‹ Mélanges de mythologie et de linguistiqueChapitre 5 sur 28 · V. -LA FABLE GRECQUE. HÉRACLÈ8 ET OÉRYON · texte numérisé non relu

V. -LA FABLE GRECQUE. HÉRACLÈ8 ET OÉRYON

On pourrait croire que l'histoire d'Hercule et deCacus unie d'une façon si intime aux origines de Rome, ne remonte pas plus haut que cette ville. Il n'en est rien : l'homme éprouve le besoin de rapprocher de lui les traditions qui lui sont transmises par ses pères, et il transplante sur la terre où il se trouve les légendes qu'il y a apportées. Les récits fabuleux dont la scène est placée au loin sont à l'ordinaire des emprunts de date relativement récentes : au contraire, ceux qui semblent enracinés dans le sol se retrouvent sur toutes les stations que la race a parcourues, et ont autant de lieux d'adoption différenl

60 HERCULE ET CAGUS.

qu'il y a eu d'étapes depuis le point de départ. On a constaté que les peuples portent leur géographie avec eux, et que les mêmes noms de fleuves et de montagnes se retrouvent à des distances considérables : il en est de même des légendes qu'on appelle locales. L'histoire de Romuliis exposé par ses parents, nourri par un dieu, recueilli par des étrangers, reprenant les armes à la main le trône qui lui a été pris injustement, était attribuée en Perse à Cyrus, au temps de Xénophon, et plus tard, du temps de Firdousi, à Kei Kbosrou (1); on la raconte encore aujourd'hui dans l'Inde, ainsi que dans toutes les contrées* où le bouddhisme a répandu les traditions indiennes, du roi Chandragupta, le fondateur de la dynastie des Mauryas (2). H en est de même du mythe qui nous occupe : il fait partie du patrimoine religieux

de la race arienne, et il appartient à la Grèce, où nous a* Ions le suivre, au même titre qu'à l'Italie.

Quand on passe de la mythologie romaine à celle de la Grèce, on sent qu'on pénètre dans un monde nouveau. Â la précision un peu sèche de l'esprit latin succèdent l'éclat et la richesse , aux traditions pieusement conservées les inventions poétiques : la même imagination qui a fourni à la Grèce la matière de deux épopées, a créé une profusion de récits fabuleux qui font de la religion hellénique le spectacle le plus brillant et le plus

(1) SchâK-Namèh, éd. MohI, II. p. 419.

(2) Kôppen, die ReliiUm dei Buddha, p. 161. Turnour, Epitûme of tlû kiiîory ofCe^lm, LXWI.

LA FABKE CRECQUE. Gl

varié. Si le nom de mythologie ne doit être donné qu'à un ensemble de conceptions écloses spontanément et librement transformées, à un monde surnaturel organisé comme la terre, non moins peuplé et non moins agissant, on peut dire que les Grecs, les Indous et les Scandinaves sont les seuls peuples ariens qui aient une mythologie. Le premier caractère qui distingue les Hellènes des Romains, c'est la fécondité : la fable de Caeus qui, sur le sol latin, reste isolée et comme sans rejetons, devient chez les Grecs la souche d'une quantité de mythes qui semblent naître les uns des autres, s'enlacent, se croisent et se renouvellent en se multipliant. Chaque contrée de la Grèce et de l'Asie Mineure représente à sa façon le combat du dieu contre le monstre : mais toutes les légendes, malgré leur diversité, ont conservé un air de famille.

Non-seulement l'idée première, en se fécondant, s'est répandue dans un grand nombre de mythes, mais elle se présente à nous à ses différents degrés de développement. Nous trouvons d'abord que le combat soutenu par le seul Jupiter chez les Latins se renouvelle en Grèce pour chacune des divinités qui personnifient la lumière. Zeus qui en secouant l'égide , c'est-à-dire les nuages, fait gronder le tonnerre, et que la foudre, son épée, a fait surnommer Chrysaor (1), lutte contre Typhon, le fils de l'atmosphère (Héra). Le monstre dresse

(1) PreUer, Mythologie grecque^ i, p. 78 et 91, note. Welcker, la Trilogit de Prométhéet p. 153.

