DE LA. FORME
ET DE LA FONCnON DES MOTS
Avant de reprendre où nous Tavons laissée notre analyse des langues indo-européennes, je voudrais essayer de vous montrer que l'histoire des formes du langage n'est que la moitié de la grammaire comparative, et que cette étude purement extérieure des mots doit toujours être éclairée et contrôlée par Texamen de la signification. En d'autres termes, la science du langage, si Ton ne veut pas qu'elle conduise à des résultats incomplets ou erronés, doit s'appliquer également à la forme et à la fonction des mots. Il est vrai, sans doute, qu'il est aussi impossible au grammairien d'étudier la forme des mots en faisant entièrement abstraction de leur sens, qu'il serait impossible d'expliquer la signification des mots sans tenir aucun compte de leur forme. Hais l'expérience prouve que tour à tour on a donné le pas à l'une ou à l'autre de ces deux recherches. Suivant la nature d'esprit
(1) Collège de France, 1866.
su LA FORW â £T LA FONCTION DES MOTS.
du grammairien et suivant Técole à laquelle il se rattache, c'est tantôl l'examen du sens, tantôt l'analyse du son, qui a paru constituer la partie essentielle de la science : naturellement la science change d'aspect, selon que prévaut l'une ou l'autre de ces deux études. Si l'on parcourt les principaux ouvrages de nos linguisteà modernes, on ne saurait nier que ce qui a été nommé la morphologie des langues n'ait évidemment pris le dessus sur l'examen de la signification. Je voudrais vous faire voir que non-seulement Tobservalion extérieure des mots, poursuivie exclusivement, nous donnerait une idée inexacte de l'histoire du langage, mais qu'elle nous laisserait ignorer, dans la plupart des cas, la véritable cause de la transformation des idiomes.
Par une rencontre curieuse, ces deux directions différentes de notre science sont représentées par les deux seuls peuples qui aient enUepris en grammaire des recherches originales : je veux dire les Grecs et les Indous. Pournous expliquer cette divergence, il faut nous rappeler quelle a été, dans la Grèce et dans l'Inde, l'origine des études grammaticales,
La grammaire, chez les Grecs, est née de la philosophie : le jeu des facultés de l'esprit avait déjà été observé et nos conceptions classées suivant certaines catégories, quand on s'avisa de rechercher si le langage répondait à ce classement et justifiait ces divisions. Un tel examen devait naturellement porter sur la fonction des mots, et non sur leur forme : on fut amené à distinguer les
motSy non suivant les éléments dont ils sont compo^ ^s, mais selon le rôle qu'ils jouent dans notre pensée; on n'étudia point les flexions grammaticales pour savoir quelle en est Torigine, mais pour connaître à quelles opérations de l'esprit elles correspondent. De ces observations sortit la grammaire telle que l'entendaient les Grecs et telle qu'ils l'ont transmise aux Romains et à l'Europe moderne. Prenez un à un les termes techniques dont nous nous servons encore aujourd'hui dans nos écoles : derrière le substantif, vous apercevez la substance; derrière l'adjectif, vous voyez l'attribut. Le sujet et le régime sont deux notions qui appartiennent à la logique au moins autant qu'à la grammaire. L'idée que le verbe c être > est nécessaire à toutes les phrases, comme la copule à tous les jugements, se rattache de la façon la plus étroite à la théorie du syllogisme. Il ne faut pas nous étonner de voir encore appliquer à nos langues modernes des distinctions qui avaient été inventées pour un idiome assez différent du nôtre : elles pouvaient être transportées sans peine du grec au latin, et du latin au français. La grammaire, telle que l'Occident l'a pratiquée pendant vingt siècles, expose les règles de l'entendement plutôt qu'elle ne poursuit l'analyse des idiomes. Elle est une sorte de science auxiliaire ou comme une vérification de la logique.
.le ne veux pas dire que l'antiquité n'ait pas étudié aussi la partie matérielle du langage. Mais les grammairiens qui ont dressé les paradigmes des flexions, qui ont
â46 LÀ FORME ET LA FONCTION DES MOTS.
relevé les formes exceptionnelles et donné les règles de dérivation des mots, avaient en vue le maniement pratique de la langue ou Tinterprétation des auteurs. Ils regardaient ce recueil de faits comme un utile complément
* de la rhétorique; mais ils ne pensaient pas que des règles de contraction ou des listes de formes rares dussent servir à l'établissement d'une science. De même que, suivant Platon, le monde existe seulement par les rapports qu'il a avec les idées, les mots ne semblaient matière i observation scientifique que par les lois intellectuelles qui les gouvernent.
