‹ Mélanges de mythologie et de linguistiqueChapitre 3 sur 28 · ÉTUDE DE MYTHOLOGIE (I · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE MYTHOLOGIE (I

L'interprétation du mythe d'Hercule et de Cacus n*es^ pas le seul objet de ce travail : noire but est, en outre, d'eiposer suivant quelles lois cette fable s'est développée, et de parcourir la série de ses transformations, en remontant jusqu'à sa naissance. Après en avoir recherché l'origine, nous nous proposons de suivre l'histoire du mythe chez les différents peuples qui l'ont reçu, soit par héritage, soit par emprunt : nous examinerons comment il s'est modifié et a pris les aspects les plus divers, selon l'esprit particulier des religions où il est entré. De même que l'histoire de certaines familles se confond avec l'histoire générale des nations auxquelles elles ont appartenu, et en offre une image abrégée, les destinées du mythe que nous essayons d'étudier pourront nous faire apercevoir les caractères essentiels des religions dont il a fait

î HERCULE ET CACUS.

panie. Nous voudrions enfin donner un exemple de la méthode philologique appliquée aux recherches de mythologie, et faire voir que l'étude comparée des langues ne fournit pas seulement le moyen de retrouver le sens primitif des fables, mais qu'elle permet, en même temps, d'en expliquer la formation.

Jusqu'à ces dernières années, la mythologie a été regardée comme étant uniquement une science d'interprétation : on cherchait bien l'idée contenue dans ces contes merveilleux qui semblaient trop bizarres pour ne pas renfermer quelque signification cachée; mais ce qu'on croyait le sens intime d'un mythe, une fois découvert, on ne pensait pas qu'il fût possible d'aller plus avant, et de déterminer pourquoi cette idée avait pris telle forme mythique plutôt que telle autre. En effet, les fables étaient considérées comme le produit, soit réfléchi, soit spontané, de la raison ou de la fantaisie : or Tintelligence d'un peuple, pas plus que celle de l'individu, ne livre le secret de ses opérations. Il paraissait aussi impossible d'expliquer pourquoi une conception avait revêtu précisément tel déguisement merveilleux, que de rendre compte du mouvement instinctif qui présente telle image plutôt que telle autre à l'esprit d'un poète ou d'un orateur. On se demandait bien ce qu'annonçaient et ce que renfermaient ces nuages capricieux qui flottaient à l'horizon de l'histoire et formaient, en quelque sorte, le ciel poétique de la Grèce ; mais comment ils s'étaient amassés et d'où ils venaient, c'est ce qu'il semblait interdit à

l*homme de savoir. Les recherches mythologiques restèrent donc bornées à un système d'herméneutique : la clef de cette écriture inconnue une fois supposée trouvée, on ne se demanda pas quelle raison avait fait attribuer à chaque signe la valeur qu'il avait : on aurait cru perdre son temps .à un problème insoluble. Nous essayerons de prouver qu'il est possible de surprendre les mythes au moment même de leur éclosion et de rendre compte de la forme qu'ils adoptent.

On peut aller plus loin : l'interprétation est un système trompeur, car il fait supposer que la fable est comme un vêtement jeté sur la vérité pour laisser à l'esprit le mérite de la découvrir. Tel n'est pas, à notre avis, le vrai caractère de la mythologie. Les fables (nous parlons seulement des plus anciennes, et non pas de celles qui, par imitation, ont été inventées par les poètes), les fables ne contiennent aucun mystère; elles ne sont ni des faits historiques déguisés, ni des allégories, ni des métaphores, ni des symboles. Nous ne croyons pas que l'homme y ait enveloppé des idées trop abstraites pour être comprises sans image, ni trop hardies pour être exposées à découvert, ou de trop grand prix pour sortir de l'enseignement des sanctuaires et être livrées à la foule. Elles ne sont pas l'expression d'une antique sagesse; elles n'ont à nous apprendre aucune vérité profonde, ni physique, ni morale. Elles ne sont pas davantage le fruit de l'imagination poétique d'un peuple inventant des contes afin de satisfaire son goût pour le langage Qguré, pour les allégories et

A liERGULË £T GAGUS.

pour les paraboles. Un mylhe de création populaire, pris à un moment donné de son développement naturel, ne signifie pas autre chose que ce qu*il dit en effet, et la meilleure, ou, pour mieux dire, la seule manière de l'expliquer, c'est de remonter, à travers la série de ses métamorphoses, jusqu'à son origine, et d'en écrire l'histoire. Pendant longtemps la science a considéré l'homme primitir comme un être à part, obéissant à des lois dont rien, dans la société moderne, ne peut donner l'équivalent. Tantôt on le supposait trop grossier pour saisir une conception sortant quelque peu du monde matériel ; on s'imaginait dès lors que la mythologie est un ensemble de signes destinés à lui rendre compréhensibles les idées qu'il n'eût pu saisir sans ce secours. Tantôt on plaçait au berceau de l'humanité une époque de science sacerdotale : les fables seraient un écho affaibli de celte sagesse des anciens temps. En dernier lieu, quelques critiques, prùlanl aux premiers hommes un amour singulier de la métaphore, ont pris la mythologie pour une langue poétique dont s'amusait le genre humain dans son enfance. Toutes ces explications se touchent par un point : elles séparent ridée de son expression; elles placent à l'origine de Ki mythologie la distinction du sens propre et du sens ligure. Rien, ce semble, n'est plus opposé à l'ordre naturel des choses : l'homme primitif trouve un terme pour chacune de ses conceptions; et il est difficile de comprendre pourquoi, en possession ûî une idée, il l'aurait obscurcie à plaisir.

DKS MYTHES EN CÉNÉUAS.. 5

Les symboles, c'est-à-dire les signitications cachées attachées à des mots ou à des représentations graphiques, n'ont pu exister qu'à des époques de réflexion, chez un petit nombre d'hommes réunis par une croyance, des intérêts ou des habitudes à part. Tels ont été les signes qu'on trouve dans les catacombes de Rome et qui ont servi aux premiers chrétiens; tels sont les emblèmes figurés sur les monuments mithriaques. Les symboles se retrouvent aussi dans les beaux-arts : la statuaire et la peinture, par impuissance d'exprimer autrement une foule d'idées qui leur échappent, ont imaginé d'y faire allusion par des signes de convention; les monnaies, obligées de resserrer dans un petit espace une quantité de renseignements nécessaires, nous offrent, chez les anciens, un exemple de véritable symbolique. Les hiéroglyphes de l'Egypte ont la même origine. On voil enfin des symboles se former à certaines époques, quand l'exégèse d'un texte sacré ou l'interprétation d'anciennes croyances étant l'occupation générale des esprits, l'allégorie devient, en quelque sorte, une façon naturelle de penser. Mais qu'il y a loin de ces artifices, qui tous supposent une culture avancée, à la création populaire du langage! Transporter les raffinements de rallégorie à l'époque où l'homme a eu, pour la première fois, conscience de lui-même, c'est renverser Tordre des temps et tenir peu de compte des lois véritables de l'intelligence. Loin de chercher le mystère, le langage primitif le repousse; il donne à chaque chose son nom, et ce nom,

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il le choisit d'après la qualité saillante de l'objet qu'il doit désigner. S'il impose aux idées abstraites des appellations matérielles, c'est qu'il ne peut faire autrement : les idiomes modernes en font tout autant. Nous ne prenons pas pour des symboles les termes concrets qui nous servent à exprimer des conceptions morales.

