A L'ÉTUDE DES LANGUES
Au début de ces leçons de grammaire comparée, je sens tout le poids de la responsabilité qui repose sur moi. Vous auriez voulu, et autant que personne j'aurais désiré, que cet important et difficile enseignement fût introduit au Collège de France par Féminent indianiste que les suffrages du Collège avaient proposé en première ligne. M. Adolphe Régnier Stait le représentant nalutel d'une science qu'il a fait avancer par de remarquables travaux. En apportant dans ses leçons les qualités qui distinguent ses ouvrages, une méthode exacte et rigoureuse, une rare pénétration d'esprit, des vues larges et élevées, M. Régnier aurait fondé un enseignement que nous pouvions opposer sans crainte aux chaires de philologie comparée dont l'Allemagne et l'Angleterre sont justement orgueilleuses. Personne, mieux que lui, ne
(1) Première leçon faite aa Collège de France, 1864.
pouvait naturaliser parmi nous une science qui, pour nous agréer, a besoin de beaucoup de rectitude et de réserve, et qui, sans rien perdre de ses vertus natives, doit contracter le ton et adopter les allures de Térudition française. M. Régnier a cru ne pouvoir déférer au vœu spontanément exprimé par le Collège. A son défaut, je viens vous apporter la promesse de mon dévouement à des études qui ont été et qui seront à l'avenir le travail constant de ma vie. J'essayerai de mériter votre bienveillance, de justifier le vote des professeurs et de répondre au choix du ministre, en consacrant tous mes efforts à la tâche honorable qui m'a été confiée.
Nouvelle au Collège de France, la chaire de grammaire comparée ne date pourtant pas d'aujourd'hui. Elle a été instituée, il y a douze ans, à la Faculté des lettres, et M. Hase, qui en fut alors chargé, a terminé par cet enseignement sa vie longue et bien remplie de savant et de professeur. Par son éducation littéraire, M. Hase appartenait à l'école des Heyne et des Villoison, et il avait depuis longtemps marqué sa place à leurs côtés, quand les premiers résultats de la linguistique arrivèrent à sa connaissance. Mais il ne conçut pas contre la science nouvelle les sentiments de défiance ou de dédain qui se sont fait jour chez quelques philologues étrangers. La bienveillance de son caractère, non moins que la largeur de son esprit, le préservèrent de cette faiblesse. Tout en continuant de se vouer de préférence aux travaux qui avaient assuré sa renommée, il suivit avec attention les
progrès de la grammaire comparée. Lorsque, en 1852, il Tut chargé de cet enseignement, il y apporta sa connaissance profonde des idiomes classiques. Quant à la méthode comparative, elle lui était familière, au moins pai* un de ses côtés, car il l'appliquait en maitre aux diverses époques de la langue grecque. Quand M. Hase, soit dans sa belle édition du ThesauruSy soit dans son cours, retraçait l'histoire d'un mol grec et le suivait, à travers toutes ses transformations, depuis Homère jusqu'aux écrivains byzantins ou jusqu'aux chants populaires de la Grèce moderne, il faisait pour la langue hellénique ce que la grammaire comparée fait pour l'ensemble de la famille indo-européenne. Nous l'avons vu, pendant douze ans, et presque jusqu'à la dernière heure, parcourir d'un pas lent, mais sûr, le cercle de son enseignement, mêlant à ses leçons des digressions qu'il savait toujours rendre instructives, et semant sur son chemin les trésors d'une érudition exacte, curieuse et attrayante.