62 AERCULË ET CACUS.

en vain ses cent têtes de dragons qui font entendre tantôt le mugissement du lion, tantôt les aboiements des chiens, tantôt des sifflements sinistres : Zeus le frappe de la foudre et le précipite dans le Tartare (1). A côté de Jupiter, la divinité qui règne sur les espaces lumineux , c'est Apollon (Auxiroc, Aux«v«>^?)- Lapoésic et les arts ont célébré à Tenvi son double combat contre le géant Tityos qui avait osé porté une main impure sur sa mère Latone, et contre le serpent Python qui, du fond de la vallée àr Delphes, s'avançait en dévastant les campagnes, desséchant les rivières et faisant périr les hommes et les troupeaux (2), De leur côté, les deux déesses qui représentent, l'une la pureté d'un ciel serein, l'autre la clarté de la lune, AthénéetArtémis, ne restent pas étrangères à cesluttes : elles assistent les dieux ou les héros aux prises avec les puissances infcinales. Enfin l'imagination grecque, non contente de ces combats isolés, a réuni dans une mêlée générale les dieux armés contre les Titans. Si ce dernier épisode s'est compliqué d'éléments étrangers à la conception primitive, s'il a reçu des développements qui appartiennent plutôt à la réflexion philosophique qu'à la mythologie, il n'en est pas moins sorti du même fonds

d'idées, et nous montre, dans un cadre plus imposant, la môme guerre entre deux forces ennemies.

(1) Hésiode, Théog.,y. 820. Pindare, Olymp., IV, 6; Pijth., I, 21. Eschyle, Prom., 353.

(i) Odytsée, VU, 3U. Pind., Pyih., IV, 48. Lenormant et de Wiltc, Élite céramographique, t. II, planches LV-LVIII.

LA FABLE GRECQUE. f.J

Mais le mythe a fait un pas de plus : les Grecs, obéissant au désir naturel chez l'homme de se retracer ses origines, et voulant faire revivre dans leur mémoire un temps dont le souvenir s'était évanoui, ont emprunté à leurs dieux une partie de leurs exploits, et les ont attribués aux héros. Pour se donner des aïeux, ils n'eurent pas besoin, comme les Romains, de faire descendre leurs divinités sur la terre : leur imagination était assez riche pour tirer des figures nouvelles des types déjà créés, et pour placer à mi-chemin entre la terre et le ciel des êtres merveilleux, formés comme à souhait pour l'épopée et le théâtre, et dont la poésie devait s'emparer d'autant plus aisément qu'ils semblaient appartenir à l'histoire, quoiqu'ils fussent le pur produit de la fantaisie. Héraclès, Bellérophon, Persée, Cadmus, sont de véritables dieux de seconde formation, renouvelant parmi les hommes les hauts faits que les divinités dont ils sont sortis accomplissent dans les espaces célestes. Il ne faut pas chercher des traditions historiques ou le souvenir de phénomènes locaux dans Tépisode de la Gorgone, de la Chimère ou du dragon de Béotie; la ressemblance même de ces récits atteste leur origine commune. C'est l'antique combat de Zeus qui recommence sur la terre, et que chaque peuplade de la Grèce transforme à son gré, en en faisant honneur à son héros de prédilection.

Nulle part cette identité ne paraît mieux que dans l'histoire d'Héraclès. Ce fils de Jupiter, entre les mains duquel la massue remplace la foudre, semble avoir été.

Cl i:cr.cL'i.E ET CAcrs

de préférence à tous les autres héros, Thérîtier de Zeus. Non seulement il renouvelle ses exploits, mais il occupe exactement dans TOlympe la même place que Jupiter. De même que dans sa lutte contre les Titans Zeus est secouru par Athéné, Héraclès est partout suivi par la déesse qui Tencourage au combat et lui sourit après la victoire. De même encore que Zeus est sans cesse en guerre avec Héra, qu'il va jusqu'à fouetter dans sa colère et jusqu'à suspendre dans le ciel les mains enchaînées, les pieds retenus par deux enclumes (1), Héraclès doit lutter toute sa vie contre la colère de la puissante Héra. C'est elle qu suscite contre lui des monstres, de même que par colère contre Zeus elle a enfanté Typhon, en s'unissant aux puissances de l'enfer (2). Lorsque le héros sort vainqueur d'une de ses épreuves, il semble que Zeus, que l'Olympe entier, aient vaincu avec lui : tous les dieux viennent à sa rencontre et célèbrent son triomphe.