C'est à dessein que nous rapprochons l'origine de la mythologie de l'origine du langage : la question, au fond, est la même. Hérodote (1) raconte que les Pélasges adoraient des dieux et leur adressaient des prières, mais qu'ils ne pouvaient les nommer; les Égyptiens leur auraient appris les noms des divinités à qui ils rendaient hommage sans les connaître. Cette anecdote, dont la philologie peut aujourd'hui démontrer aisément la fausseté, résume assez bien le sentiment des mythologues : ils cherchent les dieux inconnus que les hommes n'ont pas su nommer; ils essayent, parleurs explications, de venir en aide à l'insuffisance du langage primitif. Nous croyons, au contraire, que s'il était possible de connaître l'idiome parlé parle premier groupe d'hommes de chaque race, la nature des dieux qu'ils adoraient nous serait révélée par les noms qu'ils leur donnaient, et le simple énoncé des mythes en serait en même temps l'explication.

Pour apporter dans cette question de l'origine de la mythologie la clarté nécessaire, il faut distinguer avec soin les dieux^ qui sont un produit immédiat de l'intel-

(1) HisU II, 51

ligence humaine, des fables^ qui, comme nous le verrons plus loin, n*en sont qu'un produit indirect et involontaire. La race indo-européenne fit des forces de la nature ses premières divinités : elle adora le Ciel, le Soleil, T Aurore, la Tempête; elle leur prêta une âme, une intelligence, une volonté libre, des sentiments d'amitié ou de haine pour les hommes. Mais, tout en leur rendant hommage comme à des êtres supérieurs, on ne perdait pas de vue leur caractère physique. Les poètes qui chantaient Dyaxis savaient parfaitement qu'il est le ciel déployé sur nos têtes; en célébrant la sagesse de Mitra et de Varuna j dont la volonté est inébranlable et dont la pensée ne varie jamaiSy ils faisaient l'allusion la plus claire à la succession constante du jour et de la nuit. Pour le temps où le nom de ces dieux était encore le nom même du phénomène, il ne peut être question de symbole : c'est la nature qu'on adore, non pas la nature inerte, mais la nature animée et douée par un peuple naïf des sentiments dont il est plein lui-même.

Qu'est-ce, d'autre part, que ces récits romanesques, fantastiques, souvent contradictoires, qui ont charmé l'enfance de la Grèce et de l'Inde, et nourri leur poésie? S'ils ne sont pas des allégories, faut-il croire que ces fictions sur la naissance, les amours, les guerres et les rivalités des dieux, ces contes dont la bizarrerie frappa de bonne heure les philosophes et les poètes, et dont les Pères de l'Église réprouvèrent l'immoralité, ont été, à leur origine, autant de croyances véritables? Assurément

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non. Jamais le genre humain, dans son enfance, si vifs et si poétiques qu'aient pu être les premiers élans de son imagination, n'a pu prendre la pluie qui arrose la terre pour le lait des vaches célestes, ni le nuage dont les flancs recèlent la foudre pour un monstre vomissant les flammes, ni le soleil dardant ses rayons pour un guerrier divin lançant des flèches sur ses ennemis, ni le grondement du tonnerre pour le bruit de l'égide secouée par Jupiter, ni les premières ardeurs du soleil du printemps pour la pluie d'or tombant sur Danaé. D'où viennent donc ces images qui se retrouvent dans la poésie primitive de tous les peuples de race arienne? Du langage, qui les crée spontanément, sans que l'homme y prenne garde. L'influence du langage sur la pensée, peu observée en général, inaperçue dans l'antiquiié, n'en est pas moins considérable : on peut comparer le langage à un verre que traversent nos conceptions, mais en s'y colorant de ses nuances. Habitués à cet intermédiaire, nous y faisons si peu attention que, même avant d'exprimer une pensée, elle se teint dans notre esprit des couleurs du langage.

aujourd'hui même, avec nos idiomes rompus à l'abstraction, nos mots usés et nos verbes auxiliaires vides de sens, nous faisons de continuels sacriGces aux exigences de la parole. Nous n'exprimons pas une idée, quand même elle désigne une simple qualité, sans lui donner un genre, c'est-à-dire un sexe; nous ne pouvons parler d'un objet, qu'il soit considéré d'une façon

générale ou non, sans le déterminer par un article ; tout sujet dans la phrase est présenté comme un être agissant, toute idée comme une action, et chaque acte, qu'il soit transitoire ou permanent, est limité dans sa durée par le temps où nous mettons le verbe. Nous sommes habitués à redresser en nous-mêmes les effets de cette sorte de rérraclion : mais combien a dû être grand Tempire du langage dans un temps où chaque mot était une image, chaque substantif un être anime, chaque verbe un acte physique ! Il était impossible que les idées les plus simples, exprimées par des mots aussi significatifs, ne prissent pas aussitôt un éclat extraordinaire : Il's phénomènes de la nature, reflétés par la langue, prenaient l'aspect de scènes dramatiques. Rapportés à des êtres qu'on supposait doués d'une vie analogue à celle de l'homme, traduits dans un idiome où chaque mot parlait aux yeux, les spectacles de la nature paraissaient être les actes d'un drame immense dont les personnages, divins par l'origine, étaient semblables à nous par le cœur.

Ceux qui virent les mythes se former de la sorte ne furent pas les dupes de celte illusion du langage : ne soupçonnant pas la force mystérieuse qui changeait toutes leurs pensées en images, ils se complurent à ses enchantements sans y croire. Nous voyons clairement par les védas que les poètes savaient la signification des fables qu'ils répétaient. Mais il n'en fut pas de même pour l'époque suivante. A mesure que certains termes vieil-

lissaient, que le sens étymologique des mots s'oblitérait, la langue perdait de sa transparence : les noms des forces de la nature devenaient des noms propres, et dès lors les personnages mythiques commencèrent à paraître. Dyaw est le ciel pour l'époque védique : mais il n'en est pas de même pour les Hellènes qui ont emporté ce nom avec eux ; Zfuç ou zi» est en grec un nom propre. Il en est de même pour /uptter ou /anu3 en latin. On peut dire d'une façon générale que, pour qu'un dieu prenne de la consistance dans l'esprit d'un peuple, il faut que son nom soit sorti du langage usuel. Ouranos n'est jamais devenu une divinité bien distincte, parce que son nom est resté un appellatif : Varunaj au contraire, qui lui correspond en sanscrit, s'est élevé au rang d'un dieu personnel, son nom ayant cessé de rien représenter à l'intelligence.