Chez les Indous, les recherches grammaticales eurent une tout autre origine : elles sont sorties de l'étude des Védas. Placés par la transmission orale en face d'un texte qui était regardé comme une révélation divine, les Indous furent conduits de bonne heure à observer les lois de la langue védique pour assurer l'intégrité du texte et maintenir la fidélité de la tradition. La superstition vint en aide aux progrès de la science, car l'idée que tout, dans ces hymnes, était d'une égale importance, et que chaque articulation, chaque inQexion du son avait un caractère sacré, ne dut pas peu contribuer à développer ians les écoles brahmaniques les habitudes de minutieuse
"* Htention et de rigoureuse exactitude. Les grammairiens ^diens, aidés par un idiome d'une extrême transparence et stimulés par une prodigieuse sagacité, créèrent une sorte de chimie du langage. Ils ont décomposé les mots en leurs derniers éléments; ils ont noté l'action que les
sons exercent les uns sur les autres; ils ont mesuré, avec une précision surprenantCi la longueur relative des syllabes ; ils ont dressé la liste des racines et celle des suffixes et déterminé la manière dont ces groupes phoniques se combinent ensemble. Mais c'est à la forme, bien plus qu'à la fonction des mots, qu'ils appliquèrent leur
attention. L'étude du sens des mots demeura surtout
réservée aux commentateurs et aux scoliastes. Quant à la grammaire indienne, née du besoin de consei*ver la lettre d'un texte sacré, elle a gardé le caractère qu'elle devait à son origine. Elle analyse de préférence la matière du langage, et c'est principalement par la dissection du corps des mots qu'elle témoigne de la vigueur et de la pénétration de l'esprit indien.
Ainsi la grammaire, cultivée avec une égale ardeur par les Grecs et par les Indous, a pris, chez ces deux peuples, un aspect fort différent. Les Grecs, préoccupés avant tout de la pensée, ont créé la philosophie du langage ; les Indous, s'attachant surtout au son et à la forme, ont inventé une sorte d'histoire naturelle de la parole.
C'est la réunion de ces deux méthodes qui constitue la grammaire historique. L'objet de cette science est de rechercher dans l'esprit de l'homme la cause de la transformation des idiomes. Il ne faut pas nous étonner si la grammaire historique est restée également inconnue aux Grecs et aux Indous. Le réseau des divisions logiques que les Grecs avaient jeté sur leur idiome laissait échapper, sans
2i8 LA FORME ET LA FONCTION DES MOTS.
les saisir au passage, les modifications qu'il subissait. Quant aux Indous, l'idée de Thistoire leur est étrangère. Ils ont analysé les mots de leur idiome comme ils auraient étudié les minéraux ou les plantes, car le langage, suivant la conception qu'ils avaient de l'univers, était, à leurs yeux, au même titre que toute la nature, une manifestat>on de l'âme du monde.
Venons maintenant à la grammaire comparée telle qu'elle a été pratiquée en Europe depuis cinquante ans» et voyons laquelle des deux méthodes aété employée de préférence. Il n'est pas douteux qu'on s'est toujours tenu bien plus près delà méthode indienne. C'est en observant les lois du langage sans consulter d'autre maître que le langage lui-même, c'est en notant les habitudes particulières à chaque idiome comme le physiologiste approfondit la structure des divers organismes, c'est, en un mot, par l'étude purement externe des phénomènes grammaticaux que la philologie comparative s'est constituée et a trouvé la voie des découvertes. Quand on lit les grands ouvrages de Bopp ou de Schleicher, il semble, par moments, qu'on ait devant soi la description d'un qualriëme règne de la nature. Comme la matière du langage ne se renouvelle pas, mais entre seulement en d'autres combinaisons, comme les parties mortes d'un idiome sont remplacées par d'autres toujours tirées du même fonds, comme d'ailleurs ces phénomènes n'ont lieu que par altérations insensibles et par mouvements graduels, comme tous les faits se rapportent à des principes généraux, et que même
LÀ FORME £T La FONCTION DES MOTS. 219
les exceptions sont régies par des lois constantes, enfin, comme tout s'enchaîne et s'explique sans qu'aucun agent personnel intervienne d'une façon visible, on pourrait croire parfois qu'en vérité on lit un traité de géologie du monde grammatical ou qu'on assiste à une série de cristallisations de la parole. C'est cette méthode purement expérimentale qui a donné les résultats dont s'enorgueillit la linguistique moderne : elle est et elle restera toujours le seul moyen d'arriver à la connaissance positive des idiomes. Sans elle, toute grammaire scientifique est impossible ou n'aboutit qu'à des hypothèses.
