IV. — LA LÉGENDE LATINE. SANCUS ET C/ECIUS
Ce qui résista le mieux dans la mythologie latine à faction absorbante de la Grèce, ce sont quelques traditions liées de temps immémorial aux origines de la ville de Rome, et faisant corps en quelque sorte avec les institutions nationales. L'orgueil romain n'eût pas permis de les supprimer, et, s'il donnait avec plaisir droit de cité à
des héros grecs, c'était à condition qu'ils ne dérangeassent pas l'ordonnance de ces anciens récits. Le peuple d'ailleurs avait sa tradition vivante se perpétuant à côté de la tradition littéraire et moins accessible à l'intrusion d'éléments étrangers. La vue des lieux enfin et les noms qui y étaient attachés, les fêtes publiques qui rappelaient les faits de l'histoire fabuleuse de Rome, et les corps de prêtres spéciaux qui étaient chargés d'en célébrer la mémoire, étaient autant de soutiens pour les débris de ces anciennes croyances. C'est ainsi que l'histoire de Romulus et de Rémus nous est arrivée à peu près intacte : nulle main hardie n'aurait osé substituer une fable étrangère au récit que le nom de la ville, de vénérables monuments et les accidents mêmes du sol rappelaient tous les jours au citoyen romain.
La légende d'Hercule et de Cacus a survécu pour les mêmes raisons. L'influence grecque a pu changer les noms des personnages; mais les traits essentiels du
4à HEllGULE ET CACUS.
drame étaient trop fortement imprimés dans l'esprit dti peuple pour qu'elle essayât de les effacer. La vieille Rome, la Rome des rois, était pleine de cette histoire; ses monuments la rappelaient à chaque pas.
C'est la vallée resserrée entre l'Aventin et le Palatin qui forme en quelque sorte la scène de l'action légendaire. On y voyait le forum boarium où avaient été parqués les bœufs amenés par Hercule; d'un côté, sur TAventin, on montrait la descente en pierre qui, au temps de Diodore (1), portait encore le nom d'échelle de CacuSy la maison de Cacus, théâtre de la lutte, et l'autel élevé par le vainqueur à Jupiter Inventor. Non loin de là, la porte Trigemina rappelait également par son nom le monstre dompté par Hercule. Le Palatin, de l'autre côté, présente plus spécialement le souvenir du triomphe : là se trouvait l'ara maxima, consacré à Hercule victorieux, la voie triomphale parcourue par le héros à son retour, et le temple d'Hercule, avec la statue du dieu triomphateur. Un autre temple du même dieu s^élevait sur les bords du Tibre, auprès de l'autel de Jupiter Inventor (2).
Avec les monuments, ce sont les cérémonies dont ces lieux étaient les témoins qui perpétuaient le souvenir de
(1) Diod. IV, st.
(2) 3Iacrobe, SaL III, 6. Le sillon qui marquait la limite derancieane Rome partait du Forum Boariumy et embrassait VAra maxima. Tacite, Afifia/ei, XII, 24. Solîn, I. Voy. aussi G.-B. de Rossi, VAra maxima éd. U tempio éTErcole. Mémoiru de Hmtitut archéologique de Piomef 18(4, p. 28 ST.
la légende : elles ont frappé tous les écrivains par le caractère archaïque qui les distingue. Ni les femmes, ni les enfants, ni les aiïranchis, ni les esclaves n'étaient admis aux sacrifices de Vara maxima : les hommes libres seulement y prenaient part. Ils y assistaient sans se voiler la tète, comme c'était l'usage pour les autres dieux, mais le front découvert et couronné de lauriers. Le préteur urbain présidait à la cérémonie ; deux anciennes familles, les Potitii et les Pinarii(i), avaient seules le droit, l'une d'offrir, l'autre de desservir le sacrifice. Aucune autre divinité ne devait être invoquée dans les prières. Après que la victime avait été immolée, elle était partagée, au nom d'Hercule, entre les assistants ; du pain et du vin étaient ajoutés au repas; une coupe colossale en bois, donnée par Hercule lui-même, servait aux libations (2). LfO repas se faisait avec recueillement ; on n'y était pas couché, comme aux autres sacrifices, mais assis (3). Pour terminer la fête, les prêtres saliens se partageaient en deux chœurs ; tandis que les plus Agés entonnaient les
(1) Le nom des PoUlii semble ituliqacr une ancienne prééminence; quant aux Pinariif on faisail dériver leur nom du root grec neTvoc, en appuyant d*un conte, comme i\ Tordinnirc, celle fausse étymologic (Serv., ^n.,yi\l, 269). Les Pinarii sont probalilcmcut ceux qui sout chargés des provisions ipenarii).
