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LES PROGRÈS

DE LÀ

GRAMMAIRE COMPARÉE

Depuis que nous nous sommes vus, la science des langues a perdu l'homme éminent dont le nom, si souvent prononcé devant vous, doit encore revenir bien des fois dans nos entretiens. François Bopp est mort il y a quelques semaines, à l'âge de soixante-quinze ans. Jusqu'à présent, tous les savants adonnés aux mêmes recherches que nous poursuivons ici, pouvaient se considérer comme formant une famille dont le chef était encore au milieu d'eux. La première période de l'histoire de notre science se trouvait personnifiée en ce vieillard qui avait connu les maîtres de l'école de Calcutta, Colebrooke et Wilkins, et qui avait été lui-même le maître de Guillaume de Humboldt et d'Àuguste-Guillaume Schlegel (3). Aujourd'hui

(1) Collège de France, 1867.

(2) NouB tirons ce dernier fait, qui est pea connu, de la correspondance d'Âugnste-GuiUaome Schlegel. ■ Mais flgnrei-vons cet enfantillage à mon âge! je n'ai pu résister au désir d'apprendre la langue sanscrite; j'étais ennuyé de ne savoir qne des langues que tout le monde sait, et me voili depuis deux mois écolier sélé des brahmes. Je commence à débrouiller

la philologie comparative a perdu son père : les origines de nos études, qu'hier nous pouvions toucher du doigt, appartiennent désormais au passé.

C'est honorer la mémoire de Bopp que de vous montrer, ainsi que je le veux faire aujourd'hui, comment une méthode qui, dans l'origine, servait à étudier l'ensemble de la famille indo-européenne, est également employée aujourd'hui pour analyser des groupes beaucoup plus restreints, et même pour approfondir le développement d'un seul idiome. A mesure que la méthode est mise à Tœuvre sur un terrain plus circonscrit, les enseignements qu'elle fournit deviennent plus précis et plus sûrs; il est même arrivé que, d'après ces recherches de détail, il a fallu redresser les données venant d'une première revue d'ensemble. Je vous citerai quelques exemples de ce genre de progrès, et je tâcherai de vous prouver que l'une et l'autre manière d'appliquer la grammaire comparative a sa légitime raison d'être.

Après que Bopp, dans ses premiers ouvrages, eut démontré d'une manière scientifique la parenté qui unit le sanscrit aux langues de l'Europe, et eut fait voir le proGt qu'on pouvait tirer de cette identité d'origine pour Texplication de diaque idiome de la famille, l'objet que se proposèrent, à la suite du maître, ses disciples et ses émules, fut de continuer et d'étendre cette découverte. A quelques

asMz facilement les caractères, je in*oriciite dans la grammaire al je lit même déjà, avec le secours d'un Allemand que j*ai trouvé ici, rHom^ de rinde, Valmiki. » Lettre à Guillaume Favre, du 4 février 1815. (UèUm^ iVlUêloirt lUUralre, par Guillaume Favre. Genève, 1856.}

années de distance, H. Pott et M. Benfey publièrent leurs premiers travaux étymologiques. Ce qui caractérise ces ouvrages, c*est qu'ils poussent de front Fétude simultanée de toutes les langues indo-européennes, et que, passant constamment de Tune à l'autre, ils les obligent à se servir réciproquement d'explication et de commentaire. Grâce à cette inspection générale, non-seulement les grandes lois, mais la plupart des rapprochements de détail qu'un premier examen pouvait faire découvrir, furent reconnus avec autant de pénétration que de savoir. Si les analogies bien plus que les différences servirent de point de mire aux recherches, il ne faut point s'en étonner : la joie était grande de trouver tant de liens entre des langues si éloignées en apparence. On prit plaisir à ramasser en gerbe autour d'une racine les mots qu'elle avait produits dans les divers idiomes de la famille, et à expliquer les termes obscurs et les anomalies grammaticales d'une langue par des mots restés clairs et par des formes regardées comme régulières dans une autre. Chaque fois qu'on ouvre ces livres, on est étonné de la science prodiguée par les auteurs, et pour peu qu'on ait le courage de se frayer un chemin à travers cette épaisse forêt de mots et de formes de toute espèce, on recueille à chaque pas les enseignements les plus variés et les plus curieux.

Cependant des recherches si étendues et si compliquées, entreprises presque au lendemain de la naissance de nos études, ne pouvaient manquer de donner prise à d'assez graves critiques. Nous hésiterons d'autant moins à les

éBMM^er que les côtés faibles de ces ouvrages s'expliquent fÊT le len^ft oè ik finrail, tandis que les qualités qui les distinguent soni le propre nfirite des auteurs.

En premier lieu, un certain nombre de nppradieinents se sont trouvés inexacts, parce qu'ils venaient ^Ttam examen insuffisant des idiomes mis en parallèle. La famille indo-européenne comprend un si grand nombre de langues, divisées elles-mêmes en tant de dialectes, qu'un seul homme ne peut avoir de toutes une connaîssanoe également approfondie. Pour certaines d'entre elles, il fallut se contenter de dépouiller les lexiques et d'interroger les paradigmes des grammaires. Mais sans parler des pièges qui se multiplient sous les pas du linguiste, aussitôt qu'il a recours à de tels moyens d'investigation, il aurait fallu que l'analyse grammaticale, armée des instruments qu'avait fournis la nouvelle méthode, se fût préalablement exercée sur chaque idiome en particulier pour ne livrer à la comparaison finale que des matériauii suffisamment épurés.

Un ou deux exemples, que nous emprunterons à la langue latine, feront mieux comprendre Tinconvénient des comparaisons lointaines, quand les mots mis en pré* sence n'ont pas été d'abord soumis à un examen minutieux. Prenons les mots latins clamo < je crie » ^ ck^ mor c cri » . Nous verrons, d'une part, les étymologies que Bopp et Benfey ont cru pouvoir donner de ces termes, en les rapprochant de mots empruntés aux idiomes congénères; puis nous donnerons l'explication qui se

présente^ qaaiid on se tîâil lenEwraé dana Fhistoire de la

langue latine.

Selon M. Bopp (1), le latin clamo serait identique au sanscrit çrâvajâmi € je fais entendre ». Pour apprécier la valeur de ce rapprochement, il faut savoir qu'il existe en sanscrit un verbe cru € entendre », dont la forme, da'is une période plus ancienne, a dû être kru. Le verbe C4 /rrespondant, en grec, est làxw. En latin, outre le verbe . irchaïque cluere^ nous devons rapporter à la même racine les mots inclutus et cliens (pour diiens). Les verbes sanscrits sont pourvus d'une forme appelée causative, qui indique que le sujet fait faire Faction marquée par la racine. Le causatif de çruj en sanscrit, est çrâvajâmi fn je fais entendre ». Si l'étymologie de Bopp était fondée, il faudrait donc admettre entre inclutus^ cluens^ clamOj une parenté immédiate, quoique remontant aux temps de la période indo-européenne. De son côté, Beniey (2), dans son Lexique dès racines grecques, propose pour le mot clamar une autre explication : il suppose que clamar est pour clad-mor^ et il rapproche ce dernier de la racine sanscrite krad < crier, pleurer », qui a donné en gothique gretan c pleurer », et à laquelle se rattacherait aussi, selon l'auteur, le grec nùo^ € bruit ». Les deux explications que nous venons de citer ne se ressemblent guère; mais elles ont au moins ce trait com-

(1) Grammaire comparée, § 20.

(2) Griechiseheê Wundlexicon, H, p. 132

mun qu'elles placent Torigine des mots clamo^ clamer^ hors du domaine de la langue latine.

De graves objections s'opposent à Tune et à Tautre étymologie. Pour commencer par celle de Benfey, rien n'atteste Texislence en latin de la racine sanscrite krad ; mais en supposant même que cette racine existât en latin, ce n'est pas le substantif damor^ mais le verbe damo qu'il aurait fallu y rapporter. En effet, si damor avait donné naissance au verbe, il aurait fait clamorar^, comme honor fait honorare. D'un autre côté, le rapprochement de Bopp soulève de graves difficultés : clamo ne répond ni par le sens, ni par la forme, au causatif sanscrit çrâvajâmi. Clamare ne veut pas dire c faire entendre >, mais € crier, appeler > . Si la racine renfermée dans indulus et duens a laissé un causatif en latin, c'est dans le verbe duere € se faire entendre i, qu'il faudra probablement le chercher. D'un autre côté, nous n'avons pas un seul exemple certain d'un v sanscrit représenté en latin par un m. Mais il n'est point nécessairot pour expliquer damo et damor f d'aller demander des éclaircissements au sanscrit. Gomme l'a d'abord fait observer Schweizer-Sidler (i), le latin seul, interrogé dans son histoire, suffit pour rendre compte de ces deux mots.

11 existe en latin un verbe calare c appeler i , qui ne fait plus partie de la langue courante, mais qui ne s*en est pas moins conservé dans une locution toute faite,

(1) Journal de Kuhn, IV, p. 299.

calare comitia c convoquer les comices >, et dans un cerlain nombre de dérivés, tels que calendœ c les calendes », curia calabra c la curie où Ton proclamait les calendes », intercalaris c intercalaire ». Le même verbe est renfermé aussi dans le mot concilium c assemblée ». où son a s'est affaibli en t, comme celui de tangere dans coiitiguus. Le verbe correspondant en grec est xo^^» « appeler ». De même qu'en grec, à côté de la racine iMky il existe une forme «)i}, qui se trouve, par exemple, dans xlx>39X0(, xX^ç, hoànivia^ il y avait en latin, à côté de calj une forme c2a, qui s'est conservée dans nomen-clator c le nomenclateur, celui qui appelle les noms ». C'est un fait assez fréquent en sanscrit, en grec et en latin, qu'une racine terminée par une liquide ait à côté d'elle une forme secondaire où la liquide a changé de place avec la voyelle précédente, laquelle, par une sorte de compensation, s'allonge (1). En grec, par exemple, nous avons :

^aX (Ucîko^) et pXi^ 0£6)iv}xa).

ytv (ylvoç) et yvo (Yv^<no;), 8a(i (8a(iaw} et 5{i,iq (â$}jiT)Toç).

(ICV ((iivOC) et {fcVIQ ((&V1Q|Mdiv).

TaX (rcéXac) et tXtq (TXîjvtti).

Le même fait a lieu en latin.

C'est ainsi qu'a côté de

gen (genui), nous avons gna {gnatci).

ster (ttemo), -> 8tra (slravii.

ger igermen), — gra {gramen).

ter {tero), — tri (trivi).

Par la même interversion, cal est devenu dd, et a

(1} Comparez Pott, Etymologische Farsekungen (2« édition), t. III, p. 1.