Mais faut-il croire que la science que nous étudions consiste uniquement dans cette observation extérieure des formes du langage? Le grammairien est-il au bout de sa tâche, quand il a montré d'après quelles lois se modifient les sons, les mots, les flexions et la syntaxe d*une famille d'idiomes? Nous ne le supposons point. Il ne faut pas que la description du langage humain nous fasse oublier rhomme, qui en est à la fois le principe et la fin, puisque tout, dans le langage, procède de lui et s'adresse à lui. Le premier inconvénient d'une pareille méthode serait de nous donner, sur la marche des idiomes, des notions incomplètes ou inexactes. Permettez-moi, pour mieux me faire comprendre, de vous citer quelques exemples.
Quand nous ouvrons les livres qui exposent l'histoire des langues indo-européennes, nous trouvons à chaque page les mots d'altération, de mutilation, d'affaiblissement : nous voyons que les sons, purs à l'origine, se trou-
tbO LA FORME ET LA FONCTION DES MOTS.
blent et se corrompent; que les différentes lettres d*un mot, cédant à des affinités réciproques ou se détériorant par l'usage, s'assimilent ou se déforment; que des syllabes entières sont éliminées ; que les mots se contractent et se dégradent. Quand on contemple ce tableau d'une dévastation toujours croissante, il semble que les idiomes soient sur la pente d'une décadence continue, et qu'on ait devant soi une image du monde, tel que nous l'a décrit Lucrèce :
Omnia paulatim tabescere et iro Ad capulum, spalio œtatis defessa vetusto.
Et, de fait, quand nous voyons, par exemple, que le latin ministerium est devenu en français le mot métier, ou que le français été correspond tout à la fois au participe latin status et au substantif œstas^ nous avons une preuve sensible de l'état de décomposition où peut arriver à la longue le système phonique d'un idiome. Il est bien vrai aussi que ces altérations ont l'inconvénient de nous dérober le secret de la formation des mots et de troubler la limpidité étymologique du langage : qui se douterait encore en français de la parenté des mots venir et couventj si, d'une part, le verbe venire et, d'un autre côté, le substantif conventus n'en établissaient clairement l'affinité? Qui sentirait que notre verbe coucher renferme le même substantif latin qui est représenté en français par le mot lieuj sans le témoignage de locus et de collocaref
Mais ce serait une singulière erreur de croire que cha-
cune de ces altérations fût un dommage porté à la lan- {pie, et qu'à chaque pas qui éloigne les mots de leur type primitif ridiome se rapprochât de la décadence. Non-seulement c'est un fait que certaines langues, tout en s'altérant, ont gagné en précision et en richesse, mais on peut démontrer que souvent l'altération phonique aide les opérations de la pensée et doit être considérée, non comme un accident fâcheux, mais comme un changement favorable à l'expression de nos idées.
Parmi les mots qui se sont le plus éloignés de leur forme première, il faut placer sans contredit les noms de nombre. En cherchant l'étymologie de ces mots, on a reconnu qu'ils avaient généralement eu à l'origine une signification concrète. Les uns exprimaient la multiplicité d'une façon générale et avaient le sens vague de < troupe, amas, assemblage >. D'autres marquaient des objets naturels rappelant par leur quantité ou leur conformation le nombre qu'on voulait désigner. Ainsi les mots c cinq > et c dix >, dans diverses familles d'idiomes, ont signifié d'abord la main ou les doigts. Dans les langues indo-européennes, quand on compare le sanscrit daçan < dix > au substantif daksha c la main droite >, le latin decem avec dexlray le grec 5«e« avec SeÇwç, on peut supposer que les deux mots sont formés de la même racine signifiant
< montrer > qui se retrouve encore sous la forme diç
< montrer > en sanscrit, dans le mot zeigen (à côté de zehn) en allemand, et sous la forme dic, dans index^ indids (à côté de digiti)^ en latin. Mais s'il est vrai.