(2) Et sacer imjilcvil dcxlrain scyplras.
y€rt.. VHÏ, 278.
Cette coupe avait an nom : elle s'appelait alanuvium ou atavium suivant Festus, aUinulum ou altanabo suivant d'autres. I^s prêtres eux-mêmes s'appelaient d'après un vieux mot sabin Cupcnci. (Servius, j^n., XII, 539.)
(8) Gramineoque viros IochI \\tse sodili ;
Prccipuumqne loro et villosi pelle leoiiis Acripit ifioean, iolioque inviUl accrno.
jEtt., \m. 17a,
louanges du dieu, les autres, par la pantomime, représentaient aux yeux sa victoire (1).
Telle était la forme du sacrifice ordinaire. Dans les premiers temps de Rome, il se renouvelait sou vent : tous les dix jours, suivant Yarron, le peuple s'en revenait de Vara maximal nourri par le dieu et couronné de lauriers. A mesure que la ville s*accrut, les repas devinrent nalurellement plus rares, et ils finirent par se borner à un sacrifice annuel. Toutefois de riches Romains, LucuHus, Cassius, Herennius, tinrent à honneur de renouveler cet antique usage, et convoquèrent le peuple entier aux iabics de l'autel maxime.
Mais il s'y célébrait en outre, aux jours de triomphe, des sacrifices extraordinaires ; ces jours-là la statue d'Hercule (2; était revêtue des ornements triomphaux. Le général, paré à l'image de la statue, parcourait sur un char la route qu'Hercule avait suivie après sa victoire sur Cacus : de même que le dieu avait cédé au peuple une partie des bœufs reconquis, le chef romain déposait le dixième du butin sur Vara maxima^ pour être distribué aux citoyens, et les conviait à un repas public devant l'autel (3). Ainsi la victoire d'Hercule sert en quelque sorte de type aux victoires romaines : le triomphe dont
(l) Hie joTtuoni chorus, ille MBan; qui carmiiM l«idc«
HareaUas et facU feront.
Comp. le comineDUire de Servins.
(â) Cette statue était m ancienne qa*o i la ri^^ir.la plus tard eonimo étant rœnvre d*Êvandre.
(3) Rilschl, Tiiulus àlummianus, p. il et IX.
LA LÉGENBl LATINE. 45
la fondation est rapportée par les historiens à une dalc historique, se dessine déjà dans la légende.
Vara maxima ne servait pas seulement & ces fêtes :
il avait un caractère particulier de sainteté. C'est là qu'on
tenait jurer, sous la voûte du ciel, tôte nue, un silex à
a main, les contrats les plus sacrés. Le nom même de
l'autel, ara maxima^ en fait assez ressortir l'importance.
Les monuments, le culle, les cérémonies, attestent l'antiquité et le caractère national du dieu : il était en* core fort en honneur au temps d'Auguste, puisque Titc- Live, au début de son histoire, ouvre la série des exploits romains par la victoire d'Hercule, et que Virgile, aussitôt que son héros a mis le pied sur la terre destinée à ses descendants, lui fait entendre le récit du premier combat dont ces lieux, suivant la tradition, avaient été le théâtre. Voyons-en, d'après Virgile, Properce et Ovide, les circonstances principales.