«74 LES PROGRfiS DE LA GRAMMAiUl!: COU^AItÊE

forme un aubstaittif damus ou clama qui est sorti de Tusage, mais dont Texistence nous est encore aiiestée par radjectifc tomoMi^. De même que fumus a fail fumare, ou que fama BL donné infamare, de même clamus ou clama a donné clamare. Ce dernier, à son tour, est le primitif de clamar.

Je ne veux pas dire qu'entre calare^ «a&etle sanscrii çruj il n'y ait point une parenté éloignée. Mais Tétymologie sdentifique ne consiste pas à indiquer vaguement FaiBnité qui peut exister entre deux t^mes : il faut qu'elle satisfasse à ce que H. Littré appelle Vhistarique et la filière^ c'est-à-dire qu'elle retrace, lettre pour lettre, l'histoire dé la formation d'un mot, en rétablissant tous les intermédiaires par lesquels il a passé.

L'exemple suivant nous montre qu'il suflil quelquefois d'une simple contraction pour rendre un terme méconnaissable. Quelle est Tétymologie de cuncti c tous »? M. Pott songe à un redoublement de la préposition cum. Jacob Grimm soupçonne une parenté avec le gothique hun c aliquis ». Mais M. Corssen a reconnu que cuncii est pour councfi, comme ducere est pour doucere; councii vient lui-même de cajuncti^ par une syncope dont le latin archaïque offre d'assez nombreux exemples. Cuncii et conjuncti sont donc deux formes jumelles. Du même coup s'explique le verbe cunctari^ qu'on avait rapproché du sanscrit çan& c penser > et du gothique Ati^s c esprit ». Ciinctari est pour cojunctarij et CunctatCTf pris dans son sens étymologique, n'est pas, comme l'expliquent nos

LES PROGRÈS DE LA GRAMMAIRE GOMPARÉB,' t7S

dictionnaireSy celui qui diffère , mais celui qui combine.

C'est pour avoir pris dans les vocabulaires les malé* riaux de leurs comparaisons^ sans avoir considéré d'assez près les habitudes spéciales de chaque idiome, que tes philologues dont nous parlons se sont quelquefois trompés. Chose singulière! le danger des rapprochements précipités ne laissait pas que d'être aperçu par chacim des savants de cette école, quand il observait les travaux de ses confrères. Ainsi M. Pott, rendant compte du Lexique des racines grecques de H. Benfey, signale les pérfis d'une méthode qui prétend tout expliquer et ne sait point se résoudre à l'ignorance de beaucoup de choses. De son côté, H. Pictet, le célèbre celtologue, celui de tofrs les savants contemporains qui a peut-être usé le phs largement des rapprochements de cette sorte, ne put se défendre de quelque inquiétude, quand il vit Bopp faire entrer le vieil irlandais dans ses comparaisons. Comme M. Pictet avait de la famille celtique une connaissance particulière, il vit très-bien à quelle quantité d'erreurs l'usage des lexiques et des grammaires pouvait donner heu. 11 fit remarquer que les grammairiens et les lexicographes irlandais offrent pêle-mêle les formes de périodes tout à fait différentes, sans se mettre en peine des changements accomplis pendant un espace de dix siècles. Il conclut que, pour comparer en toute sûreté l'irlandais aux autres idiomes indo-européens, il faut attendre qu'on ait fait d'une manière complète l'histoire

des variations du celtique (1). Rien n'est plus sensé que ce langage : mais il suffit de remplacer c irlandais » par c sanscrit », pour avoir la critique que H. Weber, en sa qualité d'indianiste, adresse aux comparaisons de Pictet.

Un second reproche qu'on peut faire à ces savants, c'est qu'ils n'ont pas tenu assez compte du remaniement que chaque peuple fait subir à l'idiome qu'il reçoit en héritage. Le philologue qui veut expliquer les locutions françaises fuotjue, pourvu que^ ne s'attend pas que le latin lui en fournira les prototypes tout formés. Quoique représente le latin quid quod; pourvu que répond à pro viso quod. Hais si les différentes parties de ces molSy prises une à une et en elles-mémesi sont latines, c'est le propre de la langue française de les avoir fondues ensemble et d'en avoir fait des locutions d'une signification indivisible. C'est un principe qu'on a quelquefois perdu de vue dans l'explication des langues anciennes. Quand M. Bopp rapproche la particule grecque fàf du sanscrit karhi (2), il rapporte à l'époque reculée où le grec s'est séparé du sanscrit ce qui, en tant que mot composé, est la bien propre et indépendant des deux idiomes. Il n'y a d'ailleurs aucune parenté, ni de signification, ni de forme, entre yà^ et karhù /iTar^î signifie c quando? i, tandis que 7»p a le sens du latin c enim » . r&p^ formé comme t«p et «vrap,

(1) Journal oiiatique, 1840, tome IX, page 230.

(2) Gramnuiire comparief | 99t.

renferme y ainsi que les hellénistes l'ont reconnu depuis longtemps, la particule yi composé avec 5/m ; karhij formé comme yarhi et etarhiy contient le pronom interrogatil ka composé avec la particule hi. Le moindre inconvénient de ces comparaisons éloignées est de faire perdre de vue les analogies immédiates. Quelques pages après avoir expliqué yipt Bopp en vient à la particule «Mtp : ici il voit dans la syllabe top le suffixe du comparatif tara, qui aurait, par exception, conservé son a, tandis que partout ailleui*s il est devenu npo (1). Mais il est clair que «ànap est pour oevrc &pK^ commc yàp est pour 7^ fyot.

Le travail original des idiomes ne consiste pas seulement à rapprocher et à fondre ensemble deux ou plusieurs termes pour composer des locutions nouvelles. Il y a tel procédé de formation et de dérivation des mots qui constitue pour une langue une acquisition véritable dont on peut quelquefois déterminer Tancienneté et observer la propagation.

Il existe en latin un suffixe ntento^ que nous trouvons, par exemple, dans docnmentum^ vestimentum^ et qui sert à former surtout des noms d'instruments. M. Léo Meyer rapproche ce suffixe mento du suflixe sanscrit manij que nous trouvons dans madhumant c qui est pourvu de miel 1, djumant c brillant 1, et du suffixe grec f^r, que nous avons dans ôvo^Mer, xrôfMcr (S). Le latin aurait conservé

(1) Grammtàre comparée , g 378

(2) VergUichende Gramrnalik der (frieehhehen und latehMken Sprache, t II, p. 263.

la nasale, qui en grec s'est perdue, et qui en sanscrit ne s'est maintenue qu'à certains cas. De plus, le laliii, en ajoutant au suffixe la voyelle o, l'aurait fait passer de la troisième déclinaison dans la deuxième. Hais on peut objecter que le suffixe mant s'est conservé en latin dans les adjectifs dément'^ véhément-^ où il est resté de la troisième déclinaison, et qu'il n'y a aucune comparaison à établir pour le sens entre des noms d'instrument comme doe^ mentwfn et des adjectif comme madhinmanL

Pour observer comment s'est formé le suffixe wnemio, il ne faut point sortir du latin (1). En effet, nous trouvons dans l'ancienne langue des mots comme :

éocnmen à cdté de documenium

tegmen

tegmenium

IMUIICA

momentum

frumen

frumentum

âuçtncn

auçïïietUum

tormcn

iormentum

icçtnôn

aegmentum.

Jusqu'au temps d'Auguste, les formes en men sont les plus nombreuses; mais les formes en mento se multiplient à mesure qu'on approche de la décadence de la langue, et elles finissent par devenir de beaucoup les plus usitées. On est donc amené à supposer que le suffixe mento n'est pas le représentant d'un ancien suffixe ment^ mais au contraire une acquisition de la langue latine.

Il se compose, d'une part, du suffixe men, qui correspond au fioy ou fMv grec, au man sanscrit, et d'autre part

(I) Goflip»BiConMa,£fî(tMke NadUrœge MUr Ute^-'^^chm Formmdekre, p. 191

du suffixe tOj qui s'ajoute volontiers en latin à des mots déjà tout formés, comme nous le voyons par les adjectifs onustuSj vetiistuSj funeUus^ honeshtë. Que dirait-on du philologue qui voudrait trouver en latin les prototypes de mots français commBpâtwage^ courageux? Ces mots sont le bien propre de notre langue, parce que les différents éléments dont ils sont composés, quoique latins d'ori* gine, se sont réunis en français. Mais une raison sem*blable doit nous empêcher de rechercher en grec ou en sanscrit les analogues de formations purement latines.

En général, les savants qui ont inauguré la méthode comparative sont trop portés à sauter les intermédiaires pour remonter aussitôt jusqu'aux temps les plus reculés de la langue. Ce n'est pas sans étonnement qu'on voit Bopp, traitant des verbes grecs comme ^>fu«», iro^irnju, se demander quelle est l'origine de la syllabe m ; il soupçonne qu'elle est un débris du verbe auxilliaire ru», dont le f serait tombé comme dans potui^ monut, et dont W aurait été renforcé (1). Mais pour expliquer ces veii)es, il suffit de songer aux substantifs comme ir^Mo^iuc, x«^^^} ivTttltç. Une fois que la langue fut en possession d'un certain nombre de verbes en am, l'analogie a £ait créer les autres.

C'est du trésor inépuisable de la langue sanscrite que nos philolc^es ont habituellement tiré la matière de leurs comparaisons. Nous sommes conduit de la sorte à une troisième critique qu'il est permis de leur adresser.

(1) Grammaire comparée^ g 777.

Par un entraînement très-facile à comprendre, ils font la part trop grande au sanscrit. Non pas qu'aucun d'eux ait jamais prétendu que nos idiomes de TEurope fussent dérivés de la langue de Flnde ; une assertion aussi aisée à réfuter ne s'est jamais trouvée dans le livre d'aucun linguiste de profession. Mais, comme le sanscrit est de tous les idiomes indo-européens le plus archaïque et le plus transparent, comme il a sur ses frères l'avantage inappréciable d'avoir été soumis de bonne heure à l'analyse, comme il se présentait aux savants européens avec des listes de racines et de suffixes toutes préparées par les grammairiens indigènes, comme c'est la découverte du sanscrit qui a donné naissance à la philologie comparative, et que la plupart de nos grammairiens étaient en même temps des indianistes, il n'est pas étonnant que, sans y penser, ils aient quelquefois accordé trop de poids au témoignage, d'ailleurs si considérable, de la langue de rinde. Bopp, par exemple, qui ne manque jamais, quand l'occasion s'en présente, de faire remarquer, avec une sorte de satisfaction, que le grec, ou le latin, ou le lithuanien, ou l'allemand, s'est maintenu, sur tel ou tel point, dans un état de conservation plus parfait que le sanscrit, n'en donne pas moins, à certains moments, dans l'excès que nous venons de signaler. Venant à parler des noms de mois septemberj october^ il croit reconnaître le mot sanscrit vâra c temps, (bis >, dans la syllabe finale (1). Mais ces noms de mois, qui étaient à l'origine des adjec-

(t) Qrammeire comparée, g 309.

tifs (car on disait calmdas aepiembres^ idibus octobribus)j sont formés à l'aide du même suffixe que salubevy celeber. Bopp rattache le latin lignuin à la racine sanscrite dah c brûler > ; mais lignum (le bois qu'on ramasse) est avec légère dans le même rapport que tignum avec légère.