11 ne fallait que ce premier changement substituant de prétendus personnages aux phénomènes, pour que les faits énoncés au sujet des forces de la nature prissent l'aspect d'actions merveilleuses : on reporta dans un lointain idéal la date des événements dont le caractère permanent ou périodique n'était plus compris. C'est ainsi que les fables se formèrent. On peut dire à la rigueur que rhomme n'y est pour rien; ce sont des causes situées en dehors de lui ; c'est la langue avec ses variations qui est le véritable auteur de la mythologie; ou plutôt c'est l'homme qui, en créant les catégories et les formes grammaticales, en employant pour exprimer sa pensée des termes énei^iques et colorés, en créant son

langage, non pas seulement avec sa raison, mais avec son imagination, a préparé du premier coup lous les éléments de la mythologie : il n'eut pas besoin d'inventer les fables une aune; jetées dans le moule poétique de la langue, ses idées s'animèrent d'elles-mêmes et n'attendirent qu'une occasion pour devenir des mythes. Je ne veux pas dire pour cela que l'homme ait assisté en simple spectateur à l'éclosion de ce monde de merveilles. On voit les poètes védiques modifier, arranger, pétrir en tous sens la matière encore malléable de leur mythologie : il n'est pas impossible qu'ils aient inventé certaines fables et donné à d'autres un tour nouveau. Mais c'est la Grèce surtout qui a rév^é pour la première fois son génie dans l'ordonnance et le choix qu'elle a fait de ses richesses : elle a su allier la précision à la fantaisie, et éviter la sécheresse où est tombée l'Italie, tout en se préservant du désordre où se perdit l'Inde. Elle a su, par un art dont elle a gardé le secret, conserver assez le sens de sa mythologie pour s'en approprier le langage. Pendant longtemps les poètes grecs, sans toucher au fond de leur religion, mais se jouant avec grâce à la surface, inventèrent des généalogies, arrangèrent et coordonnèrent des fables, et ajoutèrent à la tradition d'ingénieux et brillants développements. La mythologie fut pour eux comme une langue dont ils ne savaient ni les lois ni l'origine, mais qu'ils parlaient naturellement avec justesse et avec esprit. Pindare qui, de tous les poètes grecs, a poussé cet art le plus loin, en donne naïvement le pré-

cepte : c La grâce, qui fait de toutes choses un miel aux humains, donne de l'autorité à Terreur et fait croire Tincroyable... Mais il convient à Thomme de ne rien dire que de beau sur les dieux : la faute alors est moindre. » {Olymp. /, str. 2.)

Mais ce qui a été ajouté par Thomme ne peut pas entrer Jen baTance avec la masse de fables produite par le travail latent et continu du langage. On reconnaît d'ailleurs aisément les créations de Thomme à un air de raison qui manque aux enfants capricieux de la parole. On peut rapporter Torigine des fables de cette dernière espèce à trois modes de formation que nous allons examiner rapidement (1). *

Cette surabondance de sève et cette prodigalité qui caractérisent les idiomes jeunes, leur font employer, pour désigner un seul objet, une quantité souvent surprenante de synonymes. Le soleil, par exemple, est nommé dans les védas de plus de vingt façons différentes. Il ne faudrait pas croire que ce fussent de purs équivalents ; chaque terme le prend à un autre moment de sa carrière, lui prête une autre attitude physique et un autre caractère moral. II est touràtour le Brillant (Sûrya), TAmi {Mitra), le Généreux {Aryaman)^ le Bienfaisant {Bhaga), Celui qui nourrit (Pûshan), le Créateur {Tva$hlar)y le Maître du Ciel {Diva$pati)j et ainsi de suite. Au moment où Thomme créa tous ces noms, comme on prodigue à un

(1) M. Max MûUer a décrit deux de ces causes, avec la science et avec réclat qui Ini sont habituels, dans son Eaai de mythologie comparée.

DES MYTHES EN GËMÉflAL. Il

être chéri les termes d'affeclion et de tendresse, il ne crai-gnait pas de n'être point compris; la même passion naïve remplissait toutes les âmes. Mais, une fois quele premier âge de rhumanilé fut passé, l'époque suivante, étonnée, chercha à mettre de Tordre dans ce chaos. Elle supposa que tant d'appellations ne pouvaient appartenir à un seul objet, et elle commença à distinguer Mitra de Sûrya^ Bhaga de Tvashtar^ Divaspati d'Aryaman, Néanmoins, comme toutes ces figures avaient un air de parenté, et comme souvent on les voyait se substituer l'une à l'autre, on se tira d'embarras en faisant d'elles le père et le fils, ou bien des frères, et en les réunissant toutes dans une seule et même famille. Ainsi commença la théogonie, œuvre des prêtres et des poètes; elle rassembla en un système un monde de figures qui jusque-là flottaient au hasard, et, par une conséquence nécessaire, en dressant des listes généalogiques, elle introduisit artificiellement la chronologie dans la fable, et mit sur divers plans les dieux qui jusque-là, comme les saints dans les tableaux des écoles primitives, étaient tous placés au premier rang. Mais cela ne suffisait pas : il fallait expliquer pourquoi le dieu suprême s'appelle tantôt d'un nom, tantôt d'un autre. Comme on croyait qu'il s'agissait d'êtres différents, on inventa les dynasties célestes, les révolutions violentes de l'Olympe, Ouranos renversé par Kronos, Kronos par Zeus, tous ces événements tragiques qui invitèrent plus tard les esprits à la réflexion et frappèrent l'imagination d'Eschyle. On remplit le passé mythologique de cata-

clysmes imaginaires, en y plaçant, comme autant de rois déchus, les synonymes vieillis des divinités actuelles. Tout ce travail s*est fait avec plus ou moins de perfection dans chaque mythologie : la facilité avec laquelle les peuples oublient leurs origines sera toujours un sujet d'étonnement. Les anciens mots les embarrassent autant que les vieux monuments et les vieilles coutumes; ne pouvant ni les comprendre, ni les oublier, toutes les explications qui en rendent compte leur semblent bonnes.

Au temps d'Homère, ce travail de classification et de coordination était déjà en grande partie terminé pour la Grèce. Hésiode, plus tard, nous l'expose d'une façon didactique. Tous les dieux, tous les êtres fabuleux ont leur généalogie : tout est réglé et expliqué. Les Titans sont soigneusement distingués des Géants; la Gorgone n'est pas la même que la Méduse. Typhaon, en s'unissant à Échidna, devient le père de Cerbère, de l'Hydre, de la Chimère et d'Orthros, lequel lui-même, en s'unissant à sa mère, engendre le Sphinx. C'est (on peut le dire à la lettre) un même monstre qui renaît continuellement de lui-même. La généalogie des dieux n'a pas plus de raison d'être. La plupart des dieux secondaires sont desattributs détachés des dieux primitifs, ou des surnoms qui, après avoir été usités dans une seule tribu, furent insérés plus tard comme des êtres distincts dans la nomenclature générale.

Un second mode de formation vient de la confusion des différents sens d'un seul et même terme. Cette cause a produit un moins grand nombre de mythes, mais elle les

défigure davantage. La fable des pommes d'or des Hespérides, où ppioy, chèvrey a été pris dans le sens de p^Xov, pommBy n^est pas autre chose, au fond, que l'histoire de la toison d'or. L'histoire des écuries d'Augias repose sur une méprise dont la suite de ce travail nous donnera le mot, mais que nous pouvons indiquer dès à présent : Augias (Aùjtitxç) est un surnom du soleil; si nous voulons savoir ce qu'il faut entendre par ses écuries, il faut nous rappeler le double sens du mot gOj qui, dans la langue védique, désigne à la fois la vache et le nuage, et par suite la double signification de giotra^ qui marque à la fois dans les védas l'écurie et le ciel. Le changement d'Argus en paon vient de la confusion des étoiles célestes avec celles de la queue de l'oiseau, et le mot sahasrâksha (qui a mille yeux), appliqué à la nuit en sanscrit, nous laisse entrevoir comment a du se former la fable. Les Métamorphoses d'Ovide, qu'on pourrait appeler le répertoire des homonymes mythologiques, nous fourniraient, au besoin, beaucoup d'autres exemples. Mais nou;> voulons indiquer une preuve frappante de l'influence qu'une erreur de sens peut exercer sur un mythe. Le nom de Prométhée, ii/m^^jOcuç, vient, comme l'a démontré M. Kuhn, du védique pramanlhaj c'est-à-dire qu'il désigne celui qui introduit et tourne un bâton dans le creux d'une roue, pour produire le feu par le frottement. Mais la racine mathy manthy qui désigne un mouvement physique dans la langue de l'Inde, a été détournée de ce sens en grec pour marquer le mouvement de l'esprit, de la même foçon que