Ce qui donne à la vie d'Héraclès un caractère à part, c'est le nombre considérable de ses combals : tandis que Zeus, Apollon, ne remportent qu'une victoire, la vie du fils d'Alcmène est une suite interminable de hauts faits. Mais toute la Grèce parait avoir adopté Héraclès comme un de ses types favoris, et chaque contrée a fourni un épisode à son histoire. A une époque où les Grecs commencèrent à ordonner leur mythologie en système et à y voir des allégories, ses ^*at;atkr furent classés savamment,

(f) Iliade, l, 58(5, XV, 18.

(2) Iliade, î, 3r,. XIV, i70.

et arbitrairement réduits à dix ou douze. En les comparant entreeux, on reconnaltque la plupart de cesexploits sont conformes à un modèle unique; qie Thydre de Lerne, le lion deNémée, Gerbëre^Géryon et tant d'autres monstres ou géants sont des figures différentes d*un même êtrefabuleux, et que c'est le même combat qu'Héraclès livre toute sa vie.

Entre tous les faits de la vie du héros, nous choisissons rhistoire de Géryon, où les contours de la donnée première et lasigniCcation primitive du mythe ressortent le plus clairement. Géryon, ûls de Chrysaor et de Kallirhoé, possède de riches troupeaux de bœufs et de vaches, de nature fabuleuse, comme l'indique la couleur pourpre de leur peau (1). Sa demeure est placée au loin, près de l'Océan, dans File d'Érythie, que baignent les fleuves Anthémoéis et Aoos (2). Si l'on rapproche de l'histoire de Géryon celle du géant Alcyonée, qui enleva de cette même ile d'Érythie les bœufs du Soleil, et qui fut également tué par Héraclès, et si l'on fait attention au ecours qu'Apollon prête au héros dans l'épisode qui nouo oeil) ^otvix&c 66ac, ApoUodore II, 5, 10. Les vases grecs, qui sont souvent plus fidèles que les mythographes, n'ont pas manqué d'exprimer cette circonstance. Voy. Gerhard, Vases grecs, CV,CVI.

(2) C*est à une époque où Ton voulut reconnaître dans les travaux d*Béraclès l'image de la révolution annuelle du soleil, qu'on plaça le séjour de Géryon le plus loin qu'on put au couchant. Suivant d'autres traditions, Géryon était roi de la contrée située entre Argos, Amphilochium et Ambracie (Hécatée, fr. 3i3). On montrait ses ossements et son trône en Lydie ainsi qu'à Olympie. Il était honoré comme héros en Sicile et en Ëpire (Gerhard, Vases grecs, t. Il, p. 70). Strabon prend même le soin de dire que Géryon n'était pas adoré à la pointe méridionale de l'Espagne, et que c'est là une invention d'Éphore (III, 1).

66 HERCULE ET CAGUS.

cupe» on est amené à supposer que les bœufs de Géryon ont été ravis par lui à Hélios (1). Il les fait garder par le berger Eurytion et par le chien à deux tètes Ortbros; luimême est appelé r^^tûporoç et T/Mxoprvof, et il est représenté d'une taille gigantesque, ailé et armé de toutes pièces. Pour aborder dans son île, Héraclès emprunte au Soleil la coupe d'or sur laquelle le dieu accomplit son voyage; il arrive et passe la nuit sur la montagne Âbas. Le chien du géant remarque sa présence et se précipite sur lui : mais il est tué. Le berger Eurytion accourt et tombe à son tour. Déjà le héros emmène les troupeaux, quand Géryon vient les lui disputer : il succombe dans la lutte sous les flèches du demi-dieu qui embarque avec lui le troupeau, prix de sa victoire. Une tradition ajoute qu'il fut suivi par Érythie, fille de Géryon (2).

