‹ Mélanges de mythologie et de linguistiqueChapitre 20 sur 28 · COMPOSITION DES LIVRES ZENDS · texte numérisé non relu

COMPOSITION DES LIVRES ZENDS

Il semble que ranliquîté des livres zoroastriens ne puisse plus donner lieu au doute, depuis que le déchiffre* ment des inscriptions de Persépolis est venu attester que la langue de ces livres est, à quelques légères différences près, celle de la Perse au temps des Achéménides. Mais la question n'est pas si simple : pour nous garder de toute confusion, il faut d'abord faire une différence entre la langue et la doctrine de VAvesta.

De graves témoignages donnent à penser que le zend (c'est ainsi qu'on s'est habitué à appeler cette langue) a continué d'être cultivé après la chute de l'empire achéménide. H. Spiegel a appelé l'attention sur un certain nombre de passages du Yendidad qui ne se trouvent pas dans la traduction pehlvie (1). Ce sont en général des gloses explicatives n'ayant qu'un rapport assez lâche avec

(1) ijber einige eingeschobene SteUen im Vendidad. Mémoires de TAca demie de Bavière. T. VI. On trouve des interpolations Vendidad i, A. ii, 130, 131. Tiii, 345. YâÇM xix, 46, etc. Cf. Vendidad )V, t27, où se trou- l verait, selon le commentaire pehlvi, une allusion à la vied*Aderbât Mahresftuid, qui appartient auiemps des Sassanides.

le texte où elles sont intercalées, mais écrites dans le même idiome. Si Ton songe à l'exactitude de la traduction pehlvie, qui ne néglige aucun mot de l'original zend, on sera conduit à supposer que ces gloses ne se trouvaient pas sous les yeux du traducteur.

Voici un fait plus significatif. On sait qu'au temps des Achéménides les Perses possédaient de nombreux livres religieux; Hermippos de Smyrne, qui vivait à la fin du ni* siècle avant J.-C, rapporte que Zoroastre passait pour avoir composé vingt fois cent mille lignes, et que les Perses indiquaient le sujet de chacun de ces livres. On peut rapprocher de ce témoignage celui de V Uléma-i-islam^ qui dît que l'Âvesta avait dans le principe vingt et un nosks, dont un seul a été conservé. Or, il existe un livre écrit en zend appelé le Vispered, où sont invoquées, comme autant d'objets sacrés, différentes parties de l'Avesta : mais dans celte énuméralion on ne trouve que le nom de parties qui n'ont pas péri. Cela peut donner à penser que le Vispered est d'une époque relativement récente.

L'incroyable incorrection du texte ne favorise que trop l'hypothèse d'additions faites dans un temps où le zend était déjà une langue morte. Sans doute ces fautes peuvent être mises sur le compte des copistes : mais il se pourrait aussi que dans certains morceaux elles eussent fait partie de la rédaction. Le désordre de la déclinaison et la construction irrégulîère des adjectifs placés à un autre cas que les substantifs, s'expliquent quand on songe que le pehlvi, idiome sorti du zend, est sans déclinaison. C'est ainsi que

les documents latins du viii* siècle trahissent l'habitude de la lingua vulgaris par l'incertitude dans l'emploi des cos. Je veux seulement conclure de ce qui précède que la rédaction en langue zende n'est pas une garantie suflisante d'antiquité. Il faut maintenant examiner le caractère général de ces textes avant de nous prononcer sur leur âge.

Le style sec de l'Avesta n'a rien de ce qui rappelle les œuvres primitives. Les prescriptions sont minutieuses à l'excès. Certaines épithètes sont invariablement attachées au même substantif : des distinctions revenant sans cesse, comme c le monde corporel et le monde incorporel , — les fautes commises soit en pensée, soit en parole, soit en action, — l'acte effectué avec conscience ou sans conscience, — le péché commis pour la première fois, pour la deuxième, pour la troisième fois >, donnent à diverses parties de l'Âvesta l'aspect d'un livre de casuistique. Il fallait qu'une longue pratique eût fixé toutes les parties du culte. Les décisions sur les objets en apparence les plus secondaires ont le même caractère sacré que les préceptes les plus importants. Tout est mis uniformément dans la bouche d'Ahura-Mazda. Que faut-il faire quand quelqu'un a touché le cadavre d'un homme ou d'un chien ? Les vases qui ont appartenu à un mort, combien de fois les faut-il laver s'ils sont en or, s'ils sont en argent, s'ils sont en terre ou en bois? Sur toutes ces questions, Ahura-Mazda donne à Zoroastre les réponses

les plus précises.