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qu'aux interprètes les plus récents de la religion grec* que, prêtent l'oreille à ces oracles de la sagesse antique, comme les prétresses de Dodone croyaient entendre la voix des dieux dans le bruit des chênes agités par le , vent, auront quelque peine à reconnaître dans ces mythes qui se forment d'eux-mêmes et au hasard, les symboles qu'ils sont habitués à respecter et à aimer. Mais pour la gloire de la Grèce il importe peu comment ils sont nés et ce qu'ils étaient au premier jour de leur existence, s'ils sont en effet devenus plus lard les dépositaires des idées morales et des sentiments élevés qu'on y admire. Dans un récent travail, rempli de science et de conviction, un critique qu'à son langage et à sa méthode on prendrait pour un contemporain des stoïciens, M. Louis Ménard (1), soutient que les fables de la Grèce cachent un sens métaphysique et moral, et que la philo* Sophie grecquci loin d'avoir découvert les vérités dont elle s'enorgueillit, n'a fait que répéter les principes ex-

primés bien des siècles auparavant par les créateurs de la mythologie. Expliquées par Pindare ou par Eschyle, sans doute les fables livrent de grands enseignements : mais est-ce aux auteurs des mythes qu'il en faut faire honneur? Nous venon» de montrer comment ils se forment. Ce serait une méthode dangereuse en histoire naturelle de vouloir retrouver dans le germe les organes et les facultés de l'être arrivé à son complet développement;

(1) La Morale avant les phUctùpket, Didot, 1860.

ce serait une illusion encore plus grande de rechercher dans un mot, au moment où il est créé, tous les sens que Tusage, le progrès des temps et les événements imprévus peuvent lui donner dans la suite. L'erreur ne serait pas moindre en mythologie. Si les fables de la Grèce ont pris une signification morale et philosophique , elles en sont redevables aux poètes et aux philosophes; Tesprit de réflexion, s' éveillant insensiblement, a attaché un sens profond à des légendes qu'il ne pouvait croire formées par le hasard, et qui lui paraissaient d'autant plus vénérables qu'il en pénétrait moins l'origine.

A quoi arrivei^t-on en renversant les rôles et en prêtant à l'époque où les mythes se sont créés une sagesse dont l'âge suivant n'aurait reçu que les reflets? A dépouiller la Grèce de la phis belle part de sa gloire, pour en enrichir le peuple anonyme de l'époque inconnue où ces fables ont pris naissance. La portée inégale des mêmes conceptions mythologiques chez les différentes nations indo-européennes prouve bien que ces conceptions ne valaient que par l'usage qu'on en devait faire. Là où la Grèce a trouvé matière à des spéculations métaphysiques et religieuses, les Romains n'ont su voir que des légendes monotones, ou des prétextes à des cérémonies superstitieuses. Je suis prêt à admirer le Jupiter de Pindare et de Sophocle, auteur des lois, ennemi de la tyrannie, protecteur des opprimés, gardien du foyer, vengeur de la justice, refuge des malheureux ; mais je salue en lui une création du génie grec* Pidéal

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d'un peuple d'artistes, de penseurs et d'hommes libres (1). Quel est le fétiche dont l'Athènes de Périclës n'aurait pas fait un type de beauté et de grandeur? J'admire le sens ingénieux et profond que la Grèce prête à ses fables ; mais j'y vois un privilège du génie qui donne une signification à tout ce qu'il touche. Transportée sur la scène, l'histoire des dieux et des héros parut féconde en enseignements salutaires : les aventures, les amours, les ^ luttes des forces de la nature, changées en personnages tragiques, furent une source de mâles inspirations et de sentiments généreux. Mais est-ce à la sagesse des siècles passés qu'il en faut faire honneur? Non : c'est à la Grèce, arrivée à la pleine possession de toutes ses facultés, et qui communiquait son âme à ces fantômes et les faisait vivre de sa vie.

IL * DK L'tCOLK «YMBOLIOUE.

Sans vouloir faire ici, même en abrégé, l'histoire des études mythologiques, nous avons l'intention de dire quelques mots de l'école qui s'est élevée en dernier lieu, et qui, après avoir marqué avec éclat dans la première moitié de ce siècle, a vu ses théories battues en brèche, cl cil grande partie détruites par l'expérience. Nous

(1) Comp. l*ouvragc de M. J. Denis, HUtoire de$ théories el des idées moralet dans Vont iqtiité, t. I, p. 7.

voulons parler de Técole symbolique. Quoiqu'elle compte encore un grand nombre d'adhérents, on peut dire qu'elle appartient aujourd'hui à l'histoire. Son représentant le plus éminent, M. Guigniaut, qui a relevé parmi nous les éludes mythologiques, et qui leur a donné une précision scientifique inconnue dans notre pays jusqii'alors, ne défend plus depuis longtemps l'ensemble du système. Nous nous sentons d'autant plus libre pour parler d'une école qui doit s'honorer à juste titre d'avoir porté dans ses recherches un vif amour de la vérité et une immense érudition. Mais, pour juger en connaissance de cause cette grande tentative, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur les écoles qui ont précédé.

Dans les temps modernes, comme dans l'antiquité, deux méthodes ont tour à tour ou simultanément été en faveur, l'une qu'on peut appeler historique y puisqu'elle avait la prétention de retrouver des faits réels sous les fables, l'autre qui voyait dans les mythes des allégories. Gérard Yossius, Bochart, Huet, Banier, sont les principaux représentants de la première méthode, qui s'est efforcée en général de mettre les renseignements donnés par la mythologie d'accord avec les traditions bibliques.

Vossius (1) reconnaît, par exemple (nous choisissons le mythe qui fait le sujet de ce travail), dans Typhon le roi Hog, dont il est parlé dans le Deutéronome (2), le der-

(i) De Theologia gentiU et phyriologia c/tr/t/iona, sive de origine et pro grenu idolatriœ, Atnst., 1642, I, 26.

(2) Deut. m, 13. cr. Nombres, IV, 5.

n HERCULE ET GAGCS.

nier sui*vivant d'ôntre les géants, qui régnail sur le pays de Basan. D'après Bocbart (i), Saturne n*est autre que Noé; ses trois fils, Jupiter, Neptune et Pluton, pris par les païens pour des dieux, sont les ancêtres du genre humain, Sem, Cham et Japhet. Quant à Hercule, c'est un chef phénicien qui a amené des colonies en Espagne, en Gaule et en Italie; ses exploits, ce sont les luttes qu'il soutint contre les habitants de ces contrées. La fable a fait de Typhon un être surhumain : en réalité, il nous représente les Caphthorims, peuple originaire de l'Egypte émigré dans la Gappadoce, à laquelle il laissa son nom, et revenu plus tard dans sa patrie, comme l'atteste le tombeau de Typhon, qu'Hérodote place eiqpressément en Egypte (2). Le savant évëque d'Âvranches, Huet, se sert de la faUe pour démontrer l'authenticité delà Bible et des Évangiles : tous les dieux, tous les personnages merveilleux de l'antiquité, sont pour lui un souvenir obscurci de Moïse; Apollon, Yulcain, Orphée, Pan, Priape, Cecrops, Mines, Évandre, les Pénates, Teuth,Osiris, Sérapis, Zoroastre, autant d'altérations de la Ggure de Moïse (3); Typhon également : cette dernière représentation, il est vrai, n'est pas flatteuse pour le prophète hébreu, mais les Égyptiens ne lui surent jamais pardonner entièrement les plaies qu'il avait appelées sur leur patrie. Au xviii* siècle, l'interprétation historique a gagné en précision :

(1) PhaUg^ Canaan et HkroMOeon, I, pp. 166, 611, 657

(3) Demomiratio evangdica, p. 68 ta.