Cependant je ne voudrais pas affirmer que le cours de M. Hase répondit exactement à l'idée qu'on peut se faire, d'après les grands travaux de ce siècle, d'un cours de grammaire comparée. Ce qui caractérise cette science nouvelle, c'est moins encore le nombre des idiomes qui forment la matière des observations que la méthode qui préside aux rapprochements et la direction générale des recherches. De tout temps on a comparé le latin au gnec, et les langues anciennes aux langues modernes; mais le goût avait plus de part à ces comparaisons que la rigueur
scientifique, eUes observations, qui pouvaient être justes, n'étaient ni assez approfondies, ni assez enchaînées entre elles. Quand on relit aujourd'hui le livre ingénieux où le président de Brosses exposait ses vues sur l'origine du langage, ou le mémoire, d'ailleurs si remarquable, que Fréret a composé sur la parenté des langues de l'Europe, on éprouve la même impression que ressent le géologue ou le physiologiste, en se reportant aux théories hypothétiques ou aux classifications superficielles du dernier siècle. Ce n'était pas la sagacité ou le savoir qui manquaient à de Brosses ni à Fréret; il leur manquait deux choses : un terme de comparaison pour classer les Toits qu'ils avaient observés, et un instrument de précision pour rendre les observations plus sûres et plus complètes. La découverte du sanscrit vint fournir l'un et l'autre.
Comment un idiome asiatique, dont les Grecs et les Romains ont ignoré jusqu'au nom, nous a-t-il pu mieux renseigner sur la structure des langues de la Grèce et de ritalie, que ne l'avaient su faire ceux qui autrefois parlaient ces langues et qui en avaient fait un examen approfondi? D'où vient que la découverte du sanscrit a marqué une ère nouvelle dans les études de linguistique, et qu'elle n'a pas rendu moins de services aux savants qui s'occupent des idiomes germaniques, slaves ou celtiques, qu'à ceux qui veulent se rendre compte de la formation du grec et du latin? Il importe de répondre à ces questions, car le rôle du sanscrit dans les recherches gram-
maticales a donné lieu à de nombreux malentendus. D'excellents esprits ont pu penser qu'une langue» en apparence si éloignée de nous, était un objet de stérile curiosité, ou qu'instructive et intéressante par ellemême, cette étude devait rester réservée aux seuls orientalistes ; ou bien encore, tout en reconnaissant le rapport qui unit le sanscrit aux idiomes de l'Europe, on s'est trompé sur la nature de ce rapport, et l'on n'a pas toujours compris de quel genre est le secours que les recherches grammaticales doivent tirer de la langue de l'Inde. Je voudrais montrer pourquoi le sanscrit, interrogé à propos, apporte la lumière et l'ordre dans l'étude des langues de l'Europe. C'est là, je le sais, un sujet quelque peu aride, et les usages de cette maison m'autorisaient à vous présenter, pour commencer, des vues plus générales et un thème moins didactique. Mais je crois que dans un cours de grammaire comparée, la méthode est la première chose qu'il faut mettre en lumière. Une fois que vous aurez approuvé le principe de notre science, vous accueillerez plus volontiers les résultats auxquels elle conduit. Nous ne sommes pas ennemis en France de ce qui est nouveau; mais les voies mal définies nous répugnent, et l'obscurité, en toutes choses, nous est odieuse.
Pour faire l'épreuve d'une méthode, il est bon de la mettre à l'œuvre sur un terrain qui soit très-connu. Le groupe indo-européen comprend un vaste ensemble d'idiomes ; outre le sanscrit, le grec et le latin, il con-
tient les dialectes de la Perse et de l'Arménie, le celte, ainsi que les langues germaniques et slaves. Mais je ne ferai pas défiler sous vos yeux une armée aussi oigarrée. Une pareille revue nous procurerait probablement plus de fatigue que d'instruction, et notre regard, éparpillé sur trop d'objets à la fois, finirait par ne plus rien distinguer. L'intérêt et le profit de ces recherches ne sont pas en raison du nombre des idiomes comparés : tout dépend de la netteté et de la rigueur des obsenations. Il vaut donc mieux nous restreindre aux langues classiques; ce que nous aurons dit des rapports qui unissent le sanscrit, le grec et le latin, nous pourrons l'étendre quelque jour aux autres idiomes delà famille.
