de Brown, dont il loue avec complaisance la simplicité et la méthode rigoureuse qui, d’une pathologie simple et déduite de la physiologie, conduit à une thérapeutique fondée sur deux seules indications : fortifier ou affaiblir. Cependant Moscati ne peut s’empêcher de faire remarquer que Brown, malgré son immense célébrité, eût eu encore un plus grand nombre de partisans, si, domptant la fougue de son caractère, il n’eût déversé le mépris sur ses devanciers, ses contemporains, et en quelque sorte sur la postérité.
Moscati croit cependant qu’il est de son devoir de former des éclectiques, comme si c’était une lâche facile, et que tous les esprits fussent capables d’envisager ainsi et surtout de pratiquer la médecine. « Si nous jetons, dit-il, un coup d’œil rapide et investigateur sur ce que l’histoire de l’art nous apprend, nous verrons que, pendant vingt-trois siècles, malgré la diversité des sectes régnantes tour-à-tour et les plus opposées, les médecins praticiens peuvent être réduits en deux classes seulement, dont l’une est expectante, tandis que l’autre est agissante. La première classe comprend la
secte dogmatique, fondée par Hippocrate sur les principes d’Herodicus, cultivée par Galien, et adoptée par Sydenham, Stahl, Baglivi, Hoffmann, Boerhaave, et plusieurs autres, dont le nom et la prudence médicale ne sont pas moins chers a l’humanité. La seconde classe est celle des méthodistes, qui compte Asclépiade, Themison, Thessalus, Gœlius Aurelianus, Soranus, Prosper Alpin, et, en dernier lieu, Brown et son école. Les premiers voulaient observer les maladies, aider la nature sans violence j et, avouant leur ignorance sur plusieurs fonctions de l’économie animale, ils pratiquaient et recommandaient l’expectation. Les autres, plus confians dans leurs lumières, préféraient agir et prétendaient ployer la nature aux indications qu’ils croyaient saisir. Les uns, dans les cas heureux, ne revendiquent qu’une portion du succès, et les autres veulent l’obtenir tout entier ; ceux-ci, dans les cas difficiles, tuent quelquefois hardiment leurs malades, tandis que l’inertie des premiers se contente de les laisser mourir, etc. »
Le professeur de clinique revient de nouveau à l’éloge de l’éclectisme. Un pareil langage, surtout à l’époque où il fut tenu, dut exciter plus d’une réflexion et plus d’un mécontentement ; ils éclatèrent particulièreinent dans deux écrits de Rasori, où la chaleur de la polémique et la conviction d’une âme honnête l’emportèrent sur les égards et le sentiment de toutes les convenances.
Le comte Moscati mourut à Milan le i 4 janvier 1824- Ce nom a été porté par un autre homme célèbre dans l’art de guérir, et qui avait aussi, à ce que je crois, le prénom de Pierre : c’était probablement le père du comte. Haller dit : (BiELiOTHECA chirtjrgica), tomc II, page 44 ^J Moscati, De intestino a ligamenti vitio nato straiigulato et gangrænoso. — lu Mém. de chirurgie , Idem agit de fractura coin humen deque ejus diffîciiltate et facile superveiiiente carie et difformitale. La question d’homonymie sera décidée, et la liste des productions des Moscati sera donnée bien exactement dans l’histoire littéraire de l’Italie moderne que nous devrons à la plume savante du comte'Ugoni, de Brescia, qui a déjà publié celle de la seconde moitié du dernier siècle.
Extrait du 187® cahier (novembre 1829), tome xxxv, du Journal complémentaire du Dictionaire des Sciences médicales.