Banier fixe la date de raVénement de Jupiter et la durée de son règne; il raconte sérieusement les démêlés d'Oslris, roi d'Egypte, avec son frère Typhon, et les événe* ments politiques qui en furent la conséquence (1). On a peine à croire qu'une pareille méthode ait pu se produire encore de notre temps ; mais elle est poussée à l'ex* tréme dans l'ouvrage de Clavier (!2), qui donne les listes généalogiques de tous les dieux, présentés comme d'anciens rois grecs, parmi lesquels figurent Jupiter, Prométhée. Hercule, Persée, Pelasgus, Thessalus Gra^cus, avec l'indication du temps où ils ont vécu.

On ne peut lire sans quelque tristesse ces ouvrages où l'on voit parfois une grande érudition mise au service des rapprochements les plus puérils, et où la prétention de tout expliquer est jointe à l'ignorance la plus absolue de l'esprit de l'antiquité I Mais il est juste d'ajou-

ter qu'en suivant celte méthode, ces écrivains n'ont fait qu'imiter les historiens grecs et latins; sauf les rapprochements bibliques, ils ne disent rien qui ne se trouve dans Denysd'Halicarnasse, Diodore ou Servius.

L'interprétation allégorique a du moins cet avantage sur la méthode historique, qu'elle peut donner lieu à des peintures assez piquantes, quand elle est maniée par un esprit ingénieux. Bacon a composé un petit Traité sur la sagesse des anciens, où il explique comment le mythe de Typhon, tel qu'il. est dans Homère (3) et Hésiode, nous

(1) La Mythologie et Uê Fable$ e^liquées par rhisloire, t I, p. 473.

(2) Leê Premiers Temps de la Grèce.

(3) Hymne â Apollont v. 305 sv.

24 UfiRCULË £T CACUS.

représente les révolutions politiques des empires. On se rappelle que Junon, irritée de la façon dont Jupiter avait donné naissance à Minerve, enfanta Typhon sans son secours. Les rois, dit le chancelier anglais, sont en quelque sorte unis à leurs peuples par le lien du mariage, comme lupiter à Junon : quand ils veulent attirer tout le pouvoir à eux et tout faire d'eux-mêmes, sans s'aider ni du sénat, ni des différents ordres du royaume, une sourde agitation se répand dans l'aristocratie et le peuple, qui veulent à leur tour montrer ce qu'ils sont capables de faire. L'enfantement de Typhon est l'emblème de la fermentation qui gagne l'État tout entier, et qui, quand elle a atteint son comble, éclate en sédition ouverte. Les cent têtes du monstre, les gueules enflammées, les ceintures de serpents, les serres d'aigle, le corps couvert de plumes, représentent les divisions des partis, les incendies, les pestes, les massacres, les fausses rumeurs; pendant quelque temps la monarchie énervée, c'est-à-dire sans armée et sans finances, va chercher un refuge dans les provinces. C'est ce que la fable a figuré par la mutilation et la fuite de Jupiter. . Mais bientôt, par le secours de Mercure, c'est à savoir par la prudence de sa conduite et l'habileté de ses discours, la royauté reprend des forces, se prépare à la lutte, frappe enfin la rébellion et l'écrase.

Il serait sans intérêt de comparer les diverses explications de ce mythe chez les écrivains de l'école allégorique. L'interprétation étant livrée au libre sentiment de chacun, il est clair qu'elle ne peut faire de progrès. Il ne faut

pas d'ailleurs demander à cette école une rigueur de méthode dont elle ne croyait pas que ces recherches fussent susceptibles. Le vrai paraissant impossible à trouver, c'était déjà beaucoup, semblait-on croire, que d'exposer quelque chose de vraisemblable. Court de Gébelin s'enquiert, non pas de ce que les mythes signifient, mais de ce qu'ils pourraient signifier. Dupuis seul fail exception par l'étendue de sa science et par ses recherches consciencieuses.

Ce système d'interprétation peut, comme le précédent, s'autoriser de l'exemple des anciens. Déjà au v"* siècle avant l'ère chrétienne, Anaxagore prenait VIliade et l'Odyssée pour un ensemble de fables représentant les mystères de la physique ou les vérités de la morale. Le combat des dieux au XX* chant de Ylliade était expliqué comme la guerre entre les vices et les vertus, ou comme la lutte des éléments du monde physique. Apollon représente le feu, Neptune l'eau. Mercure la raison, Latone l'oubli. Suivant Métrodore, Agamemnonest l'air, Pénélope tissant sa toile est la dialectique (1). L'école stoïcienne, introduisant ses idées philosophiques dans la mythologie, voit déjà tout réalisé dans les fables le panthéisme qu'elle professe.

La méthode historique et la méthode allégorique partagèrent les esprits jusqu'au moment où l'école symbolique marqua par son avènement un progrès véritable dans ces études. Pour la première fois dans les temps

(1) E. Egger, Btsaisur la critique^ p. 61 s.

26 HERCULE ET GACCS.

modernes les recherches mythologiques furent abordées avec un plein sentiment de leur importance; si l'on s'exagéra la sagesse qui avait présidé aux premiers temps de l'humanité, cette opinion écarta du moins l'hypothèse du xviir siècle, qui jusque-là avait été rarrière*pensée de la plupart des esprits, à savoir que la mythologie est une imposture des prêtres ou une falsification de l'histoire. Pour la première fois aussi, toute l'antiquité fut fouillée, sa littérature dépouillée en entier, ses monuments interrogés avec soin; l'Orient aussi fut consulté, non pas cet Orient incomplet et parfois apocryphe, vu à travers les livres des anciens, mais l'Egypte, la Perse, l'Inde, étudiées dans leurs monuments authentiques et originaux, qui commençaient à livrer leurs trésors. Quelle que soit donc la valeur de la doctrine symbolique, elle a donné l'impulsion à des recherches nouvelles et fécondes, et elle a marqué une période importante dans l'étude de l'antiquité.