comme on peut Tinférer de ces rapprochements, que le mot < dix > a été d'abord représenté par les deux mains, ne conçoit-on pas quel obstable ç*eût été, je ne dis pas seulement pçur les calculs mathématiques, mais même pour les opérations les plus simples de la vie, si le sens étymologique de ce mot ne s'était obscurci à la longue, si cette idée concrète des doigts ou de la main était venue embarrasser ou offusquer notre pensée, toutes les fois que nous eussions conçu la notion abstraite du nombre
< dix ). En rendant les noms de nombre étrangers aux objets qu'ils avaient d'abord désignés, Taltération phonique a aidé l'émancipation de la pensée. Elle a Favorisé les premiers pas de l'homme dans la voie de l'abstraction : elle a rendu à Tesprit humain un service analogue à celui que l'algèbre rend au mathématicien, quand elle remplace les noms de nombre par des signes plus abstraits encore.
Laissez-moi vous citer encore un autre exemple emprunté au même ordre d'idées. L'analyse étymologique a constaté qu'à partir d'un certain chiffre, les noms de nombre, dans les langues indo-européennes, sont formes par l'addition ou la multiplication des nombres inférieurs. Ainsi le mot < vingt >, en sanscrit vin^ati^ n'est pas autre chose que < deux fois dix » dvi-daçali. Le mot
< cent » , en sanscrit çatam^ est la partie finale du mot daçatam, qui veut dire une dizaine; pour avoir la forme complète, il (aut suppléer le nombre simple daçan c dix > et dire daçadaçalam < dix dizaines >. C'est ainsi qu'en gothique « cent > est régulièrement exprimé par taihun-
LA FORME £T LÀ FONCTIO.N DES MOTS. loi
têhund < dix fois dix >. Si Ton compare à cette forme daçadaçatam ou au taihuntêhund gothique notre monosyllabe « cent >, on est obligé de convenir que l'abréviation est forte; mais en quoi le sens est-il altéré? Entre ces mots, la diflérence est la même qu'entre nos monnaies modernes, dont le nom n'est qu'un souvenir historique, et les livres romaines qui, par leur poids, justifiaient la dénomination qu'on leur avait donnée.
Mais ce n'est pas seulement pour les noms de nombre que l'altération phonique a pu ronger le corps du mol sans en entamer la signification. Notre langue nous prouve a tout instant que la fonction des mots survit à la mutilation et même à la suppression des syllabes qui paraissaient les plus nécessaires au sens. En latin, l'idée de la possession est exprimée par le verbe habere^ qui a donné en français le verbe avoir; d'un homme qui détenait le bien d'autrui, on disait : dehibet. Mais, dès la période la plus reculée que nous puissions atteindre en latin, le préfjxe s'était contracté avec le verbe, et dehibet est devenu débet. La possession n'est plus exprimée que par la simple lettre b, car cfe est la préposition et et appartient à la flexion. Mais si du latin nous passons au français, nous voyons que dans le mot il doit, la possession n'est plus exprimée par rien, car la diphthongue oi représente simplement r^ de la préposition fondu avec Ve de la désinence. Néanmoins, nos négociants qui distribuent leurs livres par < doit > et < avoir », comprennent parfaitement Il signification de ces deux mots, ainsi que la relation
qu'ils ont ensemble, quoique Taltération phonique les ait rendus étrangers l'un à l'autre.
Le grec nous offre, aussi bien que le français ou le latin, des exemples de mutilations du même genre. Le verbe substantif, en grec, a pour racine la syllabe f<r, que nous trouvons, par exemple, dans «<r-f*i», lo^rf. C'est la même syllabe que nous avons dans le latin es-f , ^-am (pour esam) et à l'infinitif esse. En sanscrit, la forme correspondante est as, qui se trouve, par exemple, dans os-h' c il est > . Mais une loi phonique particulière au grec fait que le V, entre deux voyelles, tombe fréquemment; ainsi yin(Toç est devenu vtvwç, 7«vouç ; ivtfTot est devenu Xue«, >v« ; ikvtiro est devenu iXveo, ù»w. Au participe du verbe «î-pi (pour èo^) nous devions avoir fo-e&v. Mais la loi qui vient d'être indiquée a fait tomber le o-, de sorte qu'on a eu <-«4v, l-ôvroç, qui est la forme habituelle dans Homère. A son tour, l'f a été retranché dans le grec classique, de sorte qu'il n'est resté que wv, Svroç, c'est-à-dire la désinence. Mais l'absence de la racine qui désigne l'être n'a jamais empêché le participe de conserver sa significatioa entière ; dans aucune langue il n'a été si souvent traité de l'essence des êtres et des choses, to w, rè ônm^iç o«, qu'en grec, où le participe et l'adverbe qui l'exprimaient n'avaient rien conservé du verbe « être > .