La forme du dialogue dénote, à ce qu'il semble, i origine du livre. C'est le recueil de la science des écoles, disposé par questions et réponses. La forme du dialogue est tellement entrée dans les habitudes des rédacteurs, qu'il en est résulté des contre-sens éti*anges : le dieu Çraosha (la Foi) demande quelque part à une Drukhs (un mauvais esprit) quelles sont les mauvaises actions qui renforcent son pouvoir; celle-ci lui répond comme ferait un mobed interrogé par son disciple, et elle éaumère les quatre espèces de péchés qui augmentent le plus sa force, ainsi que la manière de les expier.

L'origine de TAvesta se montre encore mieux dans le respect dont est entouré tout ce qui touche à Tétat sacerdotal. Partout l'atharvan (prêtre du feu) tient le premier rang : tandis qu'il n'y a qu'un nom pour désigner le guerrier et le laboureur, il y en a neuf pour marquer les subdivisions de la profession sacrée. Dans un endroit où il s'agit de fixer le prix qu'il convient de donner au médecin, le Vendidad proportionne la grosseur du salaire à la fortune du malade; quant au prêtre, il s'acquittera en donnant sa bénédiction (1). Si au contraire unalharvau réclame le prix de ses purifications, et s'il part mécontent du salaire qu'il a reçu, une souillure étemelle s'attache à la maison où on lui a refusé le loyer de sa peine. La haine qui éclate contre ceux qui prennent faussement le titre de prêtres nous éclaire encore mieux sur la provenance de TAvesta. Au commencement du

(1) Vendidad, yu, 105.

xviii* fargardy Ahura-Mazda parle avec un sentiment d'animosité marquée de ceux qui portent les insignes de Tatharvan, mais qui ne méritent pas d'en prendre le nom. En un autre endroit, il est dit que si quelqu'un qui n'a pas appris d'un prêtre les rites sacrés, essaye d'exécuter les cérémonies de purification, loin de laver les souillures, il les multiplie. Les fidèles devront s'emparer du faux prêtre, l'attacher avec des chaînes et lui couper la

léte.

La prière a dans l'Avesta une importance extraordinaire : mais il faut qu'elle soit dite de la &çon prescrite, dans l'ordre et avec les repos indiqués, à l'heure du jour ou de la nuit pour laquelle elle a été faite (1). Les prières sont classées selon le nombre de fois qu'elles doivent être répétées : les unes doivent l'être deux fois, d'autres trois fois, quatre fois, cent fois et même mille fois. Certaines oraisons, même dites avec négligence, ont encore un pouvoir énorme. On peut aussi les faire réciter par le prêtre. 11 n'y a pas de crime, si grand qu'il soit, la tromperie, le meurtre et même l'enterrement des morts, que la prière n'enlève c comme le vent nettoie le ciel > (2).

Si l'on examine ces prières, on trouve de longues et symétriques nomenclatures où les mêmes louanges sont adressées uniformément à tous les dieux, et où l'on vise surtout à n'oublier aucune divinité ni aucun de ses attributs. Les divinités sorties du rituel, comme Çraosha (la

(1) Vendidad, vr, 122.

(2) Vendidad, yiu, S2, v, 69.

Foi), Mantbra-çpenta (la Parole sainte), sont sune même rang que les anciens dieux tels que Âhura-Mazda et Mithra.

L'Avesta est extrêmement sobre de renseignements sur tout ce qui ne touche pas à la religion. Sauf dans le premier fargard, il n'est question qu'une fois d'une ville (1); il n'est point parlé de roi : on ne nomme que le chef de la maison, le chef de la famille, le chef de la tribu, le chef de la contrée. M. Spiegel en conclut que l'Avesta reflète un état social très-simple, tel qu'il existait avant la fondation de la monarchie perse; mais cette conclusion ne nous paraît pas nécessaire. Si ces livres ont été faits pour des dissidents vivant en dehors de l'organisation officielle, comme ce fut par exemple le cas pour les Mazdéens sous les Arsacides, il est naturel que les rois soient passés sous silence. II y a des passages qui prouvent que la culture générale n'était pas d'une si grande simplicité. Zoroastre interroge Ahm^a-Mazda sur la manière de préserver la pureté du feu, et dans une énumération des différentes espèces de feux, il cite ceux qui ont servi à la préparation du verre, de l'airain, de l'or, de l'argent et du fer. La plupart des mots employés en cet endroit paraissent d'origine sémitique, particulièrement le mot tanûra. Si les amendes sont estimées en pièces de bétail, cela ne prouve pas, comme l'a pensé M. Spiegel, que l'usage de la monnaie fût inconnu : on y peut voir de vieilles formules comme en contiennent toutes les religions.