Les vases grecs, qui forment à la mythologie un poé* tique et Adèle commentaire, ont souvent représenté l'épisode de Géryon : ils nous montrent Héraclès endormi dans la coupe qui le conduit vers Érythie, ou bien aux prises avec le monstre. Un vase grec (3) peint Géryon sous la figure de trois guerriers, dont le premier, déjà frappé, est renversé à terre; le second, blessé à mort, va tomber, tandis que le dernier résiste encore au demidieu. Athéné est debout auprès d'Hercule; aux deux

(1) ApoUodore, I, 6, 1.

(2) Wclker, Sylloge epigr,, 203.

(3) Voy. de Wiite, Hercule et Géryon, Bulletin de V Académie royale de BruxelUs, U VIII.

côtés sont placés la nymphe Érythie et les bœufs que le héros va conquérir.

Ce n'est pas encore le moment d'expliquer les noms qui paraissent dans ce mythe : ils sont si transparents, ils indiquent si clairement qu'il est question d'un combat livré dans les airs entre des forces de la nalure, lutte dont le prix est l'abondance et la fécondité, que le scholiaste d'Hésiode a pu deviner le véritable sens du récit et en essayer l'interprétation. Remarquons seulement comment Timaginalion de la Grèce a su conserver au mythe son aspect merveilleux, quoiqu'elle eût cessé d'en comprendre le sens : le vague où est laissé le lieu de l'action, les circonstances fabuleuses dont elle est entourée, contrastent avec la sécheresse et la précision topographique du récit latin qui a laissé tomber tous lesélémentf mythiques dont la sigaifîcation était perdue.

Nous venons de voir comment la même donnée a servi à l'histoire des dieux et à celle des héros. Là ne s'arrête pas le développement d'une conception qui, faisant partie de la mythologie grecque, a suivi toutes ses transformations et n'a cessé de se renouveler qu'au jour oii la Grèce, prenant possession du monde réel, a laissé se tarir les sources de l'imagination religieuse. L'expédition des Argonautes à la recherche d'une toison fabuleuse, emblème de la richesse (1), nous montre ce que celte même conception, rendue de plus en plus terrestre et

(1) Preller, Myih, grecque. II, p. 211.

humaine, devient dans un temps où, avec le progrès de la navigation, commencent les expéditions guerrières et les aventures maritimes. On pourrait enfin signaler un dernier terme auquel la fable est arrivée, après que la vie intérieure s'en fut déjà retirée et qu'il n'en resta plus, pour ainsi dire, que l'enveloppe : si, comme nous le pensons, cette image aimée des poètes et souvent figurée sur les monuments, d'un aigle enlevant et déchirant un serpent, n'est qu'un souvenir du combat de Jupiter contre son ennemi à forme de dragon, le mythe finit à peu près comme ces antiques croyances qui, après s'être éteintes dans l'esprit d'un peuple et effacées de sa mémoire, subsistent encore dans son langage sous la forme d'une métaphore.

De même que l'histoire de Jupiter Recaranus à Rome, la victoire des dieux et des héros avait donné naissance, chez les Grecs, à des cérémonies et à des fêtes. Les jeux, ces antiques institutions deblinées à renouveler chez tous les peuples grecs le souvenir de leur descendance et de leurs traditions communes, serattachentaumythequenous étudions. Héraclès passait pour avoir fondé en l'honneur de Jupiter ceux d'Olympie et de Némée : ceux de Delphes étaient consacrés à Apollon Pythien. Les joutes qui s'y livraient rappelaient la victoire de la divinité protectrice, et la poésie ne manquait pas d'associer les exploits des combattants à ceux du dieu qui présidait à la fête. Nonseulement, à Delphes, la poésie, la musique, la danse, con- * couraient à glorifier le haut fait d'Apollon : tous les neuf