Il n'y a donc pas un lien nécessaire entre la dégradation des mots et celle de la pensée. Souvent même la pensée gagne à se détacher de la maiière et à s'affranchir de la signiGcation étymologique. Si nous prenons les
termes qui représentent nos idées morales ou les conceptions de notre raison, nous avons parfois de la peine, sans le secours de l'analyse grammaticale , à en retrouver la signification première. Mais en quoi les mots de ( Dieu, d'âme, de vertu, de pensée >, ont-ils perdu à s'éloigner de leur sens primitif? Il est intéressant pour le philosophe de remonter à la source de ces idées. Il n'est sans doute pas indifférent de savoir que Dieu c'est à l'origine une personnification du jour; que l'âme c'était le souffle; que la vertu c'était la force; que penser c'était mettre en balance nos motifs d'agir. Mais ces tenues, pour le sens que notre esprit y attache d'ordinaire, n'avaient rien à perdre à s'éloigner de leur origine. Nos langues modernes sont remplies de métaphores oubliées, d'images effacées, d'allusions souvent incompréhensibles à des croyances perdues ou à des usages abandonnés : c'est l'héritage des siècles passés dont nous n'avons gardé que ce qui nous est utile, et qui, loin de nous servir, nous aurait encombrés, si avec le temps il ne s'était pas façonné à des besoins nouveaux et à des habitudes d'esprit différentes.
L'attention que nous portons à la lettre du langage ne doit donc pas nous en faire oublier l'esprit : tout en notant avec le soin du naturaliste les moindres modifications éprouvées par les mots, il faut nous garder de croire que l'histoire des idiomes marche toujours de pair avec ces transformations des voyelles et des consonnes. Parmi les changements qu'éprouvent les langues, il y a au moins
lieu de distinguer entre ceux qui entraînent véritablement un dommage pour la pensée et ceux qui ne sont qu'une mise en œuvre plus parfaite de la matière.
Ce que nous disons ici des mots s'applique à plus forle raison aux flexions grammaticales. Quand on compare es désinences du latin ou du gothique, si riches et si sonores, aux restes de flexion qui subsistent en français ou en anglais, on éprouve d'abord la même impression que devant un bas relief antique dont le temps aurait usé les figures et effacé les contours. Le verbe gothique hahan « avoir >, forme son prétérit d'après le modèle des verbes faibles, c'est-à-dire qu'au lieu de prendre immédiatemonLles flexions au parfait, il adjoint au thème/tabaî un verbe auxiliaire qui porte ces flexions. 11 fait donc :
habai-da
habai-dedum
habai-des
habai-dcdulU
habai-da
habai-dedun
Et au subjonctif :
habai-dedjau
habai-dedeiniLi
habai-dcdcis
habai-dcdcilli
habai-dedi
habai-dedeina
Que reste-t-il en anglais de cette conjugaison? Excepté à la seconde personne du singulier, il en est resté seulement le d. On a donc :
I had
we had
thon hadst
you had
he had
they had
Mais ce d, dernier débris du verbe auxiliaire, suflît pour exprimer le passé; quant à la personne, il était devenu inutile de la marquer, car longtemps avant que e ,
flexions eussent été mutilées de la sorte, Thabitude avait déjà commencé de les faire précéder des pronoms personnels. Je suis loin de prétendre que ce soit avec réflexion que rhomme ait ainsi altéré les mots et raccourci les formes grammaticales : mais le même instinct qui lui a lait trouver l'expression nécessaire pour marquer sa pensée, Ta porté à en éliminer tout ce qui était superflu. Il est naturel que le philologue, pour qui chaque mot, chaque flexion de la langue est un ami dont il sait l'histoire, ne les voie pas sans une sorte de regret se transformer jusqu'à devenir méconnaissables. Mais le philosophe a d'autres vues que l'archéologue : l'étude des idiomes, pas plus que celle des institutions, ne doit nous (aire oublier l'objet pour lequel l'homme les a créés.
L'observation purement empirique des formes du langage n'aurait pas seulement le défaut de nous suggérer, sur le développement des idiomes, une idée incomplète et inexacte : elle nous laisserait ignorer la cause première de la transformation des langues, qui n'est pas fournie par l'analyse des mots, mais qu'il faut chercher en nousmêmes.
