LE RÉCIT DE I/ÊNÊIDE
Vient ensuite le trait vraiment antique des bœufs tirés à reculons dans l'antre :
Atqne ho0..*
Caada in speluncam tractos...
... saxo occultabat opaco.
Les sourds mugissements des bœufs, c'est-à-dire le bruit des nuages qui s'élo^ent en grondant, sont souvent rappelés par les poètes indiens :
Diflcessa mugire boves, atque omne qtMrelis Impleri nemus, et colles clamore relinqui.
Les védas ne décrivent pas avec plus d'élan la course d'Indra vers son ennemi :
Hic vero Alcidœ furiis exareerat atro
Felle dolor; rapit arma manu nodisqae gravatum
Robur, et aerii cursu petit ardaa montis.
Le héros enfonce la caverne du monstre : le silex qu'il lance sur cette caverne, dans la j^royance des Romains comme dans celle des Indous, n'est pas autre chose que la foudre. On croît, dans le vers suivant, en entendre le retentissement :
Inde repente Impulit : impalsu quo maximus insonat œther; Dissultant rip», refluitque exterritus amnis.
Le combat qui s'engage a tout à fait l'air d'une lutte de la lumière et de l'ombre ; un instant l'antre de Cacu« «st même comparé au règne infernal :
At specus et Gaci détecta apparaît ingens Regia, et umbrosas penitus patoere caverne :
Non sectts ac si qua penitus vi terra dehiscens Infemas reseret sedes, et régna recludat Pallida, dis invisa ; superque immane barathnim Geraatur, trepidentque immisso lumine Mânes.
148 HERCULE ET GÀCUS.
Le poète revient encore sur la même idée :
Ergo insperata deprensum in luce rcpeale.
Inclusumque cavo saxo, atque insueta rudeaiem...
Virgile n'a garde de négliger Tancienne tradition des flammes vomies par le démon :
Ille autem...
Faucibus ingentem fumum, mirabile diciu, Evomit, involvitque domum caligine coeca, Prospectam eripieos oculis; gloineratqae sub aritro Fumiferam noclem commixtis igné tcnebris.
Nous trouvons dans les vers suivants comme un son venir de la légende qui veut que le dieu se jette dans le corps du monstre, c'est-à-dire dans le nuage, pour le déchirer :
Non tulit Alcides animis, seque ipse per ignrm Prœcipiti injecit saltu, qua plurimus undam Fumus agit, nebulaque ingens specus asstuat unda.
Nous le répétons : notre but n'est pas de prêter à Virgile la connaissance de la signification primitive de la légende; il lui a suHi de retracer avec vérité et avec poésie un récit ancien dont les circonstances principales s'étaient bien conservées dans la mémoire du peuple, pour se rencontrer avec les hymnes védiques.
Mais c'est surtout dans la courte invocation des prêtres Saliens qu'il semble que Virgile ait retrouvé le ton de la poésie du premier âge. 11 n'y a pas de vers dans ce morceau qu'on ne pût commenter avec des centaines de vers tirés des védas. 11 cite, et dans les mêmes termes, des exploits de même nature; il finit comme
les poètes de l'Inde, en invitant la divinité à venir goûter le sacrifice :
Tu nubigenoB, invicte, bimembres Hylœumque Pholumque manu, tu Cresia mactas Prodigia, et vastum Nemea sub rupe leonem Te Stygii tremuerc lacus, te janitor Orci Ossa super recubans anl.*o semesa cruento; Nec te uUœ faciès, non terrait ipso Typhœus Arduus, arma tenons; non te rationis egentem l^rnaeus turba capitum circumstetit anguis.
Salve, vera Jovis proies, decus addite divis, Et nos et tua dexter adi pede sacra secundo.
Rien ne peut donner une idée plus exacte de la poésie védique que ce morceau. 11 n'est pas jusqu'au mol d^xler^ qui se trouve dans le dernier vers, qui n'ait son équivalent dans l'Inde. Ce mot doit être pris dans le sens propre : les poêles védiques invitent les dieux à venir du côté droit, dakshinataSy dakshinit (1).
N'est-îl pas intéressant de trouver, dans le chef-d'œuvre de l'épopée savante, un fragment qui tiendrait sa place parmi les créations de la poésie la plus spontanée? C'est le privilège du génie : il peut réveiller des échos endormis depuis des siècles. La Muse qui a inspiré les premiers chants de l'humanité fait encore entendre de loin en loin ses accents.