ans, on y jouait une sorte de drame qui représentait aux yeux les principales circonstances du combat (1). On figurait d'abord la lutte et la fuite du serpent vers la vallée de Tempe ; puis on voyait Apollon, à la poursuite du monstre, s'élancer sur la route qui, au temps de Plutarque, portait encore le nom de voie sacrée. Mais il ne trouve point son ennemi, déjà mort et enseveli : il revient et Ton entonne alors le Péan, devenu le chant national de la Grèce, et qui avait retenti pour la première fois lors du triomphe du dieu (2); on se couvre de laurier, comme pour la première fois aussi l'avait fait Apollon, après avoir immolé lemonstre.Ainsi,enGrèce comme dans le Latium, des cérémonies patriotiques, des usages populaires de la plus haute antiquité consacrent la même victoire, et chez les deux peuples les plus anciens souvenirs de poésie nous ramènent au même mythe.

Il nous reste à examiner si la signification morale que les Latins avaient reconnue à cette fable, dans laquelle ils voyaient le triomphe remporté par la justice sur l'iniquité, se retrouve aussi chez les Grecs. Plus curieux d'inventer des explications nouvelles que de s'en tenir au sens traditionnel, portés d'ailleurs à altérer la signification de leur mythologie en lui donnant une apparence de système, les Grecs ont laissé dans l'ombre ou ont dénaturé ce côté du mythe. Pour ne parler que de la lutte des Titans contre les dieux, cet épisode mon-

(1) Plutarque, Questions grecques, 12.

(2) Callimaque, Hymne à Apollon, 102.

70 HERCULE ET GACUS.

tre bien le remaniement que l'esprit hellénique a fait subir à la religion, et la subs titution d'idées nouvelles aux simples croyances d'une époque plus ancienne. En cherchant à composer une histoire de l'Olympe, les Grecs ont été amenés à faire des Titans les ancêtres de Jupiter, les dieux d'un âge antérieur, vaincus- et jetés par lui dans le Tartare. Sans doute ils les dépeignent comme impies et malfaisants; mais cette guerre civile entre dieux, ce combat à outrance d'un fils contre son père, avait néanmoins quelque chose de choquant qui fit hésiter les plus nobles esprits de la Grèce. Pythagore, Xénophane, Heraclite, reprochent violemment à Homère et à Hésiode d'avoir calomnié les dieux; Pindare annonce qu'un jour Juptier se réconciliera avec les Titans; enfin Eschyle prend parti pour l'un d'entre eux, sMndigne contre son supplice, et renversant hardiment les termes de la donnée, fait de la victoire de Jupiter, le triomphe injuste et momentané de la violence : il viendra un jour où il sera défait à son tour s'il n'invoque l'aide de. sa victime. Ainsi la réflexion, en s'exerçant sur un mythe déjà altéré et mêlé d'éléments étrangers, a fini par le dissoudre. Par une coïncidence remarquable, la Grèce inaugurait son libre génie en contredisant hautement, au nom de la justice, les conceptions des premiers âges, au moment même où elle refoulait vers l'Asie le peuple perse, dont la mythologie, sortie des mêmes sources que la sienne et conservant également la tradition d'une guerre que se livrent dans le cïel

ieu% puissances ennemies, ne put jamais s'élever au-dessus du dualisme, dont l'idée de cette lutte avait été le point de départ.

VL — LA MYTHOLOOIC VftDIOUC OOMPARÊE A LA MYTHOLOOIE OREOQUE.

Nous allons quitter le sol de l'Italie et de la Grèce pour nous transporter aux bords de l'Indus. C'est là que nous trouverons, non loin de la terre où il a pris naissance, la forme la plus ancienne et l'explication du mythe qui nous occupe : non pas que l'Inde ait des droits particuliers à le revendiquer; il appartient au même titre à tous les peuples de race arienne. Mais les Indous, les (ils aînés de cette famille, ont le plus fidèlement conservé les traditions communes. Ils ont trouvé la terre où ils ont fondé leur empire dans un temps où leurs frères étaient encore engagés dans le lointain voyage qui devait les conduire en Europe. Les chants qui ont charmé les longues marches de ceux qui devaient un jour être les Hellènes et les Italiotes se sont perdus dans les airs; le souvenir même des pays d'où ils venaient s'est effacé de leur esprit. Les Aryas de l'Inde, au contraire, à peine arrivés aux rives du Gange, prirent soin de rassembler et de fixer dans leur mémoire les prières qu'ils avaient adressées à leurs dieux, les hymnes dont ils avaient salué les spectacles de la nature, les chants guerriers qu'ils avaient fait entendre dans les combats ; ainsi furent commencés les védas. Il se forma une caste de prêtres dont la