Hercule, vainqueur de Géryon, traverse l'Italie et arrive sur les bords du Tibre. Pendant qu'il laisse paiuo ses bœufs, un brigand depuis longtemps redouté, Gacus, fils de Vulcain, monstre à trois tètes, lui enlève en secret quelques-unes de ses génisses, et, pour empêcher qu'on ne suive leurs traces, il les entraîne en arrière dans son antre. Mais le mugissement des vaches qui lui ont été
volées avertit Hercule : il court vers la caverne fermée de toutes parts, où son ennemi, déjà plein de terreur, s'est retranché. Il en force l'entrée ; avec les vaches, tou3 les trésors que le brigand a entassés dans son antre pa-
M\ BBEaULE ET CACUS.
laissent au grand jour. Beicole Taccable de ses Iraits; malgré ses cris, malgré les flamoMs el la fumée qu'il vomit et qui l'entourent de ténèbres, le diea Fitreint et le lue. Lo corps informe du monstre tombe aux pieds du héros. Hercule élève alors un autel à Jupiter qui a trouvé les bœufs {Jupiter Inventor)^ et il institue le culte qui lui sera rendu à lui-même. Une circonstance moins connue, c'est qu'une sœur de Cacus révéla la retraite de son frère, et obtint en récompense un temple où on brûlait en son honneur, comme pour Yesta, un feu éternel (1). Telle est la légende réduite à ses traits essentiels. Nous ne nous arrêterons pas aux commentaires des écrivains qui ont voulu en dégager un événement historique : re*trancher le merveilleux d'un mythe, c'est le supprimer, et la prétention de révhémérisme, de reconnaître der* rière les figures mythologiques des personnages réels que l'imagination populaire aurait transformés en dieux, est vaine, toutes les fois qu'elle s'applique à une époque primitive. Ce ne sont pas des hommes divinisés qui se trouvent sur le seuil de l'histoire : ce sont des dieux transformés en hommes. Reconstituer les premiers temps d'un peuple de Tanliquité à l'aide de ses légendes, c'est prêter le sens historique à une époque où l'homme, encore ébloui et troublé du spectacle de la nature, commençait à peine à s'en distinguer. Considérons donc le r^cit qui nous occupe comme un mythe, et essayons de restituer la première forme qu'il avait eue à Rome.
(1) UcUcse, I, 20, 36. Servius, Viil, 190.
LA LÊGKNDK LATINE. 47
Une circonstance frappe tous les yeux : c est la présence d*un héros grec dans un mythe latin. Ce demi-dieu, fils de Jupiter, gagnant rimmortalité par ses exploits, est à sa place dans la mythologie hellénique : c'est une figure étrangère à la religion latine. Il ne parait p aquse ritalie ait jamais eu de héros dans le sens grec du mot; l'esprit à la fois net et abstrait du Romain ne lui a pas permis de créer des êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes. Sans doute, il connaît des génies d*un ordre plus ou moins relevé, qui président aux actions humaines et interviennent dans la vie; il sacrifie aux Mânes de ses ancêtres qui, après leur mort, ont pris place parmi les dieux: mais des demi -dieux comme Thésée, Persée, Héraclès, tenant à la lois du ciel et de ia terre, on n'en voit pas dans la mythologie latine. La transformation de Romulus en dieu Quirinus est une tentative tardive et mal réussie, que Rome ne renouvela pas, jusqu'au temps où elle fit de César mort un demidieu.
Hercule ne peut donc pas être le dieu qu'on adorait à Yara maxima^ qui triomphait de Cacus suivant le cérémonial consacré, et que célébraient les clianls des frères Saliens. Le héros grec a usurpé la place d'une ancienne divinité latine dont nous connaîtrons bientôt le nom. Mais, avant de poursuivre cette recherche, qu'on nous permette de nous arrêter un instant pour prévenir une objection qu'on ne manquerait pas de nous faire.