On profita de certaines formations du verbe sanscrit, telles que le désidéra tif, pour y rapporter des mots de nos langues de l'Europe. C'est ainsi que dans le Lexique de M. Benfeyi iks^ vakSj caks^ figurent comme ayant donné naissance à des mots grecs ou latins. Mais un examen plus attentif a montré que cette forme particulière de désidératif appartient en propre aux idiomes asiatiques de la famille, et n'a par conséquent pu donner de rejetons à nos langues classiques. D'autres fois, cédant à la séduction d'un rapprochement plus spécieux que juste, on identifia des mots comme kalevara c corps i et cadaver^ comme vârja c eligendus » et varius^ comme t;ârt(a c electus > et marilus. Le plaisir de découvrir en grec et en latin des mots sanscrits tout formés, et comme embaumés et intacts, faisait passer par-dessus les lois phoniques, les règles de dérivation ou la diversité du sens. Mais les lois qui ont fait du grec et du latin ce qu'ils sont, n'ont pas agi d'une façon intermittente; elles sont constantes comme les lois de la nature, car elles tiennent à la conformation de nos organes et aux habitudes de notre pensée. Ce serait une étrange erreur de croire que certains mots y eussent pu échapper. L'identité de forme, loin

de prouver la communauté d'origine, àok au contraire éveiller la défiance du phiM<^e, et le mettre en garde contre ces ressemblances tromipeases.

Hais s'il ftut reprendre l'emploi exagéré qa'on a &it du sanscrit pour l'explication de certains mots ou de taines formes grammaticales, à plus forte raison l-on s'élever contre l'abus qui a été fut de cette langue, pour décomposer les racines indo-eurq>éeime8. Non contents d'avoir groupé tout le matériel de nos idiomes autour d'un petit nombre de racines, quelques philologues ne craignirent point d'appliquer leurs instruments d'analyse aux racines elles-mêmes. Qu'il soit possible de ramener à des formes plus simples un certain nombre de groupes phoniques que nos langues traitent comme s'ils étaient indivisibles, qu'on puisse un jour ramener à un type commun des racines qui, dans la période indoeuropéenne, étaient déjà distinctes, c'est une question qui demeure réservée à l'avenir, et que, dans l'état actuel de nos connaissances, il est impossible de résoudre. Mais la confiance qu'inspirait le sanscrit était telle, que M. Pott, pour décomposer les racines, essaye sans chercher plus loin, de détacher les prépositions sanscrites, qui pourraient s'y être agglutinées. Il existe, par exemple, dans toute notre &mille de langues, une racine vagh c transporter >, qui a donné au sanscrit le verbe vakâmi^ ao latin vehêj au grec fx**» au lithuanien wem^ au gothique viga, M. Pott, voulant réduire cette syllabe A des éléments plus simples, y croit découvrir h radae sanscrite hd

c quitter », précédée de la préposition sanscrite ava. Ava-hâ^ pris dans le sens causatif, signifierait c faire quitter y tran^orter (1). i De même encore» après avoir ënuméré les nombreux dérivés de la radne bhû e exister i, M. Pott se demande si cette syllabe ne doit pas être rapportée à quelque autre radne de sens plus concret, et il suppose que bhû pourrait être composé de la racine va c souffler i, précédée de la préposition (dfhi c vers ». A 2^^î-vâ signifierait f être rempli de souffle, exister (S). > On comprendra sans peine qu'à l'aide de ces procédés il soit possible de ramener à une lignée commune des mots à première vue fort différents. S'agit-il, par exemple, d'identifier le latin pudere et le grec miHùiml Gomme ces deux mots possèdent en commun la lettre d, il sera aisé de leur trouver une origine commune : la véritable radne^ selon M. Pott, est vid c voir, savoir », qui, en latin, se sera £siit précéder de apî, tandis qu'en grec il s'est combiné avec le préfixe â (3).

Tels sont les écarts où la prédilection pour le sanscrit, jointe au désir de tout expliquer, ont entraîné par moments le plus docte de nos linguistes. On a justement relevé les dangers d'un système qui nous transporte dans une période anté-historique, pour laquelle nos moyens d'information nous abandonnent. Quand une syllabe est regardée comme racine par tous les idiomes indo- euro- Ci) EtyrmOogiidie FffnOnsngm (!«• édition), I, p. 9S8. Dam ]a seconde édiiion, M. Pott retire eette étymologie.

(2) /6ûf., p. SU.

péenSy les historiens de ces idiomes ont le droit de la considérer comme telle. Ajoutons que si jamais on arrive à décomposer les racines, ce sera sans doute à l'aide d'autres moyens que la séparation des préfixes.

Il nous reste à mentionner une dernière critique, qui n'est au fond que la conséquence des précédentes. En ce qui concerne les règles phoniques, nos philologues ne tracent pas toujours une ligne de démarcation assez nette entre les différents idiomes, et ils s'autorisent trop facilement de ce qui est licite dans l'un pour admettre la même faculté dans un autre. On est surpris, par exemple, de voir Bopp citer l'arménien en témoignage pour un changement de lettre qu'aurait opéré le latin (1). Si des rapprochements de ce genre démontrent la possibilité d'une loi phonique, l'existence de la loi a besoin d'être établie par des preuves tirées de l'idiome lui-même. II est juste d'ajouter que les rapprochements de ce genre ne sont, chez les maîtres comme Bopp, que des faits isolés et exceptionnels. C'est par indulgence pour quelques comparaisons séduisantes qu'ib ont manqué aux principes qu'eux-mêmes avaient posés.

Tandis que nos premiers maîtres élevaient aux langues indo-européennes un monument imposant, quoique construit un peu à la hâte, d'autres philologues, se contentant d'une tâche plus modeste, mais y apportant un grand esprit de rigueur et d'exactitude, prenaient en

(1) Qrammére compariez g 342.

LES PROGRÈS DE LA GRAMMAIRE COMPARÉE. âB3

sous-œuvre les différentes parties de Fédifice. Avec un immense savoir et un rare bonheur d'exposition, Jacob Grimm avait déjà donné, dans sa Grammaire allemande, le modèle de ce genre de recherches. A son exemple, ses disciples soumirent les idiomes germaniques, depuis la langue d*Ulfilas jusqu'aux moindres dialectes d'aujourd'hui, à une élude complète et minutieuse. Les langues lettO'Slaves furent analysées avec non moins de soin par Miklosich, Schaffarik et Schleicher. Zeuss écrivit sa Grammaire celtique, tandis que les langues romanes trouvaient en Diez un historien non moins érudit que consciencieux. L'esprit qui règne dans ces ouvrages est plus circonspect et plus sévère. On distingua les formes des différents âges ; on fixa les limites des différents dialectes. Plus d'une étymologie lointaine dut être abandonnée, en présence d'une variante dialectale qui donnait au mot une physionomie nouvelle et ne laissait point de doute sur sa véritable origine. Plus d'une forme grammaticale, qu'on avait d'abord rapportée à l'âge le plus reculé, fut reconnue comme moderne, soit que l'analogie l'eût fait rétablir là où elle s'était perdue, soit que la langue eût eu recours une seconde fois, à de nombreux siècles de distance, au même procédé de formation. En même temps fut commencé un travail d'un genre tout nouveau. On forma des groupes au sein de l'unité indo-européenne, et l'on élagea par plans successifs des idiomes qui jusqu'alors avaient tous figuré sur la même ligne. Ce travail délicat, qui est loin d'être achevé, permettra un jour de reprendre, avec des

moyens noti?eauz el sans éparpillement d*éru<fifion, la comparaison entre les dhrers diefs de souche.

G'esl dans œt esprit qne sont conçus les eiceHents écrits de Georges Gurtius sur la langne grecque, et ceux de Corssen sur le latin. A Texubéraiice des ouvrages donl nous parlicHis plus ha\U, ils ont fait succéder la sobriété. Gomme toute la lumière est dirigée sur un même point, comme les comparaisons sont destinées & éclairer un seul idiome, l'attention du lecteur sait où se fixer, les traits principaux du dévelopi^ment de la langue se dégagent des faits particuliers, et les observations grammaticales prennent peu à peu Tinter et d'un eiposé historique.

Le principal enseignement qu'on tira de ces travaux, c'est que nos idiomes ne sont pas, comme on pourrait le croire en lisant Pott ou Benfey, les fragments d'un ensemble harmonieux qui aurait été mis en pièces. Chacune de nos langues s'est dégagée de l'unité primitive d'après des lois organiques dont il est possible de décrire le jeu et de découvrir le principe. L'attention des premiers maîtres était trop distraite par la multiplicité des objets pour qu'ils pussent prêter l'oreille à ces forces cachées qui déterminent la forme et décident de la destinée des idiomes. De même qu'au-dessous des grandes lois qui gouvernent tout un règne de la nature, d'autres lois plus spéciales président au développement des classes, en laissant place elles-mêmes à la variété des genres et -des espèces, de même la division de la langue mère en tant d'idiomes et de dialectes n'est pas l'œuvre d'un morcelle-

ment aveugle, mais le produit d'une lente et régulière évolution.

Cependant les écrits que nous venons do mentionner ne sont pas restés à l'abri de toute critique. Ils ont quelquefois trop resserré les limites oii ils se renfermât, et ils se sont volontairement privés du secours qu'ils pouvaient tirer des idiomes congénères. En ne ccHisidérant qu'une seule langue, il leur est arrivé de regarder comme lui appartenant en propre ce qu'elle doit à une période antérieure,, où. eUe était encore confondue dans l'unité aryenne. Quand M. Corssen suppose que les mots latins comme vUrum,, ro^tnioi, lustrum ont siq>primé un e, et que ranciemne forme est viterumj rasterum^ lusterum (1)^ il oublie que le même sufQxe trase retrouve sous la forme rpo en grec, dans ôporpo», tèkkxtpwy pd^rpa»^ et sous la forme tra en sanscrit jdans crdtram, iiêtram^ vaktram. Il est possible que le suffixe tra soit pour tara ; mais la suppression de la voyelle, si elle a eu lieu, appartient à un lemps de beaucoup antérieur à l'existence de la langue latine. M. Corssen suppose aussi que le mot latin neptis «nièce, petite-ûlle », est ^oxirnepoliSy et que l'o a été supprimé, parce que l'accent Ionique se trouvait sur la première syllabe. Mais n&piis répond au sanscrit napti f petite-fille », iéminia de napât. Ce qui prouve que neptis appartient à une période antérieure à la séparation des idiomes, c'est que le féminin y est marqué simplement

(1) Austprachej VocaUsmus und Betonung, II, p. 17.

par Taddilion d'un t, et que, dans la période latine, celte formation du féminin est depuis longtemps sortie de l'usage (i). Se fondant sur un passage de Festus, où il est dit que dans un ancien texte, au lieu de Timpéraiif prospicBj on trouve prospices^ M. Gorssen admet que Timpératif latin était autrefois terminé par un s (2). Mais il sacrifie à un témoignage isolé, et peut-être à une erreur du grammairien latin, la déposition unanime de tous les membres de la famille : nous avons en grec les impératifs Xtyc, Tvim en sanscrit bôdha^ tuda^ en gothique habai^ salbOf comme en latin lege^ pone.