7Î HERCULE ET GACUS.

principale charge fut de conserver, avec des précautioas infinies, au milieu des races barbares indigènes de Tlnde, la langue et les premières poésies du peuple conquérant. A mesure que l'idiome se modifiait, que les coutumes changeaient, que la religion, sous l'influence des écoles philosophiques d'une part, de la superstition populaire de l'autre, devenait à la fois plus abstraite et plus désordonnée, les brahmanes redoublaient de vigilance pour préserver de toute atteinte ces chants qui, dès lors, furent regardés conmie une révélation primitive. Des interprétations diverses, souvent faussées par l'esprit de système, s'accumulèrent autour des védas; mais le texte resta invariable, et il vint jusqu'à nous tel qu'il était il y a plus de trois mille ans.

11 arrive souvent que dans les védas nous rencontrons encore comme une simple métaphore l'image qui, en se fixant, est devenue une action mythique ; d'autres fois, c'est un usage conservé dans Tlnde qui explique une donnée religieuse devenue inintelligible pour les Grecs et les Latins ; le plus souvent les védas nous présentent le mythe déjà achevé, mais entouré d'un tel luxe de descriptions et répété sous tant de formes, qu'on en pénètre aisément Torigine : d'ailleurs la langue dans laquelle il est exposé lui sert en quelque sorte de commentaire. Les termes qui, en latin ou en grec, ne sont plus que des noms propres, sont noms communs dans l'idiome védique : replacés dans un milieu analogue à celui où ils ont pris naissance, ils recouvrent la transparence etla vie.

Le mythe dont nous recherchons l'origine offre dans ces chants antiques un intérêt particulier, en ce qu'il y parait à ses divers degrés de développement : tandis qu( les hymnes les plus anciens nous le montrent à un point où le poète a encore conscience de sa signification, d'autres le présentent comme un événement fabuleux dont le sens leur échappe ; les plus récents y font entrer des idées théologiques complètement étrangères à la donnée première. Mais avant de suivre les transformations que cette fable a subies dans l'Inde, il faut exposer rapidement les caractères principaux de la mythologie védique.

Quand on passe des interminables poèmes épiques de rindeaux védas, on sent que Ton quitte un idiome façonné à l'excès par le travail d'une longue suite de siècles, et que l'on aborde une époque où la langue, encore fraîche, a la sève et la verdeur de la jeunesse. On ne rencontre plus ces termes à sens convenu, rappelant les théories de l'école ou les subtilités d'une civilisation raffinée, ces composés énormes dont les différentes parties sont ingénieusement combinées pour former un tableau, ces phrases sans nerf où souvent le verbe manque et où tous les mots semblent juxtaposés sur le même plan. Mais en même temps que l'on voit la langue prendre une liberté d'allure et une franchise d'expression qu'elle a perdues dans les âges suivants, on remarque qu'elle se rapproche de plus en plus des idiomes de l'antiquité romaine ou hellénique; ce ne sont pas seulement les racines et les flexions grammaticales qu'elle emprunte au même fond

que le grec et le lalin, mais le tour d'esprit et Taspect général du discours rappellent les vieux monuments de la littérature classique. Il en est de même et Ton éprouve une impression analogue, quand on compare les divers âges de la mythologie indienne. Les dieux dégénérés et monstrueux des derniers temps n'éveillent guère l'idée d'une parenté originaire avec les dieux de l'Italie ou de la Grèce; mais si, de ces productions déréglées de l'imagination indienne, nous remontons aux chants védiques, nous sommes transportés au milieu des conceptions nobles et simples, des idées tour à tour naïves, gracieuses ou sublimes qui font la beauté de la mythologie grecque. C'est donc aux védas qu'il faudra d'abord recourir quand nous voudrons constater à la fois l'identité de race des peuples ariens et l'affinité de leur génie.