Les erreurs où tomba cette école s'expliquent en grande partie par le temps où elle a pris naissance. La connaissance, alors toute récente, de l'Egypte et de ses hiéroglyphes, prédisposait les esprits au mystère; les traces, visibles dans cette contrée, d'un enseignement sacerdotal et d'une écriture hiératique, faisaient croire volontiers que partout la civilisation était sortie des temples et s'était répandue à l'aide des symboles. Par une rencontre qui semblait décider la question, l'Inde ouvrait au même instant ses pagodes remplies de figures allégoriques, et dé-

roulait ses immenses poèmes auxquels on attribuait un âge fabuleux, et dont on admirait la philosophie subtile et profonde, le langage à la fois brillant et énigmatique; c'était le temps où, sur la foi des Indous, on donnait aux Purânas, les derniers produits de la littérature indienne, une antiquité de quatre ou cinq mille ans. Ajoutez-y l'étude alors nouvelle des vases étrusques et la découverte encore récente de Pompéi et dllerculanum. L'archéologie prenait une extension qu'elle n'avait pas eue jusque-là. Mais toutes les fois qu'on étudiera la mythologie d'après les monuments figurés, on sera conduit au symbolisme, car ce n'est que par des symboles que la pierre exprime les idées. Enfin, par une attraction facile à comprendre, c'est aux écrivains alexandrins, à Proclus,. à Porphyre, dont le tour d'esprit se rapprochait du sien, que Creuzer s'adressait de préférence.' On pe«it dire que l'antiquité n'a jamais eu le sentiment de ses origines; mais s'il y a eu un temps où l'on a surtout méconnu l'esprit des âges primitifs, c'est l'époque alexandrine, qui confondait tontes les croyances et amalgamait les religions après les avoir dissoutes par l'allégorie.

Trompé par des guides si peu sûrs, n'ayant pas d'ailleurs les instruments philologiques qui auraient pu le mettre en garde contre ce genre d'erreur, Creuzer ne distingue pas les emprunts faits par une religion à une autre des aflinités d'origine, ni les simples rencontres dues à ridentité de l'esprit humain des ressemblances provenant d'une tradition commune. Il ne faut pas ou«

Si HERCULE ET GAGUS.

blier enfin de joindre aux causes qui ont conlribué à populariser le symbolisme, l'esprit de mysticisme qui, à la suite de la Révolution française et pendant l'Empire, couvait déjà dans beaucoup d'intelligences, et devait éclater un peu plus tard dans la littérature, la philosophie et la politique.

Le système de Creuzer partait d'un principe si contestable qu'il ne tarda pas à soulever les objections. Lobeck, dans son savant et mordant AglaophamuSy ébranla les bases du système. Otrried Mûller fit mieux: il traça le modèle d'une mythologie nouvelle qui, sans parti pris, en tenant compte des différences de races et de familles, en se servant de l'analyse étymologique, et en s'inspirant par-dessus tout d'un vif sentiment de la nature, cherchait à pénétrer la signification naturelle ou historique des fables (1). Les livres de M. Welcker et un certain nombre d'excellents travaux, parmi lesquels il faut citer surtout la Mythologie de Preller, sont conçus dans le même esprit.

Mais cette science devait être renouvelée par les études mêmes qui avaient failli un moment la mettre dans une fausse voie. La philologie sanscrite avait suivi son cours, et n'avait pas tardé à reconnaître que les monuments sortis les premiers du sol de l'Inde étaient ceux qui avaient été le plus récemment enfouis. Au-dessous des Purânas on trouva les poèmes épiques ; un peu plus tard on arriva à la littérature védique. La connaissance des védas fut

(t) Prolegomena iu einer wiuensdiafUiehen Mythologie,

pour la mythologie une découverte analogue à celle du sanscrit pour la grammaire comparée : on ne pourrait en donner une idée qu'en supposant que les chants d'Homère, qui auraient manqué jusqu'à présent à la littérature grecque, fussent rendus tout à coup au jour. Pour la première fois on se trouva sur un terrain solide pour juger une époque primitive : on eut le spectacle nouveau d'une religion sans théologie, d'un ensemble de dieux sans théogonie ; on sut au juste ce qu'il fallait penser des hypothèses émises sur l'origine des croyances religieuses et sur l'enfance de l'humanité.

Une autre surprise fut de retrouver les dieux de la Grèce, mais débarrassés de toutes les additions et les altérations faites par le temps, et comme rajeunis de plusieurs siècles. Otfried Mûller compare quelque part la langue grecque, telle qu'elle nous est parvenue dans Homère (et il aurait pu en dire autant de la mythologie), à une toile qui aurait été mise en pièces, et recomposée après coup : les védas nous montrent la toile en voie de se former sur le métier. Des travaux d'un genre tout nouveau signalèrent cette découverte : au premier rang il faut placer ceux de M. Kuhn et de M. Max Mûller. Le pre^ mier a analysé avec une rare pénétration un certain nombre de mythes, tels que les Centaures, les Érinnyes, Prométhée : celui qui fait le sujet de ce travail a été également traité par lui dans ses parties essentielles (1).

(1) Le premier qui ait aperçu ranalogie do mythe de Cncus avec celui de Vritra, est Rosen, dans son Rig-vedœ spécimen, b. VI, 5. Les articles de

30 HERCULE ET CAGUS.

M. Max Huiler a exposé avec un grand charme d'expression les principes de la mythologie comparée: il a joint à sa déçioustration quelques analyses de mythes qui peuvent passer pour autant de petits chefsd'œuvre.

Si nous avons choisi la fable de Gacus pour en poursuivre les ramifications dans les mythologies indo-européennes, et donner de la sorte un exemple de la nouvelle méthode, c'est que l'explication de celte fable a un caractère de certitude qui frappera tous les yeux. Nous avons dû, en route, nous restreindre autant que possible et repousser tous les développements secondaires du mythe. On les trouvera groupés avec art, en ce qui concerne la mythologie grecque et germanique, dans un livre d^ M. Schwartz, rempli d'une science solide et de précieux rapprochements (1). Il y a un reproche qu'on m'adressera probablement, et dont je tiens à m'excuser avant de finir : on trouvera sans doute que l'ordre que j'ai suivi est peu scientifique, et qu'il eût été plus rationnel de partir de la mythologie des védas, pour arriver, sufvant l'ordre des temps, à la Grèce et à l'Italie; mais les recherches de ce genre sont encore si peu familières aux esprits en France, que j'ai craint de dépayser le lecteur,

M. Kuhn se trouvent dans son Journal de philotogU con^iMrée, et dans U Jownuil ^Archéologie allemande^ de M. Haupt. Le mythe de Promélhée forme un livi-e à part, analysé et complété en certains points par H. Baudrj dans la Revue germanique; M. Révilie en a donné un exposé dans la Aevue de$ Deux Mondée (1S6S).

(i) Der Unpmng der Mythologie,

•en le transportant dès Tabord en pleine littérature védique. J'ai mieux aimé l'y amener peu à peu, lui aplanissant le chemin autant que possible, et lui donnant le temps, je l'espère, de prendre confiance dans son guide.

Jll. - LA MYTHOLOOie LATINE.

Renfermés dans les montagnes de l'Italie centrale et préservés par leur isolement de la confusion que le contact des religions étrangères introduit dans Tesprit d'un peuple, les habitants du Latium et de la Sabine conservèrent plus fidèlement que leurs frères de la Grèce les traditions religieuses des ancêtres de leur race. Des occupations uniformes, déterminées par le retour des saisons, en les remettant toujours en présence des mêmes forces de la nature, c'est-à-dire, d'après leurs croyances, des mêmes dieux, les empêchaient d'oublier leurs anciennes conceptions mythologiques. L'amour de la tradition, un esprit timoré et peu propre à l'invention poétique, l'attachement patriotique à des divinités qui eurent de bonne heure un caractère tout national, furent cause que, pendant de longs siècles, les Romains conservèrent intact le dépôt des vieilles croyances, tandis que les Grecs les variaient à l'infini et préludaient aux créations de leur génie en faisant de leur mythologie leur première œuvre d'art. Il faut ajouter à ces causes de

■*»^ '»»«.'"t ir ..

8S HERCULE ET GACUS.

durée rautorité d'une caste privilégiée, seule en possession du rituel, et dont la politique était liée au maintien inviolable de la religion.