Tout le monde sait que l'un des principaux caractères qui distinguent les langues romanes du latin, c'est la perte de la flexion casuelle des noms et des adjectifs. Si nous demandons d'où vient ce changement, l'observation externe nous révèle deux causes : la prononciation et l'accent tonique. M. Gorssen a démontré que, vers la fin de l'empire romain, Yo et Vu avaient fini par se con-
iôndre; que, de même, les sons de Ve et de Vi s'étaient tellement rapprochés, qu'il devenait difficile de les distinguer. D'un autre côté, Vs commença de bonne heure à se détacher de la fm des mots, comme le prouvent les vieiUes inscriptions latines et la versification du temps d^'Ennius. Enfm Y m final avait trés-peu de consistance, comme le prouvent également les inscriptions et comme rélision le démontre surabondamment. On comprend que, par suite de ces divers défauts de prononciation, la barrière entre les différents cas ait fini par être rompue et qu'il soit devenu presque impossible de les d^êJer.
L'autre cause que nous indique l'observation extérieure se rapporte à l'accent tonique. M. Gaston Paris a trèsbien montré que l'accent latin, qui déjà dans la plus ancienne période de la langue semble avoir été d'une grande rorce, n'a pas cessé, dans les siècles suivants, de gagner en énergie. Mais comme une règle particulière à la langue latine veut qu'il tombe toujours sur la pénultième ou l'antépénultième syllabe, la syllabe finale s'est ressentie de ce voisinage et a perdu en sonorité tout ce que gagnait
la voyelle accentuée. 11 en est résulté que les langues 11'.
romanes, comme l'italien ou le provençal, ont cessé de
distinguer les flexions casuelles, et que le fhtnçais a été
jusqu'à supprimer les syllabes finales ou à les rendre
muettes.
Je suis loin de contester l'exactitude et l'importance de
ces raisons. Mais ce sont là, si je puis parler ainsi, des
causes secondes qui, à leur tour, ont besoin d'être expU*
quées par une cause d'un autre ordre. Nous reconnaissons que la prononciation et Taccent ont déterminé la perte des flexions casuelles : mais nous croyons qu'en dépit de la prononciation et de l'accent, les flexions auraient subsisté , si elles avaient encore été nécessaires à la langue latine. Quand on voit avec quel art instinctif les Germains ont su maintenir l'ordre dans leur système phaoiipie, malgré l'ébranlement profond que la loi de substitution des consonnes y avait apporté, il est difficile d'admettre que la confusion dont nous parlions plus hau fût un mal irrémédiable. Quand nous observons, d'autre part, que malgré l'influence de l'accent, les langues romanes ont en général gardé leurs flexions verbales, on a peine à concevoir pourquoi les désinences casuelles devaient nécessairement succQiUber.
Il faut, si nous voulons comprendre la disparition des cas, examiner leur usage et remonter jusqu'à leur origine. Pour exprimer les relations que les noms et les pronoms ont entre eux, notre famille d'idiomes avait d'abord créé les cas. Le langage marquait de la sorte les relations les plus simples, les plus apparentes, telles que l'accusatif qui désigne la direction vers un endroit, l'ablatif qui indique l'éloignement, le locatif qui exprime la présence dans un lieu. Empruntés i l'idée de l'espace, les mêmes exposants furent ensuite employés pour marquer aussi le temps et la cause. Mais il est aisé de deviner que ces exposants ne pouvaient suffire pour indiquer toutes les relations que notre esprit est capable de concevoir. De
bonne heure, le même cas dut cumuler Texpression de plusieurs rapports : ainsi l'instrumental^ qui parait avoir été d*abord un sociatif, c'est-à-dire qu'il marquait Tassodation de deux objets, désigna aussi l'instrument. DêvêbhiSf dans les Yédas, signifie tantôt c avec les dieux > tantôt € par les dieux ». Chaque cas devint de la sorte l'expression de divers rapports ; et plus une désinence fut chargée de fonctions différentes, plus la tentation devint grande de lui en conûer de nouvelles, car le cas employé le plus fréquemment était aussi celui qui, à chaque besoin nouveau de l'esprit, se présentait le premier à la mémoire. C'est ainsi qu'en latin l'ablatif a fini par évincer le locatif et l'instrumental. Mais on conçoit sans peine que le langage n'aurait pas tardé à devenir inintelligible, si l'on n'avait pas remédié à l'insuIBsance des premiers exposants. On adjoignit aux cas des adverbes marquant d'une façon spéciale la relation qu'on voulait exprimer, et l'habitude de voir souvent figurer ces adverbes à côté des mêmes cas, fit qu'ils contractèrent avec eux une affinité spéciale et qu'ils semblèrent les régir : d'adverbes, ils devinrent alors des prépositions.