D'autres fois la réponse est plus embarrassante, et le philologue peut se demander s'il doit donner la préférence au témoignage des plus proches parents ou à celui des étrangers. H. Gorssen déclare que Ve de la conjonction que était long à l'origine, et que la foitne ancienne de cette particule, en latin, était quêd ou queid. Pour jus* tiûer cette assertion, il s'appuie, non-seulement sur des vers où que est traité comme une longue, mais sur deux dialectes étroitement liés au latin, l'osque et l'ombrien : en osque, que est représenté par pid^ et en ombrien par pei (3). La preuve parait convaincante. Mais d'un autre côté, comment oublier qu'en sanscrit nous avons une jonction ca (pour ka) avec a bref, qui se construit exactement comme le^ue latin? Comment négliger la con-

(1) Auspraehe^ II, p. 5. Comparez Benrey, OrievU und OceldetU, I, p. 230.

(2) Ibid., \, p. 338.

(3) ibid., I, p. 336

Jonclion grecque n, dans laquelle le t, comme il arrive encore ailleurs, correspond au qu latin?

L'allemand nous offre un autre exemple du même genre, où l'on peut hésiter entre deux explications différentes, et où Jacob Grimm a mieux aimé fermer les yeui aux analogies les plus évidentes tirées du latin, du grec et du sanscrit, que de s'écarter des habitudes des idiomes germaniques. En regard du latin nomeny du grec môpe, du sanscrit nâman, le gothique nous présente le mot nomo, génitif namins c nom ». La racine de tous ces mots est le verbe gnâ c connaître ». Mais d'un autre côté, nous avons en gothique un verbe niman c prendre », dont le parfait est nam. C'est à ce verbe, qu'en dépit du témoignage des langues congénères, Grimm rapporte le mot namo^ pour se conformer aux lois de formation habituelles en gothique (i). Il ne faut pas se trop presser de condamner, au nom de la parenté indo-européenne, ce rapprochement fondé sur l'étude particulière de l'allemand. Si Grimm s'est trompé, il s'est trompé conformément au génie des langues germaniques, qui, par une sorte d'adoption grammaticale, ont fait entrer ce mot, séparé de ses ancêtres, dans une famille à laquelle il était primitivement 'étranger. Bien que l'on puisse n'être pas de l'avis de Grimm, son étymologie n'en a pas moins, pour la famille de langues dont il s'occupe, une justesse relative. Il est curieux de constater qu'en slave la même adoption semble

(1) DeuUehe Qrammatiky H, p. 80.

s'être opérée : le même rapport qui existe entre fiehtnen et name se retrouve en slave entre imu < je prends > et imja (pour nimja) c nom » .

Quand des difIQcultés de cette sorte se présentent, la plupart des linguistes se décident, suivant les cas particuliers et selon la direction de leurs études, pour Tune ou pour l'autre explication. Ils évitent de remonter au principe de ces divergences. Essayons de reconnaître la part de vérité qui est représentée par chacune des deux manières d'appliquer la méthode comparative.

En tout idiome, il y a un grand nombre de mots et de formes grammaticales qui ne gardent leur valeur que grâce à la perpétuité de l'usage et à la transmission populaire ou savante. Pourquoi disons-nous en français la maison^ le seigneur y Vétal ? Pourquoi disons-nous le tiers y le quart j tandis que nous avons le cinquième y le sixième? Pourquoi en désigne-t-il l'intériorité dans les locutions comme en France^ en place^ et la sortie dans va-fen, s'enfuir? Pour répondre à ces questions, il faut retourner à une période antérieure, où les mots dont il s'agit avaient encore leur forme complète et leur transparence étymologique. Maison s'explique quand on en rapproche mansio et manere. Seigneur prend un sens à côté de senior et de senex. État n'a plus rien d'obscur quand on le rapproche de statut et de stare. Les mots tiers^ quart sont le reste de tertiu^y qvartus. Le double sens apparent de en n'a plus rien qui nous étonne, quand nous savons qu'il représente tantôt tn, et tantôt inde. Pour

tous ces mots, il faut remonter à un état plus ancien de la langue, où ils étaient encore plus près de leur origine.

11 en est de même des formes grammaticales que nos livres de classe désignent comme irrégulières. Pourquoi tenir fait-il au présentée tiens ? Pourquoi mourir fait-il au participe mort f Pourquoi prendre fait-il pris 9 Une fois que nous connaissons les lois phoniques qui ont présidé à la formation du français, le rapport de tenir avecje tiens s'explique par celui de tenere avec teneo^ et la relation de mourir avec mort par celle du bas-latin moriri avec mortuus. Prendre représente prendere^ et pris répond à prensus. Ce qui caractérise ces formes irrégulières, c'est que chacune est, en quelque manière, seule de son espèce, et que nous n'en créons pas d'autre à leur image.

Mais à côté de ces mots dont la signification nous est transmise par la tradition, et de ces formes grammaticales qui ont cessé de se reproduire, il y a dans notre langue des termes qui s'expliquent d'eux-mêmes, et des procédés de formation ou de dérivation dont le mécanisme lui est resté familier. C'est ainsi que du verbe connaître elle a tiré le mot connaissance^ ou que de haïr elle a formé l'adjectif haïssable^ ou que du nom de nombre cinq elle a fait le nombre ordinal cinquième. Quoique tous les élé ments dont sont composés ces mots soient de provenance latine, chaque terme ainsi formé constitue une création originale appartenant en prof re à notre langue. U en est de même quand des verbes /intr, rendre^ elle a tiré le pluriel nous finissons j ou le participe passé rendu. Oa

peut bien nous montrer les matériaux latins dont ces désinences ont été composées : mais ce qui prouve que le procédé de formation fait partie de l'organisme de la langue française, c'est qu'elle Ta répété nombre de fois et qu'elle l'emploie pour des verbes qui n'ont jamais eu ces désinences en latin.

11 y a donc lieu de distinguer dans notre langue un fonds héréditaire qui a vécu autrefois d'une vie organique, mais qui est comme pétrifié et mort, et ne subit plus d'autres modifications que la lente usure du temps ; et d'autre part un fonds non moins ancien si l'on en considère les éléments constitutifs, mais qui est resté vivant et qui est capable de s'accroître et de se propager.

Ce qui a lieu en français n'est pas moins vrai pour les langues anciennes. En latin, un grand nombre de mots et de formes ne s'expliquent pas si Ton se borne aux seules ressources de cet idiome. Quel est le sens étymologique de pater, mater y dormis^ terra? Pourquoi esse faitil au présent sumf Comment le même parfaitcrev» appartient-il aux deux verbes cresco et cemof Si nous voulom résoudre ces questions, il faut étendre notre regard audelà de la langue latine et nous entourer de tous les secours que fournit la comparaison des idiomes congénères. MaiSy d'un autre côté, il existe en latin tout un ensemble de procédés grammaticaux, tout un mécanisme de dérivation et de flexion, qui a produit une quantité de mots nouveaux et de formes originales. Pour les expliquer, le philologue, sans perdre de vue les origines de la

langue et sans négliger la comparaison des autres membres de la famille, devra, par une longue familiarité, surprendre les habitudes et entrer dans le génie de la langue latine.

Des discussions se sont récemment élevées entre les représentants de ces deux directions (1). Au fond, c'est sous un autre aspect, et avec tous les progrès accomplis par la science depuis quarante ans, le même débat qui séparait autrefois hs interprètes de la mythologie grecque : tandis que Creuzer et Goerres, pour rendre compte des croyances helléniques, s'efforçaient d'en découvrir les origines au fond de l'Asie, Yoss et Lobeck insistaient sur le caractère grec de certaines divinités et de certains rites. Il y aura toujours une part à faire au passé d'un peuple, une autre à son développement original. Cependant, n'oublions pas deux choses :

Quand même il s'agit d'étudier les traits qui constituent la physionomie propre d'un idiome, il est bon de le comparer à ses frères. Ce ne sont pas les grammairiens irlandais qui ont reconnu la cause de l'éclhlipse et de l'aspiration celtiques. Il fallut le coup d'œil d'un linguiste, habitué par le sandhi indien aux modifications euphoniques que les mots exercent les uns sur les autres. Qui a trouvé la raison première de l'apophonie allemande? Ce n'est pas Grimm, quoiqu'il en ait à merveille

(1) Compares Benfey, Orient und Oceident^ I, p. 230. L. Meyer, Gœitin-' giàche geUhrte Aniteigenf 1861, p. 321. Gonsen, KrUiiche NiMhirœge^ préfiice.

exposé les lois et que personne, mieux que lui, ii*en ait fait sentir les nuances. C'est Bopp qui, en interrogeant le sanscrit, a trouvé le principe de ce singulier phénomène. S'il suffisait, pour comprendre la structure d'un idiome, de le posséder à fond, pourquoi les savants de la Renaissance, pourquoi les anciens n'ont-ils pas su expliquer le méeanisme grammatical de nos deux langues classiques ?

En second lieu , n'oublions pas que les applications restreintes de la méthode comparative se seraient probablement fait encore longtemps attendre, si elles n'avaient été précédées de la grande expérience heureusement tentée sur la famille tout entière. Zeuss a eu la gloire de fonder la grammaire comparée des langues celtiques, Miklosich celle des langues slaves : mais les écrits où le slave et le celtique sont comparés à leurs frères, avaient montré la marche à suivre. Dans les livres de Corssen, nous voyons les difficultés de la langue latine s'éclaircir par le simple rapprochement de deux formes d'un âge différent. Il en est de la méthode comparative comme de ces forces de la nature mises à profit par l'industrie moderne; d'abord on les a vues mettre en mouvement les plus puissantes machines, et elles finissent par accomplir avec précision les opérations les plus délicates.