Quand les fondateurs de la Société asiatique de Calcutta, commençant à s'enquérir du passé de l'Inde, entreprirent l'étude du sanscrit, ils furent étonnés de la ressemblance frappante qui existait entre le vocabulaire de cette langue et celui des langues anciennes de l'Europe. Ce qui augmenta la surprise, c'est que la similitude était d'autant plus parfaite, que les idées exprimées étaient plus simples : les mêmes mots, en sanscrit, en grec, en latin, servaient à désigner la parenté, les membres du corps humain, les animaux domestiques, les nombres, toutes ces notions qui ont dû fournir les premiers mots de chaque langue, et qui excluent l'hypothèse d'un emprunt. Les ressemblances ne se bornaient pas au vocabulaire : elles s'étendaient à la partie la plus intime de la langue, à l'organisme grammatical. On retrouva en sanscrit les mêmes
moyens de dérivation et de composition qu'en latin et en grec; les mêmes suffixes pour marquer le comparatif et le superlatif; les mêmes désinences pour indiquer les cas, les nombres, les temps, les voix et les modes. On remarqua aussi qu'en général les mots paraissaient plus intacts, les flexions plus pleines et plus régulières en sanscrit que dans les langues classiques, qui semblaient avoir subi en bien des endroits des altérations et des contractions. L'affinité était indubitable; mais il était plus facile de la constater que de l'expliquer. La première supposition qui se présenta fut que les Indous étaient les ancêtres des peuples de l'Europe, et que le sanscrit était la langue mère du grec et du latin. Mais un examen plus attentif montra que cette hypothèse n'était pas fondée : bien qu'en général le sanscrit nous donne des formes plus archaïques que le latin ou le grec, on trouva pourtant un certain nombre de points où il est surpassé en fidélité par les langues classiques. Elles ont gardé un petit nombre d'anciennes formes qui manquent en sanscrit; elles se sont préservées de quelques altérations dont fut atteint de bonne heure le système phonique de la langue indienne. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre de ces idiomes qui présente un état de conservation plus parfait. Le même raisonnement qui avait fait reconnaître depuis longtemps que le latin ne pouvait en aucune façon être regardé comme une langue dérivée du grec, dut faire admettre que ni le grec ni le latin n'étaient dérivés du sanscrit. On reconnut (oi c'est le principe qui sert encore
tu DE LA MÉTHODE COMPARATIVE.
aujourd'hui de fondement à la grammaire comparée) que le sanscrit n'est pas la souche qui a porté nos langues de l'Europe, mais qu'il est une branche sortie de la même lige.
On commença donc à rapprocher le sanscrit du grec et du latin, et l'on s'aperçut aussitôt qu'une comparaison de ce genre reposait sur un principe plus stable, et donnait des résultats plus sûrs, que la grammaire grecque et latine, telle qu'elle avait été cultivée jusqu'alors. Ce qui a toujours empêché l'étude comparative du grec et du latin de donner tout le fruit qu'on en attendait, c'est qu'elle pouvait bien relever des différences de forme et constater des divergences grammaticales ; mais, ime fois qu'elle avait mis en présence les deux langues qu'elle comparait, il lui était impossible de distinguer avec certitude ce qui était original et primitif de ce qui était nouveau et altéré. Quelle est, de septem ou de inrà^ de Wtnra/Mç ou de quatuor ^ de sum ou de cip la forme la mieux conservée? Les désinences latines en bam et en 60, qui servent à marquer l'imparfait et le futur, dans amabaniy par exemple, et dans amabOy et qui n'ont pas d'analogues en grec, sontelles anciennes ou nouvelles? Le supin latin est-il une forme de création récente, appartenant spécialement à la langue de l'Italie, ou est-ce une forme primitive que le grec a perdue ? Sans sortir du grec, quel est le dialecte le plus ancien? immo renferme-t-il im allongement, ou bien tmrw une contraction? A ces questions et à cent autres de même nature, la grammaire gréco-latine ne
pouvait rien répondre, ou ne répondait que par des hypothèses. Elle se trouvait en présence d'un problème qui était insoluble avec les seules données qu'elle possédait.