(1) Yacna, xn, 51.

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Un passage du Yaçna est ainsi conçu : « Ilaoma donne la sainteté et la grandeur aux maîtres de maison qui récitent les naçkas. > Le mot naçka^ d'origine sémitique, veut dire transcription ; c'est un terme fort en usage chez les massorètes. L'écriture zende et l'écriture pehivie sont sémitiques et proches parentes de l'écriture syriaque. Ajoutons que la division en versets, qui est adoptée dans tout l'Avesta, parait également sémitique.

Pour revenir à l'esprit général de l'Avesta, il est difficile de croire qu'un grand peuple comme la Perse des Acbéménides se fût astreint aux innombrables entraves qui lient le mazdayaçnien à toutes les heures du jour et de la nuit. La récitation des prières forme sa principale occupation : il est souillé par le contact de la moitié des êtres; s'il les touche, si l'un des objets à son usage en est touché, il est obligé à de longues purifications. Qu'on lise, par exemple, dans le Yendidad, la peine réservée à celui qui laisse tomber sur la terre l'os d'un homme mort, quand ce ne serait que l'articulation du petit doigt I De pareilles prescriptions semblent plutôt le fait d'un petit nombre de sectaires. Ce sont précisément les singularités du culte, les côtés bizarres ou repoussants du zoroastrisme, que le Yendidad préconise le plus. Le commandement auquel les livres zends attachent le plus d'importance, c'est d'exposer les cadavres aux chiens et aux oiseaux de proie; le plus grand crime, c'est d'enterrer un mort. Or nous savons que si l'exposition des morts existait déjà du temps des Acbéménides, elle n'était pas encore

su LES LIVRES ZËNDS.

d'un usage général : les corps des rois étaient portés dans un tombeau dont parlent les anciens. Nous voyons dans Hérodote des hommes enterrés vivants et des coupables condamnés au feu, ce qui, d'après la loi mazdéenne, serait un crime irrémissible.

Le fanatisme qui règne dans TAvesta dénote une époque de rivalités religieuses. Tout ce qui n'est pas mazdayaçnien (adorateur de Mazda) est appelé daêvayaçnien (adorateur des démons). Ces désignations font supposer la coexistence de deux ou de plusieurs religions. Le médecin qui veut guérir les sectateurs de Zoroastre doit d'abord essayer sa science sur les infidèles : s'il en fait l'épreuve trois fois et qu'il tue trois fois les daêvayaçniens, il ne sera pas médecin; s'il les guérit trois fois, il pourra ôtre médecin des mazdéens. La plus grande offense qu'on puisse commettre, c'est de s'unir par le mariage à un adorateur des daévas : celui qui commet ce crime fait dessécher un tiers dos eaux, un tiers des arbres, détruit un tiers de la création d'Âhura-Mazda : il doit être tué comme les animaux les plus impurs.

L'histoire prouve qu'il est difficile de fixer des dates précisos pour un ensemble de livres religieux. L'Avesta, par le fond de sa doctrine, est certainement ancien. Ce qu'Hérodote rapporte sur les croyances perses est en général d'accord avec les doctrines del'Avesta. La confusion de Bérose, qui fait de Zerovanus un ancien roi, prouve que le Temps sans limites {zrvânem akaranem) était déjà adoré comme dieu au iv* siècle avant Jésus-Christ. Théo-

porape, un contemporain d'Aristote, connaît les périodes de 3000 ans rapportées parle Bundehesch, pendant lesquelles rèpfnent tour à tour Ahriman et Ormuzd. Mais ce n'est pas une raison pour placer avant la fin de rempire achéménide tous les livres écrits en langue zcnde que nous possédons.

Nous avons voulu ici indiquer des possibilités plutôt que trancher une question pour laquelle la sciance n'a pas encore de données suffisantes. Il se pourrait qu'une partie des livres zends eût été rédigée d'après d'anciens souve- ^nirs durant les temps de persécution et de fanatisme qui précédèrent l'établissement des Sassanides. L'exemple du Bundehesch montre qu'un âge récent est parfaitement compatible avec l'orthodoxie de la doctrine.

DE LA

APrLlQlIÉE

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