‹ Mélanges de numismatiqueChapitre 10 sur 80 · PI. IV · texte numérisé non relu

PI. IV

L'Ile de Cypre est une des portions du monde ancien les moins explorées et les moins connues ; c'est celle dont on possède le moins de monuments, et jusqu'à ces dernières années » un petit nombre d'inscriptions grecques et phéniciennes, et le beau médaillon de Nicoclës , roi de Paphos, composaient à peu près tonte la richesse archéologique de cette île jadis si puissante et si célèbre. Il existait cependant dans différentes collections un assez bon nombre de médailles, mal attribuées ou reléguées dans ce purgatoire numismatique, qu'on appelait o les incertaines de Cilicie,n et qui ont été enfin rendues à leur véritable patrie. C'est à feu Borrell, de Smyme , et à M. le duc de Luynes que l'on doit cet important accroissement de la science numismatique. Borrell ne s'est occupé que de la numismatique grecque de Cypre , et dans son ouvrage , publié en 18S6, il faisait connaître et il expliquait des monnaies d'or et d'argent d'Évagoras I , roi de Salamine , de ses fils Nicoclès et Pythagoras , et de son petit-fils Évagoras II ; de Pnyta*

goras , et enfin de Ménélas , frère de Ptolémée Soter. De plus, il restituât à l'île de Cypre un certain nombre de monnaies royales, semblables aux précédentes, mais d'une attribution moins certaine, et il publiait une monnaie autonome grecque de Papbos , ayant beaucoup d'analogie avec le médaillon de Nicoclès \

En 18&6,M. le duc de Luynes publiait son Essai sur la numismatique des Satrapies et de la Phènicie , et au milieu d'un grand nombre d'attributions nouvelles et justes, se trouvait celle de plusieurs médailles à légende phénicienne aux rois de la ville phénicienne de Citium en Cypre. Toutes ces pièces étaient anonymes ; mais peu de temps après , le ^ même savant faisait connaître une nouvelle et importante médaille portant en toutes lettres le nom d' Abdémon , roi de Citium*, et frappée probablement dans la trentième année du règne d'Artaxerce I, iAS avant Jésus-Christ. Enfin, en 1852 , M. de Luynes faisait faire un pas décisif à l'archéologie de l'île de Cypre, en publiant son beau mémoire sur la NumismatiqtAe et les Inscriptions cypriotes. Grâce à une heureuse découverte faite dans l'île, l'alphabet cypriote était connu , et servait de lien à un nombre considérable de médailles, dont pei-sonne n'avait soupçonné l'importance, et qui étaient réunies pour la première fois dans l'ouvrage du savant académicien. Malheureusement les difficultés du sujet èt£Ùent telles que l'auteur crut devoir se borner à quelques observations peu étendues et à un petit nombre de conjectures fort sobres. Toutefois, cette publication jetait

' Ce médaillon de Nicoclès n^eet plus miiqnt*. 11 en existe un second exemplaire, de coin différent , acquis il y a peu d'années par le Cabinet du roi à Turin. Cette belle pièce, que nous avons vue , met hors de douto rautbcntioité de celle du Cabinet de Florence.

• Hit. rmrn., 1860, p. 309.

1111 jour considérable sur les antiquités cypriotes, et notamment elle confirmait d'une façon remarquable le témoignage d'Hérodote sur le mélange de races dans l'Ile, a Parmi les Cypriotes » dit cet historien , les uns se disent originaires de Salamine et d'Athènes, les autres de l'Arcadie et de l'Ile de Gythnus, d'autres enfin de la Phénicie et de l'Ethiopie. » En effet , à côté des éléments helléniques établis sur le littoral de l'île , il existait une importante population phénicienne dont le centre était à Citium, et une race qui se regardait comme autochthone , mais qui avait de grands rapports avec les habitants de l'Egypte $ cela résulte de l'analyse de l'alphabet cypriote, composé en partie de caractères empruntés aux systèmes hiéroglyphique et hiératique de l'Egypte.

Depuis l'ouvrage de M. de Luynes , la numismatique cypriote s'est enrichie de quelques pièces nouvelles , publiées par M. Fr. Lenormant dans son Catalogue de la col-lection de Behr^ et notamment d'une médaille au type de Citium , avec la légende du roi Démonicus, fils d'Évagoras. Nous allons à notre tour essayer d'établir les droits d'une autre ville de l'île sur une belle et importante série de médailles, restées jusqu'ici sans patrie assurée.