Je suppose que nous ayons conservé d'un ancien auteur latin, de Plante, par exemple, des manuscrits assez nombreux, mais tous de même famille, tous plus ou moins altérés, mutilés et interpolés. Les variantes de ces manuscrits, qui nous serviront bien à reconnaître que le texte est corrompu, ne nous aideront que médiocrement à le restituer. Mais qu'un bon et ancien exemplaire de Plante, d'une récension différente, le palimpseste de la bibliothèque Ambrosienne, par exemple, vienne à être retrouvé : non-seulement je comprendrai mieux l'écrivain et j'aurai une idée plus nette du texte primitif, mais les variantes des autres manuscrits s'expliqueront d'ellesmêmes, les mutilations, les interpolations paraîtront au jour, ainsi que le principe qui a présidé à ces altérations. Grâce au guide que nous aurons trouvé, nous serons en mesure de contrôler nos manuscrits, qui, à leur tour, pourront nous servir à vérifier et à corriger dans ses défectuosités le texte nouvellement découvert.
Telle est la nature du secours que le sanscrit est venu nous apporter. Il fut le terme de comparaison que la philologie classique avait vainement cherché jusqus-là. ^orome l'époque où le sanscrit s'est détaché de la souche indo-européenne est évidemment plus reculée que celle où le latin a commencé à se distinguer du grec, et à plus
forte raison, que celle où le grec s'est divisé en dialectes, tous les doutes devaient cesser, quand le sanscrit venait confirmer l'authenticité d'une forme ou l'ancienneté d'une
loi.
En rapprochant de septem et de hnà le nom de nombre sanscrit saptan^ de ri(r<mpiç et de qfiatuor le pluriel catvârcts (quatre), de sum et de «î/a^ la première personne asmif on vit, au premier coup d'oeil, de quel côté étaient les altérations les plus fortes et de quelle façon ces altérations s'étaient produites. En observant que les supins latins, comme statum^ daium^ notuniy correspondent^ dans la langue de l'Inde, à des infmitifs comme sthâtum, dâtunif gnâtum^ on reconnut que le supin est une forme ancienne, et l'on vit du même coup quelle en est la valeur originaire : c'est un infinitif, ou, pour mieux dire, un nom verbal, très-voisin, par sa formation, des substantifs comme interitus^ raptus, cursus. Un coup d'œil jeté sur la conjugaison sanscrite fit constater que la désinence de l'imparfait amabam et celle du futur amaho sont de création nouvelle, et un examen attentif prouva que ces terminaisons bam^ 60, proviennent d'un verbe auxiliaire, le môme qui se retrouve dans l'anglais to be^ et dans Tallemand ich 6tn, du bist. La question si longtemps controversée des dialectes grecs reçut enfin sa solution, car on vit que tous contenaient des formes anciennes à côté de formes plus ou moins altérées. Entre les génitifs iTTToio et iTTTrou, il n'y eut plus d'hésitation possible pour savoir lequel des deux était le plus intact : îTrirow, qui lui-
même est pour imnmo^ correspond aux génitifs sanscrits en asya, comme açvasya; Vh en tombant, amena le rapprochement des deux o : îTnroo, et cette dernière forme se contracta en &nrou. Jusque-là les faits de la grammaire classique, connus en eux-mêmes, présentaient autant d'énigmes quand on en voulait saisir le rapport. Ils ressemblaient à une histoire dont nous saurions les événements pris un à un, mais où l'enchaînement serait nul et dont toutes les dates nous manqueraient. Un témoin inattendu vint du fond de l'Orient trancher des débats séculaires, introduire dans Thisloire des langues une chronologie au moins relative, mettre chaque fait à sa place, et fournir ce critérium sans lequel aucune science ne peut avancer.