Aux traditions primitives, fonds commun de la race arienne, la mythologie romaine ajouta seulement un certain nombre de dieux fort simples, sans histoire ni généalogie, presque sans corps, et indiquant clairement par leur nom la force naturelle ou la qualité morale, Tacte de la vie domestique ou guerrière qu'ils personnifiaient. Tels furent les Pénates, Saturne, Pomone, Vertumuus, Mercure, Bellone. Il arriva aussi, comme dans toutes les mythologies, que certains attributs, se détachant des plus anciens dieux, formèrent des divinités nouvelles ; c'est ainsi que Pilumnus et Picumnusj deux surnoms de Mars, devinrent des êtres indépendants. Quant aux dieux aussi abstraits que nombreux qui orésidaient aux mille accidents de la vie, une déesse Adeona ou A beana^ un dieu Bonus Eventus^ et tant d'autres dont les noms se trouvaient dans les Indigitamenia^ ce sont les dernières et pâles productions d'une religion qui ne sut jamais fortement imprimer à ses types la marque de la personnalité.

L'originalité des Romains éclate, au contraire, dans le culte : les cérémonies, les sacrifices, les formules sacrées, les présages, ne se trouvent nulle part en aussi grande abondance. Le prêtre, par ses conjurations, exerce son pouvoir sur le ciel : en traînant dans la ville une pierre qui se trouvait près de la porte Capène, on faisait tombei

la pluie (1); il y avait des formules pour attirer la foudre (2). Ami de la règle, le Romain ordonna la vie religieuse comme la vie civile : en latin, le même moiy agere^ s'emploie pour la procédure judiciaire et pour le rite du sacrifice.

Quelques mythes plus anciens que la race latine, et les dieux d'un caractère tout pratique qui sont proprement l'œuvre de cette race, composaient encore, avec le rituel, toute la religion des Romains, quand les guerres puniques, en jetant Rome hors des frontières de l'Italie, la mirent en présence de la mythologie grecque. 11 est vrai qu'elle avait déjà rencontré les dieux grecs en Étrurie et dans le sud de la Péninsule : Cumes surtout avait introduit à Rome, dès le commencement du quatrième siècle de la ville, un certain nombre de divinités et de traditions de la Grèce; mais c'est surtout quand les Romain > prirent possession de la mer, quUls se virent comme en* vironnés par la religion hellénique. Non seulement ils la trouvèrent en Grèce, mais en Asie Mineure* en Syrie, en Egypte. La religion grecque avait déjà douué des preuves de sa singulière force d'expansion en s*iinposant aux classes lettrées" de tous les peuples où avaient pénétré les armées d'Alexandre; elle la prouva une dernière fois en s'assimilant la religion romaine. La perisistance même avec laquelle celle-ci s'éiait maintenue in-

(t) Voy Fcstus (dans Tabrùgé de Paul Diacre) au mot Aquilicium. Cf. Forcellini au mont Mamlis»

(2) Oa rappelait Jupiter Elicius.

31 HËUClLt KT CACIS.

tacte jusqu'alors fut pour elle une cause de ruine : les naïves croyances du premier âge de Rome ne pouvaient convenir plus longtemps aux maîtres du monde. Comment la mythologie latine, œuvre d'une époque d'ignoi^ance et de foi, bornée comme l'horizon du peuple qui l'avait créée, sans réponse sur les questions d'un ordre relevé, ne se serait-elle pas effacée devant la mythologie grecque, que la libre imagination du peuple n'avait cessé, pendant des siècles, de tratisformer et d'enrichir, que les poètes avaient coordonnée, et où les philosophes prétendaient découvrir les symboles des vérités les plus hautes et les plus abstraites? Les arts, la poésie, le Ihéfttre, en s'introduisant à Rome, y apportaient les dieux de la Grèce avec eux. Bientôt l'éducation des riches Romains, dirigée par des étrangers, devint toute grecque; tout concourut à faire tomber en oubH, avec une rapidité incroyable, chez les Romains des classes élevées, la religion nationale. Le vieux Caton,qui avait vu naître ce mouvement, fut un étranger dans sa patrie à la fin de sa vie.

Ceux qui duraient pu surveiller ce changement des esprits, les prêtres, les magistrats, le sénat, n'en tenaient compte : la religion leur paraissait intacte du moment que les cérémonies restaient les mêmes. S'ils sévissaient quelquefois, c'était contre les corrupteurs du culte, non contre les réformateurs des croyances. Pourvu que les consuls continuassent à prendre les auspices et que les sacrifices traditionnels eussent lieu au Capitole, ils jugeaient

que Tancienne religion était maintenue. Les rites d'ailleurs étaient devenus eux-mêmes moins chers au patriciat de* puis qu'il en partageait la connaissance avec les plébéiens. Il ne faut pas oublier enfin, pour expliquer cette invasion • si rapide des dieux grecs, que pour l'antiquité il n'y eut jamais de faux dieux : tout culte était réputé légitime du moment qu'il avait des adorateurs.

La plupart des anciens dieux furent conservés, mais do nom seulement. Mars, le patron des mâles travaux des champs» à qui Galon, dans son ouvrage sur l'agriculture, recommauDide d'offrir des sacrifices pour qu'il veille sur les bœufs, que las frères Ârvales prient d'arrêter les contagions, prêta soa nom à l'Arès grec et devint le dieu de la guerre. Saturne, dont le rôle s'était borné à protéger les semailles et dont révhémérisme romain faisait une an* cien roi de Tltalie, fut substitué à Kronos, et hérita de tous les mythes que la ihéogonie grecque avait rattachés au nom du père deZeus. Minerve qui fait souvenir à temps le laboureur de ses travaux (1), à qui le coq était consacré, se vit appelée à la dignité de l'Âthéné grecque, fille de Jupiter, protectrice des sciences et des arts, il arriva que des dieux latins d'un ordre tout à fait secondaire se trouvèrent tout à coup placés au premier rang, pour repré-

(1) Le nom de Minerva ou plutôt Menerva vient de la racine man (penser), en latin men ou min. De là men-»^ me-min-me, re-miririi. t, mewtio, men-tiri. Le substantif Men-^rva est formé à Taide du môme suffîxc que prot-ervuSy ac-ervus. De Menerva vient le verbe promenervare qui se trouvait employé dans le chant salien avec le sens de monere. Promener' x^i Hem pro monet (Fcstus, p. 196). Minerva dicta quod bene moneat (le même, p. 91). Menerva chez Qulntilien, I, 4, 17.

senter quelque grande divinité de la Grèce, dont ils recueillaient la succession. Un obscur génie qui présidait à l'abondance des biens de la table, Liber (1), fut mis en possession de Tbistoire de Bacchus, de son culte et de * ses fêtes, et réunit dans sapersone le Dionysos Ihébain, le Bacchus de TAsie Mineure et celui de Tlnde. Qu'on juge de tous les tours de force qu'il fallut pour faire entrer dans le cadre étroit de la religion romaine la mythologie complexe et savante des Grecs! il fallut trouver des Muses à un peuple qui n'avait pas même de mot pour désigner le poète profane : les Gamènes, nymphes qui rendaient leurs oracles auprès des sources, durent se prêter à ce rôle. Par une invention qui dépasse les autres en hardiesse, Livius Androuicus, au début de son Odyssée, ayant besoin d'une Mnémosyne, invoque la déesse Moneta, la gardienne de la monnaie (2).