Tel est l'état où nous trouvons le latin, qui se sert à la fois des flexions et des prépositions. On peut dire que cette période intermédiaire des langues indo-européennes a été la plus favorable à la peinture de l'idée ; car le mot, comme éclairé de deux côtés à la fois, avait plus de relief et de netteté. Mais qui ne voit que la flexion casuelle, quand elle était précédée par la préposition, perdait, par
là mëmey la plus grande partie de soq utilké? Sans doute ces flexions donnaient au discours plus de variété et d'harmonie; elles permettaient des inversions qui nous sont impossibles aujourd'hui ; elles se prêtaient mieux à la poésie et à la période oratoire. On peut regretter, pour la beauté de notre idiome, que les flexions ne se soient pas conservées. Mais, malgré tous ces avantages, les désinences casuelles étaient devenues le luxe de la langue latine : or, en fait de langage, le peuple, sans être toujours ennemi du superflu, se contente ordinairement du nécessaire. Il iaut ajouter que ce luxe ne laissait pas d'être quelquefois incommode. Les flexions, en latin, sont fort diverses : si nous comparons les datifs roscBy domino^ patHy nous voyons que le même rapport est exprimé de trois manières différentes; on peut même dire de cinq, car les pluriels comme dominis et patribus^ qui nous présentent deux nouvelles désinences, marquent le même cas que domino et patri. En remplaçant cette variété savante de terminaisons par la seule préposition ad, le langage, sans rien perdre qui fût essentiel, gagnait en simplicité. Conservées par la société polie et dans la langue écrite, les désinences devinrent incertaines et s'effacèrent peu à peu dans l'usage populaire. Quand survint la catastrophe qui, en bouleversant la société latine, fit disparaître les classes lettrées, les flexions nominales périrent avec elles.
Ce n'est donc point, comme on l'a dit. quelquefois, pour remplacer les cas disparus qu'on eut recours aux
t6i LA FOKMë ëT LA FONCTION DES MOTS
prépositions : les prépositions^ employées depuis un temps immémoriali avaient lentement miné Texistence des désinences casuelles. La prononciation et Taccent tonique ont fini par les faire disparaître. Mais ils n'auraient jamais eu raison de ces anciens serviteurs de la pensée, si la force qui les avait fait vivre, c'est-à-dire la signification, ne s'en était pas d'abord retirée.
Je me suis arrêté, trop longuement sans doute, sur cet exemple, parce qu'il est celui qu'on invoque d'ordinaire, quand on présente les idiomes comme des organismes portant en eux-mêmes le principe de leur croissance et le germe de leur destruction. Mais ce que nous avons dit des flexions casuelles, nous pourrions le dire des suffixes du comparatif et du superlatif, qui, sauf dans quelques mots isolés, ont également disparu des langues romanes. Cependant ces syllabes étaient accentuées en latin. C'est le besoin de simplicité qui fait confier à un seul comparatif, au mot plus ou au mot magis^ le métier de comparatif et de superlatif qui était devenu trop compliqué, iepuis que s'étaient multipliées les contractions entre le suffixe et les syllabes radicales.
S'il vous est arrivé de traduire en latin une page de Voltaire ou de madame de Sévigné, vous avez pu apprécier la différence des deux idiomes. N'avez-vous pas trouvé que les mots latins avaient trop de poids et de majesté? La pensée n'était-elle pas comme ralentie et embarrassée par ces désinences sonores que les mots traînent après eux? Ce vêtement trop ample, qui n'était
pas une gène pour Térence ou pour Catulle, mais que leurs descendants ne savaient plus porter, l'esprit moderne a fini par le dépouiller. Sans doute, plus d'une flexion a disparu, qui eût été une ressource précieuse pour notre langue ; plus d'une forme est restée, qui n'est plus qu'une charge inutile. Hais il est dans la nature du langage de ne se modifier que par lois générales; si les agents dont s'est servi l'instinct populaire sont tantôt allés au delà, tantôt restés en deçà du but, ne méconnaissons point la cause intelligente qui les a fait mouvoir.