LES

En retrouvant ici de fidèles compagnons d'étude, je me sens honoré et encouragé. En même temps, c'est avec joie que je vois se présenter de nouvelles recrues^ qui achèveront d'établir solidement parmi nous les recherches de philologie comparative. Mis en possession des connaissances nécessaires à l'âge où l'esprit apprend vite et retient aisément, n'ayant pas à craindre les difficultés et les tâtonnements qui ont retardé la marche de leurs aînés, ils pourront choisir de bonne heure, dans le champ d'études qui se présente devant eux, le point où ils voudront porter Wurs efforts. De quelque côté qu'ils se tour* nent, ils sont sûrs de trouver un sol qui les récompensera amplement de leur travail.

Si la grammaire comparative de notre famille de langues a commencé, comme il était naturel, par l'observation des lois phoniques, si l'on a d'abord dressé l'inventaire

(1) Collège de France, 1868.

général des racines et des flexions, il ne s'ensuit pas que nos recherches doivent être bornées à la phonétique et i Tétymologie, et que les autres parties de la grammaire nous restent interdites. La syntaxe commence seulement aujourd'hui à avoir une base solide, depuis que Thistoire des idiomes nous révèle le véritable caractère et la signiûcation primitive de chaque flexion, et nous montre, par ' les pertes que les diverses langues ont subies, les modifications qu'elles ont dû apporter à l'emploi des formes qui leur restent. Déjà les travaux de syntaxe comparative se succèdent à des intervalles plus rapprochés, et le moment n'est pas loin où cette partie de la grammaire devra s'ouvrir, comme les autres, aux enseignements de la méthode nouvelle.

D'un autre côté, de remarquables travaux, dont la Grammaire allemande de Grimm est le modèle le plus célèbre, montrent ce que l'étude d'une langue gagne en clarté et en charme, quand son état présent n'est pas artificiellement séparé du passé, et quand sous l'air moderne d'un idiome, notre œil apprend à discerner l'œuvre des générations disparues. Un livre comme celui que je viens de vous citer, loin d'épuiser la matière, ouvre à l'activité philologique une carrière sans bornes. Une fois qu'on cesse de voir dans le langage un assemblage de règles sans cause et d'exceptions sans raison, une fois que les dates s'introduisent dans la grammaire et que les £sdts se disposent par séries successives, le besoin de précision s'accroît à chaque découverte nouvelle et les recherches

LES IDÉES LATENTES DU LAiNGAGE. 297

de détail deviennent le complément indispensable des omTages d'ensemble. Pe même que l'histoire d'une nation s'accroît et se transfonac tous les jours par l'histoire particulière de ses provinces, par l'étude approfondie de ses institutions ou par de simples biographies, de même il y a place, dans chaque idiome, à une quantité de travaux sur le caractère et le rôle des dialectes, sur les différentes parties du mécanisme grammatical ou sur l'histoire des mots, qui sont les personnes du langage. Toutes les parties de cette même Grammaire allemande de Grimm qui avait pu paraître un instant un monument achevé et définitif, sont reprises aujourd'hui en sous-œuvre. Les divisions par périodes que l'auteur avait établies, aussi bien que les dialectes qu'il avait distingués, sont devenus le sujet d'ouvrages spéciaux, et nous voyons aujourd'hui paraître des grammaires comparées du souabe, du bavarois, de l'allémanique. Les phénomènes grammaticaux que Grimm avait assemblés dans une seule classe et placés sur la même ligne sont soumis à une analyse nouvelle, et grâce à des instruments d'observation plus parfaits, on découvre des formations successives là où l'illustre germaniste avait cru voir les variétés simultanées d'un même type. C'est ainsi que notre science va toujours se développant, et tendant de plus en plus à changer sa dénomination de grammaire comparée, qui peut prêter à des équivoques, contre son nom véritable, celui de grammaire historique. Puissionsnous voir bientôt en France, pour l'étude de notre langue, une activité pareille, bien digne de tenter l'ambition de

jeunes gens instruits et curieux I II n*est point de recherche, si spéciale qu'elle soit, qui ne soit capable d'inspirer le plus vif intérêt, du moment que l'auteur, ne perdant pas de vue l'état général de la science, sait la place que son travail occupera dans l'œuvre commune. Il n'est point de patois, si obscur et si humble qu'il paraisse, qui ne devienne précieux aux yeux de l'historien et cher à un patriotisme intelligent, si nous songeons que chaque dialecte contient une portion de notre passé et représente une des facettes du génie national.

N'avons-nous pas vu récemment la chronologie s'introduire jusque dans une période de nos langues pour laquelle il ne nous reste aucun document écrit, et que nous pouvons seulement atteindre par un travail d'induction scientifique? Vous savez tous que la comparaison des idiomes indo-européens permet de reconstruire, au moins en ses traits généraux, la langue dont ils sont sortis. C'est à cette langue primitive que l'un des maîtres de notre science, H. George Curtius, essaye d'appliquer la méthode historique : s'aidant des observations les plus fines et les plus sagaces, il démêle les créations grammaticales qui, en se suivant et en confondant leurs effets, ont produit la langue qui existait au moment de la séparation de nos idiomes, et dans ce passé lointain, qui jusqu'à présent n'apparaissait à nos yeux que comme un ensemble confus, il distingue sept périodes successives. Quand même les divisions marquées par le savant philologue devraient être en partie contestées, il faut saluer son ouvrage comme un progrès

remarquable de notre science : par les controverses qu'il suscitera comme par les éclaircissements qu'il réclame, il servira de point de départ à toute une série de recherches nouvelles. Vous le voyez, partout où nous portons nos regards, les travaux se présentent à nous en grand nombre. Ne craignons donc point que le terrain manque devant nous, puisqu'au contraire, à mesure que notre science a marché, elle a senti le sol s'affermir sous ses pas et l'espace s'élargir devant elle !

11 y a un autre ordre d'études qu'on distingue habituellement de la grammaire comparative et qu'on a été quelquefois jusqu'à lui opposer. C'est cet assemblage de principes et d'observations dont Port-Royal a donné le premier modèle, et qui est connu sous le nom de grammaire générale ou philosophique. Mais puisque la grammaire générale se propose de montrer le rapport qui existe entre les opérations de notre esprit et les formes du langage, comment pourrait-elle se trouver en opposition avec une science dont l'objet est d'analyser ces formes? Il est bien plus vrai de dire qu'elle trouvera dans les observations de la linguistique un surcroît d'intérêt et de solidité. En effet, ou bien les théories de la grammaire générale seront confirmées par l'examen scientifique des divers idiomes parlés sur la surface du globe, et alors les travaux des philologues seront la justification et la contre-épreuve de cette philosophie du langage ; ou bien, sur certains points, il y aura désaccord entre les opérations de notre esprit, telles que la psychologie et la

logique les décrivent, et les procédés du langage constatés par l'analyse philologique, et ce sera pour nous un avertissement de remonter jusqu'à l'origine de cette divergence et d'en trouver le principe. Une pareille recherche ne peut manquer d'être féconde, et tout dissentiment entre la grammaire philosophique et la grammaire expérimentale doit conduire à des données nouvelles sur la nature du langage ou sur le développement de l'esprit humain. Déjà, dans une occasion semblable, j'ai essayé de vous montrer que la signification des mots peut survivre à l'altération de leur forme, et même profiter de cette altération. J.e voudrais aujourd'hui vous présenter un autre côté du langage par où l'esprit et le corps des mots (je veux dire leur sens et leur forme) ne se trouvent point en une correspondance exacte. Je me propose de montrer qu'il est dans la nature du langage d'exprimer nos idées d'une façon très-incomplète, et qu'il ne réussirait pas à représenter la pensée la plus simple et la plus élémentaire, si notre intelligence ne venait constamment au secours de la parole, et ne remédiait, par les lumières qu'elle tire de son propre fonds, à l'insuffisance de son interprète. Nous avons une telle habitude de remplir les lacunes et d'éclaircir les équivoques du langage, qu'à peine nous sentons ses imperfections. Mais si, oubliant pour un instant ce que nous devons à notre éducation, nous examinons un à un les éléments significatifs dont se composent nos idiomes, nous verrons que nous faisons honneur au langage d'une quantité de notions et d'idées qu'il passe

SOUS silence, et qu'en réalité nous suppléons les rapports que nous croyons qu'il exprime. J'ajoute que c'est parce que le langage laisse une part énorme au sous-entendu, qu'il est capable de se prêter au progrès de la pensée humaine. Une langue qui représenterait exactement tout ce qui, à un moment donné, existe dans notre entendement, et qui accompagnerait d'une expression tous les mouvements de notre intelligence, loin de nous servir, deviendrait pour nous une gène, car il faudrait qu'à chaque notion nouvelle la langue se modifiât, ou que les opérations de notre esprit restassent toujours semblables à elles-mêmes, pour ne pas briser le mécanisme du langage.

En terme de grammaire, on appelle ellipse l'omission d'un mot nécessaire au sens de la phrase. Mais ce n'est point de cette sorte d'ellipse que je me propose de vous entretenir : celle dont je veux vous parler est d'une nature plus cachée. Elle a son siège dans le corps des mots, et on pourrait l'appeler ellipse intérieure^ s'il ne valait pas mieux désigner cet ordre de phénomènes sous le nom plus général aidées latentes du langage.

Commençons par un exemple très-simple, que nous emprunterons, pour plus de clarté, à la langue française Tout le monde connaît ce procédé grammatical qu'on appelle la dérivation, et qui consiste à tirer d'un mot, à l'aide d'un suffixe, un mot nouveau qui soit avec le premier dans un certain rapport de signification. L'une des syllabes dérivatives les plus usitées dans notre langue est le suflixe ter, qui répond au latin aris^ are et arim.

arium. Non-seulemènt ce suffixe a passé en français, grâce à un grand nombre de mots latins qui en étaient revêtus, mais il est encore actuellement vivant, c'est-à-dire qu'il a servi et qu'il sert encore tous les jours à former des dérivés nouveaux, qui sont le bien propre de notre idiome. C'est ainsi que des mots pomme^ figue^ amande^ nous avons fait pommier^ figuier j amandier. D'après ces noms nous pourrions croire que le sens du suffixe ter, c'est de marquer que le mot dérivé produit l'objet exprimé par le mot primitif. Mais, d'un autre côté, nous avons des noms comme encrier^ huilier^ herbier^ colombier, où le suffixe ier marque, non point la production, mais le réceptacle. On dira peut-être que l'idée de contenance a conduit à celle d'origine, et que ces deux sens, en réalité, n'en forment qu'un. Mais dans laquelle de ces deux catégories rangerons-nous, par exemple, le mot pri^nrUer, où la syllabe ier marque, non pas l'agent qui produit, ni le lieu qui contient, mais au contraire l'objet qui est contenu? D'un autre côté, si de prison nous avons fait /7rî* sonniery c'est-à-dire l'homme enfermé en prison, de geôle notre langue a tiré, à l'aide du même suffixe, le mot geôlier j qui a un sens tout différent Ce n'est pas tout : le rapport de signification qui unit le mot chevalier à son primitif cheval n'est pas le même qui unit bouvier à bœuf, ni lévrier à lièvre. Il serait aisé de multiplier ces exemples; mais ils suffisent pour montrer que notre esprit est obligé de suppléer à l'équivoque produite par un signe dont le sens est si changeant.