En disant qu'Héraclès est une importation hellénique,
48 HERCULE ET CACCS.
nous ne prétendons pas qu'il n*y ait pas eu une divinilé romaine du nom d'Hercule. Mais l'Hercule du Latium et de la Sabine est un dieu champêtre, un génie domestique veillant sur l'enclos et la maison. Par sa nature et son rôle, il se rapproche du dieu Terminus et de la déesse Horta, et plus encore des dieux Pénates. On l'invoque parmi les SenioneSj c'est-à-dire les génies, à côté de Cérès, de Paies, de Flora ; il porte les surnoms de RuslicuSy de DomesticuSj de GenialiSy d'Agrestis (1); sur son autel, qu'il partage avec Silvanus, on offre les prémices des champs, du troupeau et de la vigne. C'est de cet Hercule et non de l'Héraclès grec que parle sans doute Denys d'Halicarnasse, quand il dit qu'il est adoré dans toute l'Italie, et que partout on y rencontre ses autels et ses temples (2).
Il suffit de mettre F un à côté de l'autre les noms à^Hpoai^ et di Hercules pour voir qu'ils ne sont point parents. Le nom grec, quelle que soit d'ailleurs sa signification, est un mot composé comme A/K<rTox>Mc ou Eriox>»c. Au contraire, le nom latin est un mot simple, et probablement un diminutif. La forme la plus ancienne, conservée par Cicéron, parait avoir été Hercnlm (3), qu'on
(1) OreUi, Inseript. lal., 1538. Table votive d*Agnone. Mommsen, Inseript. regni Neapolit., 4495, 5757. RiUchl, àfonumenla epigraphica tria, p. 15. Zoëga, Ba9si Riîievi, II, p. 115. Macrobe, III, II, 10.
(3) Cic., gcadem,, 1,2, 34. L*in(erjcctioa Hercule^ HercU! eêi mus doute un vocatif. Les vases étrusques portent ordinairement la forme ffercle (vocatif). On trouve sur les monumenis Herclui (Mominson, Unteritalische) Dialecte, p,ÎO^), Quelle que soit d'ailleurs la terminaison de ce mot, il est
peut rapprocher des anciens noms mythologiques comme RomuluSf FaiistuluSf Cœculus. La racine du nom est le verbe hercere^ herciscerej qui veut dire endorCy séparer^ et qui est fréquemment employé dans la langue du droit pour désigner le partage d'une propriété, d'un héritage : familia herciscunda. Le participe herclum désigne le bien-fonds composant le patrimoine. Hercule parait avoir été le dieu veillant sur Tenclos, le génie protecteur de la maison.
Hercules et Héraclès ne sont donc pas deux formes du même nom, deux dieux frères, comme z«wç et Jupiter, comme zviv e( Janus. Ce sont deux divinités originairement distinctes, qu'une ressemblance fortuite de son a fait confondre, comme il est arrivé pour xiipvtfwn et Proserpme, pourzcfiiXi} et Stimula, pour Moneta et Mnémosyne. Dans cet amalgame, l'Hercule latin a perdu son véritable caractère, et le génie domestique a disparu derrière le héros vainqueur de brigands et de monstres.
Cette conHision de noms appartient du reste à une époque plus ancienne que la plupart des substitutions du même genre : le double voisinage de l'Étrurie et de la Grande-Grèce introduisit de bonne heure le héros grec chez les peuples de race latine. Les Étrusques voyaient probablement dans Héraclès, père de Tyrrhénos, une
impossible qu'il soit l'équivalent do grec Héraclès; autrement, le nom latin devrait commencer par un «. C'est à ce signe qu'on reconnaît les mots primitivement identiques comme septem, tnxa; ieXf i^; sequor, (iro|&ai; ierpere, spictiv.