S'il fallait en croire les apparences, la pensée humaine se serait construit, à une époque reculée, un magnifique édifice qu'elle laisse exposé à toutes les intempéries de la nature et à la lente destruction du temps : comme un maître négligent, l'homme attendrait qu'une partie de sa demeure se fût effondrée pour assembler ensuite les ruines et pour étayer, à l'aide d'appuis extérieurs, les pièces qui se tenaient autrefois par une sorte de cohésion naturelle. Mais ce n'est là qu'une illusion. L'esprit humain ne laisse se perdre que les parties de l'édifice (^ui lui sont devenues inutiles : c'est parce qu'il a transporté ailleurs sa demeure et ses habitudes, que la destruction a prise sur ces murs inhabités.
U est vrai que dans l'histoire de certains idiomes, il se présente des périodes où nous voyons le vocabulaire s'appauvrir et les richesses grammaticales disparaître sans compensation. Mais ce sont aussi, pour les peuples qui parlent ces langues, des époques d'abaissement intellec •
tuel el moral, car une nation ne possède jamais que Tidiome dont elle a besoin. Qu'il survienne une époque de réparation, aussitôt la décadence de la langue s'arrête. On recueille alors précieusement les restes encore subsistants de Fancien langage et les ressources qui n^ont pas été dissipées. On essaie même de faire revivre ce qui a disparu sans retour. L'histoire de la langue n'obéit donc pas à un principe qui lui soit propre ; elle marche toujours d'un pas égal, sinon avec l'histoire politique, du moins avec l'histoire intellectuelle et sociale du peuple : elle en est un fidèle commentaire.
Mais c'est dans la syntaxe qu'on voit le mieux l'œuvre personnelle et continue des peuples. Les modifications de la syntaxe n'ont pas moins d'importance que celles qui affectent le corps des mots et des flexions : chaque tour nouveau dont s'enrichit une langue est une création au même titre que l'invenlion des formes grammaticales. Quand, du mot latin homoy nous avons tiré notre pronom indéfini on^ nous avons enrichi la conjugaison française d'une personne nouvelle. L'élude comparative des syntaxes permet d'observer clairement l'action des peuples et même celle de certains hommes sur la constitution de leur idiome : qui ne sait ce que l'italien doit à Dante, l'allemand à Luther, le français à Descartes et à Pascal? Ces grands hommes ont été d'autant plus sûrement des inventeurs en langage qu'ils songeaient moins aux tours et aux mots.
Ce n'est donc pas seulement à l'origine des races qu'il
faut placer la création des idiomes : nous les créons à tout moment, car tous les changements qui les affectent sont notre œuvre. De même qu'on doit chercher dans la structure de notre appareil vocal la raison première des altérations phoniques, de même tous les changements grammaticaux, si légers qu'ils soient, ont leur principe dans notre pensée. Il n'y a pas de langage en dehors de nous : même gravées sur la pierre ou sur Tairain, a dit Guillaume de Ilumboldt, les langues n'ont qu'une existence idéale. Les mots n'existent qu'au moment où nous les pensons et les comprenons.
L'observation extérieure des formes du langage, telle que Font pratiquée les Indous, n'est donc que le commencement et la base de la grammaire comparative. Les faits que l'observation constate ont besoin d'être rapprochés du principe qui les a produits. Il en est de ces faits comme de ceux que relève la statistique : elle a pour devoir de dresser ses listes sans autre préoccupation que la plus scrupuleuse exactitude; mais elle ne serait qu'une science vaine, si l'économie politique, si l'histoire ne nous enseignaient pas la cause des faits et des chiffres ainsi assemblés. Si les Grecs, avec leur méthode philosophique, n'ont pas tiré de la grammaire tout ce qu'elle pouvait donner, c'est qu'ils cherchaient à lire dans l'esprit la cause des phénomènes du langage avant d'avoir exactement étudié ces phénomènes; mais, fécondée parla connaissance positive et complète des faits, la même méthode nous fournira sur la nature de l'esprit humain, sur
le développement de notre pensée, sur les divers génies des peuples, un trésor d'informations neuves et sûres. Ajoutons que notre science ainsi entendue prendra l'intérêt des éludes qui nous parlent de nous-mêmes. C'est le sentiment historique , c'est la présence de rhonune qui donne aux puvrages de J. Grimm tant de charme et de vie. Par delà ces causes secondes, qu'on appelle la prononciation, l'accent, l'organisme grammatical, la philologie comparée doit nous faire connaître l'homme, puisque le langage est la plus ancienne, la plus spontanée At la plus continue de ses créations.