IvES IDÉES LATENTES DU LANGAGE. 303

Il ne serait pas impossible, sans doute, de concevoir un rapport assez abstrait pour convenir uniformément à tous ces dérivés, surtout si, par la pensée, nous rétablissons le neutre, que notre langue a perdu. Mais examinons ce qui se passe dans notre intelligence quand nous employons ces mots : notre esprit, chaque fois, sous-entend une relation de nature concrète et d'espèce particulière. Le mot voiturier désigne un homme qui conduit une voiture, tandis que le mot carrossier est donné à celui qui fabrique des carrosses; un cuirassier est un soldat armé d'une cuirasse ; mais un armurier est celui qui forge ou qui vend des armures. L'esprit devine ou sait par tradition des rapports qui ne sont nullement exprimés par les mots, et notre entendement achève ce qui est seulement indiqué par le langage.

Il se peut qu'à l'origine de nos idiomes l'homme ait d'abord essayé d'égaler le nombre des suffixes à celui des relations que son esprit concevait. Mais c'est là une entreprise à laquelle il a dû renoncer bientôt, en présence de la variété des rapports qu'une expérience croissante lui faisait découvrir. Aussi, à mesure que les idiomes avancent en âge, ces auxiliaires de la pensée, loin d'augmenter en nombre, comme on pourrait le croire, tendent plutôt à diminuer. Les suffixes les plus usités étouffent les autres, c'est-à-dire que notre esprit, se contentanc d'un certain nombre de signes, se confie de plus en plus à rintelligence aidée par la tradition. Nous possédons, il est vrai, des langues artificielles où la seule terminaison

du mot indique la place que l'objet désigné occupe dans la classification scienliGque : la nomenclature chimique est une sorte de catalogue parlé où tout changement dans la composition d'un corps entraîne un remaniement dans son nom. Mais il faut considérer que parmi la quantité infinie de rapports que peuvent avoir entre eux les objets du monde extérieur, la langue de la chimie choisit seulement un petit nombre et néglige de donner une expression aux autres : c'est un idiome qui n'arrive à la précision que par la plus stricte spécialité. Au contraire, le langage ordinaire, qui doit suffire à l'universalité de nos connaissances, se dispense avec raison de cette rigueur scientifique et, sans viser à un ordre impossible, il fait entrer les idées nouvelles dans les cadres élastiques qu'il tient des âges précédents.

Voyons maintenant si dans les noms primitifs, c*est-JLdire dans ceux qui viennent, non d'un autre mot, mais immédiatement d'une racine, la forme serre l'idée de plus près. Je prends en grec les substantifs qui se composent d'une racine et du suffixe o. Nous avons, par exemple, àyoc c le conducteur, le chef >, ^ftsc c la maison >, TfôfAoc € l'action de trembler >, moniç c le but », qu'on fait venir ordinairement des verbes ^ c je conduis », Sc(A(d € je bâtis », rpi/iw c je tremble », «xéirroftor € je regarde », quoiqu'il soit plus juste de dire qu'une même racine a donné naissance, d'une part au nom, de l'autre côté au verbe. Si nous examinons de plus près cef substantifs, nous voyons bien que leur formation gramma-

LES IDÉES LATKNTES DU LANGÀGK. 305

ticale est identique : mais ils sont loin de nous présenter de la même manière Tidée exprimée par la racine. Les uns attachent cette idée à un être ou à un objet qui fait Faction : ainsi <xyoc est celui qui conduit, à^oç celui qui commande, r/^xoç est la roue qui court, ^x^ç le char qui transporte. Les autres prennent Tidée marquée par la racine dans le sens passif et représentent un être ou un objet qui subit l'action : ainsi Sopo; désigne ce qui a été bâti, la maison; Xokô; s'applique à ce qui se pèle ou ce qui a été pelé, récorce; oxoicôç veut dire ce qui est regardé, le but. Enfm, d'autres marquent d'une fagon abstraite l'action elle-même : ^ô^itc est l'action de courir, comme r^ofMç celle de trembler et arovoç celle de gémir. La même formation peut donc correspondre à des catégories logiques fort différentes : d'une seule classe de mots, notre esprit a tiré des noms à signification active, passive et abstraite. Il serait aisé de taire sur le latin ou le sanscrit la même épreuve que sur le grec : en sanscrit, par exemple, le suffixe a, qui coirespond à Vo grec, se joint à la racine vah € transporter >, pour (aire vaha c celui qui transporte > ; combiné avec la racine bhar c porter >, il forme le mot bhara c ce qui est porté, un poids »; joint à la racine btuih c savoir >, il donne bôdha < l'intelligence ». Beaucoup de ces noms peuvent être pris tour à tour dans des sens différents. Ainsi le grec tôxoç signifie à la fois la naissance et l'enfant, ^pô^ioç marque en même temps la course et l'espace parcouru, tôvoc a le double sens de tension et de corde. C'est une chose remarquable que la

»06 LES IDÉES LATENTES dU LANGAGE.

catégorie de l'actif et du passif, qui a une importance capitale aux yeux du logicien, n'ait reçu que très*tard et d'une façon fort incomplète son expression dans nos idiomes. Les noms, si l'on ne considère que leur forme, sont restés étrangers à cette distinction. Le mot xpo^ désigne tantôt celui qui nourrit, tantôt le nourrisson. Que n'a-t-on pas écrit sur le double sens de >oyoc, qui marque tout ensemble la raison qui conçoit et la pensée qui est conçue, l'intelligence en puissance et en acte? Mais la réunion de ces deux sens en un seul mot tient à la nature de notre système grammatical, et elle n'est pas plus extraordinaire que pour le mot oxoiroç, par exemple, qui désigne à la fois le but et celui qui observe, l'espion.

On aperçoit encore par endroits l'effort qu'ont tenté le grec et le sanscrit pour remédier à cette sorte d'équivoque. Ils ont eu recours à l'accent tonique pour distinguer la double signification d'un même mot : ^opoc, en grec, quand il désigne celui qui porte, a l'accent sur la dernière; mais ^époç, ce qui est porté, le tribut, accentue la syllabe radicale. Le sanscrit nous présente des faits analogues. Mais ce sont là des moyens employés après coup et sans beaucoup de suite, pour séparer ce que la langue, dans son plan primitif, avait confondu.

Les exemples que jusqu'ici nous avons passés en revue sont tous de même nature. Un mot ou une racine sont adjoints à un suffixe, et notre esprit est invité à deviner le rapport que marque cette juxtaposition. 11 n'est pas douteux qu'il ne faille voir dans ce procédé une des causes

de la richesse et de la variété de nos idiomes, car, à l'aide d*un petit nombre de signes, ils produisent une quantité immense de combinaisons, et ce n'est pas tant par le nombre des mots existants, que par celui des formations possibles, que doit se mesurer la fécondité d'une langue. U est vrai que ces dérivés laissent quelque chose à deviner à l'esprit. Mais un bon écrivain ne dit ni trop, ni trop peu : il laisse à son lecteur le plaisir de s'associer à son travail et d'achever sa pensée. Ainsi font nos langues à suffixes : elles s'adressent à bon entendeur, et elles omettent ce qui va sans dire.

Pour mieux apprécier l'élégante concision de nos dérivés, il est bon de jeter les yeux sur un idiome moins riche en suffixes formalifs que le nôtre. L'allemand traduit par des mots composés un bon nombre de nos dérivés. Là où nous disons < pommier », il fait apfelbaamj c'est-àdire € arbre à pommes >. Au lieu de c encrier >, il a dinlenfass c tonneau à encre ». Pour c geôlier >, il met gefangenwàrler « gardien de prisonniers >, ou kei^kermeister « maître de cachot » . Sans parler de la démarche traînante de ces composés, ils ont le tort de faire passer deux idées devant notre esprit, quand, en réalité, la notion à exprimer est simple. Il est intéressant de voir que la langue allemande a, jusqu'à un certain point, senti ce défaut, et qu'elle a essayé d*y remédier. Les mots les plus fréquemment employés à la fm des composés ont été peu à peu dépouillés de leur personnalité, et ont pris le lôle de syllabes formalives. Il y a en gothique un substantif

domSj qui signifle c jugement, connaissance ». Dès la période du vieux haut-allemand, ce nom est placé à la fin d'un grand nombre de composés à signification abstraite, tels que (nous citons la forme moderne) chrislenihum € chrétienté », heiligthum a sainteté >. Mais le sens du mot s'est tellement obscurci, qu'il fait aujourd'hui Timpression d'une syllabe formatiye. Quand un Allemand illettré prononce les mots eigenthum c propriété i, kônigthum c royauté », bisthum « évêché », il n'y soupçonne point la présence du substantif doms, accouplé à eigen c propre >, kônig c roi >, ou à episcoptts € évêque > , et instinctivement il élève le dernier membre de ces composés au rang de suffixe.

La composition des mots, qui joue un si grand rôle en sancrit, en grec et dans les idiomes geimaniques, ne laisse pas moins de place aux idées latentes du langage. Ce qui caractérise la vraie composition, c'est la suppression de toute désinence casuelle dans le premier membre, pour lequel la vie grammaticale est en quelque sorte suspendue. Mais si l'on ne marque point extérieurement la relation qui unit le premier terme au second, il ne s'ensuit pas que notre intelligence n'ait pas besoin de la concevoir. Elle y est, au contraire, obligée, et les deux termes du composé ne présenteraient pour elle aucun sens, si elle ne nouait point par la pensée le rapport que le langage se dispense de marquer. Dans le mot BwnSia <l qui honore les dieux », le premier membre dco n'a pas avec le second la même relation que dans Ocô^o; c donné par les

dieux, » OU dans Bsottyihç < semblable aux dieux, > ou encore dans Beôsx^poç « ennemi des dieux », ou dans Ocôroupoç c dieu ayanl la forme d'un taureau ». C'est ce travail mental de subordination ou d'association que nous sommes obligés de faire, pour lequel le langage ne nous fournit aucun secours, que M. Adolphe Régnier a appelé la syntaxe intérieure. Les formes de ce genre nous aident à comprendre les idiomes qui, comme le chinois, négligent habituellement l'expression des rapports, en laissant à la pensée le soin d'assembler et de lier les mots de la phrase. Mais la puissance de l'éducation est si forte que nous avons de la peine à nous représenter de tels idiomes, et que dans nos propres langues nous cherchons souvent des flexions là où il n'en existe point. On a expUqué plus d'une fois comme des génitifs la première partie de agricolaf cœlicoUzt quoique les mots tels que sUvicola^ monticolaj eussent dû mettre en garde contre cette interprétation. Les Indous, ces ingénieux et sévères théoriciens, n'admettent pas qu'un mot puisse se trouver sans désinence casuelle ou personnelle. Aussi Pânini dit-il du premier terme d'un composé : qu'il est revêtu de l'aOixe luk. Mais quand on analyse cette expression d'algèbre (grammaticale, on s'aperçoit que c'est une quantité égale à zéro, de sorte que l'aflixe luk marque en réalité l'absence d'aflixe.