M. le duc de Luynes ' proposait de classer à Marium les médailles bien connues à la légende MAP et au type du cygne , puis il ajoutait : « Tout en proposant cette attribution , nous devons ajouter que des pièces toutes semblables de la collection Hunter portent la légende MAPA et MAPAO, ce qui a conduit les antiquaires à les attribuer à Marathus de Phénicie ; mais la numismatique de Marathus est restée phtoicienne jusqu'au temps de la domination romaine , et

» Nwfn, et ifiscr. cypr., p. 37.

rien ne peut faire soupçonner que jamais le grec ait été écrit ou parlé dans cette ville. » Nous sommes heureux de pouvoir publier aujourd'hui une médaille qui lèvera tous les doutes à l'égard de l'attribution proposée par H. de Luynes. Voici cette pièce , que nous avons trouvée dans la collection de la banque d'Angleterre , et dont il existe un exemplaire incomplet à la Bibliothèque impériale.

1. — 7 ^ V ^ = i^io. Femme ailée s' agenouillant à droite» et portant de ses deux mûns un disque à la hauteur de sa ceinture. Dans le champ , une tète de poisson.

]|\ MAAP. Cygne battant des ailes ; dans le champ» une sauterelle.— A. 6. Poids : 10«',51. (PL IV, n»7.)

On voit que les Phéniciens et les Grecs ne prononçaient pas le nom de la ville de la même manière; les premiers disaient Mario ^ les seconds» Malro; et qudque l'élément hellénique ait fini par absorber l'élément phénicien , c'est cependant la prononciation ancienne qui prévalut, et les monnaies purement grecques portent les légendes MAPA et MAPAO ; cette forme fut ensuite adoucie et devint Marium. Diodore est le seul historien qui lût mentionné cette ville» et on trouve dans son texte les mêmes variantes que sur les médailles » variantes qui remontent sans doute aux différentes sources qu'il a consultées» et que les éditeurs modernes se sont trop empressés d'effacer. Selon cet historien, le général athénien Cimon s'empara» vers l'an iôO» de Malum et de Citium » et accorda aux habitants des conditions avantageuses. Thucydide, qui raconte sommairement les mêmes événements» ne fait pas mention de Malum » et rapporte que la mort de Gimon et le manque de vivres contraignirent les Athéniens de lever le siège de Citium. Quoique les manuscrits n'offrent que la leçon Malum ^ Wesseling avait déjà soupçonné que Malum était la même

YÎUe que Marium , et la médùUe avec la légende MAAP montre qu'il avait deviné juste \

Marium était , de même que Citium , une colonie phénicienne , ainsi que le prouve le proverbe ou dicton cité par Étienne%o Kivi^pov Mapieiiç; car tout ce qui se rattache à Cinyras et aux Cinyrades accuse une origine phénicienne. Par suite de la domination athénienne dans la Méditerranée et de l'extension générale de la race hellénique, l'élément grec dominait à Marium au commencement du iv* siècle, ainsi qu'il résulte des médailles à légende purement grecque que nous décrirons plus loin , et qui paraissent antérieures à la médûlle bilingue. Cette dernière, frappée un peu plus tard, indique une réaction phénicienne, qui aura eu lieu à la suite d'une des nombreuses révolutions dont Cypre fut le théâtre. Vers le milieu du iv* siècle la transformation était accomplie, et la population phénicienne avait disparu ou s'était hellénisée; en effet, dans le périple de Scylax, rédigé sous sa forme actuelle, vers l'an 360, on trouve la forme Marium et la viDe est appelée une ville hellénique '.

Marium figure plusieurs fois dans le cours des guerres entre Antigone et Ptolémée ; elle était alors gouvernée par un roi nommé Stasiœcus , qui , en 312 , fut fait prisonnier par Ptolémée ; à la suite de cet événement la ville fut rasée, et les habitants transportés à Paphos\ Plus tard elle fut relevée sous le nom d'Arsinoë, et continua à exister jusque dans les temps byzantins '.

Dans les trois passages de Diodore que nous venons de

* Diod., Xn, 3, et la note de Wesseling. — Thucyd., 1 , 112. s Steph. Byz.y in «. Mdf lov.

> Seylaz, cap. 103.

* Diod., XIX, 69, 62, 79.

» Steph. Byx., v. Mdetov, Àpaw6r\. — Pliu., V, XXXI , 36. — Hierocl., 5yntedtmut.

citer, on troinre les variantes Mapco;, Mavi<a»9 Maldù^; les éditeurs modernes ont adopté partout la forme Mapavç, indiquée par le premier passage ; mus dans les deoz antres, la leçon des manuscrits autorisendt plutôt la forme MoXcsu;. De même dans le passage de Pline, on trouve pamu les variantes la leçon Maleum.

n nous reste à décrire les autres médailles de Harium , et à dire quelques mots sur leurs types.

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