Il y a une différence toutefois qu'il importe de signaler. C'est la même mythologie, il est vrai, qu'on trouve dans les védas et dans les plus anciens monuments de la poésie grecque : mais les dieux que les védas nous montrent au lendemain de leur naissance sont déjà arrivés chez Homère à leur pleine maturité. Nous sommes habitués à voir dans l'épopée grecque le tableau de la vie religieuse dans son enfance : il a fallu que les védas nous portassent à beaucoup de siècles en arrière pour nous faire comprendre quelle différence il y a entre la mythologie homérique, déjà réduite en système, et une religion en voie de se créer. L'Olympe, dans Homère, ressemble à une monarchie établie de longue date où

LA riYTHOLOGie VÉDIQUE. 75

chaque personnage a, par droit de naissance, son emploi, ses litres invariables et son rang dont il ne songe pas à se départir. Dans celte sorte de cour que les dieux tiennent autour de Jupiter, ils se sont dépouillés de leur caractère propre et de leur originalité native. Dieux des flots ou de Tatmosphère, de la lumière ou des tempêtes, ils ont oublié leur première patrie : nul trait bien accusé, je veux dire nul attribut physique, ne distingue Poséidon d'Apollon, ou Pallas de Thétis. Comme ces dignitaires des anciennes monarchies qui continuent à porter des titres depuis longtemps vides de sens, ils ont des surnoms dont ils semblent ignorer la valeur. S'ils exercent quelque puissance, ils la tirent uniquement de leur parenté plus ou moins étroite avec le roi, de la volonté ou de la faveur du dieu suprême.

On voit bien, il est vrai , percer par échappées leur nature primitive; mais c'est dans de rares occasions et par une réminiscence dont ils ont à peine conscience eux-mêmes. Quand Apollon lance ses flèches sur l'armée des Grecs, quand Poséidon ébranle les iles de son trident, ces dieux reviennent à leur rôle d'autrefois ; mais ces actes qui constituaient leur essence, Homère les transforme en faits historiques dont il déduit les motifs et dont il indique l'occasion. Il faut des événements extraordinaires pour tirer les dieux de leur oisiveté habituelle. Gomme dans une cour où les droits et les préséances sont trop bien réglés pour donner matière à contestation, les seules querelles qui divisent les dieux d'Homère ont trait

76 HERCULE ET GAGUS.

à leurs protégés et à leurs créatures. Autrefois, les dieux ont lutté entre eux pour leur propre compte ; réunis aujourd'hui sous le sceptre d'un maître reconnu et redouté de tous, ils ne peuvent plus donner jour à leurs sentiments qu'en prenant parti dans les affaires de la terre. L'ancienne mythologie est comme un passé lointain dont le souvenir s'efface : il fut un temps ou les dieux ont aimé, ont souffert, ont librement agi etvécu à leur guise; mais, lassés et vieillis, ils se consument maintenant dans de stériles disputes, n'intervenant que rarement et avec l'agrément de Jupiter, ou bien à son insu, dans les intérêts humains qui sont l'unique objet de leurs pensées et la seule cause de leurs actes. Ne faut-il pas que de longs siècles se soient écoulés pour permettre aux dieux homériques de se dégager de la sorte du phénomène naturel où ils étaient enveloppés, et pour les désintéresser à ce

point de leur nature première?

11 est aisé devoir que chez les Grecs, àl'époque dontnous parlons, la réflexion s'était déjà appliquée aux croyances religieuses. Une certaine chronologie avait été introduite, et plaçait les mythes, suivant l'ancienneté qu'on leur attribuait, sur des plans plus ou moins éloignés. Un effort avait été tenté pour rattacher tous les dieux entre eux par des liens généalogiques : on voit déjà ébauchée la théogonie d'Hésiode. On rencontre des identifications naïves comme celle-ci : Biarée est le même personnage qu'iEgaeon (1) ; il porte l'un de ces noms chez les dieux,