Il y a un moyen indirect, mais frappant, de montrer le service que la découverte du sanscrit a rendu aux études grammaticales : c'est de faire, en quelque sorte, la contreépreuve, et de voir où était arrivée la philologie classique, réduite à ses seules forces, au commencement de ce siècle et dans un ouvrage capital d'un de ses plus illustres représentants. Gotlfried Hermann était un esprit de beaucoup de hardiesse et de vigueur : il avait reconnu les lacunes et les défauts de l'enseignement grammatical de son temps, et il se proposa d'y remédier, non par la méthode comparative, encore inconnue, mais par tous les moyens qui étaient à sa disposition, par une analyse plus approfondie des dialectes, par un examen critique des grammairiens anciens et par les lumières de la philosophie. Son
traité sur la réforme de la grammaire grecque, rempli de vues spirituelles, est encore aujourd'hui d'un haut intérêt.
Mais que faut-il penser quand Gottfried Hermann considère l'ablatif comme un cas de création récente que le grec n*a jamais connu, dont les Latins ont été privés dans les premiers temps, et qu'ils ont imaginé pour éviter des équivoques et pour débarrasser leur datif du trop grand nombre d'emplois dont il était chaîné? Bornant à ce sixième cas l'étendue possible de la déclinaison, l'auteur démontre, par des arguments tirés de la nature de l'esprit humain, qu'il ne saurait y avoir de langue possédant une déclinaison plus complète. Au moment où il publiait son livre, les premières grammaires sanscrites arrivaient en Europe, et Ton y pouvait voir que la langue de l'Inde a huit cas, en dépit des raisons déduites de la philosophie de Kant. L'analyse comparative devait prouver plus tard que l'ablatif latin est identique avec l'ablatif sanscrit, et que les adverbes grecs en »;, comme ovruç, nptùruç, itsàAç, ne sont autre chose que d'anciens ablatifs semblables par la forme aux ablatifs archaïques latins comme gnaivod, eadj suprad.
En même temps que la connaissance du sanscrit mettait de l'ordre dans les faits grammaticaux, elle avait encore pour résultat d'augmenter singulièrement la précision des observations. La langue de l'Inde est d'une rare transparence, grâce à son antiquité et au travail d'une longue suite de grammairiens, les plus ingénieux et les plus
subtils qui aient jamais été. Quand on rapproche un mot gi'ec ou latin du mot sanscrit correspondant, on s'aperçoit aussitôt que le sens étymologique devient plus clair, et que les formes grammaticales prennent plus de relief et de netteté. Comme si nos yeux s'étaient armés du microscope, des syllabes entières, dont nous voyions à peine la trace, reparaissent dans leur intégrité ; les éléments constitutifs du mot se découvrent à la vue, et l'on dislingue clairement les soudures qui se sont opérées entre la racine, le suffixe et la désinence. Nous ne sommes pas obligés de recourir en sanscrit, pour décomposer les mots, à une dissection violente : les diverses parties qui ont servi à les former se détachent d'elles-mêmes, et nous constatons sans peine la valeur et le rôle de chacune des pièces qui ont concouru à former l'ensemble. Ce n'est donc pas un médiocre avantage pour le philologue de consulter la langue sanscrite avant de se prononcer sur l'origine ou sur le sens des termes ou des formes en grec et en lalin. Au lieu d'user sa vue sur des monnaies dont la légende est cffaccc el TefTigie douteuse, il a devant lui la médaille presque à fleur de coin, avec son inscription encore lisible et son empreinte encore fraîche.
Je voudrais, par quelques exemples, montrer le degré de précision que le sanscrit est venu ajouter aux recherches grammaticales. Le secours qu'il apporte en bien des rencontres à l'étude des langues classiques, est comparable à celui que nous tirons du latin pour l'étude du français. En effet, quoiqu'il ne puisse êlre question d'un rap-
port de filiation, Tétat de conservation du sanscrit est si parfait, qu'il fournît souvent les mêmes renseignements que s'il était la langue mère du grec et du latin.