L'histoire même des premiers temps de Rome ne put échapper à ce déguisement universel. Une nuée de Grecs^ prétendus historiens, flatteurs du peuple dont ils défiguraient les annales, rattachaient par des généalogies fictives et des émigrations imaginaires, l'histoire de Rome k

celle de la Grèce (3). Une tradition ancienne déjà, quoique ne remontant pas, suivant toute apparence, au delà du

(1) Senrius, Giorg, Ul. Soo nom rdnferme la racine qui a donné Xet6&t*i en grec et libare en latin.

(i) Voy. Hartung, Die Religion der Rômer, I, p. 253 n.

(3) On peut voir dans Festus, au mot Roma, ou dans Solin fchap. i), la ion^jue liste d'écrivains grecs qui se sont appliqués à dénaturer les origine» rooiaioes.

iv"* siècle de Rome (1), faisait descendre les Romains d'Énée, et leur donnait ainsi une place dans l'épopée d'Homère où tous les peuples voulaient retrouver leurs ancêtres. D'un autre côté, pour unir plus étroitement les Romains aux Hellènes, on avait imaginé l'histoire de l'Ârcadien Évandre, faible conception, qui par toutes ses circonstances trahit d'elle-même sa date récente (2). Mais bientôt cela ne suffit plus : on confondit les traditions falsifiées de la Grèce et de Rome; pour rendre compte de l'origine des différents peuples de l'Italie, on inventa des héros imaginaires; si l'on croyait découvrir une ressemblance dans un nom ou dans un usage, on concluait à un emprunt, et pour expliquer l'emprunt on supposait des voyages impossibles. Nous citerons un exemple singulier de ce syncrétisme, parce qu'il se rattache au sujet de ce travail et qu'il nous représente la dernière forme que revélit à Rome la légende que nous allons étudier. C'est l'histoire d'Hercule et de Cacus, telle qu'elle est exposée, dPaprès beaucoup d'auteurs^ dans Denys d'Halicarnasse. Hercule est un grand général grec, le premier homme de guerre de son temps, grand ami de la civilisation, libérateur désintéressé des nations opprimées. Il donne aux peuples de sages constitutions, réforme les lois mauvaises, fonde des villes, construit des routes, endigue les fleuves débordés. Il vient en Italie, non pas seul, ni chassant un troupeau de bœufs devant lui, mais à la tète de l'armée

(i) Voy. Mominsen, Histoire romaine, I, p. 303.

(2) Voy. Bomumo, Kritik der Sage vom Konige Euandrof. Halle, 1853.

38 IIKHCULE ET CACVS.

avec laquelle il a soumis TEspagne. OMîg^ de séjourner quelque temps en Italie pour attendre sa floUe retarJéc par le mauvais temps, il arrive à Rome et y fait camper ses Iroupes. Un roi barbare, du nom de Cacus, surprend son camp pendant la nuit et lui enlève du butin; Hercule Tassiége dans sa forteresse, qu'il prend d'assaut, et le roi ennemi est tué. Son territoire est partagé entre les alliés d'Hercule, Évandre, roi des Ârcadiens, et Faudus, roi des Aborigènes. Avant de s'embarquer, le chef grec licencio ses vétérans et fonde une colonie composée d'Épéens, do Phénéates et de Troyens. Il laisse aussi dans le pays deux ills, Palas, mort jeune et qui donne son nom au mont Pdlatîn, et Latinus, adopté par Faunus et chef de la race latine. Les colons établis à Rome par Hercule ne restèrent pas étrangers à l'histoire de la ville : les Épéens y introduisirent le culte de Kronos éiéen (il ne faut pas oubl ier que Fauteur grec parle de Saturne) ; les Phénéates accrurent le peuple d'Évandre, leur compatriote, et les Troyens, qui avaient été engagés dans l'armée d'Hercule à la suite de la prise de Troie sous Laomédon» flrent obtenir un poi plus tard un accueil bienveillant à leurs concitoyens amenés par Énée(i).

L'histoire de Cacus, conservée par Solin(3), n*est pas moins extraordinaire. Cacus est un ambassadeur envoyé

(1) Voy. tout ce récit dans Denyï d*Hal., I, 41 et tuW. Ce ne tont d**il« leurs pat là dei singolaritét : toute ranUquité a la même lkcond*en?i8ager la mythologie. En ce qui concerne Hercule, toj. Diodore, IV; Ammien Narrellin, XV; Carneliuf Nepot, Vie ttAnnibal, chap. m.

(2) Cliap. t.

en Étruire par le roi de Phrygie Marsyas : mis en prison par Tarchon, roi des Tyrrhéniens, il trompe la surveillance de ses gardiens, s'en retourne en Asie et revient avec des troupes s'emparer des bords du Yultume et de la Campanie. C'est au moment où il voulait ajouter à ses États le territoire concédé aux Arcadiens qu'il est tué par Hercule. On demandera peut-être pourquoi Marsyas figure dans ce récit : c'est à cause des Marses, dont il fallait expliquer le nom (1).

Voilà comment, au temps d'Auguste, était traitée l'histoire romaine. Il ne faut pas s'étonner après cela que la mythologie ait pu être dénaturée sans que personne à Rome y prit garde. Du moins on chercherait vainement chez les historiens ou les poètes quelques mots sur la transformation qu'elle subit. Au temps de César, les hommes les plus instruits ne connaissaient plus l'ancienne religion : Cicéron (2), parlant de Varron, dit que ses écrits ont rendu leur patrie aux Romains qui s'y trouvaient comme étrangers. Mais Varron lui-même était fort empêché d'expliquer tous les dieux dont les noms, conservés par le peuple ou par le rituel, étaient arrivés jusqu'à lui. Il établit toute une classe de dieux qu'il appelle incertains, et il aime mieux effacer tout ce qu'il a dit de$ dieux certains que de garantir ce qu'il va dire des autres. Un peu plus tard, Virgile, si curieux pourtant des antiquités de sa patrie, accepte de bonne foi toutes les invon-

(I) Pline, Ilist. natur,, III, i7.

(i) Academ., II, 3.

lions qui avaient cours, et, au lieu d'écrire, comme il le croyait faire, le poème des origines romaines, il a consommé le mélange des traditions et consacré cette victoire morale, dont parle Horace, de la Grèce sur ses vainqueurs.

Sans doute le travail d'assimilation entrepris sur la religion et les traditions latines avait pour point de départ une idée vraie : les deux peuples appartiennent en effet à une même race. Mais cette parenté remonte à une époque que ni les souvenirs de l'Italie, ni la poésie épique de la Grèce ne pouvaient atteindre. Les légendes inventées après coup, les substitutions de dieux, les altérations de noms, loin de mettre en lumière l'affinité primitive des Italiens et des Grecs, ne devaient que l'obscurcir; pendantce temps, les titres de parenté authentiques restaient cachés au fond de la langue et dans quelques mythes intérieurs au développement distinct des deux religions. 11 faut donc, avant de produire l'un de ces titres, en corriger les altérations et en retrancher les additions de seconde main. Pour emprunter les termes de l'écrivain qui le premier a porte le jour dans cet ordre d'études (i), la mythologie latine est comme un temple qui aurait été renversé pour faire place à une construction plus moderne, tombée à son tour : c'est au plus profond du sol, c'est sous les ruines de deux époques, de deux civilisations différentes, qu'il faut chercher les fondations de l'édifice.

(1) Harlungy ouvrage cité, I, p. u.

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