Non-seulement le dernier terme des composés est dépouillé de toute flexion : il arrive souvent que le mol entier prend un sens dont nous ne sommes prévenus par

aucune modification extérieure, e^^pto^ et «où; en grec, antmus et pes en latin, sont des substantils : mais fuyaOu^ftoc el magnanimuSy ««uirou; et iUipes^ sont des adjectifs. L'idée de possession, qui diange tout à fait le caractère de ces mots, n*est pas exprimée. Le sanscrit abonde en composés de ce genre : seulement, grâce à la liberté dont jouit l'accentuation indienne, il les distingue par le déplacement de l'accent tonique. Ainsi juva-gânus signifierait < jeune femme > : mais jûva-gâni-s désigne t celui qui a une jeune épouse >• D'autres rapports, non moins nécessaires pour rintelligence, sont souvent sous-entendus. Est-il besoin de rappeler les composés homériques, aussi clairs dans leur ensemble que difficiles à expliquer en détail? Quand Homère appelle Sparte c célèbre par ses belles femmes > xaùXtywcuxa. Zjraptiiv, il emploie une expression d'une parfaite netteté, quoique nous devions suppléer, pour la comprendre, toutes les idées intermédiaires. On sait que les poètes grecs ont souvent tiré un parti admirable de cette faculté de composition, pour enfermer en un seul mot deux idées faisant contraste, et frappant l'esprit avec d'autant plus de force qu'il est obligé de trouver lui-même le lien qui les assemble. Esdiyle, parlant des époux des Danaîdes qui furent immolés par leurs femmes, se sert de l'expression : OqXvxtom^ Af>ci ^vT^. Réunissant en un seul mot l'idée du mariage d'Hélène el celle des guerres qui l'ont suivi, Eschyle l'appelle èo(Àyai»SpTt Ê>fvorv. En inventant de telles expressions, les écrivains grecs ne faisaient que développer un procédé dont la

langue populaire, non moins que la tradition poétique, leur fournissaient le premier modèle. Les composés d'usage courant, comme iroXu{iaMç, noUxçxoç, étaient le type de ces créations savantes et préparaient le peuple à les comprendre.

On s'est demandé souvent pourquoi le français a laissé perdre une faculté aussi précieuse. Il est certain que notre langue en a possédé au moins les rudiments. Orfèvre (auri faber)j vermoulu {vermi fnolutus)^ sont de vrais composés. Mais il semble que le français ait craint d'omettre l'expression des rapports, et qu'il n'ait pas eu assez de confiance dansl'intelligenceabandonnéeà ses seules forces. On peut regretter cet eicès de scrupule, car les prépositions qu'il s'est fait un devoir d'employer sont souvent d'un médiocre secours pour la pensée. Un maître à chanter n'est pas plus clair que l'allemand singlehrerj et un cabinet de lecture ne vaut pas mieux que reading room. Nous défaisons les composés grecs, et au lieu de polo^Tu>oç ^ nous mettons l'Aurore aux doigts de rose : mais ces articles, ces prépositions à, de, sont plutôt là pour satisfaire aux exigences d'une langue devenue rigoriste et vétilleuse, que pour répondre à un besoin de précision et de clarté. Combien nous aimerions mieux marcher sans ces béquilles I II faut que la compréhension spontanée de rapports sous-entendus ait un charme véritable pour l'esprit, puisque nous voyons des langues aussi analytiques que la nôtre assembler souvent leurs mots à la façon des composés grecs ou sanscrits. Là où nous disons

logiquement et consciencieusement : c Compagnie d' surances contre les accidents sur les chemins de fer », l'anglais, non moins clair mais plus hardi, fait : rail road acddenls insurance company.

La pensée est un acte spontané de notre intelligence qu'aucun effort venant du dehors ne peut mettre en mouvement d'une manière directe et immédiate. Tout ce que vous pouvez faire, c'est de provoquer ma pensée, et celle provocation sera quelquefois d'autant plus vive qu'elle paraîtra moins explicite. De même qu'une allusion suffit souvent pour éveiller en nous un monde de sentiments et de souvenirs, le langage n*a pas toujours besoin de nous détailler les rapports qu'il veut nous taire entendre la seule pente du discouis nous fait arriver où Tintelligence d'autrui veut nous conduire.

Je passe à une autre série de faits non moins importants, qui concerne le verbe. Vous savez que le fait essentiel qui domine notre système grammatical, c'est la distinction du verbe et du nom. Je vais essayer de vous montrer que cette distinction était à l'origine tout intellectuelle, et qu'elle repose sur deux ellipses intérieures.

Prenons trois formes verbales très-simples : àt-li c il mange >, é-ti c il marche >, thàr-ti (forme védique) « il porte 1 . J'examine les éléments dont elles se composent. Il n'est pas difficile de voir que ces verbes comprennent deux racines dont l'une est subordonnée à l'autre par l'accent tonique. Nous avons d'une part les racines attributives ad c manger », t c aller », bhar c porter »,

et de l'autre la racine indicative ta t celui-ci >. Quand je dis que bhar signiûe c porter » , c'est faute d'une expression plus générale, car la racine bharj étant placée audessus ou en dehors de toute catégorie grammaticale, peut désigner aussi bien un porteur ou un fardeau. Si nous voulons donc traduire exactement la forme verbale bhàrtiy nous dirons : c porter lui i, ou « porteur lui », ou € fardeau lui >. Quelle que soit l'interprétation que nous adoptions, nous avons deux idées juxtaposées; quant au lien qui les assemble, il est sous-entendu.

Je prends maintenant une formation nominale, à savoir le participe passé tiré des mômes racines. Nous avons arta € mangé », ûtà t allé >, bhr-tà c porté ». Il est clair que ce sont les mêmes éléments disposés dans le même Tirdre ; bhr-td se compose de la racine bhar c porter, porteur ou fardeau >, et du pronom ta. D'où vient cependant que le sens est tout différent ? C'est que le rapport qui assemble les deux racines estautre. Si nous appliquions à cette syntaxe intérieure les termes de l'analyse logique, nous dirions que dans bhdr-ti le pronom ta est sujet et bhar attribut ou régime, tandis que dans bhrta le pronom ta est construit en apposition avec bhar. Mais ces deux rapports existent uniquement dans notre esprit. Aucun élément formel ne les indique.

On objectera peut-être que bhr-tà et bhàr-ti ne sont pas semblables dans leur aspect extérieur. Le participe bhr-là a affaibli en bhr la syllabe radicale bhar; au contraire, dans le présent bhârlif le pronom démonstratif ta

a aminci son a en t. Mais ce sont là des modiGcations pho* nétiques dues au déplacement de Taccent. Le participe^ ayant l'accent tonique sur le suffixe, tend à affaiblir la syllabe radicale; au contraire, thàr-ti^ étant accentué sur la racine, renforce celle-ci et allège la désinence. Croirons-nous que ce déplacement de l'accent était destiné à marquer le changement de signification? il est difficile de le supposer, quand nous voyons qu'au pluriel et au duel du présent, où évidemment le rapport entre le pronom et la racine est de même nature qu'au singulier, l'accent quitte la syllabe radicale pour passer sur la désinence (tmàs c nous allons >, iid-màs c nous mangeons»). Le déplacement de l'accent tonique et les modifications phonétiques qui l'accompagnent n'ont donc pu servir que subsidiairement à distinguer le participe du présent, et la véritable différence qui les sépare est toute logique.

Les formations verbales que nous avons citées sont de l'espèce la plus simple : elles appartiennent à la seconde classe sanscrite, qui joint immédiatement les désinences personnelles à la racine. Mais si nous passons en revue les autres classes de verbes, nous constatons des faits exactement semblables. L'analyse philologique a reconnu la véritable origine de ces syllabes a, jaj nu, qui, dans les formes comme tudati t il frappe i, bodhati til sait >, madja-ti c il s'enivre », dhrsnumas c nous osons », ont l'air de s'interposer entre la racine et la désinence personnelle. Ce ne sont point des lettres serviles ou euphoniques destinées à aider la conjugaison : ce sont en-

core moins des syllabes produites par une force interne et une sorte d'expansion de la racine. Bodha-ti «; il sait » doit se diviser de cette façon : bodha-ti^ et bodha n'est pas autre chose que le thème de bodha-s < connaissance >. Les désinences personnelles sont venues s'ajouter à un thème nominal, comme plus haut nous les avons vues se joindre à une racine. Bodha-ti signifier connaissance-lui », ou peut-être « connaisseur-lui », comme bhar-ti veut dire c fardeau-Iui > ou c porteur- lui ». Les syllabes ya, nu, que nous trouvons dans d'autres verbes, sont de même des sufQxes servant à former des adjectifs ou des substantifs. Dîvja-ti « il brille » renferme un thème dîvja c brillant » , qui est formé comme sûrja « le soleil ». DhrsnO'ti « il ose » contient le thème adjectif dhrsnu « hardi ». Dîvja j dhrsnu^ bodha j sont des thèmes nominaux que la langue, en les faisant suivre des pronoms < je, tu, il », a fait entrer dans le mécanisme de la conjugaison.