Tautre est celui que lui donnent les hommes. Les dieux sont classés; une division de Tunivers en trois parties a fait imaginer le mythe de Jupiter partageant Tempire du monde avec Pluton et Neptune, ses frères et ses égaux ; toutes les autres [divinités sont dans un rang inférieur. D'après une autre classification qui trahit des visées astronomiques, il y a douze grands dieux, six de chaque sexe. On a déjà cherché un emplacement sur la terre pour chaque mythe : suivant Homère, Yulcain, précipité du ciel, a été recueilli & Lemnos; Typhon, tué par Jupiter, a son tombeau chez les Ârimes(l). EnGn, comme ces dieux qui se combattent et qui se limitent les uns les autres ne satisfont plus la réflexion naissante, il commence à être question d'une puissance supérieure à laquelle Jupiter même obéit, le Destin.

Rien de pareil dans les védas : au lieu d'une organisation régulière, on y trouve l'anarchie féconde d'une époque où tout est encore à créer. Les dieux n'ont ni demeure, ni généalogie, ni hiérarchies déterminées. Ils vivent dans la lumière ou dans l'atmosphère, poussent leurs chevaux à travers les airs pour goûter au sacrifice del'homme, et s'en retournent vaquer, avec une nouvelle vigueur, au gouvernement des forces de la nature. Les dieux védiques n'ont pas d'histoire : le pouvoir qu'ils ont exercé, ils J'exerce encore; les combats qu'ils ont soutenus, ils les recommenceront sans fin. Certaines actions leur sont attribuées, mais elles n'appartiennent à aucun

(I) Iliade, I, 590; II, 782.

78 HERCULE ET GAGUS.

en particulier; tous puisent à un fonds commun de légendes qui passent incessamment d'une divinité à Tautre. Os n*ont pas d'ancêtres ; ils sont tous éternels^ ou plutôt ils naissent chaque jour.

Quelquefois Ton nomme le père de Tun d'eux ; mais rien n'est plus changeant que les généalogies védiques : tel dieu est le père dans un hymne, le frère ou le fils dans un autre. Point de mariage ; il y a peu de déesses dans les védas, et leurs amours sont aussi changeants que les phénomènes du ciel qu'ils représentent. Quant à ces pâles divinités féminines qui n'ont pas même de nom qui leur soit propre, comme Indrântj Varunânij ce ne sont que des ombres. Point de suprématie reconnue , on dirait que la puissance du dieu est en raison du besoin de son adorateur. Il n'est divinité si modeste qui ne soit placée dans quelque hymne au premier rang. La forme même des dieux n'a rien de constant. Quoiqu'à certains moments ib soient décrits avec une précision poétique digne de la Grèce, la plupart ne paraissent vivre qu'aussi longtemps que le poète leur adresse la parole; un instant après, leur figure s'évanouit pour faire place au phénomène qu'ils personnifient. Indra parait comme un guerrier sur son char, armé de sa massue, prêt à fondre sur ses ennemis : un peu plus loin il est le ciel qui brille sur nos tètes. Agni est dépeint comme le messager qui va chercher les dieux et les conduit dans la demeure des hommes; il éloigne les démons, il est le protecteur du foyer, le dieu des richesses, le té-

moin de toutes les actions ; dans un autre hymne il est le feu du sacrifice : ignis. Soma est le roi qui donne la science, le bonheur, Timmortalité ; il fidt entendre une musique divine ; il s'avance comme un chef d'armée ; sa demeure est dans le ciel : quelques vers plus loin, le soma est la boisson du sacrifice. Je ne veux pas dire que les Indous aient jamais sciemment adoré des objets maté* riels : il serait aussi erroné de mettre le fétichisme, tel qu'on le trouve dans certaines lies de l'Océanie au berceau de la mythologie indo-européenne, que de faire de l'onomatopée la source directe de nos langues. Mais la faculté qui transforme les objets inanimés en êtres personnels est intermittente ; de là, le caractère flottant de la pensée à cette époque : le métal où ont été coulés les dieux estencore en fusion dans les védas. Mais, comme dans les langues chaque anomalie a sa raison d'être, les contradictions de la mythologie védique sont plus instructives que Tordre artiGciel introduit par la réflexion.

Page 1