50 HERCULE ET CAGUS.
sorte de dieu national; aucune autre divinité n'est plus souvent figurée sur leurs vases ou leurs miroirs. Du côté opposé, Cumes était le centre d'un culte d'Héraclès; le héros grec y avait construit une digue, fondé des villes, combattu des géants. Ce qui acheva de répandre la légende de ce dieu chez tous les peuples riverains de la Méditerranée, c'est que les Phéniciens avaient cru reconnaître en lui un dieu de leur religion : ils l'apportèrent en Ligurie, en Sardaigne, dans la Gaule. La nature même des récits qui se rattachaient à ce Ois aimé de Jupiter, injustement persécuté, parcourant la terre et la délivrant des'fléaux qui la désolent, emporté quelquefois par la fougue des passions, mais personnifiant le courage, la force et la générosité, devait frapper l'imagination populaire et faire accueillir partout son nom. C'est entre la soumission de l'Étrurie et la guerre contre Pyrrhus qu'il faut placer Tintroduction du culte d'Héraclès à Rome ; il en est fait mention pour la première fois à propos d'un lectisiemium offert l'an 335 de la ville à six divinités grecques, sur Tordre des livres sybyllins, qui eux-mêmes venaient de Cumes (1). Le héros grec prit sans doute possession vers le même temps du culte célébré à l'ara maxima; la victoire qu'on y fêtait semblait lui revenir de droit.
Mais si Héraclès est un emprunt tardif fait à la Grèce, et si Hercule est un génie champêtre et domestique étran-
(I) Tilc-Livc, V, 13.
ger aux combats, quel est le dieu guerrier dont Vara maxima voyait tous les dix jours se renouveler le sacrifice, et dont le culte tient une si grande place dans la religion romaine? Nous allons essayer de démontrer que ce dieu est Jupiter, adoré tantôt sous le nom de Sancus, tantôt avec le surnom de Recaranus.
Les anciens s'étaient déjà inquiétés de connaître le dieu qui avait d'abord été en possession de Tautel. Yarron se doutait bien qu'un culte aussi antique ne pouvait appartenir à un dieu étranger : il pensa qu'Héraclès avait été substitué à Mars (1). Ce qui causa son erreur, que les pontifes romains paraissent avoir partagée, c'est la présence des prêtres Saliens aux sacrifices de l'ara maxima^ et l'idée déjà générale, au temps de Yarron, que Mars était un dieu guerrier. Le nom que cherchait Yarron, le peuple le prononçait tous les jours devant lui, et luimême, comme nous le verrons tout à l'heure, nous le donne dans son ouvrage sur la langue latine. Ce nom, à vrai dire, n'était un mystère pour personne : il est donné par une quantité d'écrivains. Voici comment Properco termine son récit de la lutte d'Hercule et de Cacus (IV, 9, 74) :
Nunc quoniam manibus pur^tum sanxerat orbem Sic Sancam Tatii composuere Cures.
\ Cures, on appelait donc Sancus le dieu vainqueur du brigand. Festus dit de son côté (2) : t Le sacrifice appelé
(J) Macrobe, Sut., HI, 12. Servius, Enéide, VIII. 275. (2; Au mot Propter viam, p. 2'iD, édit. MUUcr.
52 HëUCULE et CACUS.
propter viam^ c'esl-à-dire pour se mettre en route» s'adresse à Hercule ou à Sancus, car c*est le même dieu. » Varron enfin (1) dit expressément qu'Hercule se nomme Sancus en sabin.
Pourquoi Sancus est-il spécialement attribué aux Sabin s? Sans doute les Sabins ont conservé l'ancien nom du dieu italien , mais il s'en faut que les Romains l'aient complètement oublié. Sancus a un temple au Quirinal, un autre dans rUe du Tibre ; il y a à Rome la porte SancaliSy et une sorte d'oiseau de proie, assez semblable à l'aigle, s'appelle avis Sancalis; des monuments extrêmement nombreux ont été trouvés sur le sol de Rome même, portant le nom Semo Sancus (^). La distinction entre Romains et Sabins est d'ailleurs illusoire : les deux peuples avaient la même origine, la même langue, les mêmes croyances- Mais ce qui put décider les auteurs que nous venons de citer, à attribuer aux Sabins un culte commun aux deux peuples, c'est que les Sabins avaient imaginé de faire de Sancus leur premier père et leur premier roi.
Le nom de Sancus (3) se présente d'ordinaire, sur les inscriptions comme chez les écrivains, accompagné des surnoms : Semo^ Dius Fidius.