Il est vrai que pour figurer en qualité de substantifs ou d'adjectifs dans le discours, les thèmes nominaux ont besoin d'une flexion casuelle. Mais ces flexions sont faites de la même manière que les désinences de la conjugaison. Nous en citerons seulement une preuve. Parmi les racines pronominales que possède notre famille d'idiomes, il en est deux de signification exactement semblable : ce sont les racines sa et to. L'une et l'autre veut dire t celui-ci ». La synonymie est si complète, que ta, ayant une déclinaison défective, emprunte à certains cas les formes de

la racine sa. Uun et Taulre de ces pronoms a été ajouté au thème bodha. Le 5, signe du nominatif masculin, est un débris de la racine sa : le tiy désinence de la troisième personne du singulier, est, comme nous l'avons vu, un affaiblissement de ta. Deux formes aussi différentes en apparence que bodha-s c la connaissance > et hodha-ti € il sait », sont composées d'éléments à sens identique. Elles sont devenues étrangères l'une à l'autre, grâce i ridée latente que l'esprit a infusée dans chacune d'elles. A plus forte raison ne faut-il chercher aucune différence originaire entre le substantif et l'adjectif. Comme le langage, pour marquer les personnes ou les objets, les désignait par leur qualité ou leur manière d'être la plus saillante, tous les substantifs ont commencé par être des adjectifs pris substantivement. Leva c dieu t a en sanscrit un comparatif et un superlatif; il signifie c le brillant >. Mâtar^ qui dans le sanscrit classique veut dire uniquement « la mère >, a dans les Védas un masculin avec l'acception de c créateur >• On sait avec quelle facilité, même dans nos idiomes modernes, nous faisons prendre tour à tour à un nom l'un ou l'autre rôle. Quand notre esprit, derrière la qualité mise en relief par le langage, va chercher une personne ou une chose, nous avons un substantif : mais si, s'arrètant à la notion de la qualité, il néglige l'idée de l'objet auquel elle appartient, c'est un adjectif que nous employons. C'est, comme personne ne l'ignore, une des applications les plus intéressantes de l'étymologie, de retrouver comme

adjectif dans une langue le terme qui est devenu substantif dans une autre. Deux catégories aussi essentielles aux yeux du logicien que la substance et Tattribut n'ont été d'abord distinguées en rien par la parole. C'est grâce à la richesse et à la flexibilité de nos idiomes que ces deux parties du discours ont pu, dans la suite des temps, être séparées d'une façon plus ou moins complète.

II est vrai que nos langues modernes nous présentent des noms comme ciel^ terre j soleil^ nature^ qui ont à nos yeux une valeur purement substantive. Mais il suffit que nous examinions de plus près l'histoire de ces noms, pour reconnaître qu'à l'origine ils étaient des qualificatifs, et que c'est à un acte de notre entendement qu'ils doivent leur valeur actuelle. Prenons, par exemple, en français, le mot terre; il semble bien que ce nom exprime une idée de substance, et nullement une idée de qualité. Mais si nous retournons de quelques pas en arrière dans le développement des langues indo-européennes, nous n'aurons point de peine à découvrir la notion adjective qui était autrefois renfermée dans ce mot. Il existe en sanscrit une racine tars (prononcez tarsh)^ qui signifie c être sec, se dessécher, avoir soif > . Elle a formé en sanscrit le substantif tarsa € soif > et le verbe trsjâmi c j'ai soif % . En grec nous retrouvons la même racine sous

la forme ripa ou rapo dans ri^aofiou « je sèche >, rtfxrativa

c je fais sécher ji, et dans Totpvo? c une claie pour sécher >. En latin, notre racine se présente sous la double forme ters ou tors. Mais par un changement dont il existe

;5l8 LES 1DÊ£S LATENTES DU LANGAGE.

d'autres exemples dans la même ângue, le s s'est assimilé à la lettre r dont il était précédé, et au lieu de terSy lors, on a eu terry tarr. Nous trouvons la forme iorr dans le verbe causatif torrere c sécher, brûler >, et dans Pancien participe torrens^ qui désigne un cours d'eau qui reste à sec pendant l'été; dans le substantif iorris c un morceau de bois sec ». La forme ierr nous est conservée par notre nom terray qui veut dire littéralement la sèche, par opposition aux vypài xif)tuOa, aux routcs humides de la mer. Gomme pour nous attester que Ve de terra est bien l'équivalent de Vo de iorrerCy nous avons le dérivé extorris c exilé », qui suppose un primitif torra (i).

Sans sortir de cette famille de mots, on peut citer un second exemple de substantif français et latin, qui cache une ancienne idée qualificative. C'est le mot iêtSy qui, comme on sait, est le latin testa c une amphore, un pot ». Mais testa est pour tersta^ comme tostus pour torslus : le sens primitif est c cuite, terre cuite (2). »

Ce n'est donc pas d'après nos idiomes modernes où l'usage a obscurci l'acception des mots, qu'il faut juger la parenté originaire de l'adjectif et du substantif. Il faut remonter le cours des âges, jusqu'à ce qu'on arrive au

(1) L*adjec(if s'est consenré dans les langues ((ennaniques. Gothi<iue : thaursu-s c aride •, rieux haut-allemand : diirri (môme sens}, aurâiaad moderne : diirr. De thaursn^ yfent en gothique le verbe thaursjan t STOir soif », qui a donné le substantif thaunfei c soif a (en allemand modenw dunt, en anglais thint).

I (2) I^ participe to$tu$ s'est consenré en français comme adverbe dans le mot tôt (autâtât, tantôt)- Le sens primitif est c chaud, vite •, ea italien (ofto.

moment où le subsUmlif, devenant transparent, laisse apparaître la racine attributive qu'il renferme.

Un autre moyen qui permet jusqu'à un certain point de distinguer le substantif de l'adjectif, c'est le choix des suffixes. Grâce aux nombreuses syllabes formatives que possèdent les langues indo-européennes, une répartition a pu être essayée, et certains suffixes, à une époque plus ou moins récente, ont été réservés pour les substantifs. En latin, par exemple, le suffixe tara sert à former des substantifs féminins, à signification abstraite, comme ptcturay juncturay nalura. Mais tura n'était pas autre chose, dans le principe, que le féminin du suffixe turusy iuraj turumy qui est lui-même un élargissement du sufGxe tOTy servant à former des noms d'agents comme datOTy victùr. On a dit quelquefois que les Latins avaient érigé des abstractions en divinités: il serait peut-être aussi exact de dire que la langue latine a transformé des noms d'agents en dénominations abstraites. Natura (pour gnaturay de la racine geny gna)y était la déesse qui enfante, avant de devenir le nom abstrait de la nature.

Pour distinguer de la sorte ce que la langue, dans son plan primordial, avait marqué du même signe, il ne sm*iisait pas que les idées d'attribut et de substance fussent présentes à l'esprit. Il fallait en outre que les idiomes indoeuropéens fussent riches et flexibles, pourvus d'une abondance de formes accumulées par un âge antérieur, de sorte qu'un âge plus récent les pût distribuer sans peine entre deux classes. Si la matière de ces langues avait été

plus rebelle, la distinction du substantif et de Tadjectif serait restée une idée latente.

Userait aisé de faire sur les autres parties du discours des remarques analogues. L'adverbe, par exemple, que nous nous sommes habitués à considérer comme ua mol d'une espèce à part, est un nom ou un pronom que notre esprit subordonne à un autre mot de la phrase. Donnez à cet adverbe une force transitive, il deviendra préposition. Si, au lieu de le subordonner à un autre mot. Ton s'en sert pour coordonner deux termes ou deux phrases, on en fera une conjonction. Toute la syntaxe a d'abord résidé dans notre intelligence, et si plus tard des différences de forme ont plus ou moins séparé les parties du discours, c'est que le langage a fini par porter l'empreinte du travail intellectuel qu'il représente. C'est notre esprit qui anime le verbe d'une force transitive, enchaîne et subordonne les propositions, et dépouille certains mots de leur signification propre, pour les faire servir comme les articulations et comme les jointures du discours. L'unité de la proposition et de la phrase, non moins que celle du mot, est le fait de l'intelligence.

Pour apercevoir la part qui revient à notre esprit dans la vie apparente du langage, il est bon d'appliquer quel* quefois le microscope étymologique à quelques lignes d'ui morceau poétique ou oratoire, à une ode d'Horace ou à une période de Démosthène. Si nous i^amenons tous les mots h leur valeur première, si nous disjoignons les flexions et défaisons les soudures, nous aurons devant

nous, au lieu du savant agencement qui nous charmaiti une série de racines, les unes attributives, les autres pronominales, mises bout à bout, et présentant, au milieu de redondances nombreuses, les ellipses les plus fortes et les sens les plus décousus. C'est la même illusion qu'en présence d'un tableau : nos yeux croient apercevoir des oppositions de lumière et d'ombre sur une toile partout éclairée du même jour, ils voient des lointains là où tout est sur le même plan. Si nous approchons de quelques pas, les lignes que nous pensions reconnaître s'interrompent et se perdent et, à la place de figures diversement éclairées, nous trouvons seulement des couches de couleur figées sur la toile, et des traînées de points lumineux qui se suivent sans se joindre. Mais il suffit que nous retournions en arrière, pour que notre vue, cédant à une longue habitude, fonde les tons, distribue le jour, relie les traits et recompose l'œuvre de l'artiste.

Depuis que la philologie comparative, étendant ses recherches à toutes les races du globe, a constaté Texistence de différentes familles d'idiomes, et a reconnu la prodigieuse variété de structure que comporte le langage humain, on sourit volontiers des théories de l'ancienne grammaire générale qui, s'appuyant sur l'exemple de la langue latine, et empruntant à la philosophie scolastique ses catégories, prétendait tracer le modèle invariable d'après lequel tout langage humain avait nécessairement dû être construit. On ne cherche plus aujourd'hui en chinois les neuf parties du discours, de même qu'il n'est

3!i LES IDÉES LATENTES DU LANOiCtE.

plus question de la déclinaison à six cas pour le françab. Mais si la grammaire générale avait tort d'appliquer un patron fait d'avance à des idiomes d'organisation très-diférente, et si Ton se trompait en attribuant à rintelligence de tous les peuples de la terre la même manière de classer et de subordonner les idées, il ne faudrait point aujourd'hui, par un excès contraire, nier a priori chez les hommes d'autre race que la nôtre l'existence de toute notion qui ne serait point marquée d'un signe spécial dans leur idiome (i). L'esprit pénètre la matière du langage et en remplit jusqu'aux vides et aux interstices. En n'admettant chez un peuple d'autres idées que celles qui sont formellement représentées, nous nous exposerions à négliger peut-être ce que son intelligence a de plus vivant et de plus original. Puisque les idiomes ne sont point d'accord en ce qu'ils expriment, ils peuvent différer aussi par ce qu'ils sous-entendent. Il ne suffit point, pour se rendre compte de la structure d'une langue, d'analyser sa grammaire et de ramener les mots à leur valeur étymologique. Il faut entrer dans la façon de penser et de sentir du peuple. C'est à cette condition seulement que la philologie comparative répondra à son objet le plus élevé, qui est de nous aider à comprendre les opérations de la raison humaine, et à découvrir les lois historiques de son développement.

(1) En écri?ant ces lignes, je songeais au livre de Schleicher : Die Dn^ tendieidung von Namen und Verbum in der lautUchen Form, J'éttit loîo de me douter que la science allait perdre cet éminent savant.

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