Pour reconnaître, par exemple, comment se sont formés les futurs français, comme je porterai j je serviraij nous consultons les autres langues romanes et la basse latinité, qui nous apprennent que je porterai est pour ego portare habeoyje servirai pour ùgo servire habeo Cette syllabe ai qui termine notre futur n'est autre chose que le présent de l'auxiliaire avoir. Dans certaines langues néo-latines, l'union de l'infinitif et de l'auxiliaire n'est pas encore complète. En espagnol, je le ferai se rend par hacer lo he^ c'est-à-dire facere illud habeOy et en ancien provençal, je vous dirai par dir vos ai;noxis voiis dirons^ par dir vos em. Saint Augustin, dans un de ses Sermons au peuple y dit en parlant du règne de Dieu : Pétant aut non pétant^ ventre habet. « Qu'on l'appelle ou qu'on ne l'appelle point, il viendra, t^ En présence de ces faits, il ne peut y avoir de doute sur l'origine de notre futur. Mais comment distinguerai-je la composition des futurs grecs, comme Ttsàitm « j'appellerai », (fàhani « j'aimerai », >o<r» « je délierai >, si je ne consulte pas une langue qui remplisse à l'égard du grec le même office que le latin à l'égard du français, et qui me mette sur la voie de l'origine de celte lettre <r, que le grec, ne pouvant l'expliquer, appelle la figurative du futur ? Nous voyons qu'en sanscrit le verbe eîfu correspond à un verbe asmiy dont la racine est as. C'est précisément la racine du verbe tifih devenu verbe
auxiliaire, que nous trouvons plus ou moins contractée ou mutilée dans les futurs comme xaX4-<r^, t^Ck-fr^tù. De même que le futur français s'est formé par l'adjonction de l'auxiliaire avoir ^ le futur grec a pris l'auxiliaire être^ et il n'y a d'autre différence entre les deux langues que celle d'une soudure plus ou moins intime.
On rencontre en français beaucoup de mots déclassés, c'est-à-dire sortis de la catégorie grammaticale à laquelle ils appartenaient dans le principe, et de forme tellement effacée, qu'il serait impossible, sans le secours du latin, de reconnaître l'empreinte dont ils avaient été autrefois marqués par la grammaire. Ainsi le mot viande est pour nous un substantif féminin singulier; mais il représente en réalité un participe pluriel neutre, formé du verbe vivere : vivenda. Viande voulait dire anciennement et signifie encore au xvii' siècle ce qu'il faut pour vivre, et nous voyons en effet que chez nos vieux écrivains, il est employé dans le sens général de « provision, nourriture ». « Sa viande estoit un peu de poirée >, dit l'auteur de la Vie d'Isabelle, sœur de saint Louis. « On ne pouvoit mie assez trouver viandes aux hommes et aux chevaux *, rapporte la Chronique de Saint-Denis. Des déclassements analogues se rencontrent dans les langues anciennes. Ainsi aux yeux des Latins, le mot femina était un substantif; mais, en réalité, il est un participe formé de la même manière que les participes grecs en fuv9c, fxtw?, fuvw. Femina vient d'une racine /e, qui veut dire « allaiter, nourrir >, qui a donné, entre autres dérivés, fétus y fecuH"
dits, felix. Le sens propre de femina est « celle qui allaite :&. On retrouve en sanscrit, employée comme verbe, cet te racine qui ne subsiste en latin que dans ses dérivés et dans ce participe.
La méthode comparative, on le voit, emploie les mêmes procédés, et elle n'est pas moins utile, qu'il s'agisse de débrouiller les origines du français à l'aide du latin, ou d'éclairer le grec et le latin en les rapprochant du sanscrit. Mais cette élude des langues, si intéressante par elle-même, a en outre des applications nombreuses et fécondes. Permettez-moi d'en rappeler quelques-unes.