(I) DeLingua lat.p V, 65. Cf. RiUchl, Titulus Mummianut^^. xl. Lac-
Uiice, 1, 15. 8.
{i) Prellcr, Rômische Mythologie, p. 637. Mommsen, Imaipt. neapolU., 0770. OrelU, Inscript, lat,, 1860, 1861.
(3) Le mot Sancus renferme la même racine sac, sag, qni a formé sacer, tancire, sanctus, sagmen (rherbe sacrée qu*oa tient à la main en prêtant serment).
Quœrebam Monas Sanco Fidione referrem.
An Ubi, Semo pater; quum miht Sancus ait :
fl Cuicunque ex illis dederis, ego munus habebo. Nomina triaa fero : sic voluere Cures. •
(Ovide, Fa9te9, VI, 2U )
Le mot Semo s'explique de lui-mâme : il désigne un dieu présidantà lafécondité de la nature. Qnani k Dius Fidius^ les anciens avaient déjà reconnu en lui le zcv? m<rn9ç de la Grèce, protecteur des contrats et de la foi jurée (1 ). Sancus représente donc à la fois une force physique et une idée morale; il est l'un des principes fécondants de la nature {semo)j Fauteur de la lumière (D/us) et le gardien de la b me foi (Ftdîus). Pour nous expliquer ce triple caractère, il faut faire un pas de plus dans la connaissance de ce dieu. Jean le Lydien (2) nous apprend que sancus signifie en sabin le ciel : le mot Dius pouvait déjà nous le faire supposer. Sur les tables cugubines, Sancus est uu surnom de Jupiter. Tous ces faits nous amènent à pense, que c'est Jupiter qui était adoré à l'ara maxima sous le nom de Sanciis. Ainsi s'expliquent l'ancienneté des cérémonies, la défense de prononcer dans les prières le nom d'aucun autre dieu, la sainteté et le nom même deTautel. Voilà pourquoi, de même qu'on gardait à ciel ouvert dans le temple de Sancus les traités avec les peuples étrangers (3), de môme qu'il était défendu d'invoquer Dius
(1) Denys d*Bal., IV, 58. Comparez Festus, au mot Protbia. c In œdc Sanci, qui Deus Fidius vocatar. •
(2) De9 moii. IV, 58
(3) Varron, de L'^ngua lalina^ V, G6, Plut., Questioru rom.,S8. Denys dMIalic, IV, 58.
54 HfiRGULE ET GAGUS.
Fidius SOUS le toit d'une maison, on allait jurer, la tète nue, devant Vara maxima les engagements inviolables. Yoilà pourquoi, de même que ni les femmes ni les enfants ne devaient prononcer le nom de Dius Fidius^ il était défendu aux femmes et aux enfants d'approcher de Tautel Maxime (1). Yoilà pourquoi enfin le triomphe, qui est une cérémonie consacrée à Jupiter, se trouve mêlé au culle célébré à cet autel, et pourquoi le temple de /uf)<76r /nv^n^or est placé au lieu où les bœufs ont été reconquis sur le monstre.
Avant d'aller plus loin et d'examiner l'autre surnom ïous lequel Jupiter était adoré, il faut nous expliquer Hir cette quantité de noms se rapportant à un seul être. Nous venons de voir différentes divinités qui ne sont au fond que des attributs détachés d'nn même dieu. La plupart des divinités se sont formées ainsi : à mesure qu'on remonte vers les origines des cultes ariens, on voit se réduire le nombre des divinités primitives. De même qu'au berceau des idiomes les plus riches, nous rencontrons un groupe peu nombreux de racines qui donnent naissance à la langue, les mythologies les plus exubérantes peuvent être mmenées d'une façon régulière à quelques conceptions mères de toutes les autres. Il y a des dieux secondaires, comme des mots dérivés : tantôt un dieu se dédouble, comme Jupiter et Janus, tantôt un
de ses siunoms prend une existence indépendante, tan-
(I) Dcnys d*IIalic., lY, 58; IX, 60
lot ridée morale, prenant le dessus sur le côté physique, renouvelle l'aspect d'un dieu, comme on Tobserve dans Dius Fidius* Uesprit de l'homme suit les mêmes lois que la nature qui, après avoir créé un petit nombre de types, les reproduit toujours en lesmodiGant à l'inGni.
Voyons à présent l'autre surnom sous lequel Jupiter était invoqué à l'ara maxima. Cette recherche va nous fournir un nouvel exemple d'une épilhète qui prend vie en se séparant du dieu auquel elle appartient, et qui s'iniroduit, comme un être nouveau, dans la mytholog^ie et même dans l'histoire. Aurélius Victor, exposant les origines de Rome, raconte, ainsi que beaucoup d'autres l'avaient fait avanllui, l'épisode de Cacus ; mais il nomme, comme vainqueur du brigand , un certain Récaranus, grec d'origine, berger d'une taille gigantesque, que sa belle stature et la supériorité de son courage avaient fait appeler Hercule, Il a soin d'ajouter qu'ilemprunte ce nom à l'ancien annaliste Cassius Ilemina. Un écrivain du temps d'Auguste, VerriusFlaccus, qui avait fait une étude particulière des antiquités latines, dit de son côté(1) que le vainqueur de Cacus était un berger nommé Garanus, qu'on appela Hercule, parce qu'on donnait anciennement 00 nom à tous les hommes d'une force extraordinaire. L'intention des deux écrivains n'est pas douteuse ; ils
(1) Servius, ^n., VIII, 203. Le passage en question n*cst pas de Scr- ▼lus, quoiqu'il se trouve transies éditions imprimées de ce commentateur : il est tiré d'un manuscrit de Virgile (fonds latin, n*> 9344) fort ancien, con?ert de gloses marginales.
56 HERCULE ET GACUS.
empruntent le nom Récaranus, Garanus (1), à la tradition populaire, et ils le substituent à celui d'Hercule, croyant rétablir le fait historique qui avait donné lieu à la légende. Ils nous ont conservé, dans ces deux passages, Tancien surnom de Jupiter.
La racine renfermée dans Recaranus est vraisemblablement la même dont est formé le mot cerus^ que Festus (2) explique par creatoTy et qui se trouve dans le chant salien appliqué à Janus (3) : Duonus cerus es, duonus Janus. Une autre expression ayant le même sens est cerus manuSf le dieu bon. Nous rencontrons encore le môme mot sur une coupe conservée au Musée Grégorien àRome (4) : CERI POCOLOM, et sur l'inscription d'Agnone, où le mot osque correspondant à cei us est associé à diiïérenies divinités rustiques.
L'explication donnée par Festus est juste : le mot cents veut dire créateur; il correspond à crearCy comme genius à gignere et semo à serere. Le nom de CérèSj le génie présidant aux moissons, et le mot cerimoniaj formé comme sanctimonia et caslimoniay sont de la même famille. Cette racine était déjà employée dans la langue re-
(1) La différeace entre les deux noms est légère; beaucoup de mots ; s*écrivent iadifféremmenl par un c ou par un g : Caius et Gaiu», Gnmu et < Cnaus, Cermalus et Germalus, triceiimus et trigesimui, etc. On sait que > la lettre (^ a été introduite fort tard en latin, et que les plus anciennes inscriptions portent Carthacinienses, pucnarunt, etc. Voy. M. Egger, Reliquia vetuêtiorii lingua latinœ,
(2) Festus, p. 122.
(8) Varron, De Ungua latituit VI, 3.
(4) RiUchl, De ftclilibus lUteratis Utinorum mUiçuMmii, p. 17.
ligieuse avant la séparation des Italiotes et des Hellènes, comme le montrent les xUptç d'Homère et d'Hésiode, qui, contrairement au Cenw Manus des Latins, et par un renversement d'idées fréquent dans toutes les mythologies, sont des puissances fatales, présidant à la destruction et à la mort, TnpiçBœwroto. L'un et l'autre mot sont formés de la racine ter, qui signifie créer, faire, et qui a donné au grec le verbe xpoc'vnv et le nom du dieu créateur, Kpoveç (1). Le nom de Jupiter Recanarus peut se traduire par Jupiter Recuperator.