Quand la grammaire comparée n'aurait pour résultat que de rendre les grammaires ordinaires plus logiques et plus simples, il faudrait déjà la tenir en haute estime. Quel est l'écolier dont le bon sens n'ait protesté intérieurement, quand son rudiment, après lui avoir expliqué qu'on répond par l'ablatif à la question tifei, ajoute que, dans telle ou telle circonstance, on y répond par le génitif; qu'on dit bien, par exemple, avec l'ablatif: Nattis eit ParUiiSf mais qu'il faut dire avec le génitif: Natus est Luieliœ? Le désarroi de notre élève deviendra encore plus grand lorsque, arrivant à la même règle en grec, on lui apprendra que c'est par le datif que, dans cette langue, on répond à la question de lieu. La grammaire corn- . parée met fin à ces contradictions et à ces incertitudes; elle nous apprend que le grec et le latin ont possédé anciennement un cas qu'on appelle locatif, dont le rôle était d'exprimer l'emplacement où l'on est, et dont le caractère
distinctif était la désinence t. Ce cas a subsisté pour les noms de ville de la première et de la deuxième dé linaison latine; il existe encore en grec dans les noms comme ïoûMiihiy et nous le retrouvons en latin dans des formes isolées, comme domiy humi. La grammaire traditionnelle dicte ses prescriptions comme les décrets d'une volonté aussi impénétrable que décousue : la philologie comparée fait glisser dans ces ténèbres un rayon de bon sens, et au lieu d'une docilité machinale, elle demande à Tenfant une obéissance raisonnable.
Mais notre science n'éclaire pas seulement la structure grammaticale des langues classiques; elle nous permet d'en mieux apprécier les qualités, et, par ce côté, elle touche de près à la critique littéraire. De même qu'après avoir voyagé à l'étranger nous apercevons plus nettement les traits distinctifs de la nation dont nous faisons partie, le meilleur moyen de constater ce qui appartient en propre A un idiome, c'est de le comparer à la langue d'où il est sorti ou à celles dont il s'est anciennement séparé. Le rjicc et le latin ne sont pas la simple continuation de l'idiome primitif de la race indo-européenne : ils ont innové sur beaucoup de points; ils ont acquis des facultés nouvelles, et le génie de ces races si bien douées se révéla d'abord dans leur langue, qui fut la première de leurs œuvres d'art. Mais comment distinguerons-nous les qualités acquises des qualités reçues au berceau, et comment pourrons-nous reconnaître, parmi tant de biens héréditaires, ce qu'elles doivent à elles-mêmes, si nous ne rap-
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portons les idiomes classiques à un état plus ancien, et si nous ne les rapprochons, à défaut de la langue mère aujourd'hui perdue, de l'une des sœurs issues du même sein? Les témoignages d'admiration n'ont jamais manqué au grec et au latin; mais nos éloges seront plus précis et plus justes, si nous pouvons dire ce que ces langues étaient à leur origine, et ce qu'elles sont devenues, grâce aux progrès de la raison et grâce au génie de la race.
Essayons, en ce qui concerne le grec, de montrer quelques-uns des résultats que peut donner ce genre d'analyse.
La langue indo-européenne, autant que nous en pouvons juger par la comparaison et l'induction, n'était pas, comme on pourrait être tenté de le croire, une langue pauvre et grossière. Elle devait être, au contraire, une langue sonore, souple, abondamment pourvue en mots et en fle^cions de toute espèce. Mais si nous en jugeons par le dialecte védique, qui est resté le plus près de cette langue mère, on pouvait lui adresser le même reproche qu'aux œuvres de la statuaire antique; d'une beauté de formes irréprochable, elle laissait à désirer pour l'expression. Le vocabulaire védique est riche ; mais il comprend beaucoup de mots synonymes, et les mêmes mois sont susceptibles d'acceptions très-diverses ; c'est la confusion féconde d'une époque créatrice. La langue grecque n'a rien laissé périr de ces richesses ; seulement, en sage ménagère, elle sépare ce qui est dissemblable, et destine â de nouveaux usages ce qui était surabondant.
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^ • La même racine bhâ, dans les Védas, veut dire « briller >
et « parler », comme si Thomme confondait ses sensations