Nous avons essayé de restituer les deux surnoms du dieu de Vara maxima : Sancus et Recaranus. La confu. sion de ces deux synonymes ont dû amener le jour où l'on n'en comprit plus le sens et où ils semblèrent désigner des êtres différents, ne fut sans doute pas étrangère à l'adoption du héros grec, qui, en prenant possession du culte, semblait mettre fin à toutes les difficultés et rentrer dans son héritage légitime (2).
Nous passons maintenant au second personnage de la légende, Cacus. Lui aussi n'a plus son vrai nom ; mais la forme Cacus devait d'autant mieux satisfaire les hellénistes de Rome qu'elle rappelait l'Héraclès <Ξcxaxoc, et qu'elle formait une antithèse, parfaite en apparence, avec Évandre, dont le nom désigne l'homme pieux et bon. Ce qui aurait dû faire hésiter cependant sur le sens de ce
(1) Dans les védas, Krânan, dieu créateur. Voy. Benfey, Orient und Ocddent, l, p. 575 n.'
(2) Voy. HarluDg, dU Religion der Ramer, II, p. 2i.
r,8 UEUClLE ET CACUS.
nom, c'est que la sœur de Câcus, qui s'appelait Càca, passait pour une divinité bienfaisante; la syllabe longue de CâciiSj comparée à Ya bref de *oexiçy faisait une autre difficulté; ce nom même n'était pas si bien établi dans Tusagc que quelques écrivains n'eussent adopté une autre appellation : Denys d'Halicarnasse et Diodore écrivent Koxtoç. Si nous rapprochons de ces indices celte circonstance que Préneste, qui avait en commun avec Rome un grand nombre de traditions fabuleuses (1), compte parmi ses personnages mythologiques un Cœculus, fils de Vulcain, brigand qui vomissait des flammes, nous serons conduits à cette hypothèse, déjà émise par Har* tung (2), que le nom primitif a dû être Cacius et mieux uœcius{^). Nous verrons plus tard cette conjecture justifiée par la comparaison d'un nom grec qui répond, pour la forme comme pour le fond, au latin Cœcius.
Sancus (ou Jupiter Recaranus) et Gaecius, voilA les deux lermes du mythe latin. La suite de ce travail confirmera une hypothèse pour laquelle nous n'avons consulté jusqu'à présent que les textes classiques. Contentons-nous, pour le moment, de résumer les principaux caractères de la légende latine. Habitué à tout rapporter au sol natal, et à
(1) Scrv., ^11., VII, 678.
(2) Ouvr. cité, I, p. 319.
(3) Pour le changement de 1*0; en a, comp. Sœtumu» eiSatumus, Ritschl, De ficlUibus UUeralis Lalinarum aniiquis9imi$, p. 8.
Nous croyons retrouver la forme Cœdus dans un passage trAs-corrompu de Feslus (p. 266} : Quorum subjectiqui fuerint Coiximparum viri... tmperio. Il ne serait pas impossible que la forme insolite Cœciu$ eût dérouté les copistes et amené la corruption du texte. Peut-être faut-il lire : Quorum autjecti qui fuerint Cœci improbi viri., imperio.
LA FAULË GKt;CQU£. 59
confondre Thistoire de sa ville avec celle de ses dieux, le Romain a placé la scène du mythe, non seulement sur la terre, mais sur remplacement même de Rome. Dans la victoire du dieu, il voit une victoire nationale et fait triompher Jupiter comme un consul. L'esprit latin est d'ailleurs trop sérieux pour développer longuement un récit fabuleux : la légende se borne à quelques circonstances essentielles, rejette les personnages inutiles et réduit le merveilleux à un petit nombre de traits nets et sobres. Plus religieux que poétique, le Romain entrevoit le côté moral du mythe : il reconnaît dans la victoire du dieu le triomphe de la justice, et dans Tautel qui la rappelle une sauvegarde pour l'homme ûdèle à